Discours du 15 novembre
LA QUESTION DU NIL LES SUITES DE FACllODA 433
Marchand, avait, par cela même, reconnu le principe pour lequel avait lutté F Angleterre ^ »,
Fachoda marque donc une étape décisive. A dater de ce jour, la véritable lutte était terminée, et dans toute TAfrique orientale, la partie défmitivt^ment perdue pour nous. La France était réduite à merci ; lAngleterre restait seule, les mains libres, n'ayant plus qu'à récolter les fruits de sa victoire. Elle n'y faillit point. Par la convention du 1 y janvier 1899 avec l'Egypte, elle réduisit en provinces britanniques tous les territoires du bassin du Nil situés au sud du 22® parallèle 2. Par le traité du :^l mars avec la
1. Discours du 15 novembre 1898. — On n'allait pas cependant, en Angleterre, jusqu'à dire que le recul de la France tiùt pour toujours écarté entre les deux gouvernements tout suJÉjt de discordes, a Au contraire, disait même lord Salisbury, je prévuis que nousî aurons encore avec nos voisins de nombreuses discussions. 0 (Discours au banquet du lord-maire, novembre 1898.) Mais, coinine récrivait [uDaili/ Mail en commentant ce discours, « l'expérience iv.iit muEnré comment il fallait s'y prendre, et tout commandait de prolilei- du uiomeuLpour imposer à la France les volontés anglaises sur tous les points du globe où se rencontraient les deux nations 5», Plus bjutal encore, l'officieux S/an(iard déclarait «que les armements ruaritimes de FAngleterre avaient purifié l'atmosphère, et que l'iustiuiL était plus propice que jamais pour le règlement de tous les Utige.s franco-anglais n, « Si l'amitié de la France pour l'Angleterre a diminué, disait le Times, son respect s'est accru, et c'est Tesseniiel: rlun ne réussit comme le succès. » Enfin sir E. Monson lui-iui^iue, oubliant la réserve que lui imposaient ses fonctions diplomatiques, étonna par son langage ceux qui avaient le plus apprécié^ pendant la durée de la crise, sa modération et son impeccable courloisîe : pcut-èlre se souvient-on encore de certain discours prononce en déceintire 1898 au banquet de la chambre de commerce anglaise de Paris, qui souleva quelque émotion en son temps?
2. Cette convention ne supprimait pas lasuzeriLtricli' ilu khédive sur le Soudan. Elle affectait au contraire de la respiîrt^ i\ .Mais, ati point de vue politique et administratif, elle séparait coinpli ternenl le Soudan de l'Egypte. Tous les pouvoirs étaient concentrés entre lesmainiid^un gouverneur général, nommé par le khédive [f) et agréé par l'Angleterre, ayant seul qualité pour promulguer les lois et décrets, et rendre la justice. Aucune loi égyptienne n'était applicable au Soudan, non plus que la juridiction des tribunaux mixtes. Knlln les consuls étrangers devaient être accrédités auprès du gouvtirneur. En réalité le Soudan était une véritable colonie (\^ u couvonn^.
France, elle nous rejeta à 15 degrés dans l'ouest, englobant dans sa sphère d'influence le Bahr-el-Gazal et le Darfour. Par le traité du 15 mai 1902 avec le négus Ménélik, elle commença Tenvahissement méthodique de T Abyssinie. Enfin, nous la voyons aujourd'hui occupée à refouler hors de la vallée du Nil les Belges, qu'elle n'y avait jadis introduits que pour nous barrer la route *. Libre de toute inquiétude, l'Angleterre a de tous les côtés repris l'offensive, et assuré sa domination sur le Nil et ses affluents. Telles furent les suites immédiates et logiques de l'affaire de Fachoda. C'est ainsi que se dévoila brusquement le véritable but que l'Angleterre a poursuivi depuis si longtemps.
1. On assiste depuis quelque temps à une très curieuse campagne menée en Angleterre pour arracher aux Belges les avantages qu'on leur avait concédés en 1894, dans le but de les associer à la politique britannique contre les progrès de la France. Leur rôle étant terminé, les Anglais n'ont plus avec eux de ménagements à garder. Aussi cherchent-ils à les expulser du Nil, où ils avaient toléré jadis leur présence, et à leur reprendre le territoire de Lado^ à eux concédé en 1894 comme gage de leur coopération. De même, en 1896-1898, TAngleterre, après avoir attiré Tltalie sur les champs de bataille et Tavoir prise à sa solde, n'hésita pas à l'abandonner lorsqu'elle en eut tiré tout ce qu'elle pouvait lui donner. Voilà le secret de la très vive opposition que l'Angleterre fait actuellement au chemin de fer belge des Stanley falls qui doit relier le Congo au lac Albert, c'est-à-dire au Nil supérieur. Tel est également le motif des violentes réclamations formulées en Angleterre contre l'État indépendant. On a vu, dans un chapitre précédent, que le gouvernement anglais avait manifesté l'intention de provoquer la revision par les puissances signataires de l'acte de Berlin, de la charte constitutionnelle congolaise arrêtée en 1884. On peut enfin, dans le même ordre d'idées, citer un passage très suggestif du livre si curieux de M. 11. Fox Bourne dont nous avons déjà eu l'occasion de signaler l'importance. Voici en quels termes son auteur apprécie la convention du 12 mai 1894 qui donna au Congo le territoire de Lado : « Quelles que soient les excuses qu'on puisse trouver en faveur de cette singulière et malencontreuse convention, on ne peut expliquer qu'on ait poussé la négligence au point de laisser jusqu'ici l'Etat indépendant bénéficier de cette fâcheuse concession, après que nous avons dû perdre l'espoir d'en retirer aucun avantage. Le gouvernement anglais ne tarda pas en effet à être récompensé de sa générosité par l'assistance que l'État prêta aux Français lors de leur marche vers le Nil... (! ?) » (H. Fox Bourne, op. cit., p. 168.)
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Rien ne fnit mieux ressortir son complet triomphe que la facilité avec laquelle elle s'en assura les bt'^n^fices. Nulle part, elle ne rencontra d'obstacles : personne ne contesta les conséquences qu'elle prétendît tirer de sa victoire, La convention du 19 janvier avec T Egypte, qui consacrait légalement la dépossession du khédive et du siillan, ne souleva m^me pas d'objection, et aucune voix ne s'éleva en faveur de Tiulégrité de Tempire ottoman. Quant au traité avec la France, qui reculait la frontière commune jusquVn deçà de la ligne de partage des eaux congolaises et nilotiques, il fui bâclé en deux mois et accueilli avec la plus souveraine indiiïérence. A f^aris, on enregistra le fait sans commentaire. A Londres, on ne daigna même pas s'en réjouir. Des deux côtés on tenait depuis quatre mois T incident pour clos : le dénouement était prévu et escompté.
Seul ou presque seul, M* Delcassé, ministre des affaires étrangères, essaya de réveiller Topinion, et la noie oriieielle qui accompagna la publication du traité, imagina tle le représenter comme un grand succès. Sous prétexte que Tarticle 4 instituait dans la vallée du Nil le principe de la réciprocité fiscale, et assurait le même traitement au commerce des deux nations, le ministre proclama que le but essentiel de notre politique dans ces régions était atteint ; if Notre préoccupation dominante, dit-il, avait été de ménager à nos établissements du Haut-Oubaiigui, d'un abord si long et si difficile par la vallée du Congo, ainsi qu*aux régions du Tchad vers lesquelles se portaient nos eiïorts, la faculté d'util iseï'. quand le moment en serait venu, le débouché du grand lleuve égyplien. Nous ne pouvions guère élever d'autres visées sur des régions si manifestement en dehors de la sphère de notre action et denos possessions du Congo et de l'Afrique occidentale ^>ï Voilà un optimisme de commande bien fait pour étonner ceux qui auront suivi ilepuis l'origine les événements qui nous ont menés a Fachoda. On a pu se convaincre.
\. Noleofïicîeuse accompagiiriot ]^^ Li^caCvûa du trailù du 21 mars
en effet, qu'en marchant au Nil, nous ne cherchions pas à ouvrir une voie commerciale naturelle à nos territoires du Tchad et du Haut-Oubangui. Nous savions parfaitement que les marais du Bahr-el-Gaza[ constitueraient toujours un obstacle pratiquement infranchissable ; l'expédition Marchand ne fit que confirmer sur ce point nos connaissances antérieures, et, comme l'a dit M. Delcassé lui-môme, sans s'apercevoir qu'il contredisait en mai 1899 son langage du mois de janvier précédent, « Fachoda ne constituait pas pour nous un débouché naturel ^ ». Quant au Bahr-el-Gazal, sa valeur économique était plus que médiocre, et, suivant la propre expression du ministre, « si l'on peut trouver que dans notre domaine africain il y a trop de terres légères à l'usage du coq gaulois, on peut ôtre sûr que le canard britannique n'a rien à envier à notre coq : le Bahr-el-Gazal lui offre des marais immenses pour s'y ébattre en toute liberté-».
En réalité nous cherchions dans le centre et l'est africain à diminuer la prépondérance écrasante et dangereuse de l'Angleterre ; au pis aller, nous voulions y acquérir des gages, dont nous nous serions peut-être dessaisis un jour contre une compensation équitable. Or, aucun de ces buts n'a été atteint, et nous avons été acculés à une capitulation sans conditions.
Sans doute, la diplomatie s'est ingéniée à adoucir la rigueur de la forme. C'est ainsi que dans le livre jaune publié pour la circonstance, on voit à maintes reprises le cabinet français affecter de laisser le Nil et l'Egypte en dehors de toute discussion. On voulut se persuader que la question du Nil n'était pas enjeu, qu'elle restait « réservée », suivant les traditions sacro-saintes de nos bureaux ; qu'il s'agissait uniquement de délimiter la frontière orientale du bassin de l'Oubangui, et que, pour trancher le différend, il suffisait d'annexer un post-scriptum à la convention de 1898 relative à l'Afrique de l'Ouest. L'An-