‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 30 sur 47 · I, B VERGER · texte numérisé non relu

I, B VERGER

— Je veux savoir qui vous êtes, dit enfin un jour, résolument et presque avec irritation, Marie à sa prolectrice inconnue.\

— Une personne aussi malheureuse que vous.

— C'est bien. Mais je suis fatiguée de tant de réticences. Elles me blessent, et je ne sais point deviner les énigmes. Vous êtes venue ici surprendre mes secrets sans m'avoir jamais dit les vôtres. Je me suis sentie reconnaissante , quand je n'étais peut-être que dupe. Etes-vous une trop grande dame pour décliner votre condition? Je n'accepte que l'amitié de mes égaux: je veux pouvoir rendre la pitié que j'inspire. Le temps des fées, le temps des mystères est passé. Dites-moi , s'il vous plait, votre nom.

— Cécile: répliqua en souriant l'impassible et mélancolique étrangère.

— C'est moi qui vous ai fourni ce subterfuge, qui ai prêté le masque qui vous couvre, qui ai épaissi le voile injurieux de rpâ

propre main ; il est temps qu'il se déchire. Parlez, Madame !

— Eh hien! je le ferai, dit l'inconnue, et vous aviez raison de m'y forcer. C'est votre ange gardien qui vous inspire. Aussi bien, tous mes conseils et tous mes efforts sont stériles : que la vérité se fasse jour, puisque c'est vous qui l'invoquez.

— Je l'attends.

— Elle ne se fera pas attendre. Ce soir, Marie, vous recevrez de moi une longue lettre : tous mes secrets vous seront connus.

— Pourquoi différer encore?

— Votre insistance est bien téméraire , Mademoiselle!

— Ainsi vous manquez de franchise?

— Non : mais de courage.

Marie se prit à sourire assez dédaigneusement.

— C'est pour vous, acheva Cécile, en s'éloigna nt le regard plein de compassion et d'amertume, c'est pour vous seule que ce courage me manque!

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Marie, blessée de celte contenance encore équivoque ou absorbée dans sa pensée unique, ne songea pas même à accompagner la dame mystérieuse. Celle-ci se leva; et se relira comme elle le faisait souvent parle verger un peu en désordre, dont une porte s'ouvrait sur un sentier assez désen.

La prétendue Cécile suivait, rêveuse et abattue, le long espalier tout odorant de fruits mûrs qui servait de rempart à l'enclos , lorsque tout à coup elle s'arrêta. Elle avait entendu à quelques toises devant elle s'émouvoir les treillages et les feuilles ; et dans le crépuscule, elle aperçut un homme qui, arrivant du dehors parjune escalade hasardeuse, vint s'asseoir un moment sur ce mur. De là, et sans regarder à droite ou a gauche si son action n'étaiV point observée, il s'élança légèrement dans le verger et sp: dirigea sur-le-champ vers l'habitation d'un pas rapide. Le premier mouvement de la femme effrayée avait é de fuir. Bientôt elle comprit qu'elle allait II. i«

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être atteinte ; et Tinstinct peu réfléchi de son épouvante la porta à s'appuyer 'contre un arbre qui ne pouvait la dérober, à la vérité, à un regard attentif, mais où son immobilité lui semblait déjà une protection. L'homme vint droit à elle ; il aurait pu passer aussi bien à quinze pas de distance; il allait effleurer de son vêtement l'arbre qui protégeait cette femme et toucher cette femme elle-même. Il marchait, la poitrine haletante, la pâleur sur le front, les yeux immobiles et fixes. Cécile reconnut ce voyageur qui devait n'être arrivé que depuis peu d'înstans à Genève; ou plutôt Mme de Lavarennes retrouva dans l'aventurier, introduit comme un malfaiteur dans la retraite d'une jeune fille qu'il dev;Àit protéger, son époux, le père de son fils, le coupable et délirant Roger, Quelle situation ! Que va devenir Gabrielle, si à son tour elle est reconnue ? Quelle explication donner de cette rencontre? Que dira ]\oger en la trouvant dans un lieu pareil ?

Oii s'arrélern leffet de son ëtonnemcnt, de sa colère ? Quel parti prendra-t-il dans son trouble et dans son désespoir?

Cette anxiété qui résumait tant de tortures ne dura qu'une demi -minute. Le fantôme passa comme se précipite un somnambule, sans heurter aucun point intermédiaire entre lui et son but, sans voir et sans soupçonner qu'il existe au monde un autre objet que celui qu'il cherche.

— Ma sœur, dit Arthur à Gabrîelle rentrée enfin dans sa maison, pâle et défaite ; avez- vous quelques nouvelles de Roger?

— Il arrivera ce soir, dit-elle; mais peutêtre assez tard pour que je ne puisse veiller et l'attendre. Allez vous-même vous reposer : vous connaissez ce caractère fantasque; il sera temps d'aborder demain le voyageur.

Arthur prit cette espérance de sa sœur pour une vaine illusion ; il n'osa s'en faire expliquer le prétexte, parce qu'il vovait

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trop quelle douleur ce long abandon causait à l'épouse; mais il ne fit nulle difliculte d'obéir et de se retirer.

On apporta à Gabrielle son fds : elle ferma les yeux pour ne pas saisir une ressemblance qui la blessait, et elle l'éloigna doucement d'elle. Elle déclara qu'elle était fort malade, afin d'avoir le droit de lui refuser son sein.

Roger ne comptait pour rentrer dans son hôtel que sur le hasard d'un serviteur mal endormi, car il ne s'était fait accompagner dans ses voyages d'aucun des domestiques de la maison. Il fut frappé de stupeur en reconnaissant un grand nombre de lumières qui erraient encore dans les appartemens. Les soupçons les plus absurdes lui furent inspirés par sa mauvaise conscience avant de se douter de la vérité : c'est (pi'il était l'objet de cette sollicitude. Une fois sorti du devoir, cette conscience iroublée ne lui montrait plus comme praticable la roule ordinaire des convenances.

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Il s'alleiùlait à les braver partout, et à ne j)orlcr nulle part qu'un pas furtif et ténébreux. Au lieu de ses prévisions, le concierge était debout; un valet de chambre avait allumé du feu dans son appartemenl. Le maître fut réduit à demander pour qui ces préparatifs.

— On attendait Monsieur tous les jours.

— Et M'"« de Lavarennes?

— Elle est indisposée, légèrement : elle s'excuse près de Monsieur.

— Et mon fils ?

— Il dort.

Malgré ces réponses si discrètes, Roger ne se jeta dans son lit qu'avec un secret sentiment de terreur. Abondante source d'amertume que la situation d'un chef de famille pour qui les questions sont un supplice, les prévenances un reproche, la fidélité, une accusation!

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