‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 16 sur 47 · I. AVALANCHE · texte numérisé non relu

I. AVALANCHE

Marie présenta le fils de son tuteur aux deux vénérables dames. Celles-ci ne pouvaient larir d'actions de grâces pour tant d'efforts providentiels à avoir ainsi sauvé les orphelins, et à les réunir en un pareil désert. Elles virent en cet événement un éclatant miracle et le doigt solennel de la prédestination.

La principale souffrance de M^'« de Chavigny provenait de la luxation du pied gauche. Le chirurgien opéra avec prudence; mais la fièvre survint, et il défendit que, durant quelques jours, on parlât trop à la malade , et qu'elle-même prît part à des épanchemens vifs. 11 craignait l'imminent danger du tétanos. Grâce à ces soins, elle fut bientôt toutefois, non pas en état de supporter encore les fatigues de la descente, mais d'aller, appuyée sur un bras empressé, s'asseoir au soleil, durant le peu d'heures qu'il descendait dans cette retraite, entre deux pics de granit où depuis le commencement du monde aucune végétation n'avait pu s'attacher.

l'H CHAPITRE XII.

Chaque soir, Roger redescendait à Brigg. On avait retiré de l'habitation ruinée, mais devenue enfin abordable, plusieurs effets, des papiers, sans trop d'avarie; et, au bout de quelques jours, Marie put remettre à M. de Lavarennes tout ce qu'un père, en mourant, lui avait confié pour son fds unique.

Roger, avant de prendre bien tardivement connaissance des dernières volontés paternelles, avait différé de révéler à sa pupille les événemens qui s'étaient accumulés dans son sort depuis sa sortie de prison . Obéissait-il aux prescriptions du docteur? Crai^nait-il de rencontrer dans un testament une indication des traces que sa conduite aurait à suivre, ou enfin quelque condamnation implicite de ses résolutions déjà suivies?

C'était un soir que celte commission solennelle fut remplie. Les deux jeunes gens étaient assis l'un près de l'autre sur ce balcon lusticpie que recouvre uniforme*

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ment le loil avancé de tons les chalets de montagnes. Le génie de la mélancolie luimême planait sur ce paysage. A riiorizon, passaient quelques chamois errans ; on n'entendait plus que le sifflement des marmottes qui allaient, à cette époque de l'année , commencer à s'endormir pour six mois au fond du lit de bruyère qu'elles amassent dans leur terrier. Cà et là, les tapis de glace se trônaient en spirale sous l'effort de l'insecte empressé d'aller respirer à la surface; et, aux pieds de Marie, un oiseau privé, le seul qui avec les perdrix blanches habite ces hauteurs, la niverolle ou le moineau des neiges, poussait ce petit ci'i sauvage dont s'attristent plutôt que ne s'animent encore les cimes de

l'Helvétie.

Le jeune Lavarennes avait pris parmi les papiers une note de son père dont Marie connaissait le contenu. La note enfermait ces paroles :

« Je vous confie, Roger, le sort de Made-

<r moiselle de Chavigny. Elle fut l'unique « enfant de mon ami intime , comme vous « êtes le seul bien que m'a laissé votre mère. « L'espérance de toute la vie pour deux « frères d'armes et deux exilés fut de con- « fondre un jour leur avenir et de mêler « leur famille comme ils avaient mêlé leur (t sang dans les combats. Les débris de deux « patrimoines vous composeront une exis- « tence encore honorable. Aucun de vous « deux ne peut, sans injustice, retirer sa « fortune à l'autre; car les deux pères fu- « rent si accoutumés à être entre eux et « tour à tour débiteur et créancier, à n'a- « voir qu'une bourse comme ils n'avaient « qu'une ame , que leurs successeurs ne « possèdent en vérité qu'un seul héritage «f et qu'une existence indivise. Vous, mon « fils , soyez le guide et le protecteur ; et « comme votre rôle est le plus beau, votre M destin sera le plus heureux. Marie est un « ange; et comme ia nièce de mon Roi, 9 elle a rappelé, en giiidanl les dernieis

L AVAIi VNCIIi:.

jours d'un vieillard, celle Anligone si louchanle que vienL de rajeunir mon pauvre ami Ducis. Aimez-la; je crois savoir qu'elle ne sera poinl ingrate. Donnezlui noire nom ; couvrez de celle égide le dernier rejelon d'une noble lige. Mon compagnon d'exil s'est consolé quelquefois du regret de voir éteindre sa maison en pensant que la pure source irait du moins s'épancher dans la nôtre. Enfant, je ne vous ordonne rien , pas même de rester honnête homme; car que servent les recommandations que d'avance la conscience n'a pas suppléées ? Je m'abstiendrai surtout de conseils politiques sur le parti et sur la ligne de devoirs que vous voudrez adopter. Nulle religion ne se commande , et j'ai bien souffert de la mienne ! Mais prenez pour femme M^'« de Chavigny : vous vous ferez bénir dans le « ciel, et vous réjouirez deux tombeaux. »

Roger demeura froid et inmiobilc comme

cet horizon dont ii était entouré. Marie, qui dans sa confiance enfantine et l'inspiration de son cœur puisait une étourderie toute candide, avait suivi non sans malice la lecture du billet. Elle détournait et ramenait tour à tour sur Roger un regard en dessous, plein d'innocence et d'espièglerie. Elle ne comprenait pas qu'on fût si longtemps à achever un écrit dont elle connaissait chaque ligne. Elle manqua un moment de contenance ou de patience; elle voulut se lever; elle se sentait piquée au vif de cette froideur et humiliée de ce longsilence. Mais la générosité naturelle de son esprit l'emporta tout à coup sur la susceptibilité d'amour-propre féminin que devait éveiller cette position délicate. Et, d'une voix où elle croyait ne laisser percer ni violence de caractèje ni dépit :

— Je connais l'injonction qu'enferme ce billet, dit-elle. Ce vœu fut un témoignage de la tendresse de mon protecteur, dernier rêve, dernière illusion de sa prévoyance!

mais vous ne serez pas pour moi moins indulgent qu'il ne Tétait lui-même. Je ne veux pas plus m'appuyer de sa volonté que vous ne le désirez sans doute. Vous n'enchaînerez pas la liberté de l'orpheline, et vous la laisserez suivre, n'est-ce pas, la vocation qui l'entraîne? Je souhaite accompagner m.es tantes à Milan. J'ai le désir de me vouer pour jamais à la profession religieuse.

Un nouvel étonnement se peignit sur les traits de Roger; et, pour changer d'objet, il ne fut pas moins amer que le premier. Pourquoi ce sacrifice si entier? se demandat-il. Sa résolution première iiit néanmoins de tout apprendre à Marie, et à l'instant même. Bien que frappé de la révolution qu'allait opérer en elle cet aveu si peu attendu , et de l'abandon où allait se sentir la pauvre fille qui avait dû compter sur un époux (car il n'était nullement dupe du mouvement généreux qu'elle venait de laisser lire), il se leva. Il fit quel-

ques tours à pas précipités sur le large balcon où ils se trouvaient ensemble. Il se recueillit; convint avec lui-même par où il allait commencer; et quand la main sur son cœur, à l'endroit où reposait un portrait de Gabrielle, son égide, son excuse, son soutien dans l'explication qu'il allait entreprendre, il revint au ban-c où il avait laissé la jeune fille, elle n^y était plus. L'air insouciant et moqueur, elle avait dispara à pas légers. Que devait-il faire? L'engagement pris pour lui par le comte de Lavarennes lui parut sacré. Il se sentit comme parjure, traître à une promesse faite au moment d'expirer. Peu à peu la souffrance de sa délicatesse s'exalta jusqu'au remords; et îl ne vit plus qu'une seule personne dont les conseils pouvaient le guider en cetle occurrence: c'était sa femme. Il résolut de regagner Genève dès le lendemain, et d'aller, pendant que s'achèverait la convalescence de Marie, éclairer sa propre raison sur le [)arU que l'avenir Uù laissait à prendre.

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