‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 3 sur 47 · VOYAGE AU HASARD · texte numérisé non relu

VOYAGE AU HASARD

- Pour Francisque , il arriva à Montluçon avec le carrosse; il reprit, plein de résignation, le sac du sous-officier ; mais il se disait au fond de son cœur bien serré:

— Je ne la reverrai donc plus de ma vie !

C'est à Genève que Roger de Lavarennes conduisit Gabrielle : c'est là qu' il de vai L fixer sa nouvelle fortune. Il n'avait pas voulu toutefois aller demander la sanction civile loin de sa patrie, et confirmer d'augustes sermens dans les mains d'un piètre étran-

ger. Assisté d'Eugène et de trois amis, il avait obtenu du Grand-juge quelques heures de sursis à son départ. Il voulut, devant les hommes, recevoir la main de sa libératrice au pied de l'obscur autel le plus voisin de sa demeure ; et, au sortir de la mairie de la rue de Verneuil , ils se présentèrent à la petite église des Missions-Étrangères.

Pendant la cérémonie, l'image de M"' de Chavigny avait éveillé le souvenir de Roger. Il avait cru la voir dans l'ombre reculée d'une chapelle, ou plutôt il avait été frappé de la fortuite ressemblance que le caprice d'un peintre avait établie là entre l'orpheline et une figure de Sainte-Thérèse.

En quittant le lieu saint, les époux montèrent en calèche ; et celle que nous n'appellerons plus M"'t- de St-Alverte, mais bien toujours Gabrielle, ne vit pas sans surprise un officier de gendarmerie en grand uniforme établi sur les coussins de devant de sa propre voilure. Le capitaine salua poliment, s'arrangea dans un angle de la meilleure grâce

uxir.

qu'il put et avec une (liscrëliou toute mililaire pour ne point gêner la jeune femme. lUiis le postillon mit les chevaux au galop sous le feu d'artifice de sa mèche fortement trempée dans le vin d'Argenteuil.

On arriva en trente minutes au premier relais. Roger mit pied à terre et s'attendaii bien que sa garde d'honneur prendrait là congé. Il espérait être dispensé d'une plus longue escorte, uniquement faite sans doute pour s'assurer qu'il allait quitter Paris. Son espérance fut déçue. Le capitaine resta à son poste ; et les chevaux changés, lorsque Roger eut repris sa place :

— Monsieur, lui dit-il, vous ne pouvez pas nous faire plus de plaisir, certainement; je suis charmé de votre compagnie et plein de reconnaissance... Mais... allez-vous loin comme cela ?

Gabrielle parut embarrassée; le gendarme sourit malignement.

— Permis à vous, Monsieur, dit-il, de me donner au diable. Il m'est ordonné de vous

conduire au terme exact que la volonté de l'Empereur a fixé pour votre tranquillité., respective. Ce n'est pas ma faute si je joue ici le rôle de Cupidon. Je conçois que quand deux époux prennent la poste au sortir de la chapelle, c'est plutôt l'amour que la gendarmerie qu'ils s'attendent à rencontrer ; mais vous prenez à votre insu une assez piquante revanche de la contrariété que je vous donne. Imaginez-vous que je ne sais pas d'abord où vous m'emmenez; et ensuite j'ai tout autant de hâte à revenir sur mes pas que vous en pouvez avoir à vous éloigner, Savez-vous où j'en suis du mariage? Un peu plus avancé que vous, peut-être ; mais enrégimenté depuis hier au soir.

— Ah ca, mais c'est donc une mauvaise plaisanterie, quelque spéculation d'un de vos chefs? dit Roger. Vous avoir choisi précisément pour une expédition si périlleuse ! Faisons contre fortune bon cœur, Monsieur ; et prenons lous trois noire plaisir en^patience.

Ln prononcani le mol ions trois, Ko^eiavait regardé Gabrielle ; mais soit distraction ou sentiment de la plus exacte retenue, Gabrielle ne trahit aucune sympathie perceplible. Roger prit sa main : loin de la retirer, elle la lui abandonna avec un complaisant regard et un calme sourire; mais l'époux eût peut-être élë blessé dans son impatience amoureuse, s'il avait pu lire au fond du cœur de sa femme. Il y avait là résignation et contentement secret à voir reculer un instant à qui elle donnait peutêtre le nom de sacrifice.

— Monsieur l'officier nous protégera contre les voleurs, dit-elle.

— Eh ! que craignez-vous à côté de moi ? reprit Roger dans la susceptibilité de son caractère.

— ^Vous.

Ce seul mot, répondu par Gabrielle en baissant les yeux, et suivi d'un éclair d'embarras , suffît pour replacer le jeune homme dans la sécurité de son esprit, dans toute l'ivresse des espérances.

N'y avait-il pas déjà pour lui l)ien du bonheur à se sentir, au sortir du Temple et de la Conciergerie, emporter au milieu d'un air pur et à travers la France, tantôt sous les caresses du soleil, tantôt sous le regard des étoiles ? Mon Dieu ! que l'avenir est beau, la main dans la main qu'on aime, et quand le regard, promené sur toute une riche nature, revient mourir sur le regard où notre ame a trouvé sa sœur! La présence d'un tiers, dites-vous? elle suffit à peine à effacer cette rougeur qui monte au front, et à détourner l'attraction des yeux. Otez donc à la tourterelle son collier noir, arrêtez le ramier dans son vol quand il regagne son nid.

Le capitaine faisait bon marché de son rôle; il rangeait le grand sabre, porté en guise d'arc et de carquois, qui embarrassait un peu tout le monde. Il s'enfonçait dans son angle , et là son sommeil , tantôt involontaire et tantôt complaisant, lui faisait office de bandeau.

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Il parla davanlage le deuxième jour.

— Que diriez-vous, Monsieur, d'une histoire de gendarme , et de l'à-propos des contrastes? se prit-il à dire une après-dînée à Roger. Si je vous racontais ce que j'ai vu au bagne^ à propos d'amour contrarie?

— Je me résignerais. A la guerre comme à la guerre, dit Roger; parlez. Monsieur.

— « Deux condamnés étaient à la même chaîne : cet usage est horrible. La nature accouple quelquefois les jumeaux ; mais ils sont ordinairement de sexes divers. Là, tout était répulsion dans l'alliance dont je parle, et elle se prolongeait même durant le sommeil! Si l'un d'eux parvenait à fermer la paupière, les mouvemens de l'autre l'arrachaient à ses songes. Enfin, ils aimèrent la même femme ; un d'eux fut préféré , et pour que cette femme approchât, elle et celui qu'elle favorisait imaginèrent d'endormir l'autre. La victime feignit d'y consentir, mais il fit plus, le misérable, il prit, par désespoir, une telle dose d'opium, qu'il

échappa à son affreuse jalousie. L'un était heureux, l'autre expirait.»

— Horreur! dit tout bas Roger.

— Voilà Lyon: s'écria Gabrielle, qui, par l'instinct de sa délicatesse, avait mis un moment la tête à la portière. Elle voyait se dessiner au loin les contours gracieux de la Saône, qui va chercher son rapide compagnon au delà des coteaux de Fourvières.

— Permettez , dit le gendarme à Roger ; faites-moi l'amitié, Monsieur, de me passer votre livre de poste, et souffrez que je vérifie les distances. De Paris à Moulins, trente -sept; à Lyon, vingt -deux; total, cinquante-neuf. Or, cinquante-neuf postes fojit plus de cent lieues , je pense ; et je pouvais donc ne pas venir tout-à-fait ici. Mais l'obligation d'un rapport au commandant de place... Madame, à cent lieues de Paris, vous êtes libre. Il descendit, salua, et disparut.

Délivré grâce à Dieu de cet éf range garçon de noces, Roger résolut de passer à Lyon

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vingt-(|nalre heures. Gahrielle y C(3nsen(it. Ils reprirent, le lendemain, la route de Genève, et Roger se disait ; « Que pourrat-il m'être réservé désormais de plus doux sur la terre ? » Il n'avait jamais été aimé. Il avait, l'impatient jeune homme, prêté au lieu le plus ingrat tout ce que le paradis du prophète enferme de poésie. Il y a des jours où le cœur est si riche ! il a la puissance d'être à la fois dieu, prêtre et hostie. Le bonheur de Gahrielle n'était pas si emporté ; mais n'avait-elle pas sauvé cette vie de jeune homme, pleine d'illusions et de confiance? Elle se croyait aussi de l'avenir. Roger, comme l'insecte ailé plongé dans la fleur dont le calice l'étreint et le resserre, eût consenti à succomber dans le plus beau de ses jours; il eût voulu que son ivresse lui servît de tombeau.

Genève est une ville de calme, un asile de méditation; son ciel et ses mœurs sont frappés de neige ; l'extérieur de cette cité,

tout son maintien , comme celui d'une femme prude, affecte les habitudes réfléchies. Elle a certaine raideur dont Toriginalité ne manque pas de distinction : gouvernement populaire et préjugés aristocratiques. Ces démocrates sont divisés en deux classes, en deux villes : république d'horlogers et colonie anglaise» Elle a, cette nation grave, le goût de la science et de la haute compagnie ; elle est tout à la fois empesée de prétentions gothiques, et amoureuse de civilisation et de progrès. Assise au bout de son grand lac, comme une industrieuse ménagère, Genève ne perd aucune occasion de s'enrichir, soit du tribut que les eaux lui amènent, soit par son propre travail qu'elle confie incessamment à cet océan si clair et si bleu. L'azur profond du lac de Genève étonne le voyageur comme celui du ciel d'Italie. A l'époque où nos exilés pénétraient dans cette ville, elle était française; c'est-à-dire que, sous l'administration d'un préfet, M. de Barante, elle formait tout le

déparlement du Léman. IVIais ses inléréis ni ses vœux ne se mêlaient pas plus à ceux du vainqueur, quenese confondront jamais sous ses murs les couleurs de l'Arve et les couleurs du Rhône. Le torrent tombé de Chamouny, l'Arve, conserve en effet là la turbulence de ses flots, ses blondes écumes, ses cailloux mêlés aux vagues ; et le Rhône, entré abrupte aussi aux frontières du Valais, sort, lui, de cette épreuve, il échappe de ces steppes humides et à ce large désert de cristal, épuré comme Pâme humaine qui a traversé une fois la vie. La sympathie du caractère genevois sera d'ailleurs éternellement britannique. Le chef de l'Etat le savait si bien à cette époque, qu'il répondait à une sollicitation de venir visiter le département nouveau : — Je ne sais pas encore assez l'anglais pour cela.

Dans toute autre disposition de cœur, avec une complète liberté de réfléchir, que de choses Roger eût admirées durant ce voyage ! A voir tant d'aspects si grandioses.

il eut éléagité d'un- tumulte d'esprit qu'il aurait voulu transmettre au papier. Son imagination facile eût enfante peut-être quelques unes de ces expressions qui, neuves comme les objets dont elles retracent le souvenir, conservent les sensations fugitives qu'on n'espérait pas de goûter deux fois. Du restfe, moins la nature a de bornes, plus le langage humain est fini. Quelle inhabileté de l'art d'écrire î Quelle impuissance des mots à retracer telle image, tel sentiment éprouvé , tel lieu parcouru , quand, pour reproduire l'image, le sentiment et le lieu, il suffit quelquefois de deux notes d'un air chanté au hasard ou de la vague senteur de l'herbe que vous venez de fouler sous vos pieds ! Roger eut étudié cette forte et naïve nature qui ne fait, dans ces contrées, aucun pas qui ne soit frappant. Là, en effet, comme un serviteur plein de zèle, elle est toujours en mouvement et toujours occupée. Elle rassemble en un instant les saisons, les climats opposés. Avec les neiges

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«le décembre, voyez le <^az()n du renouveau recevoir les fruits de l'automne. Ce n'est pas , même au milieu des frimas , la sombre et uniforme tristesse de l'hiver. Partout le long de sa route il aurait vu la verdure vivante entourer les montagnes blanchies, et la moisson coupée en gerbes reposer au pied d'un glacier. Là, les nuages sont errans dans les forêts ; ils courent entre les sapins gigantesques. En dépit du soleil, ils couvrent bien le pied et le flanc des montagnes ; mais ils ne peuvent en cacher les cimes, et l'œil qui les aperçoit et les compte les prendrait, ces cimes, pour une lerre suspendue qui flotte et qui voyage dans l'air.

Pour Roger, il n'y avait qu'un être dans cette nature : un ange de mousseline et de gaze, indolente créature aux formes rondes et harmonieuses. Aucune brise, apportant vers la calèche le parfum du cytise ou de la Fose des Alpes, n'était aussi embaumée pour lui qu un seul mot , un souj)ir de Gabrielle.

Il prononçait bien à l'oreille de sa compagne quelques uns de ces noms qui voltigent autour du lac; mais il n'était guère plus attentif qu'elle-même à suivre ce cortège d'illustrations que sa mémoire évoquait. Sans la présence d'une femme, que de virils fantômes il aurait vus se presser devant ses yeux ! Du haut du temple de Saint- Pierre, c'eut été la grande ombre de Calvin ; celle de Ludlow fût sortie de sa tombe à Vëvay ; le royal Amédée eût quitté sa chartreuse, et Voltaire son manoir féodal. Saussure eut apparu au front du Mont Blanc; Necker, vers l'asile où se préparait en ce moment même la gloire de sa Çlle. Enfin , deux êtres plus vivans, plus immortels que tout ce qui a subi effectivement, la vie , deux créations de poète , Julie d'Etanges et Saint-Preux, se fussent penchés au devant de ses pas, du sommet des derniers rochers qui portent encore le nom de Meillerie.

Le premiei soin dv M"'*^ de Lavarennes,

EXir..

reposée quelques jours à l'auberge de la Balance, un asile européenement connu, . un gîle où depuis vingt ans se sont rencontrés pins de rois détrônés qu'à aucun carnaval de Venise, fut de chercher une maison entière et commode pour y établir l'exilé et laisser là fuir le temps qu'il faudrait à la colère de Napoléon pour s'user. En dépit des exigences du beau monde et des représentations qui lui furent faites, la jeune femme renonça à habiter la ville haute, c'est-à-dire le faubourg Saint-Germain de la noblesse genevoise. Elle choisit au bord même du lac une retraite silencieuse et écartée. Des jardins touffus défendaient l'approche de cette maison tout anglaise, et l'une des façades, bâtie à pic sur la profondeur des eaux, ouvrait du côté d'Evian et de la Savoie une vue pleine de majesté sombre et tranquille. Gabrielle adopta pour son appartement spécial les pièces qui bordaient l'humide paysage.

Derrière son salon s'avançait, en lelour,

un petit pavillon de forme carrée : c'est là . qu'elle se choisit un boudoir, dont les fenêtres dominaient immédiatement les eaux.

Cet aspect, uniforme au premier coup d'œil, était au contraire varié sans cesse par le mobile état du ciel et des vents. Tantôt la pensée errait sur l'abîme agité, tantôt elle reposait sur le miroir des étoiles ; un jour, c^était la profonde sérénité du cristal ; un jour, c'était l'orageux aspect de la mer. Dans cette solitude, on échappait à toutes les préoccupations comme à tous les regards : c'était là que s'arrêtaient les bruits du monde et que l'existence finissait.

Gabrielle s'accoutuma vite à Genève.

La ville et la nouvelle habitante avaient quelque identique physionomie. Elle vivait fière et contente de la destinée de Roger; mais elle assistait à son bonheur plutôt qu'elle ne le partageait : elle y était intéressée comme on l'est à une touchante histoire, à une de ces fictions où sympathise le spectateur. Mais si vous prêtez

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