‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 32 sur 47 · Sy CllAlMiRE XVI · texte numérisé non relu

Sy CllAlMiRE XVI

et je vous bénirai au lieu de vous mépiiser.

— Mépriser, répliqua vivement Arthur, est un droit que vous seul avez donné ici contre vous-même. Si d'ici à demain vous n'ouvrez pas les yeux; si les deux femmes que vous abusez n'ont pas de vous une satisfaction entière et un pardon à prononcer sur votre condin'te indigne, je vous attendrai pour une explication plus précise.

■ — Je serai ce soir même à six heures, dit Roger, sous la vieille porte de Saint- Gervais avec un témoin et des armes.

Ainsi répoux égaré de la paisible Gabrielle échappait enfin à la monotonie de son tourment! une émotion nouvelle succédait donc à la fixité de son angoisse! Roger était presque heureux d'être arraché à sa pensée de tous les momens pour avoir un nouveau crime en perspective et sa vie à jouer conlre une existence qu'il aurait du respecter.

Mais quand il se iniuva seul dans sa nuiison, seul en présence de la femme qu'il

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allait priver d'un époux ou d'un frère, il ne put se refuser à prendre congé d'elle en quelques paroles dont elle ne pressentait pas toute la solennité.

— Je vous rends justice comme à moimême , Gabrielle : si nous ne sommes pas heureux, ce n^est pas votre faute. Les qualités de l'ame et la faculté d'aimer ne se règlent pas sur les exigences de ceux à qui nous inspirons ces sentimens. Votre frère est plus nécessaire à votre avenir que moimême; et si l'un de nous deux devait s'éloigner pour un long voyage, il vaudrait mieux, n'est-ce pas, que ce fût lui que moi qui restât près de vous.^

— Si j'avais mal répondu aux anciennes exigences de votre cœur, dit Gabrielle, j'en serais inconsolable; mais je ne pourrais m'accuser. Je me suis toujours sentie faite pour l'amitié plutôt que pour un de ces emportemens plus enlhousiasles. Rappelez-vous le premier entretien où il me fut permis de pénélrer vossenlimens pour moi :

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je n'employai ni la coquetterie ni la fefnle pour faire croire à une plus grande richesse de mon ame et laisser espérer que je m'élèverais jusqu'à cette violence des affections qui vous parait une condition du bonheur. Je vous parlai de votre liaison avec mon frère Eugène, je ne me montrai jalouse que d'entrer en émulation de ces bons rapports ; je ne sollicitai, je crois, que la troisième place dans cette association.

— Oui , vous avez toujours été fort calme et fort discrète en vos attachemens, Madame, dit Roger.

Et bientôt je vous épargnerai les efforts que ce mérite a dû vous coûter. J'ai quelquefois voulu vous demander à me charger seul des soins de mon fils, afin qu'il ne fût pas découragé, par l'exemple, de la difficulté dem'aimer; mais s'il devait échapper à toute ma sollicitude, promettez -moi d'oublier, Madame, ce que sa naissance peut avoir de fatal à vos yeux et de vous soiivenir seulement que vous êtes sa mère.

LE TÉMOira. 201

— Ingrat! murmura Gabrielleen voyant l'insensé partir.

Auprès de Marie, Roger s'émut plus profondément. A toutes les inquiètes mais gracieuses paroles de la jeune tille, il répondait par une fixité de regards et une ardeur à la contempler si muette et si dévorante, qu'il l'étonna , puis la fit rougir, et enfin l'effraya.

— Vous êtes belle, Marie ! lui dîsait-il. Et il le disait avec l'accent d'un regret amer. Heureux qui possédera tant de charmes , quand peut-être il sera à peine froid encore sous la terre oublieuse, ce cœur qui vous avait méritée à force d'amour.

— Pourquoi me faire peur en me disant des mots d'amitié? répondait Marie. Je ne vous comprends pas. Avez-vous réfléchi à tout ce qui vous occupait encore hier?

Avez-vous consulté de plus sages que nous, et pris enfin une résolution irrévocable?

' — Irrévocable. Je ne pouvais vivre sans vous.

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— Ni moi sans vous : Partons.

— C'est à moi de prendre ce parti le premier.

— Pourquoi ? Vous suivre ne peut-il devenir aussi mon droit, mon devoir?

— Enfant que j^'idolâtrel laissez-moi, dit Roger, poser sur cette console ma montre,. afin de n'oublier pas que j'ai un rendezvous dont l'heure approche,

— Aujourd'hui?

— A six heures.

— Je vous le rappellerai , dit Marie souriante et paisible: causons.

— Oui, comme deux amis qui peuvent se séparer bientôt.

- — Vous êtes cruei et fantasque. D'où vous vient cette disposition d'esprit ?

— Et celte dame dont vous m'aviez proposé les conseils? dit Roger; je ne l'aurai donc point vue?

— Elle devait m'écrire et ne l'a pas fait.

— Quel est son nom, quelle est sa demeure? Je serais charmé de vous laisser en ce moment une amie véritable.

— Ah ! c'est là tout un myslère, dit l'orpheline.

— Pour moi ?

— Pour moi aussi. L'occasion de répandre un peu de bien nous a fait connaître l'une à l'autre ; nous n'avons encore de lien qu'un bienfait modeste. O mon ami! vous ne m'empêcherez jamais, vous, de suivre cette disposition du cœur, naturelle à ceux qui ont souffert, n'est-ce pas? Combien nous serons heureux ensemble!

— Et si c'était aujourd'hui, ma pauvre Marie , dit Roger, la dernière fois que nous dussions nous voir !

— Ce serait la veille de ma mort. Mais vous êtes incohérent , et sans pitié pour ma position si équivoque: hâtez- vous de la faire finir.

— Je ne pourrais être heureux, Marie, qu'aux dépens de ton propre bonheur. Ta ne sais pas tout ce qu'un cœur d'homme peut enfermer de pensées coupables et de monstrueux égoïsme !

— Je vous défie de former un vœu où je ne sois pas de moitié. L'égoïsme à deux estil encore un mal? Que pouvez-vous exiger de moi qui me semble un sacrifice?

Cette expression de dévouement dont Tinnocence de Marie con prenait mal toute la portée , jeta dans l'esprit de Roger les lueurs d'une espérance infernale. Il ne vit plus pour un moment de bornes à ses désirs; il attira sur son cœur la jeune fille; et quand il la sentit défaillir, qu'il aperçut ses beaux yeux se réfugier vers le ciel en se voilant sous les longues paupières ; quand enfin, et sur des lèvres pâles, il eut osé poser des lèvres ardentes et séchées, il se repentit d'avoir insulté Arthur et placé entre le bonheur et lui tous les périls d^une mort menaçante. Une soif de volupté le rendit lâche: il crut possible de décider Marie à le suivre un jour à quelque titre que ce fut, sous quelque nom que voulut lui laisser l'impéiieux pouvoir qu'il commençait à exeicer sur elle. Il hésita dans la résolution de se trouver au rendez-vous.

m: ti;:moin. 2i.S

— Il va être six heures, dit Marie en se dégageant de ses bras. Hâ'lez-vous de rejoindie l'étranger qui vousattend , etrevenez pour que nous ne nous séparions jamais.

— Sais-tu bien ou tu m'envoies? répliqua Roger avec l'accent, d'un reproche injuste et incompréhensible.

— Restez donc, si ce ne sont que mes intérêts qui commandent et si l'honneur n'a rien d'engagé en cette exactitude.

— Ah! malheureuse! dit enfuyant Roger, si je suis letenu ici, je le perds cet honneur dont tu parles; et si je reviens, c'est fait de toi.

Il brisa pour sortir la douce étreinte dont il était enlacé, et il s'éloigna sans entendre même le cri plaintif de Marie. Mais Tair déjà frais du soir frappa vivement son cerveau, fit redescendre le sang vers le cœur et le calma assez vite pour lui faire apercevoir qu'il allait se trouver au rendezvous sans avoir même pensé h se procurer le témoin qui lui était indispensable. Que

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faire? Il regarda avidement autour de lui, et tout en marchant, si le hasard n'offrirait point à sa vue un visage de connaissance, quelque individu dont il pût réclamer cet office. Personne !

Enfin, en traversant au pas de course les allées de la Treille , sorte d'esplanade ombragée de sycomores et de tilleuls , il aperçut de loin un officier. L'of licier s'appuyait sur le mur de terrasse qui domine les plans inférieurs de celte promenade. Il était seul et rêveur. Pioger espéra que sous cet habit gardien de toute délicatesse et de tout point d'honneur, il ne pouvait rencontrer un refus. Il avança donc avec résolution vers son second, si brusquement improvisé. Il ne pouvait encore distinguer ses traits : le front de l'inconnu était mélancoliquement incliné, mais à sa taille svelte et bien prise, M. de Lavarennes reconnut d'abord un jeune homme; puis les épaulettes désignaient un capitaine; et toutes ces convenances d'^ge et de grade encou-

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