Récit d'un témoin
à nouveau les plans de leurs devanciers ; enfin et surtout on n'eût pas vu nos grandes entreprises diplomatiques militaires et coloniales entravées chaque jour par les violences et les hontes de nos discordes intestines.
Là fut le grand mal ; il n'est que trop facile de le metlre eu évidence.
De 1893 à 1898, deux cabinets se sont succédé à Londres, et Ton a pu voir, au cours de ce récit, que le gouvernement conservateur de lord Salisbury suivit scrupuleusement la même ligne politique que ses prédécesseurs libéraux, se référant en toute occasion aux décisions prises et aux déclarations formulées par lord Roseberry et ses collègues.
Durant la même période, nous vîmes neuf ministres passer au quai d'Orsay, neuf aux colonies, dix ou onze à la guerre et à la marine. Telles étaient les passions de notre personnel politique qu'en pleine crise extérieure, au moment où les appels aux armes résonnaient dans toute l'Angleterre, et où les pires dangers étaient imminents, de misérables intrigues firent par deux fois crouler les cabinets responsables ^.
Bien plus, lorsque le dernier de ces gouvernements éphémères entreprit de justifier devant le parlement sa conduite durant TafTaire de Fachoda, il n'hésita pas à condamner publiquement la conduite de ses devanciers, coupables d'avoir engagé la France dans une politique d'affaiblissement et de difficultés : le bon sens, la raison, la claire intelligence des intérêts généraux du pays, commandaient de l'en affranchir au plus vite 2.
d. Le ministère Méline tomba en juin 1898 au moment précis où allait s'engager la phase suprême de TaiTaire de Fachoda. Le ministère Brisson qui lui succéda tomba lui-même à la fin d'octobre 1898, à rinstant où la crise était le plus violente. Il fut remplacé le i" novembre par le cabinet Dupuy. L'affaire Dreyfus rendait alors tout gouvernement impossible.
2. a On a beaucoup écrit sur Fachoda... Dès la première heure, on a intimé au gouvernement, on lui a prescrit des attitudes qu'on jugeait fières, sans doute, mais qui n'eussent été que fanfaronnes..., acclamant le but atteint, sans réfléchir qu'on ne Tavait atteint qu'en
Est-il besoin maintenant de chercher d'autres raisons au triomphe de l'Angleterre et à la défaite de la France î
s'afiF^blissant, et que ce qu'on pensait être une force, était dcvetiui une difficulté... Le gouvernement avait à se demander si un intenU supérieur lui commandait de maintenir la mission Marchand k Kachoda. Eh bien, Messieurs, si vous considérez que pour communiquer rapidement, au mois d'octobre, avec Fachoda, il a fallu emprunter la voie égyptiennne du Caire-Khartoum... ; si d'autre pnrt vous réfléchissez que non seulement Fachoda ne constitue pas le débouché naturel que nous avons cherché en 1893, mais encore qu'on ne peut y accéder facilement par le Congo que pendant la snison des hautes eaux, c'est-à-dire pendant quatre mois de Tannée ; si, enfin, vous remarquez que l'ancienne province de Khartoum, dont fait partie Fachoda, évacuée comme les provinces du Bahr-el-G?izai et de l'Equatoria par les troupes égyptiennes, n'avait pas cepenriaat été comme elles formellement abandonnée, comment, Messit^urs, ne pas reconnaître que la solution à laquelle s'est arrêté le gouvernement est la solution même qu'indiquaient le bon sens, la raison, la claire intelligence des intérêts nationaux de ce pays ?... » (Discours de M. Delcassé à la chambre des députés, 23 janvier i899. )
{Suite) LES SUITES DE FACIIODA
I. — Gravité do l'incident de Fachoda qui donne à l'Angleterre cane blanche dans toute l'Afrique orientale. — Elle n'a plus qu'à récolter les fruits de sa victoire. — C'est ce qu'elle fait en signant avec l'Egypte la convemion du 19 janvier 1899 ; avec la Franco, le traité du 21 mars 1899 ; avec l'Abyssinie, le traité du 15 mai 1902. — Caractère du traité du 21 mars avec la France qui consacre la faillite de notre politique égyptienne.
II. — Rôle et attitude de l'Angleterre en Abyssinie après Fachoda. — Mission du colonel Harrington. — Influence grandissante de l'Angleterre et effacement progressif de la France. — Le cfiemin de fer de Harrar. — Le traité du 15 mai 1902 assure en Abyssinie la prépondérance définitive de l'Angleterre.
Conclusion sur la politique africaine de la France.
« Fachoda est un symbole », a dit M. Chamberlain, certain jour où il exposait devant les électeurs de Manchester les origines et le développement de la politique impériale en Afrique^. — Cette brève formule résume admirablement la situation telle qu'elle ressort des pages précédentes. A Fachoda, en effet, se sont heurtés non pas deux hommes, mais deux principes, d'où la gravilé du conflit. Si TAngleterre avait reculé, c'en était fait de ses vastes projets, et Tunification sous un seul sceptre d'une moitié de l'Afrique était irrévocablement compromise. Au contraire, en nous forçant à la retraite, elle assurait le triomphe de ses ambitions. De là les acclamations bruyantes qui, le 4 novembre 1898, saluèrent à Londres l'annonce du succès. Comme l'a dit encore M. Chamberlain, « le gouvernement français, en rappelant le commandant