X.B VERGER
L'air soucieux de son mari empêcha toutefois M"'e de Lavarennes de lui montrer l'écrit qui l'occupait. D'ailleurs ce n'était qu'un renseignement anonyme. Seulement, la main inconnue n'avait point déguisé ses caractères. Rien de calomnieux pour per-
sonne n'était enfermé dans ce billet, et l'on sentait que si l'officieux correspondant devait être un jour découvert, il ne déclinerait nullement la responsabilité de cet acte.
— Pourquoi , se disait Gabrielle , tourmenter l'homme que je ne peux jamais entourer de contentement? Soyons neutre au moins dans sa vie. La contrariété n'est permise, quelquefois, qu'à qui peut la faire oublier ensuite par l'enchantement.
Ainsi les époux vivaient comme deux étrangers que le même asile réunit : ingénieux à s'épargner toutes peines , toutes gênes , autant par égoïsme que par bonté de cœur ; par dévouement moins que par politesse. Roger surtout devenait attentif aux devoirs de la plus exacte bienveillance. Ils marchaient comme s'avancent de chaque côté d'un fleuve, deux compagnons poursuivant la route que le flot dessine. Us étaient constamment sous les yeux l'un de l'autre, se parlant encore, ne s'approchant jamais et prévoyant peu qu'il se présenterait
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avant le terme du voyage, un pont solide , une barque même pour les réunir.
Gabrielle ne confia donc qu^à son frère la lettre qu'elle avait reçue. On y parlait d'une jeune fille, objet mystérieux des soins de son mari; on demandait si l'épouse avait connaissance de son arrivée à Genève depuis un mois; enfin on l'engageait à prendre à cet égard des informations , si c'était encore un secret pour elle; et on appelait à la fois ses soupçons , sa sollicitude et son intérêt le plus vif sur cette personne.
Arthur, qui comprenait la justesse de l'information et les soupçons trop fondés que la conduite de Roger pouvait inspirer au public, se trouva par son engagement pris, obligé d'abord de feindre et puis d'écarter ensuite les nuages dont on avait voulu couvrir le repos de sa sœur. Il promit de faire lui-même là-dessus d'exactes recherches ; et en se chargeant exclusivement d'éclairer l'affaire, il crut garantir à la fois la paix du ménage et se rendre plus utile à Roger.
2J4 chapitre XV.
Arthur dans celle complication d'incidens vit une raison aussi d'accélérer l'exécution de ses vues personnelles, et il remercia le hasard qui le faisait double confident. Car notre brave et docte voyageur , inflammable toujours et si prompt devant la beauté, avait en présence de Marie senti une fois l'inanité de ses affections premières, et voulait passer tardivement de la fantaisie des rêves à la poésie de la possession.
Mais qui donc avait donné à M'^e de Lavarennes cet avertissement? Son intérêt à elle ne semblait pas le principal motif de l'écrivain, mais bien un dévouement secret et une active soUicilude pour l'orpheline. Gabrielle ne put donner aucune indication précise à son frère. Elle n'avait remarqué, dans le peu de personnes qui lui rendaient visite, aucun cavalier intéressé à jeter du froid dans sa maison, aucune femme qui lui parût jalouse de son sort, assez pour essayer de le troubler. Ses yeux n'avaient peut-être remarqué, el encore n'osa-t-ellepas le dire.