‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 18 sur 47 · II · texte numérisé non relu

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liait parfois à pied, elle le suivait comme la levrette fidèle , glissant sa tête nonchalante auprès de son bras , cherchant du pain dans ses mains , ou lui arrachant la Heur qu'il avait passée à sa boutonnière pour en admirer un peu plus long-temps la forme et la couleur; et tantôt , comprenant i'impatienœ du jeune homme à franchir l'espace, elle remportait en devançant à la cou rse T incroyable impétuosité de ce Rhône qui suivait le même chemin qu'eux. Toute Télégance de ce compagnon, qu'il possédait depuis Sa sortie du Prytanée , rappelait à Roger une description du poète arabe : — Noble coursier! il est plus rapide qu'un coup d'œil. Il laisse derrière lui le vent et réclair. Voyez! il est noir, et il a le front blanc et les pieds de même couleur. On dirait une nuit d'hiver dans laquelle il est lombé quelques flocons de neige.

Roger admirait bien encore autour de lui les objet$€;xtérieurs; mais sa principale vie était devenue subitement intime et rè-

veuse. Les nui>ges seuls cl leur lole nia'giqne ;i iravers ce pays atliiaienl toujours ses regards ; il aimait encore ces voyageurs légers, tantôt passant sous ses pieds, tantôt planant sur sa tête ou glissant à mi-côte; s'arrêtant devant un chalet; prenant une teinte de blanc plus matj ou s'argentant soudain d'un rayon de soleil. Il se surprenait à leur tendre la main comme à des compagnons de sa route. Le soir, fatigués des poursuites du vent et demi -déchirés par la tourmente des régions supérieures, il y en avait qui ralentissaient leur marche et semblaient s'arrêter dans les pâturages comme pour se coucher un mom.ent sur la verdure. Il comprenait pour la première fois cette mythologie qui confie aux vapeurs errantes, des ombres et des mânes heureux. Cet aspectlui rappelait aussi Marie et son désert. Il se surprit à remarquer un jour que de très petites fleurs bleues, croissant sur les montagnes les plus voisines du ciel, et appelées peut-être à cause de

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cela, des Yeux d'Ange, avaient exactement l'azur et la douceur du regard de la jeune fille. Marie était peu dotée toutefois de résignation divine et de patience; mais il y a dans la condition d^être aimé, même à son insu, une indulgence infinie et une attraction contagieuse.

Cependant, à la hauteur du val d'Anivier, et à une forte journée encore de Martigny, Roger rencontra sur la route un voyageur dont le mulet rétif mettait à une rude épreuve sa patience française. Je dis française, car à l'énergie de ses anathèmes et à leur terminaison franche, M. de Lavarennes n'avait pu méconnaître un compatriote. Il s'arrêta pour offrir ses bons offices.

— Monsieur , dit le personnage embarrassé : certainement votre intervention n'est pas de refus. Cet animal-là a horreur de la solitude à ce qu'il parait, car il ne veut plus marcher depuis que j'ai congédié mon guide. Si vous aviez la bonté de con-

former un peu la discrétion de voire pas à sa lenteur, je crois qu'il se déciderait à changer de place, en faveur de la compagnie.

Cette proposition contrariait bien un peu le mari de Gabrielle; mais il ne put toutefois se dédire de son offre hospitalière, lorsque l'étranger ajoula :

— J'espère, pour l'honneur de l'ame des bêtes, que celle-ci ne soupçonne pas qu'il y a quatre ans que je n'ai revu ma patrie. J'ai hâte de gagner la France, Monsieur! Heureusement qu'elle a eu la bonté, pendant mon voyage, de faire quelques pas au devant de moi, et d'avancer sa .frontière jusqu'à Genève. Monsieur est-il de Genève?

— J'y vais comme vous, répondit Roger; mais j'ai presque toujours habité Paris.

— Parisien aussi, et à votre service, ajoula l'étranger.

Ce compagnon donné à Roger par le hasard était un homme de trenle ans , dont l'humeur mobile et la chaleur du sang, quand il étaitému, contrastaientremarqua-

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blement avec l'impassibilité de l'exlërieur qu'il semblait s'être composé. Le jeune homme ne tarda pas à découvrir que son obligé, qui porlait une figure noble, mais hâlée comme s'il eûl subi le soleil des tropiques, et paraissait avoir beaucoup vu le monde, était rempli de connaissances variées et nourri d'études sérieuses. rLa conversation prit quelque intérêt dès le premier gîte.

— Monsieur, dit après soupe Rogei* de Lavarennes, dont le trouble nouveau se portait volontiers au devant d'une distraction : dans vos impatiences à rentrer en France, vous comprenez sans doute le désir de revoir une famille, une épouse?

— Je ne suis point marié. Et l'inflexion de la voix de l'inconnu, dans cette réponse, aurait pu se traduire à la rigueur par : — « Je ne suis pas si fou. » i

— N'avez- vous donc jamais été amoureux?

- Pardonnez-moi : je Tai même élé trois

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fois on ma vie. Mais je connais les femmes, voyez-vous. La meilleure qui exisle, c'esi peut-être une sœur que je possède, et. j'ai fait d'après son caractère froid et apathique des études profitables. Elle n'aimera jamais. Moi j'aurais voulu donner pour recevoir. ' J'ai craint ce commerce inégal où Ton n'échange qu'un corps contre une ame.

— Vous avez peut-être raison. Moi, Monsieur, qui suis marie, je me surprends quelquefois à craindre de ne pas faire éternellement le bonheur de ma femme.

Qui peut répondre, en effet, d'être toujours fidèle et d'aVoir rencontré, du premier élan, l'être qui fut depuis la création destiné à vous appartenir?

— -J'ai préféré le chercher toute la vie , dit l'inconnu, qiiè m'exposer une fois à quelque méprise irréparable.

— Mais trois fois amoureux! reprit Roger : c'est dépasser, Monsieur, les facultés ordinaires du cœurrEst-ce que vous auriez, entre j)élerins qui doivent se mettreà Taise,

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une grande répugnance à me confier ce iriple souvenir?

— Nullement. Conter n'abrége-t-il pas le temps du voyageur, soit qu'il monte un mulet rétif, ou un navire qui se cabre sous lui? Seulement, je vous demanderai, Monsieur, la permission de prendre à l'envers la chronologie de mes faiblesses, et d'analyser eir premier lieu la dernière passion que j'ai ressentie. C'est en Europe, Monsieur , toujours en Europe que j'ai été frappé! Mais je ne redoute plus rien : j'ai payé mon tribut.

Sa nouvelle connaissance semblait à Roger un de ces hommes qui se vantent de leur impassibilité pour déguiser quelque manque de foice : faibles de cœur, arrogans de paroles , roseau peint en ^er , comme on l'a dit, lecteur, de je ne sais quel roi de nos joins.

— La dernière fois, Monsieur, que je fus épris, c'était à Rome, poiusuivit l'indiscret. Un bal masqué allait finir, el j'avais passé

la nuit dans un de ces tristes dësœuvremens qni sont comme la prostration de Tesprit après les efforts de l'étude.

Je me retirais, fatigue d'ennui plus que de lassitude encore, lorsque dans le dernier salon Awfestino, au fond d'une pièce qui précède immédiatement le vestibule du palais Nella, je rencontrai un masque, certain domino féminin qui , appuyé contre une colonne, peuplait seul avant moi le désert de cette vaste chambre. La chambre était mal éclairée : les lampes mouraient. Au maintien de la dame, à l'impatience du pied qui frappait le parquet, je devinai bien que la masquera attendait quelqu'un ou demandait quelque chose. Peut-être \\r\ attentif patifo pouvait lui rendre un bon office; je m'approchai, et je mis toute ma bonne volonté à sa discrétion. Elle, au lieu de répondre à mon compliment italien , articula en français quelques paroles de remerciemens, et je sentis un frisson parcourir ton! mon corps. Il est bien doux,

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Monsieur, d'entendre h l'improviste, et au milieu d\in pays étranger, Faccenl de la patrie ! Il y avait dans cette voix un charme de plus encore : c'était la mélopée un peu tramante de cette province où j'avais passé ma jeunesse : le Dauphiné qui fut le berceau de la liberté pour nous.

— Si je pouvais, insistai-je, Madame, en ma qualité de compatriote, vous aider à chercher, à retrouver, ou à attendre? Est-ce vos amis, vos gens, un manteau, un carrosse? Parlez, je deviendrai ingénieux , et peut-être adroit pour vous obliger.

— Monsieur, il y a dix ans que je n'attends plus rien, dit-elle.

Et la jeunesse de sa taille combattait elfrontément cette prétention coquette ou menteuse.

Nous causâmes. Que vous dirai-je, entre hommes qui ne nous cachons rien, d'une sympathie bizarre qui se fortifia dès le premier momenl par deux causes : l'une, l'aveu qui lui échappa sans dépit et sans

Irop fausse indilTërence qii\)ii lui avait donné rendez-vous là, atin de se retirer à trois heures du matin, et qu'on l'oubliait sans doute pour quelque distraction frivole ou un intérêt nouveau; l'autre, Tëtonnement sincère qui se peignit dans mes yeux à cette inexplicable négligence.

— Oui! ajouta-t-elle. Et s'il s'amuse, je m'en félicite encore. Qu'au moins l'un de nous soit heureux !

Elle voulut changer la conversation.

Nous parlâmes de Rome et des objets qui l'y avaient le plus frappée. Ceux qu elle admirait excitaient mon enthousiasme ; ce que j'avais goûté, elle l'avait remarqué de même.

— Je me plais, disait-elle, car je me sou» viens encore de toutes les paroles qui furent échangées dans cette heure rapide ; je me plais à aller surtout voir totnber la nuit du haut du Janicule, assise sous un oranger de ce couvent de Saint-Onuphre, où les os du Tasse sont enfermés. Cette ville

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éternelle, champ de bataille des temps et charnier des peuples, elle ne m'a jamais paru plus solennelle que lorsqu'en attendant qu'elle le ferme, « le soleil tire sur elle chaque jour un pan du rideau de la mort. »

— Et mol aussi. Je préfère, Madame, le Panthéon d' Agrippa à tous les monumens qu'on admire. Et vous?

— Et moi aussi. Je recherchais le Cofysée, poursuivit-elle , aux premiers temps de mon séjour ici ; mais maintenant je ne sors guère de moi. Les ruines d'une ame peuvent émouvoir comme celles d'un temple. Je fais le tour de mon cœur ; je me promène autour des vieilles souffrances,^ et quelquefois j'y rencontre encore des traces vives; comme on dit que sur certaines pierres du nord on reconnaît l'empreinte des fleurs indiennes et les traces de l'océan sur les montagnes.

Il y avait, Monsieur, un contraste bien> étrange entre la gravilé de ses discours el le lieuoùilsselenaienl; Te spcced'intimiléquc

AVRUX.

X el la nouveau lé ^H

étions là fort mal ™

supposaient de tels aveux el la nouveauté de notre rencontre. Nous étions là fort mal pour causer : point assis, point recueillis; nous pouvions et nous devions être interrompus et comme surpris à chaque instant. Et néanmoins nous échangions des impressions aussi secrètes que si nous y avions été poussés par la puissance d'une longue amitié. Comme il y a peu de rapports entre les choses et leurs convenances selon le monde! Que d'espérances font mentir les préparatifs ! et combien d'événemens et d'affections se sont placés hors du cadre où la prévoyance humaine les attendait!

Des yeux intelligens brillaient dans une reculée surnaturelle ; des dents riantes accompagnaient quelquefois les plus mélancoliques paroles; et tout cela exerça sur moi une fascination incompréhensible.

— Travaillez - vous , Monsieur qui êtes jeune? me dit tout à coup la romanesque interlocutrice.

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Et elle avait pris, pour faire cette question, une sorte de gravité inattendue, comme si elle eût voulu, dans sa pose, emprunter quelque chose de la divinité même de la France, interrogeant un de ses enfans.

— J'étudie, Madame.

— Ah ! il faut en même temps produire. Le grain de hlé sait, du même effort, jeter en haut sa tige et en bas sa racine. C'est une idée de Jean-Paul , que je lis beaucoup, et il m'a quelquefois consolée.

— Vous le serez mieux demain, lui disje, consolée; car vous aimerez sans doute, et sans cette mission à remplir, le but de votre destinée serait trahi. Pour moi , je pars.

^- Bientôt? dit-elle.

— Avec la frégate qui est déjà en rade de Civitta-Vecchia.

— Tant mieux pour vous. H n'y a pas de plus grand malheur à craindre que de mal aimer. C'est un lien de Heurs qui peut nous courber ignominieusement la lêle :

c'est un anneau ([uelquelois semblable à celui qui attache deux galériens ensemble.

Un masque vêtu en Calabrais, le chapeau pointu, les tresses de ruban flottantes et la ceinture armée de pistolets, s'avança alors comme au pas de course vers la Française, et lui dit brusquement de vives paroles napolitaines en se saisissant de son bras.

— Un compatriote, répondit en français la pauvre Femme.

Hélas ! c'était la sienne : car il y avaitdans son action à la rejoindre je ne sais quelle possession brutale, et tout mon cœiir en fut averti. Il y avait aussi du remords, et de celte jalousie sans amour qui ne peut manquer d'être insupportable. L'accent de la voix de cette étrangère, sans compter! les séductions de sa personne et de sa conversation, me rendit tout autre bruit choquant. Je la retrouvais, elle, en fermant les yeux, et je l'entendais dans k-silence-i Mais il me fallait ce silence; caries paroles qui n(| venaient pas d'elle, fussent-elles

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afreclueuses et nécessaires même à ma vie, m'étaient discordantes et hostiles autant que l'orgue de Barbarie qui passe à travers les pensées du musicien qui compose.

Le carnaval commençait, Monsieur ; — JVr écoutez-vous ?

— Certainement.

— Les promenades du Corso devaient me ramener l'occasion de rencontrer et de voir, peut-être à figure découverte , l'objet de mes prédilections. Tout ce que Rome enferme de beautés, et c'est la capitale de l'Europe où elles tleurissent en plus grand nombre , passa durant trois jours sous mes regards sans me troubler. J'étais cependant bien sur de reconnaître celle que je n'avais jamais vue! Eniin, à la dernière solennité, au moment même où les smocoletti vont s'allumer pour remplacer le jour qui tombe, je démêlai, au fond d'une calèche suivant nonchalamment la tile, une femme qui, toute masquée et toute vêtue encore d'un domino noir, ne pouvait être que la divi-

nité de mes rêves. J'approche; deux Signori entre qui elle était assise se lèvent, et sous une grêle de confetti me repoussent et me tiennent à distance. Vous savez ce que c'est que cette coutume de jetei* aux passans des confetti pour les aveugler. Ces sortes de bonbons fort déchus de leur origine , ces prétendues dragées ne sont depuis deux siècles que des boulettes de sable blanchies traîtreusement dans la chaux , et lesquelles, en s'écrasant sur les patiens, emplissent Pair d'une poussière à brûler les yeux. Le mari, que moi je n'avais pas vu, pouvait avoir remarqué mon visage, car j'avais été sans masque au festino ; et l'espèce de rage avec laquelle il lançait contre moi aidé de son compagnon des projectiles qu'il eût voulu changer en balles mortelles, dénonçait évidemment que mes suppositions étaient justes. J'entendis au milieu de mon supplice se plaindre une voix douce : et alors, comme pour obéira cette prière, la calèche prit wnvicolo sur la

droite et disparut si vite , qu'en frottant mes pauvres yeux je n'eus que le temps de découvrir sur le panneau de derrière une couronne de Comte et les deux drapeaux qui annonçaient l'ambassadeur d'une des puissances voisines.

Je ne sais d'où me vint le pressentiment que j'allais aggraver par ma présence à Rome le sort d'une pauvre victime de la jalousie ultramontaine. Je connaissais désormais le nom de ma vision ; j'aurais pu abuser du crédit du général Miollis et me faire présenter chez elle , en dépit de la haine instinctive du mari : je ne le fis pas. Je résolus de partir. Seulement, je désirais savoir le nom qui lui avait été donné par sa mère : elle s'appelait Valérie, et j'allai dans la nuit rôder autour du palais de Venise où Valérie habitait. Le lendemain j'étais rendu à Civita-Vecchia.

— C'était fort généreux à vous, dit Roger.

^ — Monsieur, quel fut mon étonnement lorsqu'en arrivant dans cette chétive rési-

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rlence j'appris que rambassadeur de '^** y venait d'arriver aussi. La frégate appareilla dans la nuit. Il fallut à dix heures du soir monter à bord ; et, jusqu'au matin où nous eûmes à nous débattre contre ladifiîculté de sortirdu goulet, je ne cessai de voir briller à une fenêtre de la grande auberge qui domine le port une lumière éclatante et une ombre. Je crus, insensé que j'étais, voir même au coup de canon de partance répondre un mouchoir qui s'agitait en signe d'adieu. J'ai porté cinq ans cette image dans mon cœur, et le temps seul, ce grand séparateur et oublieur de toutes choses, a pu me rendre un peu de tranquillité.

— J'assurerais, dit Roger, que vous devez à cette préoccupation d'avoir évité quelques écarts et pratiqué plus d'une vertu ; ne vous en plaignez pas. Mais remontons , je vous prie, à vos deuxièmes amours; car ceux-là seront certainement moins platoniques. ^

Il se fit un moment de silence.

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— J'étais plus jeune de sept ans, reprit le voyageur. Je n'en avais alors que vingt-deux; et c'est en Suisse, assez près même du pays que nous traversons, c'est de l'autre côté de ces montagnes qui se teignent de rose au coucher du soleil , que s'établit la scène du second acte de ma folie. Voyez-vous le sommet du Mont-Blanc? Il n'est plus touché qu'à sa pointe extrême par le dernier rayon du jour ; on dirait au milieu de ces ténèbres un charbon de feu attaché au ciel. J'ai vu, mais plus beau encore, le même effet à la cime des Cordillères.

Je voyageais donc dans l'Oberland ; et à travers les vallons , les déserts , les abîmes, j'avais pour guide un vieillard plein d'érudition , un paysan qui savait l'astronomie. C'était Pierre Balma, l'ancien compagnon de M, de Saussure à l'Aiguille du Midi, ce vieux et rustique naturaliste qui nous a reproché à tous, avec raison, de ne visiter jamais le pays des glaciers qu'à l'épocjue où il a perdu son principal caractère, et qui

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voulait attirer les arts àChamouny au cœur de rhiver, alors que les frimas sont dans toute leur majesté ; quand il faut, autour des chalets, couvrir la neige d'ardoises et de pierres plates afin d'aider au soleil de juin à découvrir le sol où sera semée la récolte. Balma, dis-je, m'entretenait de la même chose à toutes nos haltes. Dans sa dernière excursion faite du Prieuré à Cormajor, il y avait escorté, avec quatre de ses camarades, toute une famille rentrée à peine de Témigration; et il avait été, lui spécialement, chargé de veiller sur les pas d'une jeune fille, héritière unique d'un nom recommandable.

- — Ahl Monsieur, me répétait-il, si vous l'aviez vue cette enfant-là î elle ne posait pas les pieds sur la terre. Derrière elle, la neige n'était pas foulée. Quel gentil langage elle me tenait ! et combien de choses elle savait apprendre, la jolie Geor^ gette! Voilà une touffe de coudrier où elle a cueilli un bâton, comme si elle avait eu

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besoin d'appuyer sa marche légère ! Sur ce caillou , au bord du torrent , elle a posé un pied et s'est élancée à l'autre bord si éloigné, sans avoir mouillé même les franges de sa robe. Là, elle a trouvé et puis réchauffé dans son sein un pauvre pigeon ramier que la tempête avait tout étourdi. Ici, elle a fait l'aumône dans ce village où nous allons descendre. Plus loin, je l'ai portée dans mes bras, Monsieur, pour franchir les marais de Chède.

Et la voix du vieillard était émue. Il ne parlait de Georgette, la voyageuse de seize ans, que comme d'un ange qui serait descendu du ciel sur ces cimes. J'admirai son enthousiasme, il m'enflamma de sa pensée, il m'enivra de son admiration. Et moi aussi, je la voyais partout. Je voulus suixT^e les détours qu'elle avait suivis et boire* aux fontaines où elle avait puisé dans sa main. Il me semblait qu'elle avait été mon précurseur envoyé là par un bon génie, et que ma roule aboutirait l\ elle. La niiée qui

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