‹ France et Marie (volume 2)Chapitre 45 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

dans aucun moment joyeux de la vie; i! effarouche Tamour, il importune les confidences de l'amitié et il nuit à table. Entret-il en rivalité avec la plus indifférente promenade ou le moindre devoir à accomplir? une mouche qui vole distrait de lui ; un tailleur ou un prince qui entre vous le fait tomber des mains.

Et pourtant que la pensée était belle lorsqu'elle aborda pour la première fois le génie de l'écrivain î Entourée de rayons et de vapeurs, grandie par l'éloignement où on l'aperçoit déjà briller, elle a les grâces d'une fille d'Ossian balancée entre le ciel et la terre. C'est la fleur qui va s'ouvrir par la culture, c'est l'enfant qui vous devra la vie, c'est l'aube d'un jour d'avril ; c'est la première heure du voyage qui ramène au pays natal , c'est la voile qui se montre au naufragé sur un rescif , la senteur des bois si vous avez long-temps battu des flots sans rivage, c'est la divinité mère entourée d'une auréole par Raphaël ; enfin

c'est le premier sourire de la femme que vous allez aimer.

Et puis le lendemain elle impose autant qu'elle vous a séduit. De quelle forme extérieure l'allez-vous revêtir ? Quels mots seront assez choisis et assez transparens ' pour l'envelopper! Tant que vous la portez dans votre sein comme un enfant qu'on berce ; tant que comme un amant enivré, vous faites le tour de l'idole; tant que pareil à un avare, vous supputez votre trésor, le trésor augmente, l'enfant gran^ dit, la beauté se divinise ; mais dès qu'il faut mettre en circulation votre or, livrer l'enfant aux hasards de vivre, attirer sur une maîtresse des regards profanes, le supplice commence , la crainte se révèle et le désenchantement s'opère.

Il n'y a qu'une chose peut-être aussi prestigieuse que cette pensée qui n'a pas encore un commencement de l'existence matérielle : c'est le lit de neige sur lequel on va la recevoir et la faire reposer ; c'est ce

vélin si doux et si égal, ce j)apier si bhmc (jiii gardera la trace de ses pas capricieux, de sa marche incertaine. Une page immaculée, une surface de si bonne volonté à recevoir un chef-d'œuvre, ne vous inspire- ' t-elle pas comme à moi je ne sais quel respect superstitieux? Comment se fait-il que tant d'eunuques osent profaner la circassienne !

Mais si la pensée descend aux paroles, se convertit en livre, et si le livre avance sans que pour vous l'illusion décroisse, laissez-moi vous railler : vous n'êtes qu'un de ces esprits risiblement contens d'euxmêmes et qui s'admirent les premiers pour en donner l'exemple aux sots. Il y a, de nos jours, des auteurs qui se mirent dans les flots de leur inspiration et s'enivrent à leur encrier, car l'encre est la plus dangereuse des liqueurs qui montent à la tête. Que de fronts couronnés, rois ou poètes, ont horreur de la vérilé î II y a des romanciers fu- [ i les qu'on su r prend à leu rs propres genoux ,

vanileux comme s'ils étaient médiocres, insolens d'un succès autant que des parvenus , et s'établissant dans la gloire à peu près comme chez une Princesse facile se carre quelquefois un laquais.

Vous, à mesure que vous avancez, le but que vous vouliez saisir recule; la colonne que vous espériez dresser au ciel reste immobile au niveau du sol. Vous comparez avec déses[)oir l'immensité de vos plans à l'humble édifice, et vous tombez de la hauteur de vos rêves ! Vous voilà semblable à ce classique Ulysse que Schiller peint si opulent des trésors de son absent royaume.

Comme lui , et lorsqu'à travers tant de peines vous avez touché enfin le terme du voyage, Ithaque n'est plus qu'un écueil; et au lieu des moissons prospères, des sources fraîches et des féconds ombrages : une roche nue, quelques frêles oliviers battus des vents.

Mais enfin, telle qu'elle est déchue, la voilà pourtant reconnaissable encore votre

pensée. Le prosaïque univers qui vous a environné pendant l'œuvre n'a guère secondé vos efforts, ni par ses vœux, ni par son recueillement. Nul dieu , pour mettre la conception en lumière, ne vous a fait ce loisir dont parle Virgile. La paix a été mal respectée autour de vous durant la gestation de quelques pages. Votre voisin faisait toujours des games discordantes sur son aigre violon, et le vis à vis des scènes à sa gouvernante. On ne vous a pas même épargné le bruit du fi-otteur, juste au dessus de votre cerveau en couche. Que les fécondités triviales sont heureuses! Si l'une de vos femmes, Messieurs, est occupée de metlre au jour le moindre imbécile mâle ou femelle qui vivra tout au plus cinquante ans, on se tient en respect autour d'elle; on n'oserait respirer près de Talcove, on ne marche que sur la pointe des pantoufles et l'on couvre de paille toute la rue embourbée; mais pour un auteur en mal d'enfant qu'est-ce qu'on fait? pas même silence. Fk il s'agit pourtant

de la création d'une œuvre qui ne doii jamais mourir. Demandez plutôt à M. le vicomte d'Arlincourt.

Mais, comme nous Tavons dit, il est sur ses pieds tant bien que mal ce livre de malheur éclos de votre patience. Il lui faut un parrain sans retard, et il viendra un Editeur. Gardez que ce ne soit qu'un étranger avide de l'exclusif profit que fera dans le monde une pensée immatérielle.

Ce livre, c'est l'enfant de la déesse que le Centaure emportera au fond de son antre pour le nourrir de la moelle des ours.

Déjà, et avant que l'homme positif n'épouse votre fdle des brouillards, avant qu'il ne l'examine avec le sang-froid d'un marchand d'esclaves au bazar de Damas, et qu'il n'estime le manuscrit par son poids comme fait un turc de l'embonpoint d'une chrétienne, sachez bien sur quel fil conducteur vous serez guidé dans le dédale de la publicité. Il y a bien des variétés dans l'espèce éditeur ! Le votre sera-t-il une de ces celé-

britës en tilbury portant légèrement le chevron de ses revers, et faisant souscrire à sa restauration financière le talent de ceux doDt elle a appauvri ia veine. Vous donnerez-vous a l'un de ces commis échappés hier de bonne maison, et qui spéculant sur leur crédit d'un trimestre, vendraient demain à tous les quais délia rivière le papier de l'imprimeur, le fil de la brocheuse et même par dessus le marché l'esprit de l'auteur, s'il en avait, pour défrayer certain pèlerinage à Bruxelles ?

Confierez- vous le fruit de vos veilles au bibliopole en casquette de loutre, auvergnat dédaigneux ou protecteur famélique, qui, retranché là bas sur le quai de la Vallée, lait le commerce des grands hommes derrière les paniers d'oisons morts ? Ce connaisseur rangeait hier encore des romaines et des cantaloups sur le parapet même où il étale aujourd'hui tout Chateaubriand. Mais la difierence judicieuse qu'il sait très bien faire entje sa deuxième et^'sa

])i'ennère denrée, c'est qu il ne t.iul céder que pièce ;\ pièce les produclions du maréchais, et qu\in peut se déftiire, à quinze la douzaine, des fruits immortels du premier de nos poètes.

O décadenceduméliersi riche des Déterville! Intelligence et crédit, vous effacerezvous de cette branche d^'ndustrie française? Le commerce de l'esprit sera-t,-il le plus bètemenî: fait de tous les commerces ? Où s'arrêtera la défiance de la place à Fendroit de quelques signatures biblîophages , et jusqu'à quand les traites de Fépicier, les billets du marchand de cuir seront-ils préférés aux effets qu'endosse T Académie?

Cherchez bien dans une de ces maisons antiques qui obscurcissent la rue Hautefeuille, ou se retirent au fond des cours de la rue de Lille, cherchez bien parmi la jeune librairie des hommes de savoir et de probité, ou vous risquez de donner à votre frêle progéniture un de ces pères nourriciers qui imposent au sujet])lus d'une opé-

ration orthopédique. On voudra amener les membres du marmot aux proportions de la boutique, accommoder vos vues à des spéculations de primes et de tombola, faire concorder la philosophie et le négoce.

Mais vous plaît-il de supposer le triomphe de ces premiers obstacles? Vous avez, je le veux bien, rencontré parmi MM. Paulin 5 Bonnaire, Levasseur, Urbain, Victor Magen, Renduelet plusieurs autres, un éditeur qui comprend sa responsabilité tout entière , aime les arts et sait concilier les intérêts de la gloire et les honoraires du travail. Combien de tribulations ne vous reste-l-îl pas encore à subir!

Arrivée lucide et naïve encore dans un atelier d'imprimerie, votre pensée, soit dit sans méchante équivoque, est réservée là à plus d'une épreuve! D'abord ce seront les aspects décourageans que donneront à vos phrases les bévues typographiques et l'air hébété d'un premier placard. Savez-vous ce que c'est qu'un placard? C'est une es-

pèce de gâteau de plomb à donner mille indigestions littéraires. Connaissez-vous ce jovial gaTçon qui, un morceau de fer de la main gauche et ramassant de la droite, lettre par lettre, les signes de votre idée, porte le titre ambitieux de Compositeur? Plus le manuscrit sera clair et lisible, et plus l'infidèle amant d' Atala, plus ce voyageur à la barrière du Maine introduira de paroles étrangères dans le cœur de votre texte. Si le papier original ressemble bien à ces grimoires que Satan fait signer aux âmes faibles, si de douteux renvois et d'inextricables ratures obscurcissent le sens et la vue, il se peut qu'il arrive à quelque correction. Mais si vous avez fait transcrire vos pages, si la copie procède par feuillets égaux et paginations logiques, malheur à vous ! Vous trouverez dans vos lignes sentimentales des refrains de vaudeville et des débris de conversations les plus grotesques.

L'idée, écartelée en pages, parquée en

lignes, dissipée en mots , hachée par la justification, l'idée qui souriait encore, pleure. Elle trouve sa cellule si étroite ! Elle se frappe aux barreaux de sa cage ; elle avait espéré un grand espace, la voilà qui se retire humiliée dans un coin, comme le pigeon de La Fontaine, traînant l'aile et tirant le pied.

Vient un homme qui au reste de liberté que conservait son allure tend les pièges insidieux de la syntaxe : c'est le prote. Redoutez le [)rote. Sammumjas , summa injuria! Ce tyrannique foncûonnaire, si vulgairement dissemblable au lecteur exceptionnel qui protège ici la correction de ces pages, n esttrop souvent qu'un impitoyable Procuste, immolant toule grâce aux mânes de Vaugelas et de Domergue, et Foriginalité à la routine. Lorsqu'autour du marbre un correcteur dissèque la feuille avec une pointe d'acier, le libraire survient. Il ne veut pas que votre composition ait moins d'étendue que ne le prescrivent commu-

némenl les capitulations du commerce et plus que telle autre dimension où s'établiraient des frais sans profit. Qu'importe que le mystère doive s'éclaircir ou se compléter par un nouveau paragraphe, si le livre ne peut se trafiquer pour un denier de plus! Il faudra vous défendre contre une rectitude banale où vous pousseront à l'envi les lecteurs d'office. On mettra beaucoup d'érudition à énerver toute locution hardie. Que de précautions superflues, de guid'ânes à lecteur et d'infirmités du langage voudront s.'impatroniser à votre insu dans vos formes! La routine est un monstre à mille pieds qui envahit et dévore. La virgule parasite se glisse comme un serpent dans vos phrases ; elle les hache, les coupe, les contraint à bég?yer et fait allanguir toute rapidité dans votre marche. Les capitales écraseront vos périodes; toute une ponctuation pédantesque fait envoler Félégance de vos paroles. Adieu les réticences délicates! adieu les sus}>ensions ménagées!

De deux membres on ne vous en fera qu'un seul. On vous prêtera trop généreusement un sens pour un autre. Gare à la substitution des signes! à la trahison des apostrophes! Vous aviez compté sur deux points afin de tenir sur telle pensée votre lecteur en arrêt comme un chien épagneul: voilà le GOMMA qui se transforme en petit-qué. Un cadrât maladroit, une espace égarée, un déléatur homicide, et votre sens est obscurci; on a soufQé sur votre étoile. Fiat nox! a prononcé contre vous le bourreau qui vous perfectionne.

Enfin, êtes-vous encore à temps venu au secours de la tierce? avez-vous, après le BON A TIRER redébarboulllé encore un coup tout l'enfant? léché encore une fois le petit ours? avez-vous bien relu vos malheureuses pages , restauré les moins , réhabilité les accens perdus? vos périls sont à leur commencement. Ah! vous supposiez vos planches immobiles? Vous aviez vu par trente coins de bois serrer à grands coups

(le niartenu voire inflexiLle volonté d'auteur? Eh bien! quand le châssis de fer qui parque les mille morceaux de plomb sera couché sous la presse pour n'être exposé plus qu'à Tunique attouchement de l'encre, appréhendez encore un désastre! Craignez la perfide adhérence des rouleaux sur ces lettres , capables de retrouver la mobilité sous le choc et de s'agiter comme font les grenouilles mortes sous la factice énergie de la pile de Volta. — On roule, dira le pressier aux sollicitudes matérielles, artiste occupé de la gloire de tout un Parnasse moins que de Péchancrure de sa frisquette, homme qui comprend le génie dont il multiplie les œuvres, comme les branches du télégraphe devinent les secrets des cours qu'elles transmettent à travers les airs. —La besogne va, répétera-t-il avec complaisance : et chaque fois qu'il relève ses bras nerveux pour donner le temps à la vis de serrer la forme, il emporte à la peau noircie de son tampon quelques lettres , ar-

rachées de leurs alvéoles comme les dents du patient sous les tenailles d'un opérateur. Les B et les F volent au plafond cette fois , sans que l'imprimeur ouvre la bouche. Et quand enfin il a eu la distraction d'apercevoir quelque mouvement dans le cadre détendu, il rapproche aa hasard les lettres disjointes, comme un sergent de file resserre, à la bataille, les soldats restés debout, et remplace les morts en serrant les vivans les uns contre les autres. Et ne croyez pas qu'il s'informe de la place î qu'il interroge la parenté des signes, consulte l'affinité ou les répulsions dans les alliances qu'il contracte ! Il mêle tous les régimens: fantassins, cavaliers, généraux et tambours; il faut d'abord que sa ligne soit pleine : — C'est réparé, dit-il. Et il continue. Le sens vient après; c'est un luxe.

On vous offrira la ressource des errata. Enregistrez vite vos erreurs et alignez bien toutes vos bévues, parce que personne ne lit les errata î Heureux si les accidens sont

assez grossiers et les coq-à-i'àne assez ridicules pour qu'on n'ose pas vous en atliibueil'alfronU Ici rénormitë fait l'innocence.

Vous n'êtes pas au bout ! et cependant je vous passe les hasards de la brochure; je vous sauve les transpositions de pages et les unions incestueuses du premier volume avec le second. Vous voilà, idée, idée coulée en un double in-octavo et méditation condensée en sept cents pages ; vous voilà sur le bureau des annonces et au fond d'une antichambre de journal. Vous êtes arrivée à l'affront de la réclame, jetée au pilori de l'admiration mercantile. A votre génie, car qui n'en a pas aujourd'hui, on met un bouchon de paille. Et cette création si chaste, pensée des heures que vous aviez dérobées au sommeil, œuvre couronnée d'épines et profanée sous un écriteau dérisoire, elle ne se révélera demain au public qu'entre les prospectus d'un médecin secret et la mise en vente des actions d'une tontine. Cette feuille d'annonces est un Calvaire

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