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— Moi, dit le docte voyageur, j'adore déjà mon petit neveu. Je le trouve drôle, M. Arthur!
Et il porta l'enfant à sa mère qui ne consentit plus à s'en séparer d'une minule et voulut le nourrir de son sein.
Cet événement avait marqué comme une ère nouvelle dans Texistence de Gabrielle. Cette ame qui avait paru inoccupée jusqu'alors et apte à peine aux émotions exaltées, se voua avec la plus indicible ardeur aux soins exclusifs de son enfant. Bien qu'ayant déjà été mariée, c'était la première fois que Gabrielle était mère. Il sembla autour d'elle que ce bonheur était comme une flamme qui avait animé l'argile. Toutefois , son affection pour son mari, au lieu de s'en accroître dans une proportion égale et naturelle, s'attiédit peut-être de toute l'exubérance d'une faculté découverte. Comment idolâtrer l'enfant et rester indifférente pour le père, surtout si tous les traits de l'un sont, comme
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ils l'étaient ici, si fidèlement et si gracieusement reproduits sur la miniature vivante? Expliquera qui pourra la capricieuse inconséquence des filles d'Eve!
— Enfin, dit un jour la nouvelle accouchée, pendant que sa famille était réunie autour de sa chaise -longue, et que son enfant, moitié caché par les voiles de son sein, dormait une joue rouge et une joue blanche , comme une pomme qui n'a été irappée du soleil que d'un côté, enfin, quand donc arrivera notre jeune pupille? J'ai hâte de la recevoir et de la connaître.
Cette question décontenança Roger.
— J'ai expliqué, répondit-il, que je l'avais laissée souffrante. Depuis, il s'est passé ici de tels événemens, on a été occupé de tels soins que je n'ai pas jugé l'occasion opportune pour y faire arriver une toute jeune fille qui se destine à entrer au couvent. J'attends incessamment des nouvelles.
— Qu'est-ce ? demanda Arthur négligemment.
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- Il s agit, dit la sœur, d'une jeune personne , la pupille de Monsieur. Il revenait précisément de la visiter quand vous vous êtes rencontrés si fortuitement dans les montagnes.
— Il ne m'en a jamais parlé! remarqua M. Mazuël.
— J'étais trop heureux alors de vous laisser la parole, répliqua Roger; et j'aimais mieux vous abandonner la chance, si quelques indiscrétions devaient être commises entre nous.
Arthur comprit que son beau-frère faisait allusion à la franchise étourdie avec laquelle il s'était expliqué sur la froideur d'une sœur qu'il croyait inconnue à Roger et destinée à l'être toujours. Il se pinça les lèvres et fit du doigt, tout en riant, un geste de reproche et de menace à son frère.
— Roger sortit bientôt sous le premier et le plus naturel prétexte, mais en réalité pour déguiser un trouble dont vous con-naîtrez bientôt les causes.
— Eh mais , dit Arthur dès qu'il fui éloigné, au fait une jolie personne de plus dans la maison n'en peut pas rendre le séjour maussade. Elle est jolie, n'est-ce pas?
• — Je n'ai jamais pu là-dessus faire expliquer M. de Lavarennes bien nettement, répondit Gabrielle; seulement l'inconnue a dix-sept ans, je crois.
— Qu'elle vienne, ma sœur!
— Elle hésite. J'ai vu une lettre où Marie parle assez confusément de préparatifs pour se rendre à Milan avec ses tantes. Il m'a paru qu'elle voulait se faire un peu prier, et en général la petite personne, si on peut juger de quelque chose par l'échantillon d'une correspondance, me semble avoir une tournure d'esprit romanesque.
— Elle serait bien dégoûtée de ne pas accepter votre maison.
— Oh! pour moi, si elle se décide à venir à Genève, je ne serai pour rien à ce qu'il paraît dans les séductions du voyage,
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car elle ne fait pas même allusion à mon existence dans une seule phrase de cette lettre.
Roger lui avait montré, en effet, cet écrit qu'il avait compris un peu mieux que sa femme; et soit intérêt exclusif pour l'orpheline, soit mouvement de son propre cœur encore inexpliqué, il s'était, sans en rien dire, opposé au départ pour l'Italie.
L'hiver se passa dans des occupations assez diverses et dessentimens fort contrastés de la part des trois personnages de cette même famille. Gabrielle était tout ensevelie dans Fadorable monotonie de ses sollicitudes; Roger faisait de fréquentes absences , et Arthur cherchait la distraction de l'esprit dans cette société grave qui compose la haute compagnie de Genève. Là, ses connaissances et le fruit de ses excursions lointaines étaient goûtés. MM. de Chateauvieux , Pictet et Sismondi formaient un auditoire à honorer bien des travaux et à payer bien des sacrifices.
Le cercle que recherchait Arthur avec le plus d'assiduité alors , et pendant qu'un étrange avenir se préparait dans sa famille, était celui d'un château que tout étranger s'empresse à visiter encore à quelques lieues de là. Une femme, ou plutôt la pylhonisse qui le présidait, avait tiré une double gloire de l'exil et du génie : deux infortunes qu'elle subissait. Quand nous adorons, nous, les écrits qui lui survivent: « Que serait-ce, s'empresse-t-on à nous dire comme les contemporains le disaient de Démosthènes, si vous l'eussiez entendue parler! » L'élan de sa parole était au dessus des inspirations de sa plume. Mais cette éloquence plus rare, ce talent plus divin, de combien d'épreuves et d'agitations dans la vie n'en avait-elle pas payé le trésor !
C'est à une époque bien remarquable, à une phase toute passionnée et toute secrète encore de cette existence, qu'Arthur se trouva son confiderU. Elle aimait un écrivjun dont rcs|)rit ini;énieu\el [)r()fond.
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l'iina^inalioii un peu ^orin;uîi(iue cl la Monde chevehire avaient coniplélé sa con- ([uèle. Fier de ses succès cl de son niérile, Fardent [)ossesseur avait voulu se l'aiie épouser; mais soit ([ue le caractère d'Adolphe ou le soin jaloux de ne point changer le beau nom (]u'elle avait illustré déconseillassent celle résolution à Corinne, Corinne venait de briser des liens qui depuis Irois ans l'avaient rendue si heureuse. (^)u'avait lait alors l'inconsécpient et irrité Adolphe? Il était allé en IVusse s(* marier; et par un vaniteux (lé[)il il avait choisi une [)rincesse, veuve, et alliée h la maison royah^ de Brandebourg. Ce léméraire engagement lui semblait une revanche du relus (pie lui avait l^iit subir une sim|>ie biironne. Un sentiment d'orgueil secret ou d'auiour ramena cependant bientôt Tinlidèle à Gvnève, et il y conduisit sa Temme comme un instrument de vengeance contre la dédaigneuse maîtresse. Corinne aj)[)rend ce relour : et sans calcid , sans imjudsiorï autre
que celle de revoir l'ingrat, elle se fait conduire à quatre chevaux devant cet hôtel de la Balance ou nous avons nous-même déjà séjourné.
— M. B. C^**? dit-elle aux domestiques.
— Il n'y a que Madame.
— Elle pâlit, hésite à se retirer; et enfin, par une résolution qui chez une autre eût peut-être été effronterie, mais qu'ici l'émotion sincère et l'inquiétude expliquaient, elle demande Madame, et se décide à monter chez elle. Elle veut voir une fois et connaître sa victorieuse rivale.
Jugez quel eût été l'embarras de la chaste et timide Allemande, si elle avait soupçonné que cette Corinne dont elle avait trop entendu parler était là devant elle et lui demandant pour ainsi dire compte de son mari 1 Elle en eut pourtant comme un pressentiment et un vertige, au trouble de la visiteuse , à sa marche tremblante et à l'incohérence de ses questions. Mais avant d'avoir pu éclaircir ce doute, l'étrangère lui avait redemandé [)assionnément :
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- On donc est M. de C***?
— Je rignore, Madame, répondit-elle:
il est sorti depuis le lever du jour.
— Il est chez moi! s'écria Corinne. Et bondissant sur son siège, elle répéta : — Il ne peut être que là ! Et moi qui ai pris pour traverser la campagne la route de Prigny, parce qu'elle est la plus courte ! Je l'eusse rencontré, si je m'étais souvenue qu'il préférait les bords du lac.
Elle salue à peine, descend les montées en courant, se replace dans la voiture et regagne son château en toute hâte.
L'infidèle, en effet, avait été comme ellemême se heurter à une demeure vide : il ne s'expliquait pas cette absence, et s'en revenait la tète baissée et le cœur triste vers Tennuyeuse ciîé. Corinne l'a reconnu à deux cents pas d'éloignement; elle fait arrêter l'équipage en face de lui, ouvrir la portière, et l'attend.
— D'où venez-vous ? dit-elle en lui offrant sur les coussins la moitié de l'espace.
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— Mais...
— N'essayez point à mentir. Vous me cherchiez. . cominej'allais au devant de vous.
Et les deux fous rentrent dans le même asile; et trois semaines s'écoulent sans que ]y[nic (]**, ait pu au juste savoir ce qu'était devenu son mari.
Mais Roger était devenu de jour en jour plus pale et plus distrait.
Un soir, il prit à part son beau-frère, et du ton de voix d'un homme troublé ou repentant r
— Ecoutez. J'ai une confidence à vous (aire , et vous avez un plus grand service à me rendre que de me sauver cette misérable vie.
— J'écoute, dit Arthur assez vivement alarmé.
Roger hésita presque aussitôt à continuer, et son confident put croire qu'il éprouvait déjà le repentir d'avoir entamé un aveu : il se trompait. Le jeune homme