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que la présence assez réilérë^ autour de son parc d'un sous- lieutenant de la garnison française. Mais ce jeune homme n'avait dans les regards rien qui pût accuser autre chose que le respect élogieux qu'on adresse volontiers à une femme belle et honnête. Il semblait que l'officier, qu'elle n'avait jamais vu ailleurs, connût Gabrielle de longue date et lui portât un pur et mystérieux , intérêt. Roger, de son coté, avait bien aussi aperçu roder des épaulettes neuves; mais il n'y avait attaché aucune attention sérieuse, bien que les traits du promeneur ne lui parussent pas absolument étrangers comme à sa femme. Il lui vint même une fois à la pensée que l'inconnu avait quelque ressemblance avec son ancien guide de la falaise de Béville, le conscrit Francisque, le sergent qui lui avait remis la lettre de Georges. Mais quelle apparence qu'au bout d'un an à peine, le grade de sous-lieutenant fût déjà explicable?
C'était cependant Francisque ! Les sol-
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dais de sa compagnie en étaient fiers parce qu'il leur était un exemple d'avancement rapide, au point qu'ils l'appelaient déjà entre eux par l'envie qu'ils avaient de marcher à sa suite : le petit capitaine Tardieu.
Arthur avait plusieurs fois demandé à son frère de le ,T:amener dans la maison modeste où était Marie; mais toujours une raison spécieuse, un prétexte évasif avait écarté ou différé la visite. Enfm la patience échappa au confident. Les soupçons grandissaient dans son esprit, et bien sûr d'avoir remarqué exactement les détours du premier voyage et l'extérieur de l'ermitage isolé, il se mit en route seul et arriva devant le manoir.
Marie n'y était plus. Et si Arthur en avait voulu croire les dénégations généreusement payées sans doute du froid et impassible concierge, elle n'y aurait jamais été.
Roger pendant ce temps se présentait au véritable asile où l'orpheline avait été emmenée; l'accueil qu'il y recevait étonna à
la fois son esprit et blessa un cœur déjà si plein de passion et de trouble.
Combien son malheur avait fait de progrès rapides ! combien cette passion s'était exaltée de toutes les luttes qu'il avait subies contre les autres et lui-même! Il s'attachait à cet amour comme s'attache à la roche où l'aliment lui manque, le misérable bouleau tourmenté des vents. L'attrait du péril , le charme enivrant d'un but défendu et inaccessible, l'irritabilité même du caractère mobile de Marie, lout devait porter avec le temps jusqu'à la démence une tendresse si fatale et si profonde.
— Qu'est-ce donc, lui dit la pauvre fille, que cet enlèvement qu'il m'a fallu subir ? Suis-je un prisonnier, un esclave? Me défendez-vous, ou devenez-vous mon persécuteur?
— Le temps expliquera des précautions rendues nécessaires, balbutiait Roger. N'aije déjà plus votre confiance ?
— Je l'ai bien perdue en moi-même, ré-
pondait l'orpheline : de quoi vous élonneriez-vous? Mais entin expliquez ce que vous prétendez faire de mes jours, de ma liberté, de mon avenir.
Roger, sans songer même à alléguer des lenteurs et des formalités à subir, fut confondu de tant de résolution ; tant de justesse dans les plaintes accablait son imprévoyance. Il n'avait agi que dans l'instinct de son égoïsme , il n'était point armé contre une si naturelle défiance.
Il dit, pour cacher ce qu'il y avait de plus ténébreux dans sa conduite ; hélas ! et sans croire peut-être dévoiler si juste la plaie de son cœur :
— Je suis jaloux, Marie. Je ne puis souffrir qu'on vous aime, qu'on attache sur vous quelques espérances et des vœux. Cet homme que je vous ai présenté l'autre jour, il s'est épris de vous. Je ne pouvais, sans inconséquence, lui refuser de vous voir, après avoir recouru à son intercession. J ai dit que vous étiez par-
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tie, retournée en Angleterre; el voilà l'unique raison du déplacement qui vous a contrariée. Mais vous serez mieux ici, ma bien-aimée, croyez-moi.
Hélas ! il ne se supposait pas si sincère, en s'accusant d'absurdité. Car si un tel motif n'était pas l'unique mobile de sa conduite, il était au moins aussi fort que l'autre; et il aurait pu ajouter comme le grand homme que la plus poignante des passions a tant éprouvé : — « Oui! jaloux de ces choses-là, et jaloux comme un tigre. Mon amour vous veut tout à moi ; sa délicatesse s'offense d'un souris, d'un regard qu'on peut vous arracher. * »
Mais il y a tant d'excuse, et peut-être de charme dans la jalousie qu'on inspire, que Marie ne put comprimer à cet aveu un élan de gaîté railleuse. Et puis quand elle vit une larme rouler dans les yeux de Roger, elle appuya sa tête sur son épaule, lui parla de mariage, de bonheur. Elle l'enve-
* Molière.
loppa de chasles et timides caresses; elle l'enivra de remords et d'amour.
— Quand on aime une fois, lui demandaitelle, c'est pour toute la vie, n'est-ce pas?
— On le dit.
— Je le sens.
Roger avait soupiré ce mot : « On le dit » , ému qu'il était par le souvenir de son passé et la terreur que lui inspirait pour l'avenir la durée des affections dont il avait sur lui-même expérimenté la mobilité.
— Mais vous ne m'aimeriez plus, Marie, reprit-il, que je mendierais encore près de vous de l'amilié, de la pitié, s'il le fallait; un sentiment enfin qui m'attachât au moins à votre souvenir.
La jeune fille se prit alors à relever doucement la manche de son vêtement à quelques pouces au dessus du poignet gauche, et laissant apercevoir le bracelet :
— Et vous? dit-elle, avez-vous toujours eu souvenance de la pauvre Marie? A qui pensiez-vous , quand ils vous avaient en-
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ferme au fond de cette prison, quand vous étiez prêt à marcher à l'ëchafaud ?
Roiijer iressaillil.
Il osa , pour déguiser son trouble el comme pour affronter sa propre conscience, parler de tout ce qu'il y avait de plus périlleux détails à remplir et de bans à publier.
Que voulait-il?
Sa victime laissa lire une joie pleine d'innocence. Elle lui déchira le cœur à force de sécurité. Elle ne le laissa échapper enfin à cet adorable supplice qu'après l'avoir placé pour l'avenir entre le choix du crime ou de la mort.
Cependant M. de Lavaren nés sentait bien qu'il ne pouvait plus se présenter chaque jour dans ce mystérieux refuge de Marie , sans avancer le moment d'une sorte de délivrance pour elle et de bonheur pour tous deux. Il comprenait mieux encore que la situation d'Arthur n'était pas tenable; et que bientôt ses ressources, à lui, pour fuir son beau-frère, lui donner le change, le
décider à reculer l'explication nouvelle, allaient s'épuiser et les placer tous deux dans une attitude ennemie. Il prit donc Arthur à part, mais devant Gabrielle même, de peur qu'il ne voulût pénétrer en de trop positifs détails; et l'attirant vers une embrasure de croisée , au fond de ce boudoir qui dominait le lac :
— J'ai trop présumé de mes forces, dit-il, en supposant qu'il suffisait de vous la confier. Il faut que le temps et l'espace nous séparent. Je vais partir, je vais voyager; je vais chercher le repos.
— Mais vous me trompiez , dit sévèrement et presque injurieusement Arthur, en voulant me faire croire que vous l'aviez éloignée de ce pays.
— Je vous donne, répondit Roger, une parole aussi sainte et aussi inviolable que le sera celle que j'ai reçue de vous, de quitter Genève dans vingt-quatre heures.
— Et sans emmener, sans attirer sur vos traces mademoiselle de Chavigny?