LE TEMOIN
La première entrevue de Roger et de Marie avait été si imprévue, tellement brusque et si courte , qu'elle n'avait pu suffire à échanger toute l'inquiétude de ces deux âmes.
— Vous voilà enfin !
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~ Ne nous séparons plus!
— A vous pour la vie !
Telle était l'exacte analyse d'une conversation qui n'avaitpas duré moins de deux heures. Le parjure protectevir était demeuré pâle de saisissement et d'amour ; la victime rayonnait d'espoir et d'innocence. Tel était donc le fruit d'un éloignement conseillé par l'honnem* , et des efforts généreux de Roger pour se guérir lui-même et arracher Marie à tant de périls î Mais le lendemain, quand Roger retourna dans l'asile où il ensevelissait son trésor, il fallut enfin parler d'avenir. Il arriva plein des remords que lui avaient déjà donnés le seul aspect de sa femme et la sérénité d'un maintien qui ne laissait percer aucune plainte. Il était décidé à en finir de cette vie partagée en un double supplice : existence où le cœur est à part, où le corps gît séparé de son ame, sans autre différence avec le dernier trépas qu'une mobilité machinale que le galvanisme sait même à peu prôs imiter.
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Échappé à la liiagnanimité de Gabrielle, Roger était réservé à une autre épreuve douloureuse ; il lui faillit subir l'innocente confiance de Marie. Marie avait tant souffert loin de lui, que la susceptibilité de son humeur s'était comme engourdie. Elle se sentait si heureuse de ce changement du sort, qu'elle était résolue à se plier à toutes les exigences pour ne point rémettre en question sa tranquillité. Elle était prête à consentir à tous les projets qui ne les sépareraient plus. Ainsi l'enfant se laisse tourner dans sa couche , pourvu qu'il ne soit qu'à demi réveillé.
— Ce sont les incertitudes de ma vie politique, disait l'exilé à la crédule Marie : ce sont les renaissans soupçons de la police de Bonaparte qui ont déjà causé ma disparition première et qui m'inquiètent incessamment. Tant que j'habiterai un pays subordonné à cette puissance, tant que je serai l'esclave de la grâce qu'on croit m'a voir faite, je n'ai aucun repos à espérer.
Marie, jugez de mon désespoir! Mon premier désir était de vous rendre une patrie, un séjour digne de vous : c'était de vous conduire vers ce Paris qui appelle toute beauté, tout talent, toute félicité complète : et puis je n'ai plus devant moi, au contraire, qu'un horizon étranger. C'est loin de la terre natale qu'il me faudra aller mourir.
— Je vous suivrai, répondait l'orpheline : moi, je ne puis être expatriée que loin de vous î Je ne crois pas le désert dans les solitudes les plus lointaines, mais bien là où la vertu serait seule el la faiblesse abandonnée ; où nul cœur n'est ouvert au nôtre.
— Ainsi vous me donneriez...
— Ma vie.
— Ce serait [)lus encore, dit Roger. Mais qu'allez-vous penser des inconséquences de mon cœur et des horribles angoisses dont je ne puis sortir? Vous m'offrez le sacrifice d'une existence qui vaut mieux que la mienne, n'esl-co pas? la protection
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d'un ange coiilre ma mauvaise destinée?
Eli bien! je ne puis m'éloigner de ce pays par un molif que je craindrais même de vous expliquer!
— J'ai peu d'expérience, en effet, réjx)ndait M"° de Chavigny, et je ne suis peut-être qu'un défenseur bien faible contre le pouvoir qui vous garde un ressentimenl. Mais consultez des esprits éclairés. N'avez-vous point d'amis ?
— Le bien dont je ne puis me séparer, reprit M. de Lavarennes , est au dessus de toutes les amitiés humaines. Je ne sais que Vous qui puissiez balancer le prix que j'y attache, et encore je n'en veux point tenter l'épreuve. Ce bien ne peut me suffire sans vous; et vous-même ne pourriez pas, sans lui, m'affranchir de tous les regrets. Il faut que mon cœur réunisse ces deux trésors.
— Vous dérobez donc quelque chose à ma confiance?
— Oui!
— Vous VOUS défiez de ma jeunesse , peut-être? et vous avez besoin d'autres conseils?
— Je n'ai besoin que de croire en vous, à votre dévouement absolu, à l'abnégation d'une ame qui n'aurait plus qu'un vœu au monde : celui de m'épargner des peines , comme je n'ai qu'un vœu moi-même : celui de périr plutôt que de vous perdre.
— Pendant votre absence, poursuivit Marie qui ne s'expliquait point l'incohérente exaltation de son ami, j'ai rencontré une dame qui serait digne d'influer sur notre sort; elle mériterait votre confiance. Voulez-vous la connaître et la consulter?
Roger, qui n'avait pas osé faire comprendre tout son désir, avouer qu'il existait un être faible qui le nommait son père; qu'il était résolu de l'enlever pour fuir avec sa maîtresse et son enfant , Roger se prit aux paroles de Marie, comme l'infortuné (jui se sent submergera l'herbe fragile du rivage. Il conçut qu'il aurait peut-être
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moins de tiniidilë à confier ce secret à un tiers. Il espéra qu'il pourrait mettre ce tiers clans ses intérêts contre la répulsion et les refus probables de la jeune fille, et il demanda avec avidité des renseignemens sur cette personne que le hasard , comme le croyait Marie, avait amenée d'abord sur ses pas et ensuite dans sa retraite. — Elle est bonne autant qu'elle est belle et triste, dit M'ie Je Chavigny. Vous l'aimeriez, si elle vous était connue.
Cependant Gabrielle était loin de pouvoir tenir la promesse qu'elle avait faite à Marie. Il eût fallu pour écrire les aveux qu'elle devait lui adresser, une résolution, une liberté d'esprit, un tranquille courage surtout qui l'avaient abandonnée avec la santé même depuis le retour de son mari. Elle ne sortait presque plus de cet appartement dont la vue s'étendait si uniformément sur le lac ; et toutefois elle sentait de jour en jour la nécessité plus urgente d'arriver aux explications avec un éclat qui
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devait protéger au moins Fhonneur de Marie. Sa générosité d'épouse n'allait pas jusqu'à vouloir épargner à Roger la connaissance qu'elle avait obtenue de son obscure intrigue; mais elle ne se sentait plus la force d'aborder une telle explication elle-même. Elle recourut a son frère et lui demanda conseil en une si périlleuse circonstance» Arthur, qui s'était engagé à ne révéler jamais la confidence qu'il avait reçue de Roger, parut ignorer tous ces détails qu'il connaissait.
— Tu devrais peut-être, dit-il à sa sœur, chercher d'abord en toi le secret de son éloignement. Es-tu bien sûre de n'avoir encouru aucun reproche, et n'est-il pas trop visible que tu ne l'aimes point? Il faudrait le ramener par les prévenances et la douceur.
— C'est donc l'hypocrisie que vous me conseillez ? répondait Gabriellc. C'est donc un manège qu'il faut que j'emploie?
— C'est un devoir à accomplir.
— L'amour, nn devoir? nno obligation?
une lâche? Conseillez à la fièvre de guérir et à l'enthousiasme de naître! Autant vaudrait nous ordonner, si nous avions les veux bleus, de vous les montrer noirs.
Roger ne se tromperait pas sur cette déception. Je serais fausse et lui humilié. Je n'ai pas stipulé la complaisance: vertu selon le monde et bassesse selon mon cœur. Je ne me suis pas engagée à tromper, même pour venger une trahison.
Arthur ne savait que répondre ; mais il se sentit heureux du moins de reprendre une liberté que sa promesse lui avait fait perdre. Désormais, tenant d'un autre le secret qu'il avait du respecter, il ne se croyait plus dans la dépendance de son frère. Il se jugea affranchi et libre d'agir.
— Savez-vous que Gabrielle est informée de beaucoup de choses? dit-il un autre jour à Roger. J'ignore qui a pu les lui apprendre; mais il est temps de rentrer dans le devoir, mon ami; et d'agir, comme vous
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le savez faire, en homme de cœur et de probité.
— Je me flatte que vous en imposez , dit M. de Lavarennes; et cette prétendue découverte n'est qu'un piège tendu par ce que vous appelez votre vertu pour me ramener aux pieds d'une épouse qui n'a pour moi qu'un éloignement trop visible. Mais si ma femme était jamais instruite de ce que votre délicatesse même doit lui taire, je sais à quel sentiment d'égoisme et à quelles prétentions ridicules je pourrais imputer cette trahison.
— La mauvaise conscience vous fait parler haut et injustement, Roger !
— Le manque de parole et la dénonciation seraient d'un lâche, Arthur !
— Je n'ai rien à prendre en cette invective, dit impassiblement M. Mazuel.
Et toutefois le rôle qu'il avait joué malgré lui de confident inutile et de dupe de sa religion l'avait irrité depuis long-temps contre son beau-frère.
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— ^ Mais, Monsieur, poursuivit-il, si le protecteur naturel de ma sœur la trompait, lui qui parle de trahison au lieu de lui servir d'appui , croyez-vous qu'il n'y aurait pas de ma part à l'abandonner au même moment un peu de cette lâcheté dont vous distribuez le soupçon bien légèrement ?
— Je ne dois compte de mes actions à personne.
— Qu'à ceux qu'elles insultent, et vos paroles aussi.
— Etes-vous de ceux-là? dit Roger à qui l'envie de se faire tuer était venue depuis quelque temps comme un moyen de dénouement.
— Peut-être.
— Eh bien! je vous offre ma vie à la pointe de l'épée.
— Dans ma famille on sait vous la conserver, Monsieur, et non pas vous la ravir.
— Ce reproche est presque aussi amer que le service m'est devenu odieux, répartit Koger; débarrassez-moi de ce fardeau