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la toile dure el grise dont quelques iines taillaient et assemblaient les morceaux avec une gravité britannique. iMarie, occupée a vêtir deux petites filles , quitta la robe noire qu'elle achevait de lacer à la plus jeune, pour courir au devant du Comte.
— Et mon père? dit-elle avec un gracieux sourire. Pourquoi ne vous accompagne-t-il pas aujourd'hui?
Cette sécurité fit pâlir le vieillard.
Toute présence d'esprit lui manqua pour déclarer la vérité tout d'abord. Marie d'ailleurs lui donna peu de temps pour se remettre.
- — Oh ! que je suis bien aise, poursuivitelle, que nous soyons libres de causer ici un instant! Voilà une petite bourse où sont les produits de ma broderie depuis deux semaines : faites-la accepter à mon père. Il me gronde quand je me prive, dit-il, pour lui. Vous, Monsieur, vous trouverez moyen de tromper cette fausse délicatesse, n'est-
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ce pas? Et il se porte bien?... Oh! dites-lui qu'il ne tarde pas à venir embrasser sa fille!
Ces mots si simples perçaient le cœur du Français. Mais Marie se fut peut-être aperçue que son interlocuteur la laissait sans réponse , si déjà, et tout en continuant un entretien dont elle faisait seule les frais, elle ne fut retournée aux soins dans lesquels elle avait été surprise.
Elle posa sur ses genoux la plus petite des deux pauvres filles , laquelle pouvait avoir deux ans et demi; et, moitié attentive à achever la tâche commencée, moitié à disputer aux mains de l'enfant une boucle de ses propres cheveux dont il s'emparait pour jouer, Marie raconta au Comte tout ce que la bonté brusque du Quaker lui offrait de ressource dans l'avenir afin de mettre ses talens modestes et son travail à profit.
Son tuteur ne l'écoutait pas; mais il la contemplait dans une morne admiration.
Elle sembla belle , même à ce vieillard
qui l'avait vue enfant il y avait si peu de jours. Cette taille naissante, ces cheveux d'un brillant ébène, ces sourcils gracieusement courbés comme les deux traits qu'un peintre habile eût indiqués par un fusin noir et léger, ce sourire entre des perles, ces charmans petits pieds, si dignes de la jalousie d'une mandarine; et au dessus de tout, l'inimitable expression de bonté , de gaîté , de confiance dans la vie... que de raisons de la trouver ravissante! Le Comte, pensant malgré lui à ses rêves de l'avenir et au désir le plus cher à son cœur paternel, ne put se défendre d'un rapide mouvement d'orgueil et de joie.
Mais, à côté de sa petite sœur, la plus grande pleurait; et, pour ne pas faire remarquer enfin son silence , ou pour attendre une plus favorable occasion de s'ouvrir, le Comte demanda à Marie ce que pouvait avoir sa protégée.
— Ne parlez point de cela, dit la pupille. Elle leva en même temps des yeux rem-
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plis d'une douceur et d'une pilié si profonde, que le Comte tressaillit.
Comme il craignit cependant et désira de comprendre, il ajouta :
— Mais pourquoi n'essaies-tu pas de la consoler?
— Parce qu'elle a perdu son père , dit Marie.
Cette réponse ôta les derniers restes du courage que cherchait dans son cœur le pauvre émigré. Il oublia les résolutions apportées en entrant, et se résigna à cacher encore à la jeune fille son malheur.
— Ce n'est pas le hasard qui a mis cette parole dans sa bouche, se dit-il ; lesévénemens dirigés par Dieu lui apprendront son sort; mais ce n'est pas à moi de le lui révéler en ce moment. Et pourtant le malheur est notre ennemi de tous les jours : reculer devant lui, n'est-ce pas le rendre plus cruel? Non pas : différer d'apprendre une vérité funeste, c'est peut-être abréger le temps de la douleur, peut-éire l'épargner
lout-à-fait ; car enfin , demain est une possession incertaine ; et pourquoi empoisonner aujourd'hui , si demain ne devait jamais commencer?
— Marie, dit-il après avoir recueilli un peu de fermeté et arrêté un plan de conduite, je ne suis pas venu ici seulement pour le voir , mon enfant , et interrompre des actions méritoires comme les tiennes ; je suis venu pour te préparer à une grande résolution : Nous allons quitter l'Angleterre.
— Ah! tant mieux! Pour retourner en France ? dit la jeune fille s'élançant avec étourderie de dessus sa chaise.
— Oui ; du moins si on nous laisse y aborder, si on nous permet d'y cacher nos jours.
— Et quand nous embarquons-nous ?
ajouta-t-elle.
En même temps elle promena sur ses compagnes , espèce de poupées sérieuses qui n'entendaient point son langage, et sur
les lieux un peu ennuyeux aussi qui Tentouraient , un regard plein de tristesse passagère et de moquerie secrète.
— Demain , ma fille.
Ce nom de fille, ce titre affectueux, ramena promptement vers un autre sentiment les idées de Marie.
— Et mon père, où est-il? répéta-t-elle. Oh ! je gage que je devine à présent pourquoi c'est vous seul qui venez me chercher : il nous devance, n'est-ce pas, comme autrefois dans un autre voyage?
— Oui ; il nous a devancés !
— Eh bien, il préparera notre bienvenue; il sera cause que nous serons reçus avec bonté.
Le Comte était fort religieux, superstitieux même, et il donna à d'innocentes prophéties un sens mystérieux qu'elles n'avaient pas. Il accepta dans son cœur, comme un favorable augure, cette confiance d'un enfant sur l'intercession de son père. Il espéra mieux que jamais dans une
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vie future, et se mit à prier en secret pour Tame de son pauvre Chavigny.
— Je sais que mon père vous a dès long-temps institué mon tuteur, poursuivit l'orpheline avec une imprévoyance déchirante. Je sais que par un testament anticipé il vous réserve tous ses droits sur moi ; il me l'a souvent répété. Eh bien, s'il est absent, je suis prête à vous suivre.
Elle tendit sa douce main au vieillard ; celui-ci n'osa pas la prendre, ni toucher de ses lèvres un front si serein , de peur d'y laisser tomber quelques larmes. Il se hâta de sortir, après avoir annoncé qu'il reviendrait le lendemain.
Ce colonel qui l'avait recueilli lui avait confié son véritable nom ; mais le Comte se sentait un intérêt si vif et si sacré à ramener Marie en France, que ce nom ne le fit hésiter qu'un moment. Et cependant^ s'il était un gage de loyauté, ce nom, il rappelait aussi une témérité bien périlleuse!
Le prétendu colonel s'appelait Georges Cadoudal.
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— Par saint Paul de Léon! nous sommes en pleine mer ; il vente bon frais : Toutes voiles dehors et le cap à l'ouest !
L équipage peu nombreux du sloop I'ÉfluviER , commandé par le capitaine AïlofT, fit entendre à ces paroles un rire presque unanime.
Ce n'était pas que la manœuvre indiquée manquât de justesse et d'à-propos; ce n'était pas même parce qu'elle était donnée en termes inexacts selon la technologie marine; mais bien parce qu'elle ne venait point de l'ofiicier qui avait seul le droit de commandement à bord.
Cet ordre inattendu , c'était en effet le soi-disant colonel Larive qui venait de le hèler, sans |)orlc-voix. A cel accenl si
impératif, le véritable commandant parut sur le pont.
— Diable! dit-il, colonel, vous voulez donc prendre ma place? Que diriez-vous si je me glissais un de ces jours à la tête de vos tirailleurs?
— Si tu en as le courage , dit Georges , on te laissera faire. Mais pourquoi allonsnous à la dérive d'une façon si impertinente? On dirait que nous gagnons le golfe de Gascogne?
— Juste , dit Aïloff. Oh! vous avez l'œil et le pied marins , vous ; ce n'est pas vous qu'on tromperait.
— Tu prétends l'essayer cependant , à ce qu'il semble, dit l'officier royaliste. J'ai fait marché avec toi pour nous conduire sur les côtes de Normandie. Nous devons débarquer à la falaise de Béville, et tu mets le cap sur les Canaries! Un moment !
Il hésitait déjà entre deux instincts opposés : porter la main à la ceinture de
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ses pistolets , et sautei' sur le timon du gouvernail.
— Ah ça, dit Aïloff en lui touchant le bras doucement, et sans se troubler, est-ce que nous ne sommes plus amis, voyons?
Est-ce que nous ne sommes pas accoutumés à nous entendre? On dirait que c'est la première fois... Venez donc un peu sur le gaillard d'arrière fumer un cigare : votre colère tombera dans l'eau.
Georges ne pouvait garder long-temps la pensée qu'on voulut le trahir : il y avait trop de danger à le faire. D'ailleurs il connaissait son flibustier, et il démêla vite qu'il devait y avoir en tout ceci plutôt ruse que défection. 11 consentit donc pour sa dignité propre et avant celle du capitaine, à ne pas continuer l'explication à voix haute; mais il se prêta à l'entretien du gaillard d'arrière avec une expression de mauvaise humeur encore visible.
- — Nous allons en effet à la côte de Bordeaux , reprit Aïloff, dès qu'ils furent
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appuyés loiis deux sur le bastingage. Georges fit un mouvement en arrière avec indignation.
— Qu'est-ce que je vous ai donc promis? reprit le capitaine du sloop : de vous conduire à Béville, et le plus tôt que je le pourrais. Eh bien ! est-il de mon intérêt de vous retenir à bord , vous et les passagers qui vous accompagnent.^
— Non.
— Mais une condition que je me suis faite à moi-même avant celle-là , et que je tiendrai toujours la première , c'est de ne compromettre ni ma peau ni celle des braves gens qui se confient à ces quatre planches que vous voulez déjà envoyer à l'ouest. Sachez donc que pour sortir du port, il faut préciser aujourd'hui sa destination sans mentir, ou sinon Ton court le risque de ne plus rentrer dans la Tamise. Je vais chercher des vins de Médoc , et j'essaierai ensuite de les vendre sur les côtes de Bretagne... ou de Normandie si vous
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l'aimez mieux. GVst bien ; c'est un commerce que la guerre autorise. Si je passe en fraude ma cargaison, tant mieux. Mais porter tout droit en France des chrétiens comme vous, cela n'a-t-il rien qui éveille la police de Londres et les émissaires de Paris? Il faut filer quelques nœuds de plus pour garantir la denrée. Etes-vous assurés, vous autres, contre les traîtres, les correspondances et les donneurs d'avis?
— Mais pourquoi attendre à ce matin pour me dire ces belles choses? objecta Georges.
— Parce que je ne les ai devinées qu'hier soir en allant à l'amirauté; parce que l'avis sûr de me mettre en garde ne m'est parvenu que cette nuit même; et qu'il fallait sortir avant tout et prendre la haute mer. Etes-vous content?
— Pas trop.
— Voudriez- vous une preuve de plus de ma sincérité et des honnêtes soupçons de l'Allien-Ofiice?
— Mais ça ne ferait pas de mal.
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— Eh bien, tenez, dit Aïloff.
Et il lendit avi général , qu'il ne connaissait pas sous ce litre, un billet à l'adresse du colonel Larive, lequel billet avait été apporté à bord au milieu de la nuil dernière, par un canot qui avait regagné précipitamment la côte.
— Georges reconnut l'écriture de Mercier, dit La Vendée, son compagnon d'enfance; et dès qu'il eut pris leclure de cette lettre, il se résigna sans effort à quelques jours de plus dans la traversée.
Pour Marie, elle écoutait avec distraction les récits du Comte de Lavarennes sur la splendeur passée de sa propre famille el sur les espérances qui restaient encore d'une belle fortune^ en réunissant les débris des possessions de son père et les biens du Comte lui-même , en partie conservés par M. Priai. S'il avait ajoulé clairement que cette opulence devait résulter d'un mariage projeté entre elle et Roger son fils, Marie eût été attentive; car elle avait toute I. 4
ÂO CHAPITRE II.
sa vie rêvé et parlé de ce Roger qu'elle ne connaissait pointencore. Mais l'incerlitude de savoir comment le jeune homme luimême accueillerait ces projets , et surtout la position d'orpheline qui ne cessait d'occuper le vieillard en regardant sa pupille, enchaînaient beaucoup d'aveux sur ses lèvres.
Le Comte revenait donc avec complaisance sur l'état futur qu'il se plaisait à montrer à Marie.
— Tu verras , enfant , disait-il , accourir bientôt sur ton passage tous les vassaux des terres de Chavigny : on te rendra des honneurs. Tu as tenu l'aiguille chez les Anglais; mais l'avenir te prépare des compensations glorieuses!
Et pendant qu'il détaillait des prérogatives féodales ; pendant qu'il s'efforçait à éveiller un sentiment d'orgueil dans l'esprit de la châtelaine à venir, Marie effdait l'extrémité de sa ceinture formée d'im ruban bleu, et laissait tomber à la mer
l'une après l'autre les soies courtes et légères , que les vents emportaient comme les paroles du vieillard.
M. de Lavarennes ne connaissait Georges que par sa réputation d'intrépidité et de sang-froid. Il lui avait déjà fait beaucoup d'instances pour l'engager à parler de lui ; le partisan se laissa enfin, contre son ordinaire , entraîner à une confiance assez grande.
— Racontez-nous ce que vous avez fait , insistait le tuteur de Marie. Laissez-moi rajeunir devant le tableau de vos espérances. Vous le savez, on a beau appartenir à la même cause el servir quelquefois dans la même armée, on ignore souvent ce qui se passe dans une division voisine, ce qui s'est exécuté à deux cents pas de vous. Or, ici les armées Catholiques ont toujours été séparées; elles n'ont agi que trop indépendamment les unes des autres. Les chefs se jalousaient, se méconnaissaient pour la plupart dn temps; et telles expéditions que
la Loire seule a .séparées, onl été élrangères les unes aux autres comme celles des armées que les Bleus appellent des Pyrénées et de Samhre-et-Meuse.
— Ce serait à vous, Monsieur, répondait Georges, à épancher plutôt durant nos loisirs les trésors de votre expérience. Je n'étais qu'un simple cavalier des troupes du Morbihan, que déjà votre nom était placé près de ceux de Bonchamp , d'Elbée, Laroche-Jacquelin : faites-moi assister aux combats de Tofou, à l'héroïque retraite de Nantes.
— Je suis le passé, mon ami, répliquait l'ancien combattant; vous êtes l'avenir:
Parlez. Marie aussi vous écoute : les femmes ont une prédilection pour les hommes de guerre. Roger sera un jour soldat.
— Monsieur le Comte, ditenfin Georges, avec une timidité remarquable de la part d'un esprit formé dans les camps, je crains en vérité que nous ne nous entendions piis. J'ai mes pi'éjugés comme vous avez
les vôtres. Vous lespeclez lu naissance, et j'ai appris à m'en défier; vous èles un gentilhomme, et je n'aime point les gentilshommes; vous avez des aïeux illustres, et je suis le fils d'un meunier.
— Rose et Fabert, dit Témigré un peu interdit, n'ont pas eu d'autre origine... Et puis, votre modestie espère-t-elle que j'ignore comment Monseigneur le Comte d'Artois vous a fait lieutenant-général et cordon rouge?...
— Qu'est-ce qu'une décoration que le prince qui la donne ne suivrait pas dans la mêlée? dit Georges. Ces dignités-là, pourrais-je en faire aux yeux d'autrui un objet d'estime, si moi-même je n'estimais pas la main qui les confère?
— Paix! C'est de vous seul que je veux entendre parler.
Marie fit au lieutenant-général les honneurs de la petite chambre du capitaine , cédée à son père adoptif. Elle aida à le débarrasser d'une épée, qu'elle-même soulevait à peine.
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— Je suis né sous le loit d'un moulin, commença l'officier de fortune; mon père, à qui il appartenait, était riche pour notre province de Basse-Bretagne. Il était veuf et spéculait au loin; il m'a laissé jusqu'à 14 ans sous la tutelle presque absolue d'un bon paysan, chef de son usine, et du Recteur de la paroisse de Brech, où j'ai été baptisé. C'est là, Monsieur, au bord de la rivière d'Auray, sous des saules, le long d'une écluse dont je tourmentais l'eau sous des cailloux plats et glissans , à travers la fraîche écume des roues, que mon enfance s'est développée et endurcie. C'est là que mes bras sont devenus robustes. Le farinier, qui s'appelait Cadet, était un vieux soldat ; il avait quelque instruction qu'il s'était faite lui-même , à force de réfléchir la nuit et en plein air, car ce paysan ne dormait jamais. Je lui dois deux dispositions natives : la passion des armes et le goùl de l'étude. Cadet m'a appris que le monde était grand; il avait
LE si.oop. Sa
deviné qu'il y a d'autres soleils que le notre; il me faisait remarquer les étoiles montant à l'orient, disparaissant à l' opposite; et au moyen d'un fil suspendu d'aplomb au bord de notre toit, du côté du midi, il savait, par le passage de ces astres à la gauche de son aiguille, quelle heure de la nuit il était. Il s'était fait cette horloge naturelle. Pour le Recteur, il me parlait du bon Dieu et du Roi. J'avais quinze ans quand Louis xvi périt; et l'abbé Gulvic, dans une espèce de fièvre délirante que lui inspira cette calamité, m'emmena avec lui errer dans les campagnes, sur les bords de la mer, dans des lieux inaccessibles.
De là, il recherchait ses confrères et il excitait les paysans. Il demandait à Jésus- Christ vengeance, et me fanatisait de son zèle. J'arrivai à l'âge de raison catholique exclusif et royaliste ardent. Au collège de Vannes, où je fus envoyé un peu tard, je ne m'occupai qu'à convenir et enrégimenter mes camarades. C'est là
que j'ai fait la connaissance de Mercier, je dirais presque la conquête de son âme. Vous avez entendu parler de ce vaillant capitaine ; je lui dois le peu de succès qui s'est attaché à mes armes. Oli ! Monsieur, que j'ai rêvé de belles choses, quand seul sur les grèves de Guérande ou de Penmarch, je voyais la mer surmonter tous ses brisans, les vents déchaînés, les grands oiseaux déployer leurs ailes en dépit de la tempête ! Je m'enivrais de courage et de solitude. Là, rien n'amollit le cœur, et tout parle de résistance et de fierté, Monsieur. Point de fleurs sur les sables ; point de rossignols dans les bois; point de femmes séduisantes au fond de ces pauvres et laborieux hameaux. Pour méditer la réhabilitation des princes, j'ai bien souvent oublié la soif; et sous une hutte abritée à peine de Varec et de Goëmon , que de fois je me suis surpris au Louvre, précédant, l'épée haute, le cortège victorieux d'un autre Charles vu !
— El qu'on nie , s'écria le Comle , l'influence des climats sur le caractère d'un homme! Votre Bretagne, Monsieur..
— Est la patrie de Duguesclin , acheva Marie.
Le soldat rougit d'orgueil.
— A seize ans, poursuivit-il, je me mêlai à la première insurrection du Morbihan.
Elle n'eut malheureusement pas de suite, et la Vendée seule attira tous les yeux, mérita tous les éloges. Je n'eus plus qu'une idée : celle de passer la Loire, ou d'aller du moins au devant de Charette, si ce chef franchissait l'obstacle avant nous. J'entraînai quelques centaines de mes compatriotes, presque tous paysans braves et dévoués.
Nous traversions les forets, nous affrontions la nuit les fondrières; nous n'étions préoccupés ni par la crainte ni par les besoins : arriver était tout. Notre esprit se tendait vers ce résultat comme l'aiguille aimantée vers le noid. Il fallait voir tout à coup disparaître mon bataillon, quand
nous avions à craindre une surprise ou la rencontre d'adversaires trop nombreux.
Chaque arbre cachait un homme, ou l'épaisseur des corps comblait la profondeur des sillons. Du haut d'une émousse*, où je veillais sur eux en vedette , la plaine labourée semblait unie. Nous arrivâmes à Fougères. Nous étions presque tous sans armes; on nous en fitdistiibuer là avec enthousiasme. Je m'attachai aux pas de vos compagnons. J'ai peut-être (ait, non loin de vous , Monsieur, bien des trajets; j'ai peut-être soutenu quelques retraites avec honneur; mais pouviez-vous , au milieu de tant de sujets fidèles, distinguer un obscur soldai? Pour me faire remarquer, il eût fallu manquer de zèle et de courage : Dieu merci , je suis resté inconnu.
J'assistai à la bataille du Mans : j'avais élé nommé officier au siège de Grandville. J'ai soutenu, près de Ponl-Lieu, le premier choc des Républicains; mais enhn,
' Vieux siiule.
après la journée de Savenay, il me fallut rentrer dans mon pays natal. J'y revenais au moins avec quelque expérience de la guerre, et surtout avec une admiration approfondie pour quelques uns des chefs que ma position et ma naissance m'avaient permis d'approcher ; c'était Abel Stofflet, un garde de chasse , si souvent l'exemple des courtisans; c'était Cathelineau , à qui d'Elbée déféra lui-même le titre de généralissime, humble marchand de toile qui pétrissait son pain quand on vint le chercher pour le mettre à la tête des armées catholiques et royales. Un lion, Monsieur, dans le combal ; un homme de Dieu après la victoire; nous l'avions nommé le saint d'Anjou ! Cependant pouvions-nous demeurer dans l'inactivité complète ? Il fallait faire des ennemis à nos vainqueurs , en attendant l'occasion de prendre une revanche.
Mercier et moi parcourions les campagnes, ameutant les laboureurs, enrôlant les matelots oisifs de la côte. Tout ce que
GO CHAPITRB 11.
nous possédions de biens fui sacrifié à ces recrulen^ens. Un détachement de Bleus nous surprit dans une de ces courses:
depuis long-temps nous étions suspects; nous fumes conduits à Brest, et jetés dans les prisons du château.
Au fond d'un cachot creusé à dix pieds au dessous du niveau de la mer, dans la fange et la misère , n'entendant de bruit que le frémissement des vagues et l'écho des naufrages, nous fussions peut-être tombés dans le découragement, si la Providence n'avait envoyé à notre secours un compagnon d'infortune pour retremper nos âmes. Ce fut M. Dallègre, que bien connaissez; un gentilhomme que n'oublieront jamais, ni nous, ni les officiers républicains des corps qu'il a combattus. 11 ne s'effraya point de notre ignorance; il nous donna les premières notions de stratégie et de mathématiques; il ne dédaigna pas même d'éclairer nos idées monarchicpies , lesquelles n'avaient été jusque là qu'ins-
tinclives. 11 nous apprit, iMonsieur, à estimer une cause, sans acception des succès qu'elle obtient; les principes, en dépit des hommes qui les exploitent. Je lui dois le désintéressement profond où je suis tombé ; car je méprise aujourd'hui tout ce qui spécule sur sa religion politique et demande ce que les opinions rapportent. Je n'attends pas plus une récompense de la mienne, que je ne solliciterais du soleil que j'admire une place, et de Dieu que j'adore un emploi.
— La réclusion devait peser fort à vos imaginations de 20 ans, à vos ardeurs guerrières.
— Nous savions qu'on organisait de grands conseils et qu'on préparait plusieurs soulèvemens nouveaux ; nous résolûmes de nous évader ou de périr. La force était impuissante; nous recoarùmes à la ruse, et je crois que ce fut moi qui eus la folle idée d'employer à notre délivrance un moyen grotesque. La fille du geôlier était le type des laideurs bretonnes:
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teint liâlé par les vents, nez aplali, jambes énormes, une taiJle étrangère à toute apparence de sexe. Mais sous son corset de bure, croisé comme les deux battans d'une armoire, elle avait un cœur, cette fille-là; elle était capable dedévoiiment; il ne s'agissait que de l'aimer.
Personne de nous n'en eut le courage.
Alors, j'imaginai de lui faire l'amour, non pas pour mon propre compte, mais pour celui d'un de nos camarades sur qui elle semblait le plus s'apitoyer. J'offris son cœur, et sa main peut-être, en rejetant sur la timidité du soldat sa réserve en cette circonstance. La pauvre Guite alla consulter les devins d'alentour sur les probabilités de ce mariage; enfin elle consentit à se laisser enlever [)ar -le prisonnier (ju'elle délivrerait. Nous nous trouvâmes trois à la poterne. La Guite fut éblouie du nombre des éj)Oîiseurs; mais son désappointemenl fut bien moins grand à ce spectacle qu'à relui de l'abandon où
nous la laissâmes tous, la pauvre prétendue, dès que nous parvînmes hors de la vue des sentinelles el de la portée des fusils. — Et moi? disait-elle , pendant que nous gagnions la campagne à travers les genêts et les fossés. - — Epouse le diable , lui cria son amoureux.
L'organisation royaliste s'était achevée en notre absence. Je n'étais point compris dans les cadres; je servis comme volontaire jusqu'à la pacification de la Mabilais , pacification que j'ai blâmée ; car il ne peut y avoir de pacte entre nous et les régicides. Nos chefs tués pendant la campagne, je me retrouvai, à la fin de 1 795, à la tête de l'armée de Vannes. C'est en cette qualité que je secondai le débarquement des troupes envoyées par l'Angleterre sous le commandement du chevalier de Tintëniac. — Voyez-vous, Monsieur, à l'horizon de gauche , cette pointe de terre sinistre? les derniers rayons du soleil lui prêtent la couleur du sang : c^e^t
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(^iiiljcron. C'esl là que nos meilleuis compagnons sont tombés.
— Oui! dit M. de Lavarennes, les yeux brillans de larmes et de colère; et les féroces républicains, après avoir signé une capitulation , ont fait fusiller lâchement leurs prisonniers.
— Combattons, dit Georges, et ne calomnions pas , Monsieur. Du moins, s'il y eût violation d'un traité, n'en accusez point l'habit militaire. Je connais le général Hoche : nous nous sommes rencontrés sur plus d'un champ de bataille et dans les loisirs d'une conférence; jamais front plus noble n'a porté la cocarde tricolore. Un représentant du peuple, nommé Tallien, était à Brest, Monsieur; il éleva son autorité contre la foi des promesses non écrites : il prétendit, au nom de la guillotine, avoir seul le droit de valider une capitulation; et le général ne put que ce ((u'i! fit : escorter ses prisonniers avec si peu de troupes, (pie la fuite leur était
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facile. C'est à la fureur du conventionnel, et surtout à la loyauté trop chevaleresque de M. de Sombreuil, que nous devons cette perte irréparable. Hoche en est innocent. Voyez-le, dès le même jour, se démettre de son commandement et s'éloigner avec indignation du rivage.
— Il devait protester publiquement, dit M. de Lavarennes.
— Peut-être. Mais pardon si j'ai pris contre vous la défense d'un ennemi, ajouta son compagnon ; je crois avoir soutenu la vérité et la probité même. Du reste, quelque partialité serait peut-être explicable de ma part en faveur de l'adversaire dont nous parlons : Hoche était comme moi sorti des rangs du peuple. Durant les stipulations de nos intérêts rivaux, plus d'une sympathie nous est échappée : c'est de lui que j'ai appris quïl n'était que fils d'une fruitière de Versailles, le vainqueur de Hondscoote, de Neuwied et d'Âltenkirke! C'est dans une prison où les terroristes le jetèrent
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qu'il se dévoua, comme moi, aux études de son art; comme lui j'étais général à vingt-six ans. Enfin, s'il a succombé au milieu de ses triomphes, s'il a été foudroyé dans sa carrière, je crois savoir que la jalousie de Bonaparte... et le poison peut-être... ont hâté sa mort.
— Moi , dit M. de Lavarennes , je ne défendrai personne , et surtout Bonaparte, contre vous.
— Achevons , poursuivit Georges. Je vois devant nous les rochers de l'Ile-Dieu ; et mon cœur se soulève de dégoût et de ressentiment contre le prince qui vint faire de ce point du globe un théâtre de déshonneur pour sa cause. Nous avions donc combattu cinq ans, pour que Charette eut le droit d'écrire à Louis xvm : t La lâcheté de votre frère a tout perdu ; « il ne pouvait paraître à la côte que pour « tout perdre ou tout sauver. Son retour « en Angleterre a décidé de notre sort : « sous peu il ne me restera plus qu'à périr
« inutilement pour le service de Votre « Majesté. *
— Et il a péri, le brave! ajouta M. de Lavarennes en croisant ses bras sur sa poitrine comme pour en comprimer les douloureux soulèvemens.
— Il fallait le voir ce comte d'Artois , reprit Georges, trompant ses plus zélés défenseurs. Il s'était éloigné forcément de Londres ; il était parti consterné ; et à peine à deux lieues en mer, il faisait déjà négocier son retour par un de ses familiers. Il avait vendu à Edimbourg l'épée que Catherine lui confia pour reconquérir son royaume; et à nous (à M. de Vauban devant moi ) il disait avec fanfaronnade : « Tu verras, mon cher Comte, que tout « ira bien ; c'est le cas d'enfoncer son « chapeau l »
Amené à Paris pour les intérêts vendéens d'une pacification , je fus sondé par Brune, de la part de leur Corse , pour entrer au service de son ambilioi). Quand même je
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n'eusse pas senli , 31onsieni', pour cet homme que je n'avais jamais aperçu, une aversion native et insurmontable, rien ne m'eût fait dévier du service de ma cause. Je suis légitimiste, quand même; de naissance et d'éducation, avais-je dit une fois à Hoche. — Comme moi républicain !
avoua notre vainqueur. Les opinions coulent dans le sang comme les qualités de l'ame. Ce n'est pas le choix d'un parti qui honore; trop souvent ce choix n'a pas clé fait: c'est le hasard des familles, ce sont les premières impressions qui décident. Le mérite commence peut-être à rester fidèle à un premier serment^ quelque péril qui surnaisse ou quelque défection qui souille nos alliés. Je mourrai monarchiste, M. le Comte : l'exemple des rois eux-mêmes n'a pas pu me détacher de leur cause.
Un jour je rencontrai à Paris dans la rue Chantereine , et au fond du cabinet de Duroc, officier employé à la ralifica-
lion de nos traités, nn militaire sans épaulettes. Il m'adressa la parole; il avait l'accent bref et impératif.
— Un brave comme vous, me dit-il, devrait être des nôtres, Monsieur. Vous auriez chez nous un grade supérieur et une large indemnité : décidez-vous.
- — Prenez pour vous-même, répondis-je au petit homme. Il me faisait Feffet d'un cadet de Provence.
— Vous pouviez être un héros, ajoutat-il ; est-ce que vous voulez ne rester qu'un chouan?
— Je vois , lui dis-je , des analogies dans ces deux titres.
— Bah! honnête meunier, acheva-t-il en s'éloignant presque aussitôt, quittez pour votre honneur les rangs de ces gentilshommes.
J'ai su depuis que mon interlocuteur était Bonaparte. Cet homme-là me comprenait si peu, qu'il me supposa, un an après, le complice d'un attentat qui mena-
çail, sa vie, comme particulier. On donna à cette échaiiffourée le nom assez ridicule de machine infernale. Depuis, Bonaparte s'est déclaré mon ennemi personnel; je suis devenu l'objet de ses inquiétudes. Il a envoyé des émissaires pour me surprendre et m'assassiner : j'en ai fait fusiller quelques uns. Après la paix d'Amiens, il m'a cru à ce point dangereux, qu'il a fait demander au gouvernement anglais l'extradition contre moi. Il a depuis chargé encore Andréossi de renouveler cette honnête requête. — Je m'en vais lui épargner les deux tiers et demi du chemin.
— Comment? dit le comte de Lavarennes : que prétendez-vous faire ?
— Ah! je n'en sais précisément rien encore, reprit nonchalamment Georges; je ne suis pas seul responsable de l'expédition qui commence; tout ce que je puis assurer, c'est que la conscience ne me reprochera rien, à moi. Pour l'opinion du monde , c'est autre chose ; vous savez
qu'elle tient au succès. Heureux , les brigands sont des héros ; malheureux , les plus nobles efforts sont taxés de crimes. A la volonté de la Providence!
Il n'ajoutait pas qu'avant de quitter l'Angleterre il avait vu toutefois Louis xviii, bien informé de ses projets, et que celui-ci lui avait dit : — Que pourrai-je faire pour vous, si vous réussissez? Vous êtes déjà lieutenant-général de mes armées et cordon rouge? — Sire, je ne vous demanderai qu'une seule chose : ce sera de dégrader votre noblesse et d'anoblir votre roture.
Marie , qui jusque là avait écouté avec intérêt, quelquefois avec enthousiasme , baissa les yeux devant le téméraire partisan. Elle n'était point saisie de répulsion involontaire; elle n'éprouvait pas même un sentiment dont elle put nettement se rendre compte; mais elle avait peur de lui.
— Ne vous étonnez pas de la longueur de la route, disait le lendemain Georges à ses compagnons. J'avais compté pour notre
CHMMIRE II.
débarquciiieiiL sur des nuils plus obscures, sur lin leiïips pluvieux; la lune ne nous est pas favorable, et j'ai décide le patron à louvoyer pour l'intérêt de notre incognito.
Il ne convenait pas au chef de parti de laisser supposer à personne qu'une seule des actions qui s'accomplissaient à son bord et autour de lui , fut étrangère à sa volonté.
Cependant on approchait des parages de Dieppe. Déjà une partie des conjurés avait mouillé dans les mêmes eaux, abordé les falaises de Béville, déjà en vue, et il s'agissait de mettre au débarquement la j)lus extrême circonspection , car on voulait échapper aux signaux de la côte. En attendant le soir, le sloop courait au loin quelques bordées, et Georges, une longue vue à la main, explorait la grève pour s'assurer qu'aucune vigie, aucun guetleur ne pouvait signaler le léger bàtiraenl.
— Je vois un homme derrière le pan d'un vieux mur, dil-ilau bout de (juelqucs
instans; sa lèle seulement dépasse, lï ne peut être à ce poste sans intention.
— Oh ! prètez-noiis la lunette , s'écria Marie, avec une joie vive et une véritable curiosité de pensionnaire. C'est peut-être Roger; c'est mon prétendu sans doute; il nous attend depuis plusieurs jours, et nous ne devons pas être loin de la ferme de Warengeville.
— Le reconnaîtriez-vous ? dit l'officier sérieux.
— Je ne l'ai jamais vu, reprit la gaie jeune fille; mais nous devons le trouver au débarquement.
— Prenez garde à un piège 1
— Nous sommes prudens. Général; et le mot d'ordre est déjà convenu. Du reste , je n'aperçois là bas aucune figure humaine.
— Derrière ce massif de pierres, un peu à la droite de la tour carrée?
— Je ne vois absolument rien.
— Ainsi, dil Georges, les plus beaux yeux du monde et la fraîcheur des organes
de seize ans ne valent pas le regard exercé d'un soldat. L'expérience y voit plus clair que vous, Mademoiselle. Tenez, on déploie un mouchoir : reprenez la longuevue, et dites-nous combien de fois cet homme élèvera cette espèce de drapeau au dessus de sa tête.
En disant ces paroles , l'officier parcourait le pont avec des yeux de lynx. Il les promena ensuite dans toute la mâture; il sondait la physionomie de chacun des matelots. Il allait s'adresser au capitaine Aïloff, quand il vit glisser du màt de beaupré un homme qui s'affaissait sur lui-même derrière un monceau de cordages. Georges remonta d'un coup d'oeil jusqu'au sommet du mât , et aperçut à Tangle de la plus haute voile un lambeau de cotonnade rayée qui s'allongeait comme une petite ilamme.
— Qui es-tu, toi? dit-il en ramassant par le collet le matelot accroupi qui prcnail déjà Faftitude d'un dormeur.
— C'est mon futur guide, répondit le comte de Lavarennes : il cherche à se rendre utile à l'équipage, en attendant (jue son service de terre commence.
— Et qui t'a commandé de monter là haut? ajouta Georges sans ouvrir la main qui serrait le cou du paysan.
— A moi ? noire maître !
— Nies-tu cette action?
— J'ai été rattacher une corde.
— Et cette loque qui pend à la voile ?
— Tiens! un morceau de ma cravate, dit le paysan; je l'aurai déchirée sans le voir.
— Va la chercher, ou je le lue.
Le paysan, si officieux sans ordre, ne se fit pas répéter ce commandement. Il s'appelait Bénédicité. Et pendant qu'il l'exécutait :
— Messieurs , dit Georges au capitaine du sloop et au Comte, nous sommes trahis. Ce rustre, que vous avez emharqué imprudemment , est un espion. îl y en a
CnAPITKE II.
partout aujourd'hui! il y en a sur la terre et la mer ; ils remplacent dans la société le rôle du destin dans nos vieilles histoires. Ni une ni deux, n'est-ce pas?
— Sa cravate est suspecte, dit Aïloff.
— Quelle soit la dernière ! conclut le partisan.
— Quoi ! Messieurs , s'écria le Comte , sur un simple soupçon ?...
— Prouvé, ajouta Georges en tirant son sabre.
Marie jeta un cri. Et ce fut moins l'action de l'oiticier qui la remplit de terreur, que la pâleur violette qui couvrait déjà la face du paysan, redescendu.
— Grâce! dit la jeune fille. Il suffit que cet homme s'en aille, s'il est vrai qu'il ait eu la pensée de nous trahir.
— Vous le voulez? soit, reprit Georges avec dégoût: qu'il s'en aille, M. Bénédicité. J'aurais honte de souiller mon sabre. La roule est libre : partez pour l'Angleterre, M. Bénédicilé.
— A la îiage? bon Dieu! s'écria Marie encore frémissaule.
Elle revint à inlercéder; mais le misérable s'était déjà fait justice ; et avant qne les matelots eussent ramassé pour le poursuivre les avirons du canot, il s'était élancé par dessus le bord.
— S'il reparaît, dit Villeneuve, je l'assomme.
Mais le sloop filait rapidement à la côte. Il était poussé par la marée, et bientôt il fut loin du lieu de l'exécution. Georges fut le seul des voyageurs qui tourna encore les yeux vers le fugitif. Il le vit nager entre deux eaux, aborder un récif et se tapir derrière, immobile comme un débris de planche naufragée.
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léA FALAISB.
Roger élait à Warengeville depuis cinq jours. La transition de sa vie turbulente, mais disciplinée de Paris, au calme profond, à la liberté absolue des champs, avait agi déjà sur cette imagination rêveuse. Roger avait été fort en retard dans
ses éludes, à cause de la destinée erranle de son père. Il avait dix-neuf ans, et il sortait du Pritanée sans plus d'instruction encore qu'on n'a coutume d'en avoir acquis à dix-sept. Mais la fougue de ce caractère s'était néanmoins développée : il avait déjà usé plus d'une faculté de son ame à changer de directions pour l'avenir, à entrer d'une idée dans une autre, et à passer d'une vocation épliémcre à une nouvelle passion transitoire. Il avait comme frappé à toutes les portes de l'existence et des états, et demandé des émotions à toutes les carrières. Quelques jours avant la nouvelle du retour de son père, le jeune homme était plus que jamais haletant d'incertitudes et fatigué des routes diverses où il se proposait de s'engager. Mais sa pensée était enfin, et tout à coup, devenue fixe et. profonde.
Assis alors au bord de la mer, il repassait dans son esprit toutes les ardcms qui s'étaient succédé en lui. Il souriait ù sa pro-
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pre mobililé. Sa première communion faite, il avait résolu d'être missionnaire. Puis en lisant l'histoire il s'était senti homme d'état. Il avait admiré l'impassibilité des diplomates; il était resté ambitieux trois jours; enfin il s'était proposé d'étouffer très sérieusement son propre cœur et de traverser la vie sans passion aucune. A Warengeville, dans sa chambrette de garçon, et en cherchant dans un tiroir de commode des hameçons de pêche et des balles de fusil, il avait retrouvé une lettre de sa bonneet vieille tante madame Priai, écrite à l'époque de sa décision, à lui, pour l'insensibilité et la gravité des ambitions humaines. Il ne pouvait, en la relisant, s'empêcher de sourire à la raison moqueuse de l'expérience , et aux changemens qui s'étaient opérés en son âme depuis la date de cette lettre.
« Tu es bien grave, mon cher neveti, écrivait la femme de soixante ans à l'adolescent de dix-huit. Etre grave à ton âge I. «
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pourrait bien si^nitier (fiic tu as l'ait quelque folie. Pourquoi refuser de me confier les peines? Je suis fort indulgente et même un peu aguerrie aux travers de la jeunesse. Dès que j'ai été mariée, ton père , dont j'étais la sœur chérie , m'a prise pour sa confidente , et j'en ai souvent enleudii de belles! C'étaient des rivaux, c'étaient des créanciers, c'étaient des traiiisons... Je l'éclairais quelquefois dénies conseils; et le plus souvent, après avoir pleuré ensemble sur ses malheurs, nous finissions par en rire tous deux. Quand je te demande k loi si tu n'as pas en secret (|uelques dettes? — Moi, ma tante! je règle mon budget mois par mois , et n'ai pas le moindre déficit. — C'est bien invraisemblable, Roger. C'est le premier budget du, monde qui soit dans ce cas-là. Tu m'as demandé une fois cent louis, t'en souviens-tu? J'ai espéré ({ue c'était pour acheter un cheval, payer un objet d'art, acquitter un pari... c'était pour prendre