Moliéfé
Roger avait soupiré ce mot : « On le dit, » ému qu'il était par le souvenir de son passé et la terreur que lui inspirait pour l'avenir la durée des affections dont il avait sur lui-même expérimenté là mobilité.
— Mais vous ne m'aimeriez plus, Marie, reprit-il, que je mendierais encore près de vous de l'amitié, de la pitié, s'il le fallait... un sentiment enfin qui m'attachât au moins à votre souvenir.
La jeune fille se prit alors à relever doucement la manche de son vêtement à quelques pouces au-dessus du poignet gauche, et laissant apercevoir le bracelet :
— Et vous, dit-elle, avez-vous toujours eu souvenance de la pauvre Marie? A qui pensiez- vous, quand ils v©us avaient enfermé au fond de cette prison, quand vous étiez prêt à marcher à l'échafaud ?
Roger tressaillit.
Il osa, pour déguiser son trouble et comme pour affronter sa propre conscience, parler de tout ce qu'il y avait de plus périlleux détails à remplir et de bans à publier.
Que voulait-il?
Sa victime laissa lire une joie pleine d'innocence. Elle lui déchira le cœur à force de sécurité. Elle na le laissa échapper enfin à cet adorable supplice qu'après l'avoir placé pour l'avenir entre le choix du crime ou de la mort.
Cependant, M. de Lavârennes sentait bien qu'il ne pouvait plus se présenter chaque jour dans ce mystérieux refuge de Marie, sans avancer le moment d'une sorte de dé. livrance pour elle et de bonheur pour tous deux. Il comprenait mieux encore que la situation d'Arthur n'était pas tenable ; et que bientôt ses ressources, à lui, pour fuir son beau-frère, lui donner le change, le décider à reculer l'explication nouvelle, allaient s'épuiser et les placer tous deux dans une attitude ennemie. Il prit donc Arthur à part, mais devant Gabrielle même, de peur qu'il ne voulût pénétrer en de trop positifs détails ; et l'attirant vers une embrasure de croisée, au fond de ce boudoir qui dominait le lac :
— J'ai trop présumé de mes forces, dit-il, en supposant
qu'il suffisait de vous la confier. Il faut que ie temps et l'espace nous séparent. Je vais partir, je vais voyager; je vais chercher ie repos.
— Mais vous me trompiez, dit sévèrement et presque injurieusement Arthur, en voulant me faire croire que vous l'aviez éloignée de ce pays,
— Je vous donne, répondit Roger, une parole aussi sainte et aussi inviolable que le sera celle que j'ai reçue de vous, de quitter Genève dans vingt-quatre heures. ,
— Et sans emmener, sans attirer sur vos traces mademoiselle de Chavigny?
— Que je sois ie plus lèche des hommes, si je le fais... Laissez-moi quelque intervalle de temps pour retrouver ma raison, et ne compromettre que mon sort. Je pars; je vais errer, et je ne sais moi-même en quels lieux. Plaignezmoi et ne me trahissez point.
Arthur éprouva un double mouvement d'indignation.
En prononçant le mot de lâche, Roger avait senti se soulever aussi sa propre conscience, il avait cru entendre comme / un écho lui répéter et lui appliquer ce reproche.
Il partit.
Il partit sans avoir osé se trouver seul avec Gabrielle; mais non pas sans avoir pris en secret et pressé sur son cœur son enfant.
— Oh! si tant d'innocence pouvait apaiser tant de trouble, se disait-il en l'élevant dans ses bras. Si l'agneau rachetait les crimes du pécheur ! Si la colombe éteignait l'incendie! Et il finit par penser dans son délire : — Si cet enfant était l'enfant de Marie !
Le pauvre petit abandonné s'était endormi sur l'épaule de son père, il fallut, pour le replacer dans sa couche, le contraindre à ouvrir les yeux. Un faible, un plaintif accent qui lui échappa parut au fugitif une supplication, un reproche, peut-être un adieu.
L'homme ne peut-il donc jeter loin de lui une partie de lui-même, renoncer ni à ses péchés, ni au ciel; ni à la vertu, ni au mal?
Quels discours avait donc tenu» Roger à la triste et abaudonnée Marie? Quelles raisons avait-il pu donner de m\ inexplicable absence? Nous l'ignorons; mai» la jeune fille ne tarda guère à tomber dans un découragement amer. La pâleur de se» joues, l'amaigrissement de tout son corps formaient, avec l'âge et l'innocenoe de (a victime, un cootraste affligeant a voir*
Arthur s'imagina bientôt que l'objet de ses amours nou* velles avait quitté les environs de Genève ; il manquait de l'indication môme la plu» vague pour en retrouver les traces; il laissa dormir son projet et se voua tout entier aux bons soins que réclamait sa sœur,
Pour Marie, elle passait la moitié de sa vie à pleurer et l'autre à s'indigner de sa faiblesse, Alors» elle voulait s'arracher à la solitude, mais n'ayant de compagne que la femme âgée qui l'avait reçue en arrivant, elle était contrainte à borner ses excursions à des rives assez prochaines. Elle aimait à gravir le mont Salève ; une montagne qui ne promet guère de loin que les escarpements les plus ardus, mais qui enferme quelques riches pelouses et des maison-* nettes solitaires. Il lui semblait qu'en allant dominer l'horizon, elle s'informait mieux de son sort, et qu'on pouvait ainsi hâter le retour des absents.
Surprise un jour par une ondée assez froide, elle entra dans une chaumière, que sa fumée bleue et épaisse avait de loin trahie. Le foyer du pauvre s'annonce avant celui du riche, Le bois encore humide, la chétive bruyère élèvent au ciel comme un encens qui acouse, Il proclame l'inégalité des bien-être. Mais c'est là aussi et sur ces toits où les mousses verdissent qu'aime à se reposer la pieuse cigogne et à faire son nid l'hirondelle qui porte bonheur.
Là étaient une vieille femme et de pauvres enfants. Marie regarda comme un appel de la Providence le hasard qui l'avait conduite. Elle y revint avec une assiduité charitable ; et bientôt le bonheur que répandait sa présence, la craintive familiarité des marmots, le lait qui lui était offert, les sauvages bouquets qu'elle y pouvait cueillir l'attiré-
FfiANtiB ET MARIE m
reot près de ce chaume comme à un rend«B-vous do son choix. '
Marie y rencontra, au bout do quelques semaines, une dame. C'était une riche habitante de la ville, qui cachait son nom modestement. Ce n'est pas que l'ardeur de faire le bien fût une disposition impérieuse de l'âme de l'inconnue; mais quand on lui avait découvert quelque famille dont la pudeur étouffait les plaintes et qui souffrait sans demander, elle consentait quelquefois h quitter son hôtel pour aller au«devant du besoin pudique, et pour dérober ainsi la connaissance du bienfait. Elle n'avait eu qu'un léger effort à obtenir d'elle-même pour se rendra au domicile d'une famille qui avait, croyaiMle, imploré son secours, et dont elle* avait reçu par écrit l'adresse, au bas même de la supplication. Elle avait remarqué seulement, avec une surprise passagère, mais qui n'avait pu enchaîner sa démarche, que l'écriture par laquelle on l'invitait à visiter les infirmes avait déjà passé sous ses yeux.
Les deux jeunes femmes firent bientôt connaissance. Marie, expansive et peut-être indiscrète comme on t'est à dixsept ans lorsqu'on aime pour la première fois, quand on tremble pour son avenir, quand on demanderait des consolations au ruisseau qui parle et des nouvelles au nuage qui voyage, Marie chercha naturellement un appui dans la seule personne de son sexe qui se trouvât avec elle en rapport d'éducation et d'affectueux sentiments. La grande dame prit à ces confidences un Intérêt très-vif : et bientôt il fut évident pour ces deux personnes qui n'avaient plus rien laissé à désirer aux besoins de la pauvre famille, que l'attrait de se rencontrer était pour ehacune d'elles le premier motif de leurs promenades, qui furent continuées.
— Je ne veux point, disait mademoiselle de Chavigny, qui n'avait fait aucun mystère de son nom, blesser la modestie dont voua vous entourez, madame; mais, puisque vous voulez que j'ignore comment vos amis vous désignent, laissez-moi vous donner une appellation qui m'est douce : ce sera le nom d'une sœur que j'avais choisie dans l'exil; c'est
aussi la patronne du saint jour où quelque bon génie a voulu nous réunir.
— Et comment m'appelleriez-vpus?
— Cécile.
— Eh bien ! soit, dit la nouvelle Cécile : j'accepte ce nom de sœur. Il ne tiendra pas à moi d'en remplir désormais tout le rôle, et de veiller sur vous comme si vous apparteniez à ma famille. Me permettrez-vous d'aller vous voir?
— Jusqu'à ce qu'un tuteur dont j'ai, je crois, commencé à vous parler, madame, soit de retour d'un long voyage, ditelle. Il est, lui, l'arbitre de mon sort; et quand il aura repris les rênes de ma vie, je ne ferai plus que sa volonté.
La prétendue Cécile soupira sans répondre.
Quand elle allait visiter l'orpheline, elle arrivait toujours seule. On disait bien qu'un laquais sans livrée l'accompagnait jusqu'à certaine distance et l'attendait là exactement sans avoir permission de s'éloigner ni d'avancer d'un pas au-deVant d'elle; mais Marie n'avait jamais été frappée de ce mystérieux appareil.
La naïve Marie eut bientôt confié son sort et tous les détails de sa vie passée à sa récente amie. Celle-ci Técouta avec une constante sollicitude, un intérêt croissant pourtant d'innocence et de malheur ; mais elle déguisa mal le sentiment d'étonnement et de répulsion que lui inspira la conduite de Roger ; car la jeune fille fut blessée de l'expression de figure que prit sa confidente au tableau qui fut fait devant elle des espérances qu'avait laissées Roger en partant.
— Il ne faut pas croire aux promesses de nos ennemis, disait la froide et sérieuse Cécile. Les hommes mettent leur triomphe à nous abuser. Le temps vous guérira d'illusions perfides : combattez bien les pièges de votre cœur. Et qui sait si l'avenir que vous invoquez avec tant d'ardeur ne composerait pas le supplice de plusieurs êtres?
— Ah! madame, pourquoi ce que vous dites là pour me consoler me fait-il tant de mal? Vos douces paroles ont pour moi l'accent d'un reproche.
— Il serait bien injuste de ma part! répondait Cécile.
— C'est à vous surtout que je craindrais de causer de la peine. Je suis bien malheureuse depuis que je suis au monde 1 Avant d'avoir connu les tourments que j'éprouve, j'avais déjà pleuré ma patrie et mon père; je me suis crue désignée longtemps par la fatalité... mais Roger a tout effacé dans mon souvenir. Depuis que je le connais, je crois au bonheur : lui seul fera la destinée de ma vie; il m'aime t Si vous saviez ce que c'est que d'être aimée de Roger!
— Encore une fois, défiez-vous des autres et de votre propre cœur. Vous entrez dans cette vie. A votre âge on croit à la solennité des passions et à la sincérité des serments. On suppose que tout est durable. Êtes-vous donc bien sûre que celui qui remplit si fatalement vos pensées soit libre de joindre encore sa destinée à la vôtre? Est-ce bien de lui que votre avenir dépend ?
— Roger ou mourir! s'écriait Marie.
Et son regard humide, fixé sur des yeux où venaient aussi quelquefois des larmes, attendait vainement d'y rencontrer un rayon d'espoir : elle n'y trouvait jamais que la pitié.
Ainsi s'épuisèrent six mois, avec cette rapidité toujours difficile à comprendre quand chacun des jours qui composent le temps a été si long à passer. Eugène, qui écrivait souvent à sa sœur, tant que son singulier mariage restait encore suspendu, lui manda que M. de Lavarennes avait eu l'imprudence de rompre son ban et de passer sept semaines à Paris sans prendre même le soin de se déguiser, ou d'éviter ses plus malveillantes connaissances.
« Si on lui parle de déportation à Gayenne, disait-il, il sourit; si on lui laisse entrevoir qu'il encourt la peine de mort, il vous presse la main comme avec reconnaissance. Ce garçon-là est bien changé depuis le collège t Je ne l'ai trouvé homme raisonnable et sensible qu'en lui parlant de son enfant. Il est donc beau comme un astre, mon petit neveu ? Je pardonne à mon frère d'avoir donné à celui-là son vilain nom anglais et dur d'Arthur, parce qu'il a le privilège d'être Tainé; mais je me flatte qu'on va bientôt penser à moi, et
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so souvenir que ce nom d'Eugène, illustré par Beanharnais tout récemment encore, fait au féminin Eugénie. »
Mario, qui dans toute autre circonstance eut demandé eu* rjeusement à connaître sa nouvelle amie, qui eût été frappée de ce mystère inutile, qui se fût fait de le pénétrer un plaisir de contradiction, — car ce caractère était tendre à la fois et mutfn, emporté tour à tour et railleur, — Marie ne s'intéressait plus qu'à une seule idée. Le reste passait inaperçu autour d'elle et comme si rien n'eût existé. Cécile s'appliquait à la guérir. Toute l'ardeur de son esprit, toute l'assiduité de ses visites» ne tendaient qu'à ce but Méritai* sent ; arracher le poison du fond de ce cœur fidèle. Hélas 1 elle épuisait ta dans ces efforts bien des ruses inspirées par la vertu, bien de la délicatesse inutile I
Voulait-elle lui enseigner ce qu'elle possédait de talents et lui donner le goût des arts : — Non ; cela me distrait, disait la jeune fille; laissez-moi rêver à lui I
Ou bien, si Marie se livrait un moment à l'étude, cultivait sa voix, essayait de dessiner : — Je ferai son portrait de mémoire. Croyes-vous qu'il lui plaira de m'entendre chanter?
Un soir que Cécile était arrivée près de sa protégée, plus triste elle*même et plus affligée de ses propres secrets que de coutume , elle revint avec éloquence à ses exhortations.
— Il vous oublie, mon enfant I fit quand môme bien il eût été sincère en partant, saveg«voua bien ce qu'a d'action sur l'imagination d'un homme le temps et les objets nouveaux qui le séparent de nous ? Pauvre abusée que vous êtes, crédule victime, oubllea-le 1 II vous néglige : faites comme lui, Un amant est plus ingrat qu'on ne le croit à votre âge. Juges si un homme peut méconnaître ses promesses et abjurer des projets impossibles à accomplir, ou avancés sans probité : on en a vu oublier qu'ils étaient pères et fouler aux pieds les plus imprescriptibles droits.
Le sourire de Marie à écouter cette leçon enfermait une expression de triomphe et à la fois de reproche contre des accusations qu'elle jugeait calomnieuses,
— Voua auriez raison, s'il en était ainsi, dit-elle enfin ; ce serait un crime d'oublier... Mais mon ami n'en est point coupable; il m'a écrit : tenez.
En disant ces paroles, qu'elle croyait innocentes et justificatives, la cruelle enfant tira de son sein une lettre et la déposa sur les genoux de sa compagne.
Cécile y jeta avidement les yeux, ne put s'empêcher même de la saisir; mais, quand elle en eut bien reconnu la suacription, elle la laissa tomber et tourna la tête vers la porte de l'appartement; puis elle alla toucher le pêne de cette porte, comme si par inattention elle fût demeurée ouverte.
— Parcoures oe billet, ajouta Marie. Voyez si j'ai tort de croire en lui, après Dieu et une vie meilleure.
~~ Il suffit, dit Cécile avec effort.
«- Non ! vous l'avez accusé, il lui faut oette réparation. Voyez de quels termes il se sert; comme il exprime bien son dévouement pour moi, son ennui dans l'absence, son chagrin dont je suis la cause unique t
— Gt cette lettre... est réoente t dit Cécile.
-* Lisez-la tout entière, madame. 11 n'y a rien dont je doive rougir devant vous.
— Je n'en veux savoir que la date.
-* Écoutas, je vous la lirai moi-mêjne.
— Ah !'de grâce 1 s'écria Cécile en se levant avec fierté. Puis, frappée de la surprise que oe mouvement causait à
Marie :
-~- Je demandais, pour juger mieux de l'état de son cœur et de ses dispositions présentes pour vous, si la lettre était écrite depuis beaucoup de jours.
«* Il n'y en a que cinq, répondit Marie.
' •" Et de quelle ville est-elle datée?
*~ De Lyon, ma bonne amie : il se rapproche de nous!
Cécile se retira sur-le-champ, afin d'éviter les épanchements de joie de sa malhoureuse protégée et les élans d'une gaieté déchirante. Sur le chemin qui la ramenait chez elle, sjjr ce cliemin pu elle aurait pu être suivie b la trace, sj
l'expression «verser des larmes de sang » était matériellement exacte, Cécile se disait : — Il faut lui faire savoir qu'il est marié. Le lui déclarer brusquement et à elle-même serait la tuer : je me te suis avoué cent fois, mais une dissimulation plus longue et la fausse pitié seraient aussi la mort. Je m'accuse d'être leur complice. J'écrirai à Lyon; je sais un moyen de faire découvrir là sa retraite et d'arriver jusqu'à lui, le mari parjure! Il saura que son secret est découvert, et ce sera à lui de le dévoiler à sa victime. Le rôle de bourreau ne lui convient-il pas?
Roger était le plus malheureux des hommes, car la passion l'avait perverti. Que voulait-il? qu'espérait-il ? Demandez à l'amour où il s'arrête et à la folie ce qu'elle exige. Elle exigera la possession de quelque astre mobile qui brille et s'efface à deux millions de lieues d'elle ; et lui, il s'arrêtera sur un cercueil... Un cercueil! l'insensé troublait la paix de ce dernier asile; et dans les rêves de son court sommeil, il voyait se dresser deux spectres qui lui reprochaient son délire. L'un lui demandait compte de l'obéissance trahie, de la sainteté des volontés d'un père, et l'autre, plutôt que de i lui laisser approcher son enfant, l'enveloppait de ses voiles et l'entraînait sous la terre avec lui.
— Je veux savoir qui vous êtes, dit enfin un jour résolument et presque avec irritation Marie à sa protectrice inconnue.
— Une personne aussi malheurejise que vous.
— C'est bien. Mais je suis fatiguée de tant de réticences; elles me blessent, et je ne sais point deviner les énigmes.
- Vous êtes venue ici surprendre mes secrets sans m'avoir jamais dit les vôtres. Je me suis sentie reconnaissante, quand je n'étais peut-être que dupe. Êtes-vous une trop grande dame pour décliner votre condition? Je n'accepte que l'amitié de me» égaux : je veux pouvoir rendre la pitié que j'inspire. Le temps des fées, le temps des mystères est passé. Dites-moi, s'il vous plaît, votre nom.
— Cécile, répliqua en souriant l'impassible et mélancolique étrangère.
^ — C'est moi qui vous ai fourni ce subterfuge, qui ai prêté le masque qui vous couvre, qui ai épaissi le voile injurieux de ma propre main, il est temps qu'il se déchire. Parlez, madame!
#— Eh bien ! je le ferai, dit l'inconnue, et vous avez raison de m'y forcer. C'est votre ange gardien qui vous inspire. Aussi bien, tous mes conseils et tous mes efforts sont stériles : que la vérité se fasse jour, puisque c'est vous qui l'invoquez.
— Je l'attends.
— Elle ne se fera pas attendre. Ce soir, Marie, vous recevrez de moi une longue lettre : tous mes secrets vous seront connus.
— Pourquoi différer encore ?
— Votre insistance est bien téméraire, mademoiselle!
— Ainsi vous manquez de franchise ?
— Non... mais de courage.
Marie se prit à sourire assez dédaigneusement.
— C'est pour vous, acheva Cécile en s'éloignant le regard plein de compassion et d'amertume, c'est pour vous seule que ce courage me manque!
Marie, blessée de cette contenance encore équivoque, ou absorbée dans sa pensée unique, ne songea pas même à accompagner la dame mystérieuse. Celle-ci se leva, et se retira, comme elle le faisait souvent, par le verger un peu en désordre, dont une porte s'ouvrait sur un sentier assez désert.
La prétendue Céciie suivait, rêveuse et abattue, le long espalier tout odorant de fruits mûrs qui servait de rempart à l'enclos, lorsque tout à coup elle s'arrêta. Elle avait entendu à quelques toises devant elle se mouvoir les treillages et les feuilles; et, dans le crépuscule, elle aperçut un homme qui, arrivant du dehors par une escalade hasardeuse, vint s'asseoir un moment sur ce mur. De là et sans regarder à droite ou à gauche si son action n'était point observée, il s'élança légèrement dans le verger et se dirigea sur-lechamp vers l'habitation d'un pas rapide. Le premier mouvement de. la femnie effrayée avait été de fuir. Bientôt elle comprit qu'elle allait être atteinte; et l'instinct peu réfléchi
m FRANCS ET MARIE
de son épouvante la porta à s'appuyer contre un arbre qui ne pouvait pas la dérober, à la vérité, à un regard attentif, mais où son immobilité lui semblait déjà une protection.
L'homme vint droit à elle : il aurait pu passer aussi bien à quinze pas de distance; il allait effleurer de son vêtement l'arbre qui protégeait cette femme et toucher cette femme elle-même. Il marchait, la poitrine haletante, la pâleur sur • le front, les yeux immobiles et fixes. Cécile reconnut ce voyageur qui devait n'être arrivé que depuis peu d'instants à Genève; ou plutôt madame de Lavarennes retrouva dans l'aventurier» introduit comme un malfaiteur dans la retraite d'une jeune fille qu'il devait protéger, son époux, le père de son fils : le coupable et délirant Roger. Quelle situation 1 Que va devenir Gabrielle, si à son tour elle est reconnue? Quelle explication donner de cette rencontre ? Que dira Roger en la trouvant dans un lieu pareil ? Où s'arrêtera l'effet de son étonnement, de sa colère ? Quel parti prendra-t-il dans son trouble et dans son désespoir?
Cette anxiété qui résumait tant de tortures ne dura qu'une demi-minute. Le fantôme passa comme se précipite un somnambule, sans heurter aucun point intermédiaire entre lui et son but, sans voir et sans soupçonner qu'il existe au monde un autre objet que celui qu'il cherche.
— Ma sœur, dit Arthur à Gabrielle rentrée enfin dans sa maison, pâle et défaite, avez-vous quelques nouvelles de Roger?
. — Il arrivera ce soir, dit-elle; mais peut-être assez tard pour que je ne puisse voilier et l'attendre. Allez vous-même vous repoaor : vous connaissez ce caractère fantasque; il sera temps d'aborder demain le voyageur.
Arthur prit cette espérance de sa sœur pour une vaine illusion; il n'osa s'en faire expliquer le prétexte, parce qu'il voyait trop quelle douleur ce long abandon causait à l'épouse; mais il ne fit nulle difficulté d'obéir et de se retirer.
On apporta à Gabrielle son fils : elle ferma les yeux pour ne pas saisir une ressemblance qui la blessait, et elfe }'<W
loigna doucement d'elle. Elle déclara qu'elle était fort malade, afin d'avoir le droit de lui refuser son sein.
Roger ne comptait pour rentrer dans son hôtel que sur le hasard d'un serviteur mal endormi, car il ne s'était fait ao^ comparer dans ses voyages d'aucun des domestiques de la maison. Il fut frappé do stupeur en reconnaissant un grand nombre de lumières (qui erraient encore dans les apporte* ments. Les soupçons les plus absurdes lui furent inspirés par sa mauvaise conscience avant de se douter de la vérité ; c'est qu'il était l'objet de cette sollioitude. Une fois sorti du devoir, cette conscience troublée ne lui montrait plus comme ' praticable la route ordinaire des eonvenanees. 11 s'attendait à les braver partout, et à ne porter nulle part qu'un pas furtif et ténébreux. Au lieu de ses prévisions» le ooneierge était debout; un valet de ebambre avait allumé du feu dans son appartement. Le maître fut réduit à demander pour qui ces préparatifs.
~* On attendait monsieur tous les jours,
•~ Et madame de La va rennes?
— fille est indispQsée t légèrement ; elle s'excuse près de monsieur,
-Et mon fils?
- Il dort,
Malgré ces réponses si discrètes, Roger ne se jeta dans son |jt qu'avec un secret sentiment de terreur, Abondante source d'amertume que la situation d'un chef de famille pour qui les questions sont un supplice, ]ps prévenances un reproche, la fidélité une accusation I