LA MALMAISON
laissa aller lui-même au courant des siennes; et après plusieurs minutes écoulées, qnand la jeune femme, triomphant de son émotion, allait enfin élever la parole, c'est lui qui dit :
— Vous êtes veuve? Vous n'avez point d'enfans?
Gabrielle interdite se trouva heureuse de pouvoir ne répondre qu'à la deuxième question , par un signe négatif.
— Eh bien ! il faut me confier votre sort. L'Impératrice a fait choix de plusieurs dames, pour lui aider à faire les honneurs du palais : MM^^s de Larochefoucauld, Talhouet, de Luçay, de Lauriston, de Rémusat; il faut que vous soyez la sixième.
— Une faveur plus pressée, dit Gabrielle, ou plutôt une justice , m'amène en ce moment devant vous, Général.
— Et puis je vous marierai. Vous épouserez le plus dévoué de mes aides-de-camp, le brave Valancourt, par exemple, que je viens de faire général il y a un quart d'heure.
— Voici, répondit Gabrielle, une lettre horriblement pressée... et que je me suis chargée de déposer dans vos mains.
— Eh! je me soucie bien de lettres et de paperasses, quand je puis vous écouter vous-même et vous interroger ! Je n'ai que trop de chiffons, Madame, à dévorer par jour. Ils me donneront la cartophobie ! Voyons! vous avez quelque chose à me demander, n'est-ce pas? Eh bien! il faut d'abord répondre à ma propre requête.
Ma femme m'a souvent parlé de vous : vous êtes belle, vous êtes sage, je veux que vous soyez des nôtres.
— Je suis fort touchée des bontés de Madame Bo... de l'Impératrice, dit en se reprenant la suppliante; mais j'ai ma famille à consulter.
— Du tout : vous êtes libre. Mais n'importe ; j'approuve néanmoins ce respect, et on vous donne trois jours pour vous conformer à vos devoirs. Votre mari n'était-il pas un aristocrate?
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— Il avait possédé une charge à la cour. — A merveille ! Eh bien ! voyons; qu'estce qui vous amenait si tard près de nous?
— La grâce d'un malheureux. Il est imprudemment compromis dans un complot dont il ignorait le but, et peut-être l'existence.
Bonaparte fronça les sourcils.
— Il ne s'agit pas, j'espère, dit-il, de l'attentat de Georges et de Moreau?...
— Je vous demande pardon, Général.
— Il suffit, dit Bonaparte. Valancourt!
vous reconduirez Madame jusqu'à sa voiture , et vous reviendrez prendre mes ordres.
Et il se leva. Mais cependant, sur un regard de Mme ^Q Saint -Al verte adressé à Valancourt, celui-ci ne fit que deux ou trois pas vers le banc où elle était demeurée assise; et le dictateur lui-même s'arrêta. Etaitce disposition à la clémence? était-ce déférence pour une femme?
— Gomment! poursuivit Gabrielle les
yeux élevés au ciel, un homme peut-il dire à un autre homme : Va mourir? Poliliquemenl, cette rigueur est absurde; et religieusement, le pouvoir qui crée n'a pas même toujours le droit de détruire. Vous ne croyez donc pas en Dieu , Général?
— Ah ! ah ! vous avez lu Beccaria, Madame, et les idéologues. Mais je sais, comme vous, tous les lieux communs qu'on peut débiter contre la peine de mort. Epargnezmoi des sophismes. Comme si le fer n'avait pas le droit de frapper un assassin ! Vous avez plus de courage que ce misérable.
Comment se nomme-t-il ?
— Le condamné pour qui je réclame s'appelle Roger de Lavarennes.
— Je ne le connais seulement pas.
— Il vous connaît, lui. Il assure qu'il vous a rendu naguère un service.
— Lui! Et lequel?
— Je l'ignore. Sa lettre le rappellera peuiclre à vos souvenirs.
— Encore une lois, je ne veux point de
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lettre. Je parle à vous. Quel âge a-t-il?
— Dix-neuf ans.
— C'est donc votre amant, Madame ?
— C'est mon parent, Général; et il est orphelin.
— Dix-neuf ans ! mais il devrait être à l'armée, ce gaillard-là. Ah ça, il a donc échappé à la conscription ? Si jeune ! . . Mais il ne peut pas me haïr personnellement; il ne peut pas regretter non plus l'ancien régime. C'est donc un de ces factieux... un de ces singes de Caton, de Brutus?... J'aurais bien dû leur laisser le règne de Barras et de Robespierre.
— Nous serons fidèles à la reconnaissance. Général; et je vous réponds de ce sentiment, que je veux partager. Serai-je moins heureuse ici que ne l'a été Mn^^ jg Chevreuse ?
— M"ic de Chevreuse était bien belle, Madame ! presque aussi belle que vous.
Mais j'ai pu lui dire : « Ce n'est qu'à ma vie que votre parent en voulait. Je puis lui par-
donner. » Pour vous, c'est en faveur d'un plus dangereux adversaire que vous sollicitez; un adversaire de tout ordre, un perturbateur de tout avenir, un de ces serpens à étouffer dès qu'ils bougent; un républicain enfin, scélérats en conspiration permanente, en bataillon carré contre tous les gouvernemens de l'Europe. Je sers le monde en leur faisant justice. Allez; laissez-le subir son sort, et qu'on ne m'impatiente plus, je vous en prie, par des pleurnicheries fort inutiles.
Il tourna militairement, en disant ces paroles , sur le talon de sa botte gauche , et laissa sur le banc désert Gabrielle éplorée.
Le jour s'étaignait à l'horizon de Luciennes, entre les ceiiitres lumineux de l'aqueduc romain. Pendant cette scène de sang il donnait à toutes ces campagnes et aux sommets de ces bois, le dernier baiser du soir. Un de ses rayons furtifs glissait entre deux nuages comme glisse entre des paupières timides un regard doux et voilé.
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Les cygnes au plumage noir, une rareté de ce beau lieu, s'endormaient sur le cristal des bassins ; et l'odorante fleur de la nuit entr'ouvrait ses calices. Valancourt futbientôt aux pieds de Gabrielle, et parla de la guider hors de l'enceinte. Elle rouvrit les yeux pour le contempler avec une sorte d'égarement où se mêlait une expression de colère.
— Madame, vous n'obtiendrez rien, lui dit-il, s'il vous a refusé une fois. Cet homme est inébranlable dans ses résolutions , et immobile comme ces brasde bois que vous voyez à ce carrefour du parc, pour guider les promeneurs.
— Vous, Monsieur, dit Gabrielle, vous êtes placé haut dans sa faveur. Il vient de vous en donner un signalé témoignage..
— Il vous aurait confié..
— Que vos épaulettes porteront demain des étoiles. 11 m'a encore demandé à moimême ma fortune et ma main pour vous.
Voulez-vous nous rendre un service?
— Lequel? ditraide-de-camp avec ardeur.
— Celui de faire parvenir la lettre que voilà , ce soir même ; et d'obtenir que le Consul en prenne connaissance.
— Et quel en est l'objet? dit Valancourt.
— Un secret qui m'est interdit. Et je dois ajouter que le Consul a déjà refusé de la recevoir de ma main.
— Je n'oserais donc alors..
— Voilà bien l'homme qui en affronterait cent mille, et qui devant son chef a peur comme un enfant !
— Mais., ne s'agit-il pas d'un rival?
— Roger n'en a pins depuis qu'd est malheureux.
— Si vous me remettiez, à moi, quelque chose de votre destin , j'aurais donc le droit. Madame, de comptera mon tour..
— Je ne promets rien : je n'ai rien à promettre dans l'étrange position où nous sommes, et devant le sanglant avenir qui menace. Si j'étais à votre place, Monsieur, avant que de solliciter je voudrais
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servir, faire naître la gratitude avant de stipuler le salaire; obliger, respecter le malheur, et ne pas marchander le prix d'une vertu facile.
— Facile ! reprit Valancourt : ignorezvous donc que déplaire ici, c'est risquer sa faveur, son avancement, sa fortune? et vous m'avez rendu timide , depuis que vous m'avez appris que l'Empereur s'intéressait si généreusement à la mienne,
— Sur deux innocens dont le sort vous a été remis en peu de jours, n'en sauverez^ vous donc pas un? dit Gabrielle avec une profonde amertume.
Valancourt rougit. L'image du prisonnier d'Etteinheim passa, couverte d'un crêpe, sous ses yeux; et il répéta avec un soupir : — Que puis-je faire? "^ii »»•
• — Obtenir, redit à son tour la dévouée jeune femme, la lecture de ce billet. Em^ ployez tout pour y parvenir; j'y sacrifie le peu que je possède. Allez, Monsieur, j'attendrai l'issue de vos efforts dans le salon
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de riinpèratrice ; il n'y a pas un instant à perdre.
Valancourt, resté seul et livré aux réflexions d'un égoïsme assez dur, se demanda si c'était bien à lui de braver à la fois le courroux si dangereux de son chef et de se faire l'intermédiaire et le complaisant serviteur de cette négociation';' Si la grâce de ce petit Roger lui était faile, n'aurait-il donc rien, lui, à redouter de son fol amour et de la concurrence de ses prétentions decous^içi? C'était demain que son sort devait tviw"; c'était demain que le Consul et luimême devaient être débarrassés du fac- 4rteui!^;f pourquoi remettre en question ce que le tribunal de la Seine avait décidé ? fjjjQuand M^^^ de Saint-Alverte entra chez la future souveraine, sa folâtre société de femmesjouait aux charades en action. On entpura la nouvelle venue : les unes lui proppsèient élourdiment de l'adjoindre à leur troupe; les autres attachèrent sur elle ^^neUpics regards de défiance et d'envie.
Elle ne pouvait être là que pour leur disputer, pensaient-elles, un rang et des faveurs.
Valancourt, bien résolu de supprimer la requête, alla toutefois retrouver l'Empereur; il fallait obéir à ses ordres. L'Empereur était occupé d'une partie de billard , disputée contre le* général Duroc. Après quelques instans de distraction, véritable ou feinte , le maître arrêta les yeux sur le survenant, qui affectait lui-même une profonde insouciance, et il demanda du regard une réponse à cette question, faite aussi des yeux : — Est-elle partie?
Valancourt se méprit. Un rapide remords lui fit penser qu'on s informait de la lettre ; il crut qu'on aurait deviné facilement que M™e de Saint-Alverte avait du recourir ^ son entremise; il pâlit et n'osa déclarer qu'il n'était point dépositaire de la requête; il se résigna et avança à pas douteux. L'Empereur vit l'éternel papier, qui dépassait déjà de quelques lignes la main fermée de l'aide-de-camp.
Il frappa d'abord du pied; il lit brusquement le tour du tapis vert, comme pour tourner encore la position qui l'impatientait; mais quand il eut joué à son tour, et fait adroitement une bille, il se prit à sourire en pensant aux vues qu'il avait formées lui-même sur le nouveau général et la solliciteuse. Il ne put s'irriter en croyant voir le prétendu saisir les intérêts et suivre les démarches de celle à qui il voulait le donner pour époux.
— N'est-ce pas qu'elle est bien, cette femme? dit-il au dissimulé Valancourl.
— Certainement, dit l'officier: elle est certainement digne de tout l'intérêt que vous voulez bien lui porter !
L'illustre entremetteur de mariage se prit pour celte fois à rire tout haut; et l'aide-de-camp trouva dans cette disposition d'humeur et d'intérêt bien visible la nécessité très urgente d'accomplir sa mission, il porta militairement la main à son front, et présenta l'écrit repoussé tant de fois.
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— Qu'est-ce que c'est donc que ça? dit le joueur, qu'un carambolage inattendu venait d'animer. Est-ce une pétition de M">*= de Saint-Alverte ?
— ^ Je suppose plutôt, Général, qu'il s'agirait d'une de ces mille suppliques adressées par les coupables. Sur l'adresse il est écrit: Au Citoyen premier Consul de la république : a lui seul.
Ce mot de république fit légèrement plisser le bord des yeux de la majesté prochaine et avancer sa lèvre inférieure. Aussi, quand Valancourl étendit le bras pour remettre enfin, et bien malgré lui, cette confident ielle missive , Bonaparte avança de son côté la queue d'acajou à manche d'ivoire, et compléta le geste d'un homme qui oppose, en quarte, un fleuret à la botte qui lui serait portée.
Valancourt, enchanté ^ s'arrêta avec l'idée, absolue cette fois, d'anéantir l'écrit.
— Lisez vous-même, lui dit Bonaparte ; voyez lin peu ce qu'on me veut avec tant
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d'instances. Vous me rendrez compte après cette partie, que Duroc me semble avoir envie de gagner.
— J'ai dit que la lettre était pour vous SEUL, Général.
— Allez toujours; mes aides-de-camp, n'est-ce pas moi?
Valancourt s'inclina de respect et d'orgueil, et s'approcha lentement d'une table chargée d'échecs où reposait une lampe à globe de cristal dépoli. Tout en brisant les deux solennels cachets qui scellaient la requête, il lui revint encore un mouvement de sa mauvaise pensée. Mais Bonaparte et Gabrielle attendaient l'issue de la lecture ; il laissa tomber l'enveloppe, et déplia enfin le ténébreux papier.
Pourquoi vous étonneriez-vous que toute une destinée s'enfermât sous les plis du vélin, lecteur qui demain jouerez la vôtre sur un carton bigarré, sur l'aspect tranquille de la mer, et peut-être sur le sourire d'une femme ?