‹ France et Marie (volume 3)Chapitre 10 sur 31 · I.A FALAISE · texte numérisé non relu

I.A FALAISE

— A l'aide d'un cable qui est amarré au sommet.

— Mais ce sommet, Monsieur...

— N'est qu'à deux cent vingt-cinq pieds au dessus du niveau de la mer.

— Les renards , les chamois Poseraient à peine !

— Les contrebandiers le font tous les jours. Ne voyez-vous pas, en deçà de ce ravin plein d'eau que nous franchirons sur les épaules d'un guide, de petits enfoncemens pratiqués dans le mur de sable à la vérité un peu mobile , mais espacés régulièrement, et suffisamment profonds pour placer la moitié du pied ? Ce sont les escaliers. La rampe est une corde qui flotte. On ne la distingue presque pas d'ici; mais le poids de plusieurs hommes qui montent ensemble, parvient à la rendre un moment tendue. N'ayez pas peur.

— Il n'y a, dit en s'approchant le pécheur qui servait d'hôte habituel aux contrebandiers, il n'y a rien à craindre que le vertige.

CHAPIIKK III.

— N'est-ce pas ce qui arriva à ton lilleul lin jour? dit un marchand de tabac qui se trouvait là pour profiter du premiei* passage. Un jeune homme de vingt huit ans?

.trr . — Ah ! le pauvre Quiévain, reprit le pécheur; il n'avait jamais été intrépide, lui ; et il a bien manqué entraîner dans sa chute celui qui marchait devant.

— On dit qu'il a été poussé malheureusement ?

— Eh dam! continua le pécheur impas^ sible, vouliez-vous que deux hommes périssent à cause de la faiblesse d'un seul ? — « Parrain, qu'il me dit, je crois que la tête tniè tourne. » Il voulut au même moment changer de main, et à l'instant de rattraper la corde, je vis qu'il allait saisir son compagnon par la jambe. J'eus la présence d'esprit de lui toucher de mon pied la tète; et il roula tout seul, mon pauvre Ou ié va in.

— (lonunciK , (lit leComic en rcculani

rV PU, AISE.

d'horreur, c'est vous-même qui avez précipité votre enfant adoptif?

ol — Appelez-moi cœur dur! répliqua le vieux matelot avec un accent ironique et amer. Il fallait peut-être me laisser aller aussi, n'est-ce pas! Et la femme de Quiévain, ses deux petites filles, qui est-ce qui les aurait nourries et élevées? J'ai amassé, de[)uis, de quoi leur laisser du pain; je leur en gagne un peu tous les jours , et j'ai risqué plus de cent fois pour eux une vie que je ne leur aurais donnée que ce jour-là, pour rien.

of. Marie heureusement n'avait rien entendu des détails de cette épouvantable amitié, et quand on vint lui parler de la difficile escalade, elle s'en fit un plaisir d'enfant intrépide, et un jeu d'escarpolette plutôt qu'une effravante image. Son cousin Roger devait d'ailleurs lui frayer la route. — Et puis, ajouta Georges à voix basse, je suis attendu, espionné siu^ toutes ces côtes, et nous ne sommes pas en nombre pour

^{') CHAPiTItE III.

égorger les sentinelles. Marchons; il nV a pas à choisir. Ce pêcheur nous dénoncerait lui-même, s'il n'avait pas la certitude qu'il ne s'agit ici que de frauder la douane. Nous sommes conlrebandiers : tirons-nous àe cette passe.

On enlendait alors se répondre quelques coups de fusils encore éloignés.

— Nous voilà signalés, dit Georges.

Alerte, mes bons amis! Passez tous, je fermerai la marche.

Il fit le signe de la croix.

— Eh bien ! dit le pêcheur de la cote , cette jeune demoiselle en est -elle donc aussi? Et vous allez l'embarquer avec des jupes? Mais à cinquante pieds du sol lèvent la prendra comme un pavillon et Remportera comme une feuille morte. Attachez donc ces chiffons à la hauteur du genou.

Marie était déjà occupée de ce soin, mais par une prévoyance qui ne se raj)portait nullement à la peur. Roger voulut passer avant elle : le vieux matelot l'ar-

LA FALAISE. 9f7

rêta el fit prendre cette place au comte de Lavarennes. Il dit ensuite avec intention au jeune homme : — Elle n'a pas besoin de guide, elle peut avoir besoin d'appui. Montez derrière, si vous voulez absolument les suivre; car vous, rien ne vous force à courir ce hasard puisque vous êtes connu au posle.

Tout alla correctement jusqu'aux deux tiers du voyage. Cette chaîne de onze personnes , parmi lesquelles nous nous réservons de faire plus tard quelques intimes connaissances, était guidée par un naturel de ces parages. C'était Marcadier, paysan de nature mixte, espèce d'animal amphibie, habitant feau et la terre pour les services successifs de la fraude. Tantôt loup de mer et tantôt loup des bois, il convoyait fune après l'autre la chaloupe et la caravane. Il faisait pour son propre compte le transport de quelques marchandises prohibées ; mais ses meilleurs profits étaient dans le métier de diriger les nou-

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veaux-venus. S'il cachait une peur au fond de son ame, celui-là, ce n'était pas du moins celle des nuits noires et des coups de vent. Après Marcadier montaient deux compagnons de Georges ; l'un était Villeneuve, que nous estimons déjà; Tautre, le plus jeune des frères Polignac. Tous ces aventureux passagers portaient sur Pépaule ou à la ceinture une caisse, un baril ou un petit ballot de foin figurant de précieuses étoffes. Georges avait, à la hauteur de vingt pieds, retiré à lui la corde, et l'avait attachée à l'un des pieux supérieurs , afin que nul ne pût les poursuivre par la même et périlleuse route.

Marie avait bien senti la terre tourner un peu au dessous d'elle, et le vent l'envelopper d'une étreinte froide et violente ; mais elle avait aussi la conscience d'un courage surnaturel; et entre son tuteur et Roger, elle ne pensait pas que la force put la trahir.

Tout à coup la marche du balai lion s'ar-

LA VAIi&ISE.

réte. Cette chaîne de voyageurs, qui de loin perceptible à peine sur le flâne de la haute falaise , ne devait pas mal ressembler à une procession de fourmis le long d'un grand tilleul, devint immobile et resta suspendue entre le ciel et la mer.

Le guide, en jetant des yeux inquiets par une anfractuosité de la côte qui s'ouvrait entre deux roches vers les sept huitièmes de la montée , distingua un objet qui éteignit en lui toute résolution de poursuivre sa marche. Il entrevit, du fond du vallon en face, monter à la rencontre des voyageurs un détachement de gardes-côtes. Et bien qu'il sentit l'impossibilité de redescendre, sans la volonté de ses compagnons qui lui fermaient toute retraite, Marcadier resta sans résolution comme sans mouvement.

— Qu'as-tu donc? dit Villeneuve.

— Ils vont nous prendre. Monsieur; ils seront arrivés avant nous à la crête. Ou'allons-nous devenir!

Ni

— Eh bien ? cria Georges d'une voix courroucée.

— Il a peur, répondit le capitaine.

— Marche! ajouta le chef de parti.

Même immobilité à la têle. Il fallut prendre une résolution.

Alors les neuf voyageurs intermédiaires sentirent successivement, de bas en haut, un poids rapide les presser. Majie fut franchie par l'élan d'une vigueur incroyable; et l'ordre de cette marche aérienne était interverti, que personne ne s'était encore douté du prodige. Cet oiseau gigantesque, ou mieux le courageux démon qui avait comme plané sur eux, c'était Georges. Il montait. Il pressait entre ses dents convulsivement serrées un poignard; il portait une espingole en bandoulière; et arrivé à la hauteur de Marcadier, jugeant d'un seul coup d'œil et la distance où étaient les soldats, et la mauvaise volonté du guide, il le fraj)pa (]c la main gauche ; el , laissant le

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