I. li r.llAPKROni
La pauvre fille faisait quelquefois le désespoir de ses vieilles parentes. Elle voulait être religieuse , et jamais absence plus grande de résignation et d'humilité n'avait fait mentir une vocation. Elle s^irrilait sans cesse ou pleurait. Elle passait des larmes à l'incrédulité; elle bravait les consolations comme les conseils. Elle en était venue, dans les ténèbres de son chagrin, à douter de tout, même de la bonté et peut-être de l'existence de Dieu.
— Certainement, disait-elle, je n'ai jamais vu ni la mer, ni le réveil des champs, ni les forêts verdir sous le premier regard de l'aurore , sans rendre hommage à la pensée qui circule silencieusement dans les êtres et sans unir mon enthousiasme au concert de la créature; mais je retombe incessamment sur moi-même. Plus l'imagination m'élève, plus je sens de disproportion entre le monde plein de Dieu, et moi où il n'est pas; cet univers qu'il remplit, et mon ame vide.
Pourquoi donc dans toutes les églises,
176 CHAPITRK XIV.
pourquoi sur tous les autels , du sang ? L'homme a commencé par répandre celui de ses semblables, afin d'apaiser des divinités méchantes; puis il a répandu le sang de son Dieu lui-même. Pourquoi a-t-il voulu que le supplice de ce Dieu fût éternellement sous ses yeux? Est-ce pour s'encourager à souffrir? Le symbole de votre religion de paix, d'indulgence, d'amour, il l'a trouvé dans un cadavre rougi, déchiré, écartelé. Il a mis des plaies saignantes sous les yeux des adeptes; il a exposé ceci à l'adoration des femmes et des enfans. Pourquoi?
Le déluge, Dieu l'avait prévu. Le sort de Satan est une vengeance liorrible : et votre Dieu prêche le pardon des injures! Il ne prêche pas d'exemple, au moins! Que de mystères autour de lui semblent défier la raison humaine! D'où vient que j'ai la faculté de comprendre, si je ne puis l'appliquer à la chose la plus grave et la plus sérieuse : ma religion. Pourquoi blessez-vous, heurtezvous mon esprit contre des croyances que
je dois accepter sous peine de damnation? Vous èles donc méchans? Vous me tendez donc un piëge?
L'Évangile, ma sœur, révèle selon vous l'ordre écrit de Dieu. Mais pourquoi donc ne l'a-t-il envoyé qu'à un si petit nombre de nations sur la terre? Pourquoi souffret-il Mahomet? Vous dites que de pauvres pêcheurs des lacs de la Judée ont suffi pour établir à l'Occident un cuite? Eh! qui était donc le fondateur de la religion de l'Orient? Un conducteur de chameaux. Vos pêcheurs étaient douze : Mahomet était seul.
Et moi, que lui ai-je fait à votre Dieu pour qu'il me rende si malheureuse? Je ne dors plus. Le jour m'est un supplice et la nuit même me refuse ses bienfaits ; la nuit, qui ramène le repos aux corps et aux esprits ; la nuit, qui suspend pour tant de créatures le sentiment de la douleur; la nuit, pendant laquelle il n'y a ni orphelins ni délaissés ni victimes; la nuit me laisse victime, orpheline et délaissée' Elle verse
l'oubli , et moi je me souviens ! C'est donc pour m'a ver tir que je suis exclue des bienfaits accordés aux autres, bannie des conditions de vivre , et qu'il me faut sortir du monde?.. Eh bien! j'en sortirai.
— Ma pauvre enfant, répondait la sœur Marthe dont Fintelligencejfétait fort naïve, le bon Dieu vous éprouve ; mais vous guérirez de cette infirmité de votre raison comme il vous a déjà guérie de vos maux physiques. Renier le Seigneur parce qu'il vous laisse toute liberté d'agir et ne se montre pas empressé de châtier, c'est encore lui faire hommage ; et l'athée le confesse dans son blasphème. Dieu sait des choses, voyez-vous, que l'homme ne sait pas. Soumettez-vous, comme les anges, à la nécessité d'ignorer. Etonnez-vous que l'Océan ne tienne pas dans le creux de votre main ? Savez - vous même pourquoi vous pensez? Eh bien ! il ne faudrait pas croire à votre existence. Tout est un mystère en nous, et autour de nous; pourquoi n'y en aurait-il point en religion^ ma tille?