‹ France et AngleterreChapitre 97 sur 100 · Récit d'un témoin. i · texte numérisé non relu

Récit d'un témoin. i

envoyé, mais il rompit rengagement qu'il avait pris de venir à Djibouti pour l'inauguration du chemin de fer. Par contre, il accepta avec empressement ToÉFre de se faire représenter à Londres au couronnement du roi Edouard, et le ras Makonnen, le premier personnage de l'empire, partit en grande pompe, escorté du colonel Harrington. A son passage à Paris, plusieurs membres éminents du parti colonial voulurent profiter de sa présence pour dissiper le malentendu. On lui offrit des fêtes et des banquets, on lui prodigua les discours; mais, hélas ! quelques paroles sont impuissantes à réparer le mal causé par vingt années de politique mauvaise ou, pour mieux dire, d'absence de politique.

On en eut la preuve quelques mois plus tard lorsque les Anglais publièrent le traité qu'ils avaient obtenu de l'empereur. La date seule de ce traité est significative : il fut signé le 15 mai 1902, moins de quinze jours après que Ménélik, irrité des procédés de M. Lagarde, eût rompu toutes relations avec lui, et il est difficile de ne pas voir un lien entre les deux événements. Cette convention est des plus graves pour l'avenir de l'Ethiopie ; elle satisfait pleinement les plus ambitieux désirs de la Grande-Bretagne : c'est le couronnement de la politique que depuis si longtemps elle a suivie avec tant de persévérance dans la vallée du Nil.

Aux termes de ce traité, la frontière commune entre le Soudan et l'Ethiopie était fixée depuis les limites de l'Erythrée italienne au nord, jusqu'à l'intersection du 6° degré de latitude nord avec le 35' méridien est de Greenwich, au sud^. Elle traverse l'Atbara à la hauteur de Gallabat, le Nil bleu, un peu en amont de Roseires, et vient aboutir au confluent du Baro et de TAdjoubba, pour remonter ensuite cette dernière rivière jusqu'aux environs de sa source. On avait ainsi fait une moyenne entre les prétentions des Abyssins, qui réclamaient toutes les basses terres jusqu'au Nil, et celles des Anglais, qui auraient

i. La région du lac Rodolphe était ainsi laissée en dehors d^ règlement de frontières.

voulu parquer les Ethiopiens dans leurs monlagnes- Mais les questions purement territoriales, dans ces régions inhospitalières et marécageuses, sont de médiocre intérêt, et bien autrement importants sont les articles suivants :

«^r/. 3. — Sa Majesté l'empereur Mt^nélik s'engage k ne pas construire ni permettre de construira sur le Nit hleu, le lac Tsana ou le Sobat, d'ouvrage quelconque pouvant gêner la marche de leur cours vers le Nil, à moins d'entente avec le gouvernement de Sa Majesté Britannique et le gouvernement du Soudan.

M Art, 4. — Sa Majesté TempereurMénelik s'engage à laisser le gouvernement de Sa Majesté Britannique et le gouvernement du Soudan choisir dans le voisinage d'itang^ sur la rivière Baro, un territoire d'un seul tenant, dont la longueur en bordure de la rivière ne pourra excéder 2 000 mètrès, et dont la superficie n'excédera pas 400 hectares. Ce territoire sera cédé à bail au gouvernement du Soudan pour être administré et occupé en qualité de station commerciale, aussi longtemps que le Soudan sera sous le gouvernement anglo-égyptien. 11 est entendu entre les deur hautes parties contractantes que le territoire ainsi cédé à bail ne pourra servir à aucun objet polilitiue ou militairece ^W. 5. — Sa Majesté l'empereur Ménélik concc'Hle au gouvernement de Sa Majesté Britannique et au gouverne* ment du Soudan le droit de construire à travers le territoire abyssin un chemin de fer reliant le Soudan a l'Ouganda. Le tracé du chemin de fer sera délerminé par accord mutuel entre les deux hautes parties contractantes. »

Ainsi^ du même coup, l'Angleterre obtenait le contrôle exclusif et la surveillance de tous les fleuves coulant des montagnes abyssines. Elle obtenait libre passage pour son chemin de fer du Cap au Caire jusqu'au cœur du plateau éthiopien par les vastes et fertiles vallées du Nil bleu et de la Didessa. Enfin, pour bien tenir ses voisins dans sa main et surveiller l'exécution du contrat, elle se ménageait à bonne portée une base d'op éralî q^s à^ çien^ier ordre, Uang, sur le Baro, « est le premier v. xoX ^^ depuis le Nil blanc

la plaine se relève et laisse pressentir les montagnes voisines * » ; il est par eau en communication régulière et facile avec Khartoum. Sans doute Itang ne doit être, d'après le traité, qu'une station commerciale, mais, le cas échéant, on devine ce que pourrait peser cet engagement. En fait, les Anglais ont définitivement pris pied sur les contreforts abyssins. Ils possèdent aujourd'hui une des clefs du pays en attendant que la construction du chemin de fer leur en ouvre les portes à deux battants. Aussi conçoit-on lesjustes alarmes de ceux qui, pour un motif quelconque, avaient pris à cœur l'indépendance de l'Ethiopie. « Cela va bien mal pour Talliance ! » écrivit à Paris, à la nouvelle du traité, un haut personnage russe de passage à Addis-Abeba 2.

Comment Ménélik, jadis renommé pour sa prudence et sa finesse, a-t-il consenti d'aussi dangereuses concessions? Comment a-t-il livré à ses insatiables voisins l'accès de son empire ? Comment les a-t-il laisséslibres de souder autour de lui le cercle de fer qui menace de l'étouffer? Il n'est pas facile de le discerner. Certes la diplomatie anglaise fut habile. Elle ne négligea rien pour enjôler le négus et l'assaillir des protestations les plus rassurantes. Elle sut exploiter avec un art consommé nos maladresses et nos lenteurs, comme aussi la défaveur qui s'attachait à notre représentant. Mais ces motifs sont insuffisants.

Si Ménélik, après avoir en 4897 renvoyé M. Rennell- Rodd les mains vides, se prêta cinq ans plus tard à toutes les exigences du colonel Harrington, c'est que, dans Tintervalle, l'affaire deFachoda avait, hongre malgré, fait de l'Angleterre l'arbitre de la situation dans tout le nordest de TAfrique. Son triomphe avait éclaté à tous les yeux, et tel est le pouvoir d'attraction des forts que bien peu lui résistent, même parmi les plus profonds politiques, à plus forte raison parmi les peuples primitifs où le respect de la force est presque toute la sagesse.

Aujourd'hui le mal est fait : notre pays a perdu en

1. Charles Michel, Affaires d* Ethiopie (Revtte politique et parlementaire, avril 1903).

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