‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 36 sur 47 · LE TEMOIN · texte numérisé non relu

LE TEMOIN

— Madame, dit-il, est-ce votre mari que vous cherchez?

— Mon mari et mon frère, répondit surle-champ Gabrielle, et sans être interdite non plus par l'étrangetë de l'apostrophe ; tant l'inquiétude vraie suppose naturellement qu'elle est partagée, et que l'univers tout entier connaît votre secret,

La réunion de ces deux personnes dans la sollicitude de la même femme fit deviner à Francisque que l'épouse , la sœur, avait surpris trop tard la connaissance du différend. Et sûr que la présence d'un témoin pareil ne pouvait apporter qu'un effet conciliateur, il s'offrit de conduire Gabrielle vers un lieu où elle rencontrerait le double objet de sa peine.

Ils y parvinrent en peu de minutes; mais au lieu des deux personnes dont Francisque avait cru empêcher le combat , ils ne trouvèrent que M. Mazuël, immobile toujours, et baigné dans son sang.

Roger, pendant ce temps, avait regagné son hôtel par des issues détournées et sans avoir rencontré sur sa route personne qui pût inquiéter ses projets. Il n'était demeuré chez lui que quelques minutes. Marie le vit arriver bientôt dans Pasile caché où elle-même Tattendait avec Tanxiété qu'avaient laissée dans son cœur ses dernières et incompréhensibles paroles.

A l'aspect de Marie , Roger retrouva un sourire : le sourire que doit avoir le damné, si du fond de son abîme il aperçoit un moment la couleur du ciel. Il écarta le manteau dont il s'était couvert, et tendit à la jeune fille un objet demi-en veloppé aussi sous un voile , et qu'il portait avec les délicates précautions d'une mère.

— Oh!., s'écria Marie, vous êtes couvert de sang!

— Prenez , recueillez-le , ce frêle orphelin! ajouta Roger sans s'arrêter aux exclamations de Marie, et j)eut-être sans les comprendre. Prêtez-lui, sans m'aj)[)auvrir, un

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peu d'inlërél et un peu d'amour. Vous êtes sa jeune mère. Si je vis, ce sera pour vous et pour lui.

— Que dites- vous, et que voulez-vous de moi ? demanda Marie interdite, souriante, effrayée. Et cependant elle avançait , comme par instinct , ses bras de femme et des mains déjà caressantes.

Elle était loin de soupçonner la vérité, Marie! Elle crut d'abord à un acte de charité exercée par M. de Lavarennes ; ppis elle expliqua sa blessure par une violence qu'il aurait fallu combattre pour accomplir une bonne œuvre ; enfin , elle ne sut que croire quand elle entendit l'impérieuse injonction que laissa Roger en s'éloignant :

— Marieî dit-il, je reviens dans deux heures. Tous les préparatifs seront achevés ; tenez-vous prête à partir. Rien ne nous séparera plus tous les trois !

Le premier soin de la naïve recluse fut de regarder cet être faible et endormi qui était confié à son inexpérience. Elle écarla

le pan déchiré du rideau de soie dont il était enveloppé, et sa première impression fut une surprise admirative, car elle le trouva plus beau qu'aucun enfant qu'elle eût encore contemplé. Elle éleva ce front si blanc, si pur, jusqu'à la hauteur de ses lèvres.. Mais au moment de le toucher, elle releva la tête en arrière. Les yeux de Marie s'ouvrirent et s'arrondirent de terreur. Elle restait immobile et comme fascinée par la présence d'un jeune serpent. Une pensée venait de traverser son esprit éperdu; elle avait cru reconnaître, elle reconnaissait en effet une ressemblance qui l'anéantit.

— Mon Dieu! se dit-elle, s'il était possible! Si c'était là ce mystère qu'on me dérobait toujours et qui troublait son existence, à lui! Elle écarta davantage et presque violemment les langes; approcha, puis recula ses yeux par ce double mouvement qui donne a la vue toute sa puissance, et elle ne put douter de la vérité foudroyante.

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