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Tabandon de Roger. IVÎais elle avait reporté sur le comte de Lavarennes toutes les affectueuses dispositions de son cœur. Sans plaintes, sans impatience, sa lettre était envoyée au distrait jeune homme à travers les dissipations de Paris, comme on enverrait à la cour un bouquet de fleurs des bois.
— « Je ne suis pas, écrivait-elle, satisfaite de la santé de votre père. Moi qui sais ce que c'est que perdre un tel ami, je voudrais au prix de mon sang vous conserver le vôtre. Je l'espère, car je prie. Je pleure; mais je ne regrette pas mes larmes, si elles peuvent intercéder pour vous dans le ciel. Vous voulez savoir quel est l'emploi de nos journées ? je vous dirai que le Comte est à peine accoutumé encore à l'idée d'avoir retrouvé ses foyers. Il erre la moitié du jour, non pas comme une ame en peine, dans les moindres détours de son jardin et de sa maison retrouvée, mais comme je suppose que doit faire dans sa foret le vieux lion
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qui aurait rompu sa chaîne. Tout ce qui porte l'empreinte du passé lui sourit; tout ce qui est nouveau lui répugne. — Voilà, me disait-il hier, des coteaux qui n*ont point changé! Nous nous levons au bruit d'une horloge de 1 640 qu'il a fait replacer dans le corridor, et dont on arrête la sonnerie, comme au temps de son père, à sept heures exactes du soir, pour la rétablir à cinq heures du matin. Il va partager le pain de marsèche à ses chiens de chasse, puis il déjeune debout à huit heures du matin, son morceau de pâté froid sous le pouce, et son demi-verre de vin posé sur l'appui de marbre du poêle. Il s'est logé dans la chambre bleue : c'est une des plus reculées et des moins commodes de la maison; mais c'est la seule que Ton n'ait point revêtue de papier et de plafonds. Des solives autrefois dorées lui semblent à son réveil un ciel plus ami; et dans les tapisseries de la Jérusalem Délivrée il retrouve les compagnons guerriers de sa jeimesse. Je l'ai surpris hier embrassant un arbro* 4f
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OÙ il moiUait il y a soixante ans chercher des fruits. Il arrache , quand on ne le voit pas faire, les jeunes arbustes, et surtout les plantes exotiques. Les chasselas sont moins mûrs que de son temps; les saisons sont interverties. Il s'étonne qu'on vienne pour une fille de vingtcinq ans lui demander déjà son agrément au mariage et la permission de danser sous les tilleuls de la cour d'honneur. Une fois je l'ai trouvé en adoration devant la caisse disjointe d'un oranger qui se meurt. Un autre jour, il s'est mis en colère sérieuse contre l'enfant du régisseur, qui ayant découvert deux cartons arrondis au fond du grenier, s'en était fait un bouclier et une cuirasse : c'étaient les jambards noirs et jaunes, qui défendaient pendant l'hiver les molets de votre aïeul contre l'ardeur du foyer campagnard. Tous les livres sont mauvais, et s'impriment trop fin.
« Pour moi, dont vous plaignez la solitude, sachez bien, Roger, qu'il n'y en a pas.
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Je n'ai jamais compris même l'exacte signification de ce mot; car on n'appelle solitude que l'absence des humains. Est-on seul pour manquer de leur présence ? Que d'êtres et de choses vivantes peuplent encore autour de nous l'univers ! Tout ce qui se meut, tout ce qui végète, les arbres, les vents, la pluie, la nuit, le jour, tout cela n'a-t-il pas une existence et un langage ? Vous êtes seul, dites-vous? et cette fleur qui croit, qui souffre, qui se colore ou languit, ne vous apporte-t-elle donc pas les confidences, le sourire ou l'adieu d'un ami? Cet oiseau, en fuyant, ne vous a-t-il pas jeté une parole charmante? Il ne faut s'appitoyer, je crois , que sur la solitude de ceux qui , plaints d'avance par les Saintes Ecritures, oiït des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre.
« Les semaines qui m'ont ici paru les plus longues ont été jusqu'à présent les semaines d'hiver. L'étal des chemins et les débordemens du Rio-Oarnay nous empêchent
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alors de monter la côte de Vineuii, et d'aller le dimanche à la messe de Mouhers.
Vous souvenez-vous, ami, du village de Mouhers? il domine de toute son élévation un horizon de brandes et quelques bouquets de bois épars. A ses pieds est le petit couvent du Plaix, son ruisseau tout noir d'écrevisses; et devant le porche s'élève un de ces ormeaux gigantesques qui furent plantés par Sully , à la porte de toutes nos églises. Il voulait ainsi, au sortir de l'office, inviter les croyans à s'arrêter sous l'ombrage, afin d'y traiter pacifiquement les affaires, et conclure le mariage des en fans. a Jamais je n'ai vu sans une pieuse et riante émotion tout ensemble , s'approcher le cavalier rustique qui m'emporte à Mouhers les dimanches. C'est le chef de la métairie. Il vient, monté sur la poulinière luisante. Il porte, lui, veste et pantalon de droguet bleu, sabots neufs, chapeau de laine noire à grands bords et bourdaloue de velours. Par dessus la selle ou ho fine ^ com- . I. 11
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posée de toile el de jjaille, il a [)lié en quatre la capiche de sa femme, pour nous servir de siège plus doux et de manteau dans l'occasion. Mais l'opération difficile est de faire approcher la jument au banc de bois placé à la porte du château, afin que je puisse m'élancer en croupe. La bête farouche connaît l'inconvénient du double poids, ou elle s'effraie des tristes couleurs de ma robe ; et sous les saccades et les atteintes du sabot^ il faut voir sa longue résistance. L'éclair de ses yeux sauvages brille sous la crinière épaisse et en désordre. Enfin, nous partons, et je regrette toujours de ne pas vous trouver là, dans cette chapelle qui parle de Dieu moins éloquemment que le champêtre silence, et les grands chemins verts semés de croix, et les étangs et les pâturages qui l'environnent. Il me semble qu'adressé de là à l'éternel, un vœu devrait être accompli. « Si la neige nous enferme ici et couvre toute la contrée, je fais une grande place dans le carroy pour jeter de l'avoine
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et du blé noir aux oiseaux. Maintenant que nous voilà au renouveau, les petits paysans m'apportent des nids. J'ai beau le leur défendre, ils ne découvrent dans mes observations que la peine que je voudrais leur épargner ; et quand le mal est fait, il faut bien prendre soin des orphelins. Ni père ni mère, Roger ! comprenez-vous tout ce malheur ? Mais je me trompe ; Dieu laisse aux chardonnerets captifs leur mère, jusqu'à ce qu'ils sachent voler. Je place les miens dans une cage au dehors, et leur providence les retrouve bientôt. Dans les premiers temps j'avais pitié de mes pensionnaires à qui je ne voyais apporter pour nourriture que des vermisseaux, des mouches, quelques graines chétives; et je prenais le plus beau de la couvée pour l'élever à part, avec du pain blanc, des jaunes d'œufs et du lait. Si bien choyé, croiriezvous que l'infortuné maigrissait à vue d'œil ? Alors je le replaçais bien vite avec ses frères pour en prendre un autre. Même
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expérience. Mon premier favori redevenait gros et. gai; le second tombait en langueur. Bientôt je ne me suis plus avisée de m'inierposer entre la mère et la famille. Mais dès que les plumes ont remplacé le duvet, je vous conseille bien d'ouvrir la cage ! Savez-vous ce qu'il arriverait sans cela? La mère qui a excité long-temps les petits à sortir, qui a rodé autour de leur prison et clierclié partout des issues, a l'horrible instinct de préférer pour eux la mort à la servitude. Sûre qu'ils ne peuvent reprendre la liberté, elle les empoisonne. Avec quoi? je l'ignore. Mais si l'un d'eux tarde à mourir, elle revient encore s'attacher aux barreaux avec désespoir; et, à coups de bec, elle achève le prisonnier. Oh ! faites comme moi : ouvrez la petite porte ! Les ignorans élèves dédaigneront d'abord l'occasion offerte; mais vous entendrez bientôt la mère les appeler du haut du prochain buisson. Résistent-ils? elle hésile à s'introduire ellemême ;!iipr('S d'eux; mais bientôt lliéroï-
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que maternité triomphe. Elle entre; elle dirige vers le seuil les plus rebelles, les emporte quelquefois dans ses serres; et, de branche en branche sur le tilleul où elle les dépose , elle les pousse encore pour leur apprendre à voler.
«Mais je suis enfant ! Je m'oublie à causer avec vous comme avec ma compagne, tandis que vous êtes un homme grave et mon futur protecteur. Roger, j'ai perdu mon père; que le ciel nous conserve le vôtre ! Adieu! Cette double idée s'empare de moi tout entière, et je ne veux pas mettre de larmes sur ce papier. »
Roger démêla très bien à travers les simples et consolantes paroles de cette lettre, qu'une pensée de deuil occupait déjà Marie. Il lut la mort prochaine de son père dans l'attendrissement de la jeune fdle. Il y avait, en effet, comme des caresses dans cet avertissement prophétique. Et telle était la pudeur de cette ame, qu'elle n'eût osé s'épancher aussi affectueuse qu'en faveur
d'une infortune accomplie ou menaçante.
Il résolut de partir sans délai pour aller partager les soins de l'orpheline. Mais pouvait-il s'exiler sans avoir vu M""*^ de Saint-Al verte? — ccEUe est ma cousine; c'est un acte de déférence, c'est un devoir à remplir , se disait-il ; et puis s'éloigne-t-on de personne sans prendre congé ? » Quelle inquiétude esl assez vive pourne pas laisser entrevoir d'ailleurs qu'on sera intéressant soi-même aux yeux de ce qu'on aime? Se faire plaindre , n'est-ce pas une compensation des plus pénibles absences ?
Toutefois il hésita plusieurs jours : car cette présence qu'il cherchait avec tant d'ardeur, il la redoutait aussi. D'abord: « Madame, répondit le concierge, est re- « tournée à Villévrard. » Enûn il fut plus heureux; et quand il se présenta pour la seconde fois à l'hôtel de Saint-Alverte , il ne rencontra aucune hésitation de la part des gens pour être admis |)rès de la Comtesse. De ces dispositions de l'espril du maître,
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pour OU contre vous, si transparentes sur le visage des valets, il ne se révéla pour Roger qu'une sereine et calme bienveillance. Il se flattait de trouver seule la Comtesse , car il était huit heures du soir ; cet instant si recueilli, si doucement éclairé par un jour qui tombe , acheva de donner toute sécurité à son ardeur , tempérée par la tristesse.
Il ne remarqua autour de l'hôtel aucune surveillance mystérieuse. Il n'avait pas vu deux personnages se séparer à son approche , et l'un d'eux s'enfoncer dans l'obscurité d'une allée voisine.
Le valet de chambre qui précédait le jeune homme ne l'annonça point à voix haute, et Roger se sentit heureux de cette absence du cérémonial. Tout est augure pour la préoccupation où il se trouvait. Quand la porte du boudoir lui fut ouverte, il s'y glissa orgueilleux et léger.
Valancourt était là ; il y était seul avec la Comtesse, et il se leva à l'aspect du sur-
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venant, comme une personne contrariée de prendre congé. Une expression de dépit un peu dédaigneux se lisait sur sa figure. Roger remarqua que son rival était en habit de voyage; et quand le colonel , prenant avec respect la main gantée de M^^de Sainf Alverte pour y poser les lèvres, lui dit : — Vous permettez donc. Madame , que je vous confie mes chétifs élèves ? la Comtesse voulut le retenir encore. L'officier insista.
— Souffrez au moins, dit Gabrielle, que je visite les hôtes que vous me laissez. Nous allons au jardin, Monsieur, ajoutal-elle en se tournant vers Roger , comme pour l'inviter d'un coup d'œil à les suivre» Venez admirer des plantes, les plus ingénieusement tourmentées que le puisse faire l'abus d'nn art encore nouveau : l'horticulture.
Les trois personnes avaient à peine franchi l'escalier de marbre et la porte à vitraux (le pourpre (|!ii srpaiait le jardin du
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vestibule, que le Colonel revint encore à la nécessité de s'éloigner sur-le-champ.
Koger, qui avait eu peine à reconnaître dans plusieurs vases du Japon, des tiges à feuillages divers, des roses bariolées, des fleurs de myrte et de cédrat confondues , cherchait encore à éviter Fembarras d'un compliment peu sincère , que M. de Valancourt avait disparu. Le jeune Lavarennes, retourné au bruit d'une porte imperceptiblement pratiquée dans le mur du jardin, avait vu s'effacer l'uniforme.
— Pressé comme un homme qui obéit au premier Consul I dit Gabrielle sans se troubler. Au fait , le voilà par ici daiîs la rue de Varennes, et il s'épargne ainsi un détour. Il n'a pas oublié le passage qui a servi ce matin à introduire les fleurs qu'il nous laisse. — Comment trouA'^ez-vous ces ingénieux pastiches?
— Affreux, dit Roger sans hésitation.
Gabrielle sourit.
-— Je ne comprends pas, ajoiila le jeune
homme, par quelle dépravation de la science et du goût on se plaità faire produire des monstres à la nature qui n'en peut mais. Quels froids adultères ! Que d'alliances mal assorties ! Ceci est une profanation comme l'est la parure des femmes chinoises ou sauvages : un nez percé d'anneaux, la peau tatouée d'ocre. Ces amateurs-là ne sauraient-ils comprendre ni respecter la beauté nulle pari ?
Et son regard disait : — Moi , je vous comprends et je vous admire, Gabrielle!
— N'importe, dit la Comtesse; j'aurai grand soin de nos pensionnaires. Il ne sait pas bien où il va , notre aide-de-camp. Sa mission improvisée est toute mystérieuse ; mais fiit-il absent une année entière , je désire qu'il retrouve ses arbustes vivans.
— Le donateur vous intéresse-t-il autant que les présens? dit Roger presque étonné lui-même de l'assurance que lui donnait le dépit.
— Oui , ajouta la Comtesse ; car le Co-
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lonel est destiné à l'une de mes amies; et il en est aimé , je crois le savoir. Je m'explique mal pourquoi il diffère à conclure.
— Il aurait pu vous en confier le motif. Gabrielle regarda Roger. Il y avait dans
ce regard un étonnement si vrai , une indifférence si candide, que le jeune homme se repentit d'avoir été ému en voyant s'ouvrir la porte secrète.
Il revint donc à sa pensée avec plus d'ardeur et d'étourderie que jamais. Il n'y a rien, et demandez-le plutôt à ces dames, de si indiscret et de si inattendu qu'un homme timide.
— Et moi aussi je pars, reprit-il après un intervalle de temps assez long pour que sa compagne et lui eussent regagné l'appartement, et que la Comtesse eût déjà le droit de penser que le souvenir du Colonel n'occupait plus personne. Je pars. Madame, et pour une triste cause; je vais recevoir le dernier soupir de mon père. Après lui , personne ne m'aimera dans le monde !
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— Et Eugène? Vous avez là, je l'espère, de faux pressenlimens , dil la jeune femme avec une inflexion de voix affeclueuse. Le Comte nous sera conservé, je n'en doute point; et quand sera venu pour vous lage d'échanger d'autres affections , vous mériterez, je crois, d'être heureux.
— Encore l'âge ! répéta le lycéen avec amertume. Et n'a-t-on pas l'âge d'être aimé, quand on aime? Vous êtes bien fière. Madame , des trois heureuses années que vous possédez de plus que moi ! Notre sort est mal fait; la nature est injuste, ou du moins la société qui nous régit. Depuis que la raison m'est venue, je me demande pourquoi deux des biens si clair-semés dans la vie ne nous arrivent que trop tard.
— Quels biens? osa demander timidement .Gabrielle.
— La fortune et le mariage. C'est à dixhuit ans qu'il faudrait posséder de l'or el une compagne. Comme on serait heureux alois (le cette double lieliesso ! 3ïais non :
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il faut attendre que les jouissances s'éteignent pour disposer du moyen de les satisfaire; et l'usage ne permet d'offrir à une épouse qu'un cœur usé par les peines ou par les ennuis. C'est à vingt ans que pourrait se réaliser le rêve des poètes , l'amour dans le mariage, félicité immolée par nos mœurs absurdes. Oh! quelle reconnaissance ne mériterait pas la femme qui, prenant en pitié un homme jeune, aimant, sincère, l'associerait à sa belle destinée , le sauverait des passions par le bonheur , et lui offrirait un port avant Torage! Si j'étais femme, je voudrais cette part de divinité. Est-ce qu'on peut avoir devant soi trop de temps pour être heureux, Madame ? Est-ce qu'être jeune n'est pas un défaut dont on se corrige tous les jours? Oh! Gabrielle, pourquoi ne seriez-vous pas ma divinité sur cette terre?
Le Comtesse se prit à sourire , et l'enthousiaste fut déconcerté. Il avait, dans sa pétulance, rapproché son siège; el avant
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de répondre, Gabrielle se recula un peu, non par pruderie ou di'dain, mais bien dans l'inlérêt des ruches gauffrées qui garnissaient sa belle robe.
— Si c'élait là une déclaration que vous voulussiez m'adresser, mon cousin, dit-elle, je ne me montrerais ni prude ni colère : j'aurais plutôt envie de vous en remercier pour Ions deux. Pour moi d'abord, qui serais orgueilleuse de vous inspirer de bons sentimens; et puis pour vous-même, qui pourriez vous attirer ailleurs quelques railleries. Les femmes sont toutes averties qu'il y a un moment où ces messieurs paient tribut à certaine faiblesse : c'est l'épidémie des écoliers. Le hasard de notre présence est pour beaucoup dans la dédicace de ces sortes d'hommages. Il y a, dit-on, peu d'affinités électives avant l'âge de majorité. Pour moi, qui ne peux parler de ce que j'ignore, j'approuve et je respecte les convenances qui assortissent deux époux, en exigeant du prolecleur la supériorité de
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l'expérience sur la compagne qui se soumet à lui. Je me suis toujours sentie trop faible pour me révolter contre les règles du monde. Cet autre sentiment que vous paraissez comprendre... j'en ai entendu parler. Je crois le bonheur intéressé à l'éviter toujours; mais l'amitié est une douce chose. Vous êtes déjà lié avec mon frère; voulezvous m'admettre en tiers dans cette émulation de dévoùment? je tâcherai de mériter quelque retour.
Madame de Saint-Alverte tendait, en disant ces paroles, une main charmante à son cousin. Mais le jeune homme avait déjà pâli; et il se hâta de sortir sans répondre, de peur d'aggraver sa situation.
Il était à peine hors de la rue de Belle- Chasse et au coin de la rue de Poitiers, que deux hommes s'élancèrent d'une allée profonde; et, avec une dextérité qui ne semblait pas être novice, ils l'entraînèrent dans une salle de rez-de-chaussée. Toutes les précautions nécessaires furent prises pour
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empêcher le prisonnier d'élever une seule plainle. "
— Maladroit! cria presqu'au moment même où ils entraient, un troisième ravisseur qui paraissait là attendre et diriger les deux autres.
Cette voix ne sembla pas inconnue à Roger.
La vaste chambre d'abord obscure s'éclaira subitement par l'action d'enlever une cloche de fer qui recouvrait une lampe; mais Roger se trouva seul. Bientôt cependant un rire sauvage et presqus goguenard sortit de derrière la cloison en face, et un homme gros et fort s'avança pour dire à Roger :
— C'est vous, mon brave? Il y a deux jours aussi que je cherchais à vous rencontrer seul. Ce n'est cependant pas vous que j'attendais ici ce soir; mais nos agens n'ont pas plus d'intelligence que s'ils appartenaient à la police. Puisque vous voilà, cependant, profitons-en.