LE CHAPERON
dans Tespril d'une de ces jeunes filles toujours si dédaigneuses pour l'homme une fois marié, le paria de leur imagination? O faiblesse, orgueil, ou dépravation du cœur le plus droit ! Si l'on savait combien on se prépare de maux pour n'avoir point fait ou pour avoir retardé seulement d'un jour une déclaration nécessaire! Aujourd'hui ce n'est rien : une susceptibilité puérile^ un ménagement imperceptible d'amour-propre et la conservation d'une vanité égoïste., demain, ce sera l'acte de la résolution la plus difficile à prendre, une grave, une héroïque démarche. Vous reculerez devant la nécessité qui vous condamne.
J'eus la lâcheté compatissante de ne vouloir point laisser entrer Marie dans un couvent. J'envoyai en toute hâte vers elle un homme d'âge et de confiance pour me la ramener; et on la reprit qu'elle avait déjà franchi le Simplon, Elle descendait déjà vers la Lombardie comme en un sépulcre. Oh! quelle fut sa joie! Pour cette
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fois , Arthur, je l'attendis avec le projet de la conduire immédiatement à ma femme et de vous la présenter à tous sans hésitation. Je voulus me forcer à cette conduite par l'impossibilité d'en tenir une autre, par l'impérieux commandement de la probité. J'allai au devant de Marie, dans ma propre voi ture et accompagné de ma femme, afin de brusquer , d'enlever la déclaration et la reconnaissance aux dépens de qui il appartiendrait, résolu de blesser un cœur, et deux s'il était nécessaire , plutôt que de persister dans une voie de ténèbres et de perfidie.
Fatalité! L'homme que j'avais chargé de mes instructions et de mes ordres avait fait une diligence incroyable : il avait gagné sur les délais présumés de la route douze heures, et les voyageurs étaient entrés à Genève au milieu de la nuit même qui avait précédé le moment où j'allais ménager à Gabrielle une si étrange surprise. Parvenus à Evian sans rencontre, nous reviu-
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mes sur nos pas; j'étais forl inquiet, mais je n'avais rien dit encore à votre sœur. Le messager m'envoya alors sa vieille femme, et j'aj3pris que faute d'un meilleur asile à trouver au milieu de la nuit et à cause de mes recommandations de discrétion et toutes mes défenses de parler, on avait provisoirement établi la voyageuse fatiguée dans la maison de son guide : la maison où nous voilà ; la maison où elle est restée !
— Mais, dit Arthur, ne l'entends-je pas venir elle-même derrière cette charmille ?
— Non. Ce ne peut être que sa vieille hôtesse. Je sais quelle occupation réclame Marie en ce moment. Et, ajouta-t-il en consultant sa montre, il s'écoulera plus d'une demi-heure encore avant qu'elle ne soit libre. Continuons :
— Marie vint au devant de moi ici, avec un abandon plein de pudeur, un empressement doux et folâtre. Et avant que j'eusse pu entrer en explication : — Qne je vous renier-
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cie ! me dil-elle. Vous m'avez envoyé chercher; vous ne m'abandonnerez donc pas?
Et puisque vous me faites venir ainsi seule près de vous, c'est que vous m'adoptez. Je suis à vous. Je suis votre épouse; car je vous connais bien, Roger; et ce n'est pas Roger qui voudrait se jouer de la confiance d'une pauvre fille restée seule au monde, et lui ravir à jamais l'honneur. Me voilà, ajouta-t-elle : disposez de ma vie comme vous aviez déjà tout mon cœur.
N'ai-je pas rêvé une fois, au fond de mes montagnes, que vous étiez marié avec une autre? Ah! si mes cris ne m'avaient pas réveillée, mon ami, j'allais mourir!
— Et vous avez pu garder encore le silence? interrompit Arthur. Mais vous êtes donc barbare ! Et que vous ètes-vous promis en agissant de la sorte ?
— C'est en parlant. Monsieur, que j'eusse été barbare, et homicide peut-être, dit Roger. Ah ! l'on voit bien que le cœur d'une iemme ne vous fui jamais connu! Ce que je
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me suis promis, demandez-vous? Rien que de ne pas frapper à mon celle enfant. J'ai agi sous l'impulsion tout instinctive de lui épargner d'atroces douleurs. Demandez au médecin pourquoi il pèse l'opium au malade qu'il ne doit pas guérir? demandez à la mère pourquoi elle offre son sein encore aux dernières convulsions de son enfant? Ah! Monsieur, j'étais sans doute dirigé, ou égaré plutôt, par un mouvement de ma prudence pour elle et de mon inlérêt pour son sort ; mais qui sait si je n'agissais pas aussi par un secret entraînement qui m'était personnel? Je cherche mille raisons pour m'expliquer ma conduite, et il n'en est qu'une ; je me sentais aimé pour la première fois de ma vie ! Savez- vous ce que c'est que d'être aimé? A vous, mon frère, je ne dirai pas la différence qu'il y a de vivre à être ou n'être pas compris. D'abord, je vous blesserais, contre mon vœu, par un retour sur ma condition près de votre sœur ; el vous, amant de statues, adorateur d'invisibles
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maîtresses, vous qui trouvez en vous seul toutes les ressources du sentiment et qui pouvez vous passer de retour, apprécieriez-vous cette distance, plus grande que la distance d'un rêve à la réalité? l'élévation du ciel au dessus de la terre? Arthur! être aimé, c'est devenir quelque chose quand on n'était rien ; c'est s'estimer davantage parce qu'on est à elle; se sentir plus précieux parce qu'on lui appartient. Quel noble orgueil on a de se voir le possesseur d'une autre ame , de faire par sa seule puissance nailre deux joies et pleurer deux chagrins! Des yeux qui s'attristent ou s'entlamment à l'expression de vos yeux enferment un poison bien séduisant. Allez!
c'est un bien attirant abîme. Il ne faut pas, comme vous l'êtes , être de sang-froid pour méjuger!
— Eh! qui vous dit que je sois de sangfroid, et ne partage aucune de vos inquiétudes? Mais quelle conséquence avez- vous tirée de ces difiicullés dont j'apprécie malgré moi <]uel([ues délicatesses ?
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— Ah! vous me comprendrez donc! s'écriu lU>i>er. Vous aurez de l'indulgence et vous viendrez au secours de deux cires à qui la moitié de leur vie manquait; car une exis- j lence dépouillée cherche à se vêtir et se couvre au hasard, fût-ce de la robe empoisonnée ; Taltéré s'abreuve à des sources troublées; l'exilé qui cherche le chemin de la patrie peut s'enfoncer en d'affreux déserts.
— Mais qu'attendez-vous de moi ?
— Le salut de Marie. Ce n'est plus à moi de lui faire la confession qu'elle doit entendre : et j'ai jeté les yeux sur vous. Je vous ai révélé dans quelle position et dans quels périls elle se trouve , maintenant apprenez à la connaître ; éclairez-la, protégez-la : je vous la confie. Sauvez deux victimes , et surtout défendez Marie contre moi.
— Je suis touché de celte confiance et de la sincérité de votre repentir , dit Arthur : je nabuserai jamais de l'estime que vous me témoignez ici...
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— J'y compte. Écoutez, mon frère: j'ai oublié en commençant ce récit d'engager à la discrétion absolue votre parole d'honneur : il est encore temps, et je vous demande cette parole.
— Mais...
— Sortons, si vous hésitez.
— Faut-il que je m'engage à trahir peutêtre les intérêts de ma sœur ?
— Vous ne supposez pas que je puisse vous le demander jamais; mais j'exige votre parole de vous taire, ici et chez moi. Ce n'est pas à vous à me faire repentir une minute de ma confiance dans la probité d'un homme.
— Eh bien ! je vous la donne, répondit Arthur, après quelques instans d'hésitation. Mais songez que vous prenez sur vous seul, ainsi, toute la responsabilité de l'avenir! Si le malheur fond jamais sur deux femmes innocentes, si vous entraînez jamais vers quelque abîme et celle qui vous a remis sa destinée aveugle , et celle qui
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VOUS a donné un en fan! , Monsieur., malheur à vous! Je prononce à l'avance anathème sur votre tête.
Marie parut en ce moment.
L'aspect d'un étranger pouvait lui causer quelque appréhension ou une déplaisante surprise; mais il était accompagné de Roger; et tel était le confiant espoir de l'orpheline, qu'elle prit Arthur pour un confident de son bonheur à venir, un des futurs témoins peut-être de l'engagement nuptial. Elle vint donc au devant de Roger et de l'artisan prochain de son fatal réveil avec la sérénité d^un enfant. Sa vue frappa M. Mazuël par un mélange de candeur et d'attraits nouveaux. Une robe unie de mousseline la couvrait chastement : ses épaules , son cou, étaient enveloppés encore d'une autre mousseline, qui taillée longue et flottante dans la seule largeur de la plus belle pièce de l'Inde, portait sur la lisière un chef éclatant d'or. Cette sorte de mantelet se nouait autour de la ceinture en laissant dérouler
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ail loin une riche ampleur dont le vent s'emparait comme d'une voile- Ses cheveux bruns élaient relevés droils sur leur racine , avec la hasardeuse témérité d'une mode qui s'est depuis introduite en France, mais qui mettait trop k découvert le dessin de tous les contours et la forme de tous les traits du visage pour convenir à un grand nombre de prétentions. Enfin, le long des allées du jardin, Marie, comme pour compléter T harmonie de cette parure, avait cueilli et attaché au sommet de sa télé des liserons bleus, offrant l'exacte forme des clochettes chinoises. Elle était ainsi d'une grâce et d une beauté tout originale.
Arthur en fut ravi.
— Voilà, dit-il tout haut, une bien belle et innocente personne! Et il pensa toul bas : — ma pauvre sœur !
Roger présenta le savant à la jeune fille. C'était, dit-il, une de ses plus anciennes connaissances, un naturaliste i[u'i, bien qu'encore jeune, avait |)rofessé à Paris vers la fin
(lèses éludes. Il njoula (|U(î si quelqui^s urgentes affaires l'obli^^eaient jamais à s'éloigner de Genève pour un jour, il était charmé d'avoir un philosophe comme celui-là qui le suppléât dans sa protection et pût être reçu de la pupille comme une espèce de subrogé- tu leur.
Arthur se complut singulièrement à faire celte nouvelle connaissance. Il oublia un peu, à regarder iMarie et à l'entendre, le danger dont cette rivale menaçait le repos de M"^'' de Lavarennes. Il oublia même jusqu'à l'heure qui fuyait assez vite, et il fallut à Roger Faverlir deux fois qu'il était temps de regagner la maison du lac.
— Frère, commença-t-il , marchant le front élevé et les joues animées de pourpre à côté de Roger dont Tattitude était pensive et soucieuse en revenant sur leurs pas : vous avez fait un acte de prudence et de vertu en me découvrant ce mystère et me faisant connaître le lieu où un tel trésor est caché ! J'userai certainement de
l'invitation qui m'est faite d'aller souvent voir M^'^ de Ghavigny, pour préparer son cœur et dessiller ses yeux. Eh! tenez, il ne m'a fallu que quelques inslans de bonne inspiration et de dévouement sincère pour entrevoir déjà le moyen de tarir vos angoisses et de dénouer avec succès l'imbroglio de cette situation. Vous n'avez point volontairement , n'est - ce pas , compromis l'avenir de cette enfant ?
— Non, certes.
— Vous voulez réparer vos torts? vous désirez son bonheur, et vous l'aimez plus sincèrement encore que passionnément et en égoïste ?
Roger soupira.
— Eh bien ! j'ai trouvé moi un moyen sûr de le faire, ce bonheur qui m'est cher aussi, et d'acquitter pour un ami la dette sacrée que lui a laissée un père. Que lui faut-il à M"^ de Chavigny ? Une fortune ? Elle n'en sera pas privée. Un époux? J'offre de le devenir. C'est moi qui me sacrifie.
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Roger tressaillit vivement; mais il était trop tard pour entrer en explication, car la porte de Thôtel venait de s'ouvrir, et Gabrielle, à sa fenêtre, attendait les deux amis avec une impatience tout inaccoutumée.
Elle avait reçu, sans signature aucune, un billet dont la teneur lui semblait fort étrange.
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