AVE IX
marchait devant nos pas enfermait Georgette : Pëtoile qui se levait la première , c'était elle. Enfin , arrivé à Paris , je la cherchai, cette beauté qui nous avait fait battre le cœur, à un vieux pâtre et à moi. Elle était digne de cette admiration. C'était une femme déjà célèbre, entourée d'hommages et de tous les prestiges aristocratiques. Sa figure , sa taille , son esprit , tout expliquait et justifiait ma passion. Je n'ai jamais voulu l'approcher, afin de lui rester fidèle.
Quand les voyageurs remontèrent à cheval :
— Mais quel pourra être à présent , dit Roger , l'objet d*es premiers mouvemens d'un cœur si étrange que le vôtre ? Cette virginité-là doit avoir été dédiée...
— A un être plus chaste et plus poéticpe encore, reprit l'original. Le premier, et le plus vif par conséquent des entraînemens que j'ai subis, celui qui dispose ordinairement de l'avenir d'une ame, c'est dans les
168 CHAPITRE XSII.
bosquets de Versailles qu'il est né. C'est à la magie des soirs de Mai, c'est à la prestigieuse clarté de la lune qu'il a grandi, Monsieur. L'objet de cette idolâtrie., virginale, comme vous dites si bien, c'était une blanche statue du parc. J'étais heureux d'aller m'asseoir près d'elle, de la contempler, de lire à ses pieds pendant des heures entières. Quand elle avait retenu du soleil je ne sais quelle chaleur vivante, puis, à cause de la rosée, la molle tiédeur de la peau 3'une femme, j'étais tremblant de toucher ses épaules et de déposer un baiser sur ce front pur. Quelquefois je lui reprochais d'être de marbre, et ma passion s'irritait jusqu'au délire. Je crois, en vérité, que si un sculpteur de mes amis qui m'accompagnait quelquefois sans se douter de mes secrets, ne fût venu à découvrir par hasard une faute de dessin dans mon idole; et s'il ne m'eût prouvé, par exemple, qu'elle avait une jambe un peu plus courte que
l'autre, j'aurais fini par me brûler la cervelle à ses pieds.
Ces trois amours-là ont épuisé mon cœur.
Les deux compagnons étaient arrivés à Genève, au moment où s'achevait cette dernière contidence. Les montures qui cheminaient de front faisaient résonner sous leurs pieds le pont-levis étroit de la porte Cornavin.
— Je ne vais pas à l'auberge, ditFhomme au mulet : permettez que nous nous séparions ici.
— • Ni moi non plus, répondit Roger en lui tendant la main ; mais nous nous reverrons, j'espère, au club. .
— Je descends chez ma sœur.
— Je descends chez ma femme.
Et nos pèlerins continuèrent à suivre encore un moment la même route.
Cependant l'inconnu resta de quelques pas en arrière. Il arrêta un bourgeois pour prendre langue, et Roger le perdit invo-
lontairement au détour d^une rue. Luimême poursuivit alors un peu plus lentement sa route vers la rive gauche du lac, soit pour n'avoir pas l'air d'éviter son nouvel ami, soit pour se recueillir avant d'entrer chez Gabrielle.
Quand il fut devant sa propre porte, Roger vit déboucher en face de lui le cavalier qu'il venait de quitter à l'instant même, et qui arrivait par un autre passage. Ils s'arrêtèrent au même hôtel. Leurs mains se rencontrèrent à saisir la chaîne de fer qui faisait mouvoir la sonnette. Roger toutefois ne put s'empêcher de sourire et de demander à l'étranger :
— Où allez-vous donc. Monsieur?
— Chez Mme (ie Lavarennes.
Le maître de la maison se fit ouvrir. Les domestiques volèrent avec un empressement presque égal, et au devant d« patron et au devant de l'ami qu'il ramenait avec lui. Roger prit le bras de son hôte, dont la contenance maïqnait bien un peu de sur-