‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 29 sur 47 · I.K VinCKIl · texte numérisé non relu

I.K VinCKIl

— Que je sois le plus lAclie i\vs homnïes, si je le fais.

Laissez-moi quelque inlervalle de temps pour retrouver ma raison , et ne compromettre que mon sort. Je pars; je vais errer et je ne sais moi-même en quels lieux. Plaignez-moi et ne me trahissez point.

Arthur éprouva un double mouvement d'indignation.

En prononçant le mot de lâche, Roger avait senti se soulever aussi sa propre conscience ; il avait cru entendre comme un écho lui répéter et lui appliquer ce rq^roche.

Il partit.

Il partit sans avoir osé se trouver seul avec Gabrielle; mais non pas sans avoir pris en secret et pressé sur son cœur son enfant.

— Oh ! si tant dMnnocence pouvait apaiser tant de trouble, se disait-il en l'élevant dans ses bras. Si l'agneau rachetait les crimes du pécheur ! Si la colombe

éteignait l'incendie ! El il finit par penser dans son délire : — Si cet enfant était Tenfant de Marie !

Le pauvre petit abandonné s'était endormi sur Tépaule de son père ; il fallut , pour le replacer dans sa couche, le contraindre à ouvrir les yeux. Un faible, un plaintif accent qui lui échappa parut au fugitif une supplication , un reproche , peut-être un adieu.

L'homme ne peut-il donc jeter loin de lui une partie de lui-même, renoncer ni à ses péchés, ni au ciel; ni à la vertu, ni au mal ?

Quels discours avait donc tenus Roger à la triste et abandonnée Marie? quelles raisons avait-il pu donner de son inexplicable absence? Nous l'ignorons; mais la jeune fille ne tarda guère à tomber dans un découragement amer. La pâleur de ses joues, l'amaigrissement de tout son corps, formaient avec l'âge et l'innocence de la victime un contraste afUigeanl à voir.

Arlliur s'imagina bientôt que Tobjet de ses amours nouvelles avait quitte les environs de Genève; il manquait de Tindication même la plus vague pour en retrouver les traces; il laissa dormir son projet et se voua tout entier aux bons soins que réclamait sa sœur.

Pour Marie, elle passait la moitié de sa vie à pleurer, et l'autre à s'indigner de sa faiblesse. Alors elle voulait s'arracher à la solitude ; mais n'ayant de compagne que la femme âgée qui l'avait reçue en arrivant, elle était contrainte à borner ses excursions à des rives assez prochaines. Elle aimait à gravir le mont Salève : une montagne qui ne promet guère de loin que les escarpemens les plus ardus, mais qui enferme quelques riches pelouses et des maisonnettes solitaires. 11 lui semblait qu'en allant dominer l'horizon elle s'informait mieux de son sort , et qu'on pouvait ainsi hâter le retour des absens.

Surprise un jour par une ondée assez II. 15

froide, elle entra clans une chaumière que sa fumée bleue et épaisse avait de loin trahie. Le foyer du pauvre s'annonce avant celui du riche. Le bois encore humide, la chétive bruyère élèvent au ciel comme un encens qui accuse. Il proclame l'inëgalilé des bien-êtres. Mais c'est là aussi et sur ces toits où les mousses verdissent, qu'aime à se reposer la pieuse cigogne, et à faire son nid l'hirondelle qui porte bonheur.

Là étaient une vieille femme et de pauvres enfans. Marie regarda comme un appel de la providence le hasard qui l'avait conduite. Elle y revint avec une assiduité charitable ; et bientôt le bonheur que répandait sa présence, la craintive familiarité des marmots, le lait qui lui était offert, les sauvages bouquets qu'elle y pouvait cueillir, l'attirèrent près de ce chaume comme à un rendez-vous de son choix.

Marie y rencontra au bout de quelques semaines une dame. C'était une riche habitante de la ville, qui cachait son nom

modestement. Ce nesî pas que Ta^îeu! de faire le bien fût une disposition impérieuse de l'ame de l'inconnue; mais quand on lui avait découvert quelque famille dont la pudeur étouffait les plaintes et qui souffrait sans demander, elle consentait quelquefois à quitter son hôtel pour aller au devant du besoin pudique et pour dérober ainsi la connaissance du bienfait. Elle n'avait eu qu^un léger effort à obtenir d'elle-même pour se rendre au domicile d'une famille qni avait, croyait-elle, imploré son secours, et dont elle avait reçu par écrit l'adresse au bas même de la supplication. Elle avait remarqué seulement avec une surprise passagère, mais qui n'avait pu enchaîner sa démarche, que l'écriture par laquelle on l'invitait à visiter les infirmes avait déjà passé sous ses yeux.

Les deux jeunes femmes firent bientôt connaissance. Marie, expansive et peut-être indiscrète comme on l'est à dix-sept ans lorsqu'on aime pour la première fois, quand

on tremble sur son avenir, quand on demanderait des consolations au ruisseau qui parle et des nouvelles au nuage qui voyage, Marie chercha naturellement un appui dans la seule personne de son sexe qui se trouvât avec elle en rapport d'éducation et d'affectueux sentimens. La grande dame prit à ces confidences un intérêt très vif; et bientôt il fut évident pour ces deux personnes qui n'avaient plus rien laissé à désirer aux besoins de la pauvre famille, que l'attrait de se rencontrer était pour chacune d'elles le premier motif de leurs promenades, qui furent continuées.

— Je ne veux point, disait M^^^ de Chavigny, qui n'avait fait aucun mystère de son nom, blesser la modestie dont vous vous entourez, Madame; mais puisque vous voulez que j'ignore comment vos amis vous désignent, laissez-moi vous donner une appellation qui m'est douce : ce sera le nom d'une sœur que j'avais choisie dans l'exil; c'est aussi la patrone du saint jour où quelque bon génie a voulu nous réunir.

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— El comment m'appelleriez-vous ?

— Cécile.

— Eh bien ! soit, dit la nouvelle Cécile : j'accepte ce nom de sœur. Il ne tiendra pas à moi d'en remplir désormais tout le rôle, et de veiller sur vous comme si vous apparteniez à ma famille. Me permettrezvous d'aller vous voir?

— Jusqu'à ce qu'un tuteur dont j'ai, je crois, commencé à vous parler. Madame, soit de retour d'un long voyage, dit-elle. Il est, lui, l'arbitre de mon sort; et quand il aura repris les rênes de ma vie, je ne ferai plus que sa volonté.

La prétendue Cécile soupira sans répondre.

Quand elle allait visiter l'orpheline, elle arrivait toujours seule. On disait bien qu'un laquais sans livrée l'accompagnait jusqu'à certaine distance et l'attendait là exactement sans avoir permission de s'éloigner ni d'avancer d'un pas au devant d'elle; mais Marie n'avait jamais été frappée de ce mystérieux appareil.

La naïve Marie eut bientôt confié son sort et tous les détails de sa vie passée à sa récente amie. Celle-ci Técouta avec une constante sollicitude, un intérêt croissant pour tant d'innocence et de malheur ; mais elle déguisa mal le sentiment d'étonnement et de répulsion que lui inspira la conduite de Roger ; car la jeune fille fut blessée de l'expression de figure que prit sa confidente au tableau qui fut fait devant elle des espérances qu'avait laissées Roger en partant.

— Il ne faut pas croire aux promesses de nos ennemis, disait la froide et sérieuse Cécile. Les hommes mettent leur triomphe à nous abuser. Le temps vous guérira d'illusions perfides : combattez bien les pièges de votre cœur. Et qui sait si l'avenir que vous invoquez avec tant d'ardeur ne composerait pas le supplice de plusieurs êtres?

— Ah ! Madame, pourquoi ce que vous dites là pour me consoler me fait-il tant

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de mal ? Vos douces paroles ont pour moi l'accent d'un reproche.

— 11 serait bien injuste de ma part! répondait Cécile.

— C'est à vous surlout que je craindrais de causer de la peine. Je suis bien malheureuse depuis que je suis au monde î Avant d'avoir connu les tourmens que j'éprouve, j'avais déjà pleuré ma patrie et mon père. Je me suis crue désignée longtemps par la fatalité... mais Roger a tout effacé dans mon souvenir. Depuis que je le connais, je crois au bonheur : lui seul fera la destinée de ma vie ; il m'aime î Si vous saviez ce que c'est que d'être aimée de Roger !

— Encore une fois, défiez-vous des autres et de votre propre cœur. Vous entrez dans celte vie. A votre âge on croit à la solennité des passions et à la sincérité des sermens. On suppose que tout est durable. Etes-vous donc bien sûre que celui qui remplit si fatalemenl vos pensées soit libre

de joindre encore sa destinée à la vôtre? Est-ce bien de lui que votre avenir dépend?

— Roger ou mourir! s'écriait Marie.

Et son regard humide, fixé sur des yeux où venaient aussi quelquefois des larmes , attendait vainement d'v rencontrer un rayon d'espoir : elle n'y trouvait jamais que la pitié.

Ainsi s'épuisèrent six mois, avec cette rapidité toujours difficile à comprendre quand chacun des jours qui composent le temps a été si long à passer. Eugène, qui écrivait souvent à sa sœur, tant que son singulier mariage restait encore suspendu, lui manda que M. de Lavarennes avait eu l'imprudence de rompre son ban et de passer sept semaines à Paris sans prendre même le soin de se déguiser, ou d'éviter ses plus malveillantes connaissances.

« Si on lui parle dedéportation àCayenne, «disait-il, il sourit; si on lui laisse entrc- « voir qu'il encourt la peine de mort , « il vous presse la main comme avec rc-

«connaissance. Ce garçon -là esl bien « changé depuis le collège! Je ne l'ai Irouvc « homme raisonnable et sensible qu'en lui « parlant de son enfant. Il est donc beau « comme un astre, mon petit neveu! Je « pardonne à mon l'rère d'avoir donné à « celui-là son vilain nom anglais et dur « d'Arthur, parce qu'il a le privilège d'être o l'aîné; mais je me flatte qu'on va bientôt « penser à moi, et se souvenir que ce nom « d'Eugène, illustré par Beauliarnais tout « récemment encore , fait au féminin Eu- « génie. »

Marie, qui dans toute autre circonstance eût demandé curieusement à connaître sa nouvelle amie, qui eût été fjappée de ce mystère inutile, qui se fut fait de le pénétrer un plaisir de conlradiction ; car ce caractère était tendre à la fois et mutin, emporté tour à tour et railleur, I\iarie ne s'intéressait plus qu'à vme seule idée. Le reste passait inaperçu autour d'elle et comme si rien n'eût existé. Cécile s'appli-

qnait à la guérir. Toute l'ardeur de son esprit, toute l'assiduité de ses visites, ne tendaient qu'à ce but bienfaisant : arracher le poison du fond de ce cœur fidèle. Hélas! elle épuisait là dans ces efforts bien des ruses inspirées par la vertu, bien de la délicatesse inutile! Voulait-elle lui enseigner ce qu'elle possédait de talens et lui donner le goût des arts :

— Non; cela me distrait, disait la jeune fille; laissez-moi rêver à lui!

Ou bien si Marie se livrait un momeut à l'étude, cultivait sa voix, essayait de dessiner : — Je ferai son portrait de mémoire. Croyez-vous qu'il lui plaira de m' entendre chanter?

Un soir que Cécile était arrivée près de sa protégée, plus triste elle-même et plus affligée de ses propies secrets que de coutume, elle revint avoc éloquence à ses exhortations.

— Il vous oublie, mon enfant! Et quand bien même il eût été sincère en partant.

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savez-vous bien ce qu'a d'action sur l'imai^inalion d'un homme le temps et les objets nouveaux qui le séparent de nous? Pauvre abusée que vous êtes, crédule victime, oubliez-le. Il vous néglige : faites comme lui. Un amant est plus ingrat quVn ne le croit à votre âge. Jugez si un homme peut méconnaître ses promesses et abjurer des projets impossibles à accomplir^ ou avancés sans probité : on en a vu oublier qu'ils él aient pères et touler aux pieds les plus imprescriptibles droils.

Le sourire de Marie à écouter cette leçon enfermait une expression de triomphe et a la fois de reproche contre des accusations qu'elle jugeait calomnieuses.

— Vous auriez raison, s'il en était ainsi, dit-elle enfin; ce serait un crime que d'oublier.. Mais mon ami n'en est point coupable; il m'a écrit : tenez.

En disant ces paroles, qu'elle croyait innocentes et justificatives, la cruelle enfant tira de son sein une lettre et la déposa sur les genoux de sa compagne.

Cécile y jela avidement les yeux, ne put s'empêcher même de la saisir ; mais quand elle en eut bien leconnu la suscription, elle la laissa tomber et tourna la tête vers la porte de l'appartement; puis elle alla toucher le pêne de cette porte, comme si par inattention elle fut demeurée ouverte.

— Parcourez ce billet, ajouta Marie.

Voyez si j'ai tort de croire en lui , après. Dieu et une vie meilleure.

— Il suffît, dit Cécile avec effort.

— Non ! vous l'avez accusé. Il lui faut cette réparation. Voyez de quels termes il se sert; comme il exprime bien son dévouement pour moi, son ennui dans l'absence, son chagrin dont je suis la cause unique!

— Et cette lettre., est récente? dit Cécile.

— Lisez-la tout entière. Madame. Il n'y a rien dont je doive rougir devant vous.

— Je n'en veux savoir que la date.

— Ecoutez, je vous la lirai moi-même.

— Ah ! de grâce ! s'écria Cécile en se levant avec fierté.

Puis, frappée de la surprise que ce mouvement causait à Marie :

— Je demandais, pour juger mieux de l'ëlat de son cœur et de ses dispositions présentes pour vous, si la lettre était écrite depuis beaucoup de jours.

— Il n'y en a que cinq, répondit Marie.

— Et de quelle ville est-elle datée?

— De Lyon, ma bonne amie : il se rapproche de nous î

Cécile se retira sur-le-champ afin d'éviter les épanchemens de joie de sa malheureuse protégée et les élans d'une gaîté déchirante. Sur le chemin qui la ramenait chez elle, sur ce chemin où elle aurait pu être suivie à la trace, si l'expression verser des larmes de sang était matériellement exacte, Cécile se disait: Il faut lui faire savoir qu'il est marié. Le lui déclarer brusquement et à elle-même,|serait la tuer : je me le suis avoué cent fois ; mais une dissimulation plus longue et la fausse pitié seraient aussi la mort. Je m'accuse d'être leur com-

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plice. J'écrirai à Lyon ; je sais un moyen de faire découvrir là sa retraite et d'arriver jusqu'à lui , le mari parjure î II saura que son secret est découvert, et ce sera à lui de le dévoiler à sa victime. Le rôle de bourreau ne lui convient-il pas?

Roger était le plus malheureux des hommes, car la passion l'avait perverti. Que voulait - il ? qu'espérait - il ? Demandez à l'amour où il s'arrête et à la folie ce qu'elle exige. Elle exigera la possession de quelque astre mobile qui brille et s'efface à deux millions de lieues d'elle; et lui, il s'arrêtera sur un cercueil... Un cercueil i l'insensé troublait la paix de ce dernier asile; et dans les rêves de son court sommeil, il voyait se dresser deux spectres qui lui reprochaient son délire. L'un lui demandait compte de l'olîéissance trahie, de la sainteté des volontés d'un père ; et Tautre, plutôt que de lui laisser approcher son enfant, l'enveloppait de ses voiles et l'entraînait sous la terre avec lui.

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