LE CHAPERON
La solitude exalte les regrets. C'est là que tous les fantômes grandissent. 11 faut, pour l'habiter, la paix, la double paix de la conscience et du coeur ; n'aimer que Dieu, n'avoir point fait le mal, ou se .repentir. Les gens du monde ont coutume de médire des solitaires, et ils ont leur raison: la vie isolée est une épigramme contre ce besoin de s'éviter, de sortir de soi qui tourmente la société. D'Alembert, un chef de coterie, et Grimm, un anecdotier de salons, insultaient Rousseau à l'Ermitage. Hélas I c'est surtout quand l'amour commence à pénétrer votre âme qu'il faut redouter de s'arrêter seul à contempler la plpie. Traversez alors la foule : le seul moment de son utilité est venu. Le frottement peut arracher de la blessure une flèche empoisonnée; mais réservez l'isolement pour les journées heureuses, car il n'est pas vrai que le dictame croisse dans le désert.
Le caractère de Marie était bien changé depuis trois mois. Elle n'avait reçu qu'une fois encore des nouvelles de Genève; et, bien que la lettre de Roger fût affectueuse et tendre, il ne promettait son retour qu'à une époque si vague et si lointaine, que l'orpheline pressa ses tantes de partir et de l'emmener avec elleà à Milan. -
La pauvre fille faisait quelquefois le désespoir de ses
vieilles parentes. Elle voulait être religieuse, et jamais absence plus grande de résignation et d'humilité n'avait fait mentir une vocation. Elle s'irritait sans cesse ou pleurait. Elle passait des larmes à l'incrédulité ; elle bravait les consolations comme les conseils. Elle en était venue, dans les ténèbres de son chagrin, à douter dé tout, même de la bonté et peut-être de l'existence de Dieu.
— Certainement, disait-elle, je n'ai jamais vu ni la mer, ni le réveil des champs, ni les forêts verdir sous le premier regard de l'aurore, sans rendre hommage à la pensée qui circule silencieusement dans les êtres et sans unir mon enthousiasme au concert de la création ; mais je retombe incessamment sur moi-même. Plus l'imagination m'élève, plus je sens de disproportion entre le monde plein de Dieu, et moi où il n'est pas ; cet univers qu'il remplit, et mon âme vide.
Pourquoi donc dans toutes les églises, pourquoi sur tous les autels, du sang? L'homme a commencé par répandre celui de ses semblables, afin d'apaiser des divinités méchantes ; puis il a répandu le sang de son Dieu lui-même. Pourquoi a-t-il voulu que le supplice de ce Dieu fût éternellement sous ses yeux ? Est-ce pour s'encourager à souffrir? Le symbole de votre religion de paix, d'indulgence, d'amour, il l'a trouvé dans un cadavre rougi, déchiré, écartelé. Il a mis des plaies saignantes sous les yeux des adeptes; il a exposé ceci à l'adoration des femmes et des enfants. Pourquoi ?
Le déluge, Dieu l'avait prévu. Le sort de Satan est une vengeance horrible : et votre Dieu prêche le pardon des injures ! Il ne prêche pas d'exemple, au moins 1 Que de mystères autour de lui semblent défier là raison humaine l D'où vient que j'ai la faculté de comprendre, si je ne puis l'appliquer à la chose la plus grave et la plus sérieuse : ma religion? Pourquoi blessez- vous , heurtez-vous mon esprit contre des croyances que je dois accepter sous peine de damnation ? Vous êtes donc méchants ? Vous me tendez donc un piège ?
L'Évangile, ma sœur, révèle, selon vous, l'ordre écrit de Dieu. Mais pourquoi donc ne l'a-t-il envoyé qu'à un si petit
nombre de nations sur la terre ? Pourquoi souffre-t-il Mahomet? Vous dites que de pauvres pêcheurs des lacs de la Judée ont suffi pour établir à l'Occident un culte ? Eh ! qui était donc le fondateur de la religion de l'Orient ? Un conducteur de chameaux. Vos pêcheurs étaient douze ; Mahomet était seul.
Et moi, que lui ai-je fait à votre Dieu, pour qu'il me rende si malheureuse ? Je ne dors plus. Le jour m'est un supplice et la nuit même me refuse ses bienfaits ; la nuit, qui ramène le repos aux corps et aux esprits ; la nuit, qui suspend pour tant de créatures le sentiment de la douleur; la nuit, pendant laquelle il n'y a ni orphelins, pi délaissés, ni victimes ; la nuit me laisse victime, orpheline et délaissée ! Elle; verse l'oubli, et moi je me souviens ! C'est donc pour m'a venir que je suis exclue des bienfaits accordés aux autres, bannie des conditions de vivre, et qu'il me faut sortir du monde ?... Eh bien) j'en sortirai.
— Ma pauvre enfant, répondait la sœur Marthe, dont l'intelligence était fort naïve, le bon Dieu vous éprouve; mais vous guérirez de cette infirmité de votre raison comme il vous a déjà guérie de vos maux physiques. Renier le Seigneur parce qu'il vous laisse toute liberté d'agir et ne se montre pas empressé de châtier, c'est encore lui faire hommage : et l'athée le confesse dans son blasphème. Dieu sait des choses, voyez-vous, que l'homme ne sait pas. Soumettez-vous, comme les anges, à la nécessité d'ignorer. Étonnez-vous que l'Océan ne tienne pas dans le creux de votre main ? Savez- vous, même pourquoi vous pensez ? Eh bien t il ne faudrait pas croire à votre existence... Tout est mys« tère en nous et autour de nous ; pourquoi n'y en aurait-il point en religion, ma fille ?
Marie pleurait, et allait, pour toute réponse, errer au bord des précipices, ou s'asseoir tout un jour au pied de quelque vieux mélèze. Là, le feuillage aride de cet arbre, quand il était traversé par la brise du nord, lui rappelait les bruits lointains de cette mer qui l'avait ramenée d'exil en France. Elle eût mieux aimé la voix de Roger !
Madame de Lavarennes venait de mettre au jour un fils. Son mari, uniquement occupé de soins affectueux, n'avait depuis longtemps laissé pénétrer dans son âme que le sentiment qu'expliquent à la fois tant de douleurs et d'espérances. Cet inégal partage des peines entre les deux auteurs d'une même existence le blessait, parce qu'il ignorait l'inégalité des récompenses et des joies. Los cris de l'heureuse victime avaient brisé son front, ému ses entrailles, et la nature ne lui semblait qu'atroce et injuste.
Quand son beau-frère Arthur, qui devait présenter l'enfant au baptême, lui dit, en s'applaudissant du sexe de son neveu : — Souvenez-vous, mon ami, que voilà- le plus beau de vos jours...
«~ Ma foi, interrompit Roger, je ne m'en serais pas douté. Personne n'aimera mieux, j'espère, la créature devenue intelligente qui répondra à nos caresses, vivra de nos soins et reconnaîtra sa mère; mais s'il faut, pour manifester une âme tendre, chérir déjà cette petite masse de chair rouge, oublier les tortures qu'elle a coûtées, et sentir de frénétiques instincts de tendresse, je crains bien de n'être qu'un mauvais père : car si la présence de ceci a développé aujourd'hui en moi plus d'amour, j'avoue que je ne l'ai ressenti que pour votre sœur. Je m'explique mal les angoisses que la maternité impose, et en général la douleur. Elle me paraît un luxe de malveillance bien stérile centre la condition humaine. l'ai toujours compris l'utilité de la mort, jamais celle de la souffrance.
-~ Moi, dit le docte voyageur, j'adore déjà mon petit ne* veu. Je le trouve drôle, M. Arthur !
Et il porta l'enfanta sa mère, qui né consentit plus à s'en séparer d'une minute et voulut le nourrir de son sein.
Cet événement avait marqué comme une ère nouvelle dans l'existence de Gabrielle. Cette âme, qui avait paru inoe» cupée jusqu'alors et apte à peine aux émotions exaltées, se voua avec la plus indicible ardeur aux soins exclusifs de son enfant. Bien qu'ayant déjà été mariée, c'était la première fois que Gabrielle était mère. Il sembla autour d'elle
que ce bonheur était comme une flamme qui avajt animé l'argile. Toutefois, son affection pour son mari, au lieu de s'en accroître dans uno proportion égale et naturelle, s'attiédit peut-être de toute l'exubérance «Tune faculté découverte. Gomment idolâtrer l'enfant et rester indifférente pour le père, surtout si tous .les traits de. l'un sont, comme ils l'étaient ici, si fidèlement et si gracieusement reproduits sur la miniature vivante ? Expliquera qui pourra la capricieuse inconséquence des filles d'Eve 1
— Enfin, dit un jour la nouvelle accouchée, pendant que sa famille était réunie autour de sa chaise longue et que son enftiU, moitié caché par les voiles de son sein, dormait une joue rouge et une joue blanche, oomme une pomme qui n'a été frappée du soleil quo d'un côté; enfin, quand donc arrivera notre jeune pupille? J'ai hâte de la recevoiret de la connaître.
Cette question décontenança Roger.
— J'ai expliqué, répondit-il, que je l'avais laissée souffrante. Depuis, il s'est passé ici de tels événements, on a été occupé de tels soins que je n'ai pas jugé l'occasion opportune pour faire arriver une toute jeune fille qui se destine à entrer au couvent. J'attends incessamment des nouvelles.
— Qu'est-ce ? demanda Arthur négligemment.
— Il s'agit, dit la sœur, d'une jeune personne, la pupille demonsiqur.il revenait précisément de la visiter quand vous vous êteSi rencontrés si fortuitement dans les montagnes.
~ Il ne m'en a jamais parlé ! remarqua M. M a sue!.
— J'étais trop heureux alors de vous laisser la parole, répliqua Roger, et j'aimais mieux vous abandonner la chance, si quelques -indiscrétions devaient être commises entre nous.
Arthur comprit que son beau frère faisait allusion a la franchise étourdie avec laquelle il s'était expliqué sur la froideur d'une sœur qu'il croyait inconnue à Roger et destinée à l'être toujours. 11 se pinça les lèvres et fit du doigt, tou|;enrjant,un geste de reproche et de menace à son frère.
Roger sortit bientôt sous le premier et le plus naturel prétexte, mais en réalité pour déguiser un trouble dont vous connaître? bientôt les causes.
— Eh mais, dit Arthur dès qu'il fut éloigné, au fait, une jolie personne de plus dans la maison n'en peut pas rendre le séjour maussade. Elle est jolie, n'est-ce pas?
— Je n'ai jamais pu là-dessus faire expliquer M. de Lavarennes bien nettement, répondit Gabrielle; seulement, l'inconnue a dix-sept ans, je crois.
— Qu'elle vienne, ma sœur !
— Elle hésite. J'ai vu une lettre où Marie parle assez confusément de préparatifs pour se rendre à Milan avec ses tantes. Il m'a paru qu'elle voulait se faire un peu prier, et en général la petite personne, si on peut juger de quelque chose par l'échantillon d'une correspondance, me semble avoir une tournure d'esprit romanesque.
—Elle serait bien dégoûtéedenepas accepter votre maison.
— Oh I pour moi, si elle se décide à venir à Genève, je ne serai pour rien, à ce qu'il parait, dans les séductions du voyage, car elle ne fait pas même allusion à mon existence dans une seule phrase de cette lettre.
Roger lui avait montré, en effet, cet écrit qu'il avait compris un peu mieux que sa femme; et, soit intérêt exclusif pour l'orpheline, soit mouvement de son propre cœur encore inexpliqué, H s'était, sans en rien dire, opposé au départ pour l'Italie.
L'hiver se passa dans des occupations assez diverses et des sentiments fort contrastés de la part des trois personnages de cette même famille. Gabrielle était tout ensevelie dans l'adorable monotonie de ses sollicitudes; Roger faisait de fréquentes absences, et Arthur cherchait la distraction de l'esprit dans cette société grave qui compose la haute compagnie de Genève. Là, ses connaissances et le fruit de ses excursions lointaines étaient goûtés. MM. de Chateauvieux, Pictet et Sismondi formaient un auditoire à honorer bien des travaux et à payer bien des sacrifices.
Le cercle que recherphait Arthur avec le plus d'assiduité alors, et pendant qu'un étrange avenir se préparait dans sa famille, était celui d'un château que tout étranger s'empresse à visiter encore à quelques lieues de là. Une femme,
ou plutôt la pythonisse qui le présidait, avait tiré une double gloire de l'exil et du génie : deux infortunes qu'elle subissait. Quand nous adorons, nous, les écrits qui lui survivent : < Que serait-ce, s'empresse-t-on à nous dire comme les contemporains le disaient à Démosthène, si vous l'eussiez entendue parler! » L'élan de sa parole était au-dessus des inspirations de sa plume. Mais cette éloquence plus rare, ce talent plus divin, de combien d'épreuves et d'agitations daiu la vie n'en avait-elle pas payé le trésor t
C'est à une époque bien remarquable, à une phase toute passionnée et toute secrète encore de cette existence qu'Arthur se trouva son confident. Elle aimait un écrivain dont l'esprit ingénieux et profond, l'imagination un peu germanique et là blonde chevelure avaient complété sa conquête. Fier de ses succès et de son mérite, Tardent possesseur avait voulu se faire épouser; mais, soit que le caractère d'Adolphe ou le soin jaloux de ne point changer le beau nom qu'elle avait illustré déconseillassent cette résolution à Corinne, Corinne venait de briser des liens qui, depuis trois ans, l'avaient rendue si heureuse. Qu'avait fait alors l'inconséquent et irrité Adolphe? 11 était allé en Prusse se marier, et, par un vaniteux dépit, il avait choisi une prin- cesse, veuve, et alliée à la maison royale de Brandebourg. Ce téméraire engagement lui semblait une revanche du refus que lui avait fait subir une simple baronne. Un sentiment d'orgueil secret ou d'amour ramena cependant bientôt l'infidèle à Genève, et il y conduisit sa femme eommo un instrument de vengeance contre la dédaigneuse maîtresse. Corinne apprend ce retour, et, sans calcul, sans impulsion autre que celle de revoir l'ingrat, elle se fait conduire, à quatre chevaux, devant cet hôtel de la Balance où nous avons nous-mêmes déjà séjourné.
— M. B. C... ? dit-elle aux domestiques.
— Il n'y a que madame.
Elle pâlit, hésite à se retirer; et enfin, par une résolution qui, chez une autre, eût peut-être été effronterie, mais qu'ici l'émotio» sincère et l'inquiétude expliquaient, elle
demande madame, et se décide à mouler chez elle. Ello veut voir une fois et connaître sa victorieuse rivale.
Jugez quel eût été l'embarras de la chaste et timide Allemande, si elle avait soupçonné que cette Corinne, dont elle avait trop entendu parler, était là devant elle et lui demandait, pour ainsi dire, compte de son mari 1 Elle en eut pourtant comme un pressentiment et un vertige, au trouble de la visiteuse, à sa marche tremblante et à l'incohérence de ses questions. Mais avant d'avoir pu éolaircir ce doute, l'étrangère lui avait redemandé passionnément :
— Où donc est M. C...*
— • Je l'ignore, madame, répondit-elle : il est sorti depuis le lever du jour.
— Il est chez moi! s'écria Corinne.
Bt, bondissant sur son siège, elle répéta :
— Il ne peut être que là I Et moi qui ai pris, pour traverser la campagne, la route de Prigny, parce qu'elle est In plus courte! Je l'eusse rencontré, si je m'étais souvenue qu'il préférait les bords du lac.
Elle salue à peine, descend les montées en courant, se replace dans sa voiture et regagne son château en toute hûto.
L'infidèle, en effet, avait été, comme elle-même, se heurter à une demeure vide : il ne s'expliquait pas cette absence, et s'en revenait, la tête baissée et le cœur triste, vers l'ennuyeuse cité. Corinne l'a reconnu à deux cents pas d'éloignement : elle fait arrêter l'équipage en face de lui, ouvrir la portière, et l'attend.
— D'où venez-vous? dit-elle en lui offrant sur les coussins la moitié de l'espace.
— Mais...
— N'essayez point à mentir. Vous me cherchiez... comme j'allais au-devant de vous.
Et les deux fous rentrent dans le môme asile, et trois semaines s'écoulent sans que madame C... ait pu au juste savoir ce qu'était devenu son mari !
FRANCK ET MARIE Ufi
Hais Roger était devenu de jour en jour plus pâle et plus distrait.
Un soir, il prit à part son beau-frère, et, du ton de voix d'un homme troublé ou repentant :
— Ecoutez. J'ai une confidence à vous faire, et vous avez un plus grand service à me rendre que de me sauver cette misérable vie.
— J'écoute, dit Arthur assez vivement alarmé.
Roger hésita presque aussitôt à continuer, et son confident put croire qu'il éprouvait déjà te repentir d'avoir entamé un aveu : Use trompait* Le jeune homme voulait, au contraire, se fermer tout ohemin à reculer, et il entraîna avec lui au loin son compagnon, pour se mettre hors d'état de revenir jamais sur une décision prise avec désespoir et courage.
Ils sortirent de la ville par un faubourg écarté. Us gagnèrent la route du Jura, tournèrent brusquement à gauche, et, quand, au milieu de la campagne, au fond d'un quinconce épais, ils se trouvèrent au pied d'un mur impossible à découvrir d'avance; quand Roger eut ouvert une porte cachée et qu'ils eurent pénétré dans un étroit jardin tout parfumé de simple thym en fleur et de réséda :
— Asseyons-nous quelques minutes, dit M. de Lavarennes. Il cherchait évidemment à recueillir un peu de calme et
à comprimer de sa main droite, engagée sous son habit, les pulsations d'un cœur fort ému.
— On dirait, lui fit observer en riant son acolyte, et tout en partageant l'hospitalité d'un banc de bois où un livre ouvert avait été laissé , on dirait qu'il s'agit ici de quelque aventure mystérieuse à la façon de mistress Radcliffe ; ou mieux, que vous me menez en bonne fortune, comme si nous étions libres et du même âge tous deux.
— Arthur , interrompit le jeune homme, je ne sais par où aborder le récit que j'ai à vous faire ! Je dois commencer par un aveu que j'ai été bien longtemps à me confirmer à moi-même, et un secret qui l'était pour moi il y. a peu do jours encore : J'aime.
— • Bah ! erreur ou caprice passager ( dit le savant, demi-
confus et demi-moqueur. Mon ami, vous triompherez fort bien de cette faiblesse sans avoir besoin de nous la dire. On ne montre pas tous les bobos qu'on a. Je me fie à votre vertu. Vous êtes assez grand garçon pour être votre médecin vous-même; et d'ailleurs, de tous les confidents que vous devez éviter de choisir, votre beau-frère est assurément le premier.
— Si j'avais quelque remords, ami ; si mon malheur n'était pas involontaire, croyez-vous que j'eusse pensé à vous importuner de rien de semblable? Votre sœur, dont vous connaissez le caractère, est tout encore, et malgré tout, pour moi. Je préfère l'amitié de cette femme à l'amour de toutes les autres. Mais si je n'étais point coupable ? si je n'étais que malheureux ? et si je l'étais beaucoup ?
— Mon devoir et d'abord l'impulsion de mon cœur seraient de venir à votre secours.
— Laissez-moi vous presser la main ! Vous avez entendu souvent qu'il a été question d'une pupille de mon père dont je suis désormais l'unique appui et que dès l'enfance on m'avait destinée pour épouse ?
— Oui : elle est à Milan, je crois; et sa vocation la décide à renoncer au monde.
— Elle est ici.
— Gomment ? Marie ! Chez les seules recluses que nous ayons, les sœurs de la Sainte-Croix ?
— Ici, dans cet enclos. Et elle y est libre et cachée. Et elle n'a de protecteur et d'espérance que moi.
— Vous êtes au moins coupable d'une dissimulation bien longue I
— Écoutez. Vous savez comment je fus lié à votre sœur : c'est à elle que je dois la vie. Quand il fallut nous choisir un lieu 4'exil, je la prévins que les derniers moments que je m'étais crus réservés sur la terre avaient été employés à pourvoir à l'avenir de Marie. Si nous choisîmes Genève, ce fut pour être à portée de sa résidence et pour la faire venir près de nous, si cet arrangement convenait aux deux dames. Je partis seul. J'arrivai calme et sans embarras près de ma-
demoiselle deChavigny; mais je la trouvai, à mon grand étonnement, dans une situation d'esprit à bouleverser nos projets d'avenir. Pendant qu'il s'était accompli à son insu tant d'événements pour nous, le temps n'avait point marché pour elle. Je reconnus qu'elle était d|ns les mêmes illusions que durant la vie de mon père; et bien plus! je trouvai dans ses mains un testament ei l'ordre exprès de ce pauvre père d'épouser sa pupille et la fille unique du seul ami qu'il avait trouvé dans l'exil.- Je me sentis frappé d'étourdissement et presque de remords. Je compris que l'orpheline avait dû compter sur un état et iih époux ; et que lui retirer brusquement tout espoir et appui , c'était la réveiller pour l'abandonner dans un désert. L'état de sa santé commença à justifier à mes propres yeux le retard que je mis à lui découvrir la vérité, afin de lui épargner une émotion dangereuse. Le hasard et la délicatesse me furent complices ; et je revins ici demander conseil à Gabrielle. Là, que dirai-je? je manquai d'occasions qui m'auraient été offertes par un caractère plus ouvert, par des effusions de franchise et de confiance excitées à propos. Je manquai surtout de courage, parce qu'il me semblait, à travers les fantômes que la dissimulation et la solitude faisaient grandir, que j'avais trahi Gabrielle en me liant à son sort quand j'étais promis à une autre, comme j'avais trompé Marie en disposant d'une main qui lui appartenait par ordre de mon père. Incapable de faire naître cette occasion de parler, je l'attendis. Elle ne vint pas. Il survint au contraire, vous le savez, des souffrances et des considérations qui éloignaient naturellement encore l'époque d'un rapprochement entre detix jeunes femmes. Enfin je reçus de Marie une lettre où, prête à partir pour aller s'ensevelir dans un couvent du Milanais, son pauvre cœur s'ouvrait tout entier à moi et me faisait, avec la candeur la plus déchirante et la plus adorable, l'aveu naïf de toute son affection. J'avoue qu'ici j'aurais dû recourir à Gabrielle : ici je ne cherche plus d'excuses. Qu'estee que cette timidité et cette fausse honte capricieuse et romanesque ? Étais-je donc ému déjà d'un intérêt mysté-
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rieux ou condamnable ? Ne pouvais-je donc point renoncer à l'attrait d'une situation intéressante et me résigner à descendre dans l'esprit d'une de ces jeunes filles toujours si dédaigneuses pour l'homme une fois marié, le paria de leur imagination? faiblesse, orgueil, ou dépravation du cœur le plus droit) Si l'on savait combien on se prépare de maux pour n'avoir point fait ou pour avoir retardé seulement d'un jour une déclaration nécessaire ) Aujourd'hui, ce n'est rien : une susceptibilité puérile, un ménagement imperceptible d'amour-propre et la conservation d'une vanité égoïste... demain, ce sera l'acte de la résolution la plus difficile à prendre, une grave, une héroïque démarche. Vous recule* rez devant la nécessité qui vous condamne...
J'eus la lâcheté compatissante de ne vouloir point laisser entrer Marie dans un couvent. J'envoyai en toute hôte vers elle un homme d'ége et de confiance pour me la ramener ; et on la reprit qu'elle avait déjà franchi le Simplon. Elle descendait déjà vers la Lombardie comme en un sépulcre. Oh ! quelle fut sa joie 1 Pour cette fois, Arthur, je l'attendis avec le projet de la conduire immédiatement à ma femme et de vous la présenter à tous sans hésitation. Je voulus me forcer à cette conduite par l'impossibilité d'en tenir une autre, par l'impérieux commandement de la probité. J'allai au-devant de Marte, dans ma propre voiture et accompagné de ma femme, afin de brusquer, d'enlever la déclaration et la reconnaissance aux dépens de qui il appartiendrait, résolu de blesser un cœur, et deux s'il était nécessaire, plutôt que de persister dans une voie de ténèbres et de perfidie.
Fatalité 1 L'homme que j'avais chargé de mes instructions et de mes ordres, avait fait une diligence incroyable : il avait gagné sur les délais présumés de la route douze heures, et les voyageurs étaient entrés à Genève au milieu de la nuit même qui avait précédé le moment où j'allais ménager à Gabrieile une si étrange surprise. Parvenus à Évian sans rencontre, nous revînmes sur nos pas ; j'étais fort inquiet, mais je n'avais rien dit encore à votre sœur. Le messager m'envoya alors sa vieille femme, ot j'appris que, faute
d'un meilleur asile à trouver au milieu de la nuit et à cause de mes recommandations de discrétion et toutes mes défenses de parler, on avait provisoirement établi la voyageuse fatiguée dans la maison de son guide : la maison où nous voilà, la maison où elle est restée ! . '
— Mais, dit Arthur, ne l'entends-je pas venir elle-même derrière cette charmille?
— Non. Ce ne peut être que sa vieille hôtesse. Je sais quelle occupation réclame Marie en ce moment. Et, ajouta* t— il en consultant sa montre, il s'écoulera plus d'une demiheure encore avant qu'elle soit libre. Continuons : Marie vint au-devant de moi ici, avec un abandon plein de pudeur, un empressement doux et folâtre. Et avant que j'eusse pu entrer en explication : — Que je vous remercie) me ditelle. Vous m'avez envoyé chercher , vous ne m'abandonnerez donc pas? Et puisque vous me faites venir ainsi seule près de vous, c'est que vous m'adoptez. Je suis à vous. Je suis votre épouse : car je vous connais bien, Roger, et ce n'est pas Roger qui voudrait se jouer de la confiance d'une pauvre fille restée seule au monde, et lui ravir à jamais l'honneur. Me voilà , ajoutait-elle : disposez de ma vfe comme vous aviez déjà tout mon cœur* N'aide pas rêvé une fois, au fond de mes montagnes, que vous étiez marié avec une autre ? Ah ! si mes cris ne m'avaient pas réveillée, mon ami, j'allais mourir!
— Et vous avez pu garder encore le silence? interrompit Arthur. Mais vous êtes donc barbare 1... Et que vous êtesvous promis en agissant de la sorte ?
— C'est en parlant, monsieur, que j'eusse été barbare, et homicide peut-être 1 dit Roger. AhJ l'on voit bien que le cœur d'une femme ne vous fut jamais connu 1 Ce que je me suis promis, demandez-vous? Rien que de no pas frapper à mort cette enfant. J'ai agi sous l'impulsion tout instinctive de lui épargner d'atroces douleurs. Demandez au médecin pourquoi il pèse l'opium au malade qu'il ne doit pas guérir? demandez à la mère pourquoi elle offre son sein encore aux dernières convulsions de son enfant ? Ah I monsieur, j'étais
sans doute dirigé, ou égaré plutôt, par un mouvement de ma prudence pour elle et de mon intérêt pour son sort ; mais qui sait si je n'agissais pas aussi par un secret entraînement qui m'était personnel ? Je cherche mille raisons pour m'expliquer ma conduite, et il n'en est qu'une : je me sentais aimé pour la première fois de ma vie t Savez-vous ce que c'est que d'être aimé ? A vous, mon frère, je ne dirai pas la différence qu'il y a de vivre à être ou n'être pas compris. D'abord, je vous blesserais, contre mon vœu, par un retour sur ma condition près de votre sœur; et vous, amant de statues, adorateur d'invisibles maîtresses, vous qui trouvez en vous seul toutes les ressources du sentiment et qui pouvez vous passer de retour, apprécieriez-vous cette distance, plus grande que la distance d'un rêve à la réalité? l'élévation du ciel au-dessus de la terre ? Arthur 1 être aimé, c'est devenir quelque chose quand on n'était rien; c'est s'estimer davantage, parce qu'on est à elle; se sentir plus précieux, parce qu'on lui appartient. Quel noble orgueil on a de se voir le possesseur d'une autre âme, de faire par sa seule puissance naître deux joies et pleurer deux chagrins ! Des yeux qui s'attristent ou s'enflamment à l'expression de vos yeux enferment un poison bien séduisant. Allez ! c'est un bien attirant abîme. Il ne faut pas, comme vous Têtes, être de sang-froid pour me juger !
— Eht qui vous dit que je sois de sang-froid et ne partage aucune de vos inquiétudes? Mais quelle conséquence avez-vous tirée de ces difficultés dont j'apprécie, malgré moi, quelques délicatesses ?
— Ah Lvous me comprendrez donc l s'écria Roger. Vous aurez de l'indulgence et vous viendrez au secours de deux êtres à qui la moitié de leur vie manquait; car une existence dépouillée cherche à se vêtir et se couvre au hasard, fût-ce de la robe empoisonnée; l'altéré s'abreuve à des sources troublées; l'exilé qui cherche le chemin de la patrie peut s'enfoncer en d'affreux déserts.
— Mais qu'attendez- vous de moi ?
— Le salut de Marie. Ce n'est plus à moi de lui faire la
confession qu'elle doit entendre, et j'ai jeté les yeux sur vous. Je vous ai révélé dans quelle position et dans quels périls elle se trouve; maintenant apprenez à la connaître; éclairez-la, protégez-la : je vous la confie. Sauvez deux victimes, et surtout défendez Marie contre moi.
— Je suis touché de cette confiance et de la sincérité de votre repentir, dit Arthur; je n'abitoerai jamais de l'estime que vous me témoignez ici...
— J'y compte. Écoutez, mon frère : j'ai oublié en commençant ce récit d'engager à la discrétion absolue votre parole d'honneur : il est encore temps, ?je vous demande cette parole.
— Mais...
— Sortons, si vous hésitez.
— Faut-il que je m'engage à trahir peut-être les intérêts de ma sœur?
— Vous ne supposez pas que je puisse vous le demander jamais; mais j'exige votre parole de vous taire, ici et chez moi. Ce n'est pas à vous de me faire repentir une minute de ma confiance dans la probité d'un homme.
— Eh bien, je vous la donne, répondit Arthur après quelques instants d'hésitation. Mais songez que vous prenez sur vous seul, ainsi, toute la responsabilité de l'avenir t Si le malheur fond jamais sur deux femmes innocentes, si vous entraînez jamais vers quelque abîme et celle qui vous a remis sa destinée aveugle et celle qui vous a donné un enfant, monsieur... malheur à vous! Je prononce à l'avance anathème sur votre tête!
Marie parut en ce moment.
L'aspect d'un étranger pouvait lui causer quelque appréhension ou une déplaisante surprise; mais il était accompagné de Roger, et tel était le confiant espoir de l'orpheline, qu'elle prit Arthur pour un confident de son bonheur à venir, un des futurs témoins peut-être de l'engagement nuptial. Elle vint donc au-devant de Roger et de l'artisan prochain de son fatal réveil avec la sérénité d'un enfant. Sa vue frappa M. Mazuel par un mélange de candeur et d'at-
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traits nouveaux. Une robe unie de mousseline la couvrait chastement; ses épaules, son cou étaient enveloppé» encore d'une autre mousseline qui, taillée longue et flottante dans la seule largeur de la plus belle pièce de l'Inde, portait sur la lisière un chef éclatant d'or* Cette sorte de mantelet se nouait autour de la ceinture, laissant, dérouler au loin une riche ampleur dont le vent s'emparait comme d'une voile. Ses cheveux bruns étaient relevés droit sur leur racine, avec la hasardeuse témérité d'une mode qui s'est depuis introduite en France, mais qui mettait trop à découvert le dessin de tous les contours et la forme de tous les traits du visage pour convenir à un grand nombre de prétentions. Enfin, le long des allée^ du. jardin, Marie, comme pour compléter l'harmonie de cette parure, avait cueilli et attaché au sommet d&sa tête des liserons bleus offrant l'exacte forme des clochettes chinoises. Elle était ainsi d'une grâce et d'une beauté tout originales.
Arthur en Ait ravi.
— Voilà, dit-il tout haut, une bien belle et innocente personne t Et il pensa tout bas : — Ma pauvre sœur !
Roger présenta le savant à la jeune fille. C'était, dit-il, une de ses plus anciennes connaissances, un naturaliste qui, bien qu'enoore jeune, avait professé à Paris vers la fin de ses études. Il ajouta que si quelques urgentes affaires l'obligeaient jamais à s'éloigner de Genève pour un jour, il était charmé d'avoir un philosophe comme celui-là qui le suppléât dans sa protection et pût être reçu delà pupille comm e une espèce de subrogé tuteur.
Arthur se complut singulièrement à faire cette nouvelle connaissance. Il oublia un peu, è regarder Marie et à l'entendre, le danger dont cette rivale menaçait le repos de madame de Lavarennos. Il oublia môme jusqu'à l'heure qui fuyait assez vite, et il fallut à Roger l'avertir deux fois qu'il était temps de regagner la maison du lac.
— Frère, commençait-il, marchant le front élevé et les joues animées de pourpre à côté de Roger dont l'attitude était pensive et soucieuse en revenant sur leurs pas, vous
avez fait un acte de prudence et de vertu en me découvrant pe mystère et me faisant connaître le lieu où un tel trésor est caché! J'userai certainement «Je l'invitation qui m*e»t faite d'aller souvent voir mademoiselle de Chavigny pour préparer son cœur et dessiller ses yeiîx. Eht tenez, il no m'a fallu que quelques instants de bonne inspiration et de dévouement sincère pour entrevoir déjà le moyen de tarir vos angoisses et de dénouer avec succès l'imbroglio de cette situation. Vous n'avez point volontairement, n'est-ce pas, compromis l'avenir de cette enfant!
-~ Non certes,
<» Vous voulez réparer vos torts ? vous désirea son bon» heur, et vous l'aimez plus sincèrement encore que passion* nément et en égoïste ?
Roger soupira.
*- Eh bien, j'ai trouvé» moi, un moyen sûr de le faire, ce bonheur qui m'est cher aussi, et d'acquitter pour un ami la dette sacrée que lui a laissée un père. Que lui faut-il, à mademoiselle de Ghavigny ? Une fortune? Elle n'en sera pas privée. Un époux? J'offre de le devenir. C'est moi qui me sacrifie.
Rogep tressaillit vivement; mais il était trop tard pour entrer en explication, car la porte de l'hôtel venait de s'ouvrir, et Gabrielle, à sa fenêtre, attendait les deux amis avec une impatience tout inaccoutumée,
Elle avait reçu, san^ignature aucune, un biltet, dont la teneur lui semblait fort étrange»
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L'air soucieux de son mari empêcha toutefois madame de Juavarennes de lui montrer l'écrit qui l'occupait» D'ailleurs ce n'était qu'un renseignement anonyme. Seulement, la
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main inconnue n'avait point déguisé ses caractères. Rien de calomnieux pour personne n'était enfermé dans ce billet, et l'on sentait que si l'officieux correspondant devait être un jour découvert, il ne déclinerait nullement la responsabilité de cet acte.
— Pourquoi, se disait Gabrielle, tourmenter l'homme que je ne peux jamais entourer de contentement? Soyons neutre au moins dans sa vie. La contrariété n'est permise, quelquefois, qu'à qui peut la faire oublier ensuite par l'enchantement.
Ainsi les époux vivaient comme deux étrangers que le même asile réunit : ingénieux à s'épargner toutes peines, toutes gênes, autant par égoïsme que par bonté de cœur, par dévouement moins que par politesse. Roger surtout devenait attentif aux devoirs de la plus exacte bienveillance. Ils mawhaient comme s'avancent de chaque côté d'un fleuve deux compagnons poursuivant la route que le (lot dessine. Ils étaient constamment sous les yeux l'un de l'autre se parlant encore, ne s'approchant jamais et prévoyant peu qu'il se présenterait, avant le terme du voyage, un pont solide, une barque même pour les réunir.
Gabrielle ne confia donc qu'à son frère la lettre qu'elle avait reçue. On y partait d'une jeune fille, objet mystérieux des soins de son mari ; on demandait si l'épouse avait connaissance de son arrivée à Genève depuis un mois; enfin on l'engageait à prendre à cet égard des informations, si c'était encore un secret pour elle ; et on appelait à la fois ses soupçons, sa sollicitude et son intérêt le plus vif sur cette personne.
Arthur, qui comprenait la justesse de l'information et les soupçons trop fondés que la conduite de Roger pouvait inspirer au public, se trouva, par son engagement pris, obligé d'abord de feindre et'puis d'écarter ensuite les nuages dont on avait voulu couvrir le repos de sa sœur. Il promit de faire lui-même là-dessus d'exactes recherches; et en se chargeant exclusivemement d'éclairer l'affaire, il crut garantir à la fois la paix du ménage et se rendre plus utile à Roger.
Arthur, dans cette complication d'inciçlents, vit une raison aussi d'accélérer l'exécution de ses vues personnelles, et il remercia le hasard qui le faisait double confident. Car notre brave et docte voyageur, inflammable toujours et si prompt devant la beauté, avait en présence de Marie senti une fois l'inanité de ses affections premières, et voulait passer tardivement de la fantaisie des rêves à la poésie de la possession.
Mais qui donc avait donné à madame de Lavarennes cet avertissement? Son intérêt à elle ne semblait pas le principal motif de l'écrivain, mais bien un dévouement secret çt une active sollicitude pour l'orpheline. Gabrielle ne put donner aucune indication précise à son frère. Elle n'avait remarqué, dans le peu de personnes qui lui rendaient visite, aucun cavalier intéressé à jeter du froid dans sa maison, aucune femme qui lui parût jalouse de son sort, assez pour essayer de le troubler. Ses yeux n'avaient peut-être remarqué, et encore n'osa-t-elle pas le dire, que la présence assez réitérée autour de son parc d'un sous-lieutenant de la garnison française. Mais ce jeune homme n'avait dans les regards rien qui pût accuser autre chose que le respect élogieux qu'on adresse volontiers à une femme belle et honnête. Il semblait que l'officier, qu'elle n'avait jamais vu ailleurs, connût Gabrielle de longue date et lui portât un pur et mystérieux intérêt. Roger, de son côté, avait bien aussi aperçu rôder des épaulettes neuves; mais il n'y avait attaché aucune attention sérieuse, bien que les traits du promeneur ne lui parussent pas absolument étrangers comme à sa femme. Il lui vint même une fois à la pensée que l'inconnu avait quelque ressemblance avec son ancien guide de la falaise de Béville, le conscrit Francisque, le sergent qui lui avait remis la lettre de Georges. Mais quelle apparence qu'au .bout d'un an à peine, le grade de souslieutenant fût déjà explicable ? >
C'était cependant Francisque ! Les soldats de sa compagnie en étaient fiers parce qu'il leur était un exemple d'avancement rapide, au point qu'ils l'appelaient déjà entre
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eux, par l'envie qu'ils avaient de marcher à sa suite, le petit capitaine Tardieu*
Arthur avait plusieurs fois demandé à son frère de le ramener dans la maison modeste où était Marie; mais toujours une raison spécieuse, un prétexte évasif avait écarté ou différé la visite. Enfin la patience échappa au confident. Les soupçons grandissaient dans son esprit, et bien sûr d'avoir remarqué exactement les détours du premier voyage et l'extérieur de l'ermitage isolé, il se mit en route seul et arriva devant ie manoir. *
Marie n'y était plus. Et si Arthur en avait voulu croire les dénégations généreusement payées sans doute du froid et impassible concierge, elle n'y aurait jamais été.
Roger, pendant ce temps, se présentait au véritable asile où l'orpheline avait été emmenée; l'accueil qu'il y recevait étonna h la fois son esprit et blessa un cœur déjà si plein de passion et de trouble.
Combien Bon malheur avait fait de progrès rapides! combien cette passion s'était exaltée de toutes les luttes qu'il avait subies contre tes autres et lui-même! Il s'attachait à cet amour comme s'attache à la roche où l'aliment lui manque, le misérable bouleau tourmenté des vents. L'attrait du péril, le charme enivrant d'un but défendu et inaccessible, l'irritabilité même du caractère mobile de Marie, tout devait porter avec le temps jusqu'à la démence une tendresse si fatale et Si profonde.
— Qu'est*ce donc, lui dit la pauvre fille, que cet enlève* ment qu'il m'a fallu subir? Suisse une prisonnière, une esclave? Me défendez-vous, on devenez- vous mon persécuteur?;
— Le temps expliquera des précautions rendues nécessaires, balbutiait Roger. N'ai-jc déjà plus votre confiance?
— Je l'ai bien perdue en moi-même, répondait l'orpbe» line; de quoi vous étonneriez-vous? Mais, enfin, expliquez ce que vous prétendez faire de mes jours, de ma liberté, de mon avenir.
Roger, sans songer même à alléguer des lenteurs cl des
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formalités à subir, fat confondu dé tant de résolution; tant de justesse dans les plaintes accablait son imprévoyance. Il n'avait agi que dans l'instinct de son égotsme, il n'était point armé contre une si naturelle défiance.
Il dit, pour cacher ce qu'il y avait de plus ténébreux dans sa conduite, hélas ! et sans croire peut-être dévoiler si juste la plaie de son cœur :
— Je suis jaloux, Marie. Je ne puis souffrir qu'Où VOUS aime, qu'on attache sur vous quelques espérances et des vœux. Cet homme que je vous ai présenté l'autre jour, il s'est épris de vous» Je ne pouvais, Sans inconséquence, lui refuser de vous voir, après avoir recouru h son intercession. J'ai dit que vous étiez partie, retournée en Angleterre; et voilà ftmfcfue raison du déplacement qui vous a contrariée. Mais vous serez mieux ici, ma bien-aimée, croyezmoi.
Hélas I il ne se supposait pas si sincère en s'acewant d'absurdité. Car si un tel motif n'était pas l'unique mobile de sa conduite, il était au moins aussi fort que l'autre; et il aurait pu ajouter comme le grand homme que la plus poignante des passions a tant éprouvé : t Oui! jaloux de ces choses-là, et jaloux comme un tigre I Mon amour voua veut tout à moi; sa délicatesse s'offense d'un sourire, d'un regard qu'on peut vous arracher i. %
Mais il y a tant d'excuse, et peut-être de charme dans la jalousie qu'on inspire, que Merle fie put comprimer à cet aveu un élan de gaieté railleuse. Et puis quand elle vit une larme rouler dans les yeux de Roger, elle appuya sa tête sur son épaule, lui parla de mariage, de bonheur, Elle l'enveloppa de chastes et timides caresses; elle l'enivra de remords et d'amour.
— Quand on aime une fois, lui demafidiit-elie* c'est pour toute la vie, n'est-ce past
— On le dit.
-** Je le sens.