‹ France et MarieChapitre 3 sur 15 · LB SLOOP · texte numérisé non relu

LB SLOOP

La maison qu'habitait le quaker Àrved Simnaer avait la simplicité dont ne s'écartent jamais les plus riches enfants de Guillaume Penn. Située dans un fastueux quartier, si elle se distinguait des hôtels voisins par son extrême propreté, si, au dehors, les murs étaient exactement blanchis, l'intérieur n'avait pas d'autre luxe, et il ne montrait aucune décoration, sainte ni profane. Avant de demander à voir Marie, son tuteur pensa qu'il convenait de visiter son hôte et de prévenir, sur les projets dont il allait tenter l'exécution, l'homme qui avait si simplement et si charitablement recueilli la fille de Chavigny.

Quand le chrétien de la primitive Église sut que la jeune Française était orpheline ;

— Heureux, dit-il, ceux que Dieu appelle à lui, mon frère

Mais toi, as-tu raison d'ôter à cette enfant un logis dont la Providence avait fait choix pour elle? Et où vas-tu? On se bat en France : les hommes sont là des morceaux d'argile qui se brisent les uns contre les autres. Vas-tu les aider en ce métier?

— La France est notre patrie, dit Lavarennes pour unique réponse.

— Patrie! un coin de terre où vous avez tant d'ennemis, d'où Ton vous repousse à tort ou à raison, où tu ne trouverais pas, entre les bornes de deux héritages, six pieds de gazon pour t'asseoir et creuser librement une fosse ! tu appelles cela patrie? Eh! va t'en faire une aux bords de la Delaware : je te donne cent acres de mes savanes, ou bien tu les prendras toi-même; car, Dieu merci, cette terre de notre Amérique n'est pas encore toute arpentée, toute étiquetée de noms d'hommes, et la cultiver, c'est en prendre possession. Marche.

— Trop d'espace et de temps m'ont déjà séparé du foyer de mes aïeux, dit fièrement le comte, et je ne mettrai pas entre nous des mers immenses.

— Eh bien, reste avec moi. Dieu habite le ciel, les princes leurs palais et le laboureur sa cabane; mais au banni, que reste-t-il, si ce n'est le cœur de l'étranger, pour refuge ? S'il le trouve ouvert par hasard, pourquoi tenter le Sauveur une fois de plus?

Afin de changer une conversation où rien ne pouvait rapprocher ces deux esprits, le comte parla subitement de sa reconnaissance profonde pour l'hospitalité accordée à Marie et de toutes les vertus dont le profit avait été pour sa pupille.

Le primitif lui tourna le dos/

L'émigré s'empressa alors de se rendre au parloir, mais il y avait toutefois dans cet empressement de la crainte. Prononcer à l'innocente jeune fille cette sentence : Vous êtes orpheline ! faisait trembler chacun de ses pas en approchant.

Il trouva Marie livrée, ainsi que ses compagnes, à un travail qu'elles poursuivaient avec l'ardeur qu'on met dans,

d'autres ateliers à satisfaire les caprices de la mode. Elle, et les filles et les nièces du quaker, préparaient du linge et des habillements neufs pour les pauvres de la paroisse. Les mains des jeunes miss contrastaient avec la toile dure et grise dont quelques-unes taillaient et assemblaient les morceaux avec une gravité britannique. Marie, occupée à vêtir deux petites filles, quitta la robe noire qu'elle achevait de lacer à la plus jeune pour courir au-devant du comte.

— Et mon père? dit-elle avec un gracieux sourire. Pourquoi ne vous accompagne-t-il pas aujourd'hui?

Cette sécurité fit pâlir le vieillard. Toute présence d'esprit lui manqua pour déclarer* la vérité tout d'abord. Marie, d'ailleurs, lui donna peu de temps pour se remettre.

— Oh ! que je suis bien aise, poursuivit-elle, que nous soyons libres de causer ici un instant! Voilà une petite bourse où sont les produits de ma broderie depuis deux semaines, faites-la accepter à mon père; il me gronde quand je me prive, dit-il, pour lui. Vous, monsieur, vous trouverez moyen de tromper cette fausse délicatesse, n'est-ce pas? Et il se porte bien?... Oht dites-lui qu'il ne tarde pas à venir embrasser sa fille !

Ces mots si simples perçaient le cœur du Français. Mais Marie se fut peut-être aperçue que son interlocuteur la laissait sans réponse, si déjà, et tout en continuant un entretien dont elle faisait seule les frais, elle ne fût retournée aux soins dans lesquels elle avait été surprise.

Elle posa sur ses genoux la plus petite des deux pauvres filles, laquelle pouvait avoir deux ans et demi, et, moitié attentive à achever la tâche commencée, moitié à disputer aux mains de l'enfant une boucle de ses propres cheveux dont il s'emparait pour jouer, Marie raconta au comte tout ce que la bonté brusque du quaker lui offrait de ressource dans l'avenir, afin de mettre ses talents modestes et son travail à profit.

Son tuteur ne l'écoutait pas, mais il la contemplait dans une morne admiration. Elle sembla belle, même à ce vieillard, qui l'avait vue enfant il y avait si peu de jours. Cette

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taille naissante, ces cheveux d'un brillant ébène, ces sourcils gracieusement courbés comme les deux traita qu'un peintre habile eût indiqués par un fusain noir et léger, ce sourire entre des perles, ces charmants petits pieds, si dignes de la jalousie d'une mandarine, et, au-dessus de tout, l'inimitable expression de bonté, de gaieté, de confiance dons la vie... que de raisons de la trouver ravissante! Le comte, pensant, malgré lui, à ses rêves de l'avenir et au désir le plus cher à son cœur paternel, ne put se défendre d'un rapide mouvement d'orgueil et de joie.

Mais, à côté de sa petite Sûôur, là plus grande pleurait, et, pour ne pas foire remarquer enfin son silence* ou pour attendre Une plus favorable occasion de s'ouvrir, le comte demanda à Marié ce que pouvait avoir sa protégée.

-*■ Ne parles point de cela, dit la pupille.

Elle leva en même temps des yeu* remplis d'une douceur et d'une pitié si profondes, que le comté tressaillit.

Comme il craignit Cependant et désira dé comprendre, il ajouta : *

*- Mais pourquoi n'essaies-tu pas de la consoler?

— Parce qu'elle a perdu son père, dit Marie.

Cette réponse 6ta les derniers restes du courage que cherchait dans son cœur le pauvre émigré. Il oublia' les résolutions apportées eu entrant, et se résigna à cacher encore à la jeune fille son malheur.

— Ce n'est pas le hasard qui a mis Cette parole dans sa bouche, se dit-il : les événements dirigés par Dieu lui apprendront son sort, mais ce n'est pas à moi de le lui révéler en ce moment. Et pourtant le malheur est nôtre ennemi de tous les jours : reculer deVaftt lui, n'esUee pas le rendre plus cruel? Non pas i différer d'apprendre une vérité ftineste, C'est peut-être abréger le temps de la douleur, peut-être l'épargner tout à fait; car, enfin, demain est une possession incertaine; et pourquoi empoisonner aujourd'hui, si demain ne devait jamais commencer?

— Marie, dittl après avoir recueilli un peu de fermeté et arrêté Un plan de conduite, je ne suis pas Venu ici seule-

ment pour te voir, mon enfant, et interrompre des actions méritoires comme les tiennes, je suis venu pour tê préparer à une grande résolution : nous allons quitte? l'Angleterre.

— Ahl tant mieuil Pour retourner en France? dit la jeune fille s'élançant avec étourdôriô de dessus sa chaise.

— Oui, du moins Si on nous laisse y aborder, si on hoUS permet d'y cacher nos jours.

— Et quand nous embarquons-nous? ajouta-t-elle.

En même temps elle promena sur ses compagnes, espèces de poupées sérieuses qui n'entendaient point son langage et sur les lieux un peu ennuyeux aussi qui l'entouraient, un regard plein de tristesse passagère et de moquerie secrète.

— Demain, ma fille.

Ce nom de fille, ce titre affectueux, ramena promptement vers un autre sentiment les idées de Marie.

— Et mon père, où est-il ? répéta-t-elle. Oh t je gage que je devine à présent pourquoi c'est VOUS seul qui Venez me chercher : il nous devancé, n'est-ce pas, comme autrefois dans un autre voyage ?

— Oui, il nous a devancés !

— Ëh bien, il préparera notre bienvenue; il sefa causé que nous serons reçus avec bonté.

Le comte £tait fort religieux, superstitieux même, et il donna à d'innocentes prophéties un sens mystérieux qu'elles n'avaient pas. Il accepta dans son cœur, comme jUn favorable augure, cette confiance d'un enfant sur l'intercession de son père; il espéra mieux que jamais dans Une vie future, et se mit à prier en secret pour l'âme de son pauvre Ghavigny.

— Je sais que mon père vous à dès longtemps institué mon tuteur, poursuivit l'orpheline avec une imprévoyance déchirante; je sais que, par un testament anticipé, il vous réserve tous ses droits sur moi : il me l'a souvent répété. Eh bien, s'il est absent, je suis prête à vous suivre.

Elle tendit sa douce main au vieillard ; celui-ci n'osa pas la prendre, ni toucher de ses lèvres un front si Serein, de peur d'y laisser tomber quelques larmes. 11 se hâta de

sortir après avoir annoncé qu'il reviendrait le lendemain.

Ce colonel qui l'avait recueilli lui avait confié son véritable nom; mais le comte se sentait un intérêt si vif et si sacré à ramener Marie en France, que ce nom ne le fit hésiter qu'un moment. Et cependant, s'il était un gage de loyauté, ce nom, il rappelait aussi une témérité bien périlleuse 1

Le prétendu colonel s'appelait Georges Cadoudal.

— Par saint Paul de Léon ! nous sommes en pleine mer; il vente bon frais : Toutes voiles dehors et le cap à l'ouest.

L'équipage peu nombreux du sloop l'Épervier, commandé par le capitaine AïJoff, fit entendre à ces paroles un rire presque unanime.

Ce n'était pas que la manœuvre indiquée manquât de justesse et d'à-propos; ce n'était pas même parce qu'elle était donnée en termes inexacts selon la technologie marine, mais bien parce qu'elle ne venait point de l'officier qui avait seul le droit de commandement à bord.

Cet ordre inattendu, c'était en effet le soi-disant colonel Larive, qui venait de le hêler sans porte-voix. A cel'accent si impératif, le véritable commandant parut sur le pont.

— Diable ! dit-il, colonel, vous voulez donc prendre ma place! Que diriez-vous si je me glissais un de ces jours à la tête de vos tirailleurs ?

— Si tu en as le courage, dit Georges, on te laissera faire. Mais pourquoi allons-nous à la dérive d'une façon si impertinente ? On dirait que nous gagnons le golfe de Gascogne.

— Juste, dit Aïloff. Oh ! vous avez l'œil et le pied marins, vous; ce ji'est pas vous qu'on tromperait.

— Tu prétends l'essayer, cependant, à ce qu'il semble, dit l'officier royaliste. J'ai fait marché avec toi pour nous conduire sur les côtes de Normandie; nous devons débarquer à la falaise de Béville, et tu mets le cap sur les Canaries ! Un moment !

Il hésitait déjà entre deux instincts opposés : porter la

main à la ceinture de ses pistolets et sauter sur le timon du gouvernail.

— Ah çà, dit Aïlof en lui touchant le bras doucement, et sans se troubler, est-ce que nous ne sommes plus amis, yoyons? Est-ce que nous ne sommes pas accoutumés à nous entendre? On dirait que c'est la première fois... Venez donc un peu sur le gaillard d'arrière fumer un cigare : votre co. 1ère tombera dans l'eau.

Georges ne pouvait garder longtemps la pensée qu'on voulût le trahir; il y avait trop de danger à le faire. D'ailleurs il connaissait son flibustier, et il démêla vite qu'il devait y avoir en tout ceci plutôt ruse que défection. Il consentit donc, pour sa dignité propre et avant celle du capitaine, à ne pas continuer l'explication à voix haute; mais il se prêta à l'entretien du gaillard d'arrière avec une expression de mauvaise humeur encore visible.

— Nous allons en effet à la côte de Bordeaux, reprit Aïioff, dès qu'ils furent appuyés tous deux sur le bastingage.

Georges fit un mouvement en arrière avec indignation.

— Qu'est-ce que je vous ai donc promis? reprit le capitaine du sloop; de vous conduire à Béville, et le plus tôt que je le pourrais. Eh bien t est-il de mon intérêt de vous retenir à bord, vous et. les passagers qui vous accompagnent ?

— Non. t

— Mais une condition que je me suis faite à moi-même avant celle-là, et que je tiendrai toujours la première, c'est de ne compromettre ni ma peau ni celle des braves gens qui se confient à ces* quatre planches que vous voulez déjà envoyer à l'ouest. Sachez donc que, pour sortir du port, il faut préciser aujourd'hui sa destination sans mentir, ou sinon l'on court le risque de ne plus rentrer dans la Tamise. Je vais chercher des vin9 de Médoc, et j'essaierai ensuite de les vendre sur les côtes de Bretagne... ou de Normandie, si vous l'aimez mieux. C'est bien ; c'est un commerce que la guerre autorise. Si je passe en fraude ma cargaison, tant mieux. Mais porter tout droit en France des chrétiens comme

vous, cela n'a-t-il rien qui éveille la police de Londres et les émissaires de Paris ? Il faut filer quelques nœuds de plus pour garantir la denrée. Êtes-vous assurés, vous autres, contre les traîtres, les correspondances et les donneurs d'avis?

— Mais pourquoi attendre à ce mâtin pour me dire ces belles choses? objecta Georges.

— Parce que je ne les ai devinées qu'hier soir en allant à l'amirauté; parce que l'avis sût* de me mettre en garde ne m'est parvenu que cette nuit même; et qu'il fallait sortit avant tout et prendre la haute mer. Êtes-vous content?

— Pas trop.

— Voudfiez-Vous une preuve de plus de ma sincérité et des honnêtes soupçons de l'AIlién-Office?

— Mais ça ne ferait pas de mal.

— Ëh bien! tenez, dit Aïloflf.

El il tendit au général, qu'il ne connaissait pas sotis ce titré, un billet à l'adresse du colonel La rive, lequel billet avait été apporté à bord au milieu de la nuit dernière, par un Canot qui avait regagné précipitamment la côte.

— Georges reconnut l'écriture de Mercier, dit La Vendée, son compagnon d'enfance, et dès qu'il eut pris lecture de cette lettre, il se résigna sans effort à quelques jours de plus dans la traversée.

tour Marie» elle écoutait avec distraction les récits du comte de Lavôrennes sur la splendeur passée de sa propre famille et sur les espérances qui restaient encore d'une belle fortune, en réunissant les débris des possessions de son père et les biens du comte lui-même, en partie conservés par M. Priai. S'il avait ajouté clairement que cette opulence devait résulter d'un mariage projeté entre elle et Roger son fl^ Marie eût été attentive; car elle avait toute sa vie rêvé et parlé de ce Roger qu'eue ne connaissait point encore. Mais l'incertitude de savoir comment le jeune homme luimême accueillerait ces projets, et surtout la position d'orpheline qui ne cessait d'occuper le vieillard en regardant

sa pupille, enchaînaient beaucoup d'aveux sur ses lèvres. Le comte revenait donc avec complaisance sur l'état futur qu'il se plaisait à montrer à Marie.

— Tu verras, enfant, disait-il, accourir bientôt sur ton passage tous les vassaux des terres de Chaviguy ; on ta rendra des honneurs. Tu as tenu l'aiguille chez les Anglais; mais l'avenir te prépare des compensations glorieuses!

Et pendant qu'il s'efforçait à éveiller un sentiment d'orgueil dans l'esprit de la châtelaine à venir, Marie effilait l'extrémité de sa ceinture formée d'un ruban bleu, et lais* sait tomber à la mer, l'une après l'autre, les soies courtes et légères, que les vents emportaient comme les paroles du vieillard.

M. de Lavarennes ne connaissait Georges que par sa réputation d'intrépidité et de sang-froid. Il lui avait déjà fait beaucoup d'instances pour l'engager à parler de lui; le partisan se laissa enfin, contre son ordinaire, entraîner à une confiance assez grande.

— Racontez-nous ce que vous avez fait, insistait le tuteur de Marie. Laissez-moi rajeunir devant le tableau de vos espérances, Vous le savez, on a beau appartenir à la même cause et servir quelquefois dans la même armée, on ignore souvent ce qui se passe dans une division voisine, ce qui s'est exécuté à deux cents pas de vous. Or, ici les ar* mées catholiques ont toujours été séparées; elles n'ont agi que trop indépendamment les unes des autres, Les chefs se jalousaient, se méconnaissaient pour la plupart du temps; et telles expéditions que la Loire seule a séparées, ont été étrangères les unes aux autres comme celles des armées que les Bleus appellent des Pyrénées et de Sambre-et- Meuse.

— Ce serait à vous, monsieur, répondait Georges, à épancher plutôt durant nos loisirs les trésors de votre expérience. Je n'étais qu'un simple cavalier des troupes du Morbihan, que déjà votre nom était placé près de ceux de Bon" champ, d'Elbée, Larochejaquelein : faites-moi assister aux combats deTorfou, à l'héroïque retraite de Nantes.

— Je suis le passé, mon ami, répliquait l'ancien combattant; vous êtes l'avenir; parlez. Marie aussi vous écoute; les femmes ont une prédilection pour les hommes de guerre. Roger sera un jour soldat.

— Monsieur le comte, dit enfin Georges, avec une timidité remarquable de la part d'un esprit formé dans les camps, je crains en vérité que nous ne nous entendions pas. J'ai mes préjugés comme vous avez les vôtres. Vous respectez la naissance, et j'ai appris à m'en défier; vous êtes lin gentilhomme, et je n'aime point les gentilshommes; vous avez des aïeux illustres, et je suis le fils d'un meunier.

— Rose et Fabert, dit l'émigré un peu interdit, n'ont pas eu d'autre origine... Et puis, votre modestie espère-t-elle que j'ignore comment monseigneur le comte d'Artois vous a fait lieutenant-général et cordon rouge?...

—Qu'est-ce qu'une décoration que le prince quila donne ne suivrait pas dans la mêlée? dit Georges. Ces dignités-là, pourraisrje en faire aux yeux d'autrui un objet d'estime, si moi-même je n'estimais pas la main qui les confère?

— Paix 1 c'est de vous seul que je veux entendre parler. Marie fit au lieutenant-général les honneurs de la petite

chambre du capitaine, cédée à son père adoptif. Bile aida à le débarrasser d'une épée qu'elle-même soulevait jà peine.

— Je suis né sous le toit d'un moulin, commença l'officier de fortune; mon père, à qui il appartenait, était riche pour notre province de Basse-Bretagne, il était veuf et spéculait au loin; il m'a laissé jusqu'à quatorze ans sous la tutelle presque absolue d'un bon paysan, chef de son usine, et du recteur de la paroisse de Brech, où j'ai été baptisé. C'est là, monsieur, au bord de la rivière d'Auray, sous des saules, le long d'une écluse dont je tourmentais l'eau sous des cailloux plats et glissants, à travers la fraîche écume des roues, que mon enfance s'est développée et endurcie. C'est là que mes bras sont devenus robustes. Le farinier, qui s'appelait Cadet, était un vieux soldat : il avait quelque instruction qu'il s'était faite lui-même, à force de réfléchir la nuit et en plein

air, car ce paysan ne dormait jamais. Je lui dois deux dispositions natives : la passion des armes et le goût de l'étude. Cadet m'a appris que le monde était grand; il avait deviné qu'il y a d'autres* soleils que le nôtre; il me faisait remarquer les étoiles montant à l'orient, disparaissant à l'opposite ; et, au moyen d'un fil suspendu d'aplomb au bord de notre toit, du côté du midi, il savait, par le passage de ces astres à la gauche de son aiguille, quelle heure de la nuit il était. Il s'était fait cette horloge naturelle. Pour le recteur, il me parlait du bon Dieu et du roi. J'avais quinze ans quand Louis XVI périt; et l'abbé Gulvic/dans une espèce de fièvre délirante que lui inspira cette calamité, m'emmena avec lui errer dans les campagnes, sur les bords de la mer, dans des lieux inaccessibles.

De là, il recherchait ses confrères et il excitait les paysans. Il demandait à Jésus-Christ vengeance, et me fanatisait de son zèle. J'arrivai à l'âge de raison catholique exclusif et royaliste ardent. Au collège de Vannes, où je fus envoyé un peu tard, je ne m'occupai qu'à convertir et à enrégimenter mes camarades. C'est là que j'ai fait la connaissance de Mercier, je dirai presque la conquête de son àme. Vous avez entendu parler de ce vaillant capitaine : je lui dois le peu de succès qui s'est attaché à mes armes. Oh! monsieur, que j'ai rêvé 'de belles choses, quand, seul, sur les grèves de Guérande ou de Penmarch, je voyais la mer surmonter tous ses brisants, les vents déchaînés, les grands oiseaux déployer leurs ailes en dépit de la tempête ! Je m'enivrais de courage et de solitude. Là, rien n'amollit le cœur, et tout parle de résistance et de fierté, monsieur. Point de fleurs sur les sables; point de rossignols dans les bois; point de femmes séduisantes au fond de ces pauvres et laborieux hameaux. Pour méditer la réhabilitation des princes, j'ai bien souvent oublié la soif; et sous une hutte abritée à peine de varec et de goëmon, que de fois je me suis surpris au Louvre, précédant, l'épée haute, le cortège victorieux d'un autre Charles VII 1

— Et qu'on nie, s'écria le comte, l'influence des climats

sur le caractère d'un homme! Votre Bretagne, monsieur..,

-~ Est la patrie de Duguesciin, acheva Marie. Le soldat rougit d'orgueil,

— A seize ans, poursuivit-il, je me mêlai à la première insurrection du Morbihan. Elle n'eut malheureusement pas de suite, et la Vendée seule attira tous les yeux, mérita tous les éloges. Je n'eu* plus qu'une idée : celle de passer la Loire, ou d'aller du moins au devant de Charette, si ce chef franchissait J'obstecle avant nous. J'entraînai quelques centaines de mes compatriotes, presque tous paysans braves et dévoués. Nous traversions les forets, nous affrontions la nuit les fondrières; nous n'étions préoccupés ni par la crainte ni par les besoins : arriver était tout. Notre esprit se tendait vers ce résultat comme l'aiguille aimantée vers le nord» Il fallait voir tout à coup disparaître mon bataillon, quand nous avions à craindre une surprise ou la rencontre d'adversaires trop nombreux. Chaque arbre cachait un homme, ou l'épaisseur* des corps comblait la profondeur des sillons. Du haut d'une émousse ', ou je veillais sur eux en vedette, la plaine labourée semblait unie. Nous arrivâmes à Fougères. Nous étions presque tous sans armes . qn nous en fit distribuer là avec enthousiasme. Je m'attachai aux pas de vos compagnons. J'ai peut-être fait, non loin de vous, monsieur, bien des trajets; j'ai peut-être soutenu quelques retraites avec honneur ; mais pouviez-vous, au milieu de tant de sujets fidèles, distinguer un obscur soldat ? Pour me faire remarquer, il eût fallu manquer de zèle et de courage : Pieu merci, je suis resté inconnu.

J'assistai à la bataille du Mans : j'avais été nommé officier au siège de Grandville. J'ai soutenu, près de Pont-Lieu, le premier choc des républicains; mais enfin, après la journée de Savenay, il me fallut rentrer dans mon pays nataL J'y revenais au moins avec quelque expérience de la guerre et surtout avec une admiration approfondie pour quelques-

i. Vieux wula*

uns des chefs que ma position et ma naissance m'avaient permis d'approcher : c'était Abei Stofflet , un garde-chasse, si souvent l'exemple des dourtisans; c'était Cathelineau, à qui d'Elbée déféra lui-même le titre de généralissime, humble marchand de toile qui pétrissait son pain quand on vint le chercher pour le mettre à la tête des armées catholiques et royales. Un lion, monsieur, dans le combat; un homme de Dieu après la victoire; nous l'avions pommé 1 Saint d'Anjou!

Cependant pouvions^nous demeurer dans l'inactivité complète? Il fallait faire des ennemis à nos vainqueurs, en attendant l'occasion de prendre une revanche. Mercier et moi parcourions les campagnes ameutant les laboureurs, enrôlant les matelots oisifs de la côte. Tout ce que nous possédions de biens fut sacrifié à ces recrutements. Un détachement de Bleus nous surprit dans une de ces courses; depuis longtemps nous étions suspects; nous fûmes conduits à Brest, et jetés dans les prisons du château.

Au fond d'un cachot creusé à dix pieds au-dessous du niveau de la mer, dans la fange et la misère, n'entendant de bruit que le frémissement des vagues et l'écho des nau* frages, nous fussions peut-être tombés dans le découragement, ai la Providence n'avait envoyé a notre secours un compagnon d'infortune pour retremper nos âmes. Ce fut M. Pallègre, que bien connaisse;;, un gentilhomme que n'oublieront jamais, ni nous, ni les officiers républicains des corps qu'il a combattus, U ne s'effraya point de notre ignorance; i) nous donna les premières notions de stratégie et de mathématiques; il ne dédaigna pas même d'éclairer nos idées monarchiques, lesquelles n'avaient été jusque-là qu'instinctives. Il nous apprit, monsieur, à estimer une cause, sans acception des succès qu'elle obtient; les principes, en dépit des hommes qui les exploitent. Je lui dois le désintéressement profond ou je suis tombé; car je méprise aujourd'hui tout ce qui spécule sur sa religion politique et demande ce que les opinions rapportent. Je n'attends pas plus une récompense de la mienne* que je ne solliciterais

du soleil que j'admire une place, et de Dieu que j'adore un emploi.

— La réclusion devait peser fort à vos imaginations de vingt ans, à vos ardeurs guerrières.

— Nous savions qu'on organisait de grands conseils et qu'on préparait plusieurs soulèvements nouveaux : nous résolûmes de nous évader ou de périr. La force était impuissante, nous recourûmes à la ruse, et je crois que ce fut moi qui eus la folle idée d'employer à notre délivrance un moyen grotesque. La fille du geôlier était le type des laideurs bretonnes : teint hâlé par les vents, nez aplati, jambes énormes, une taille étrangère à toute apparence de sexe. Mais sous son corset de bure, croisé comme les deux battants d'une armoire, elle avait un cœur, cette fille-là; elle était capable de dévouement; il ne s'agissait que de l'aimer. Personne- de nous n'en eut le courage. Alors j'imaginai de lui faire l'amour, non pas pour mon propre compte, mais pour celui d'un de nos camarades sur qui elle semblait le plus s'apitoyer. J'offris son cœur, et sa main peut-être, en rejetant sur la timidité du soldat sa réserve en cette circonstance. La pauvre Guite alla consulter les devins d'alentour sur les probabilités de ce mariage; enfin elle consentit à se laisser enlever par le prisonnier qu'elle délivrerait. Nous nous trouvâmes trois à la poterne. La Guite fut éblouie du nombre des épouseurs; mais son désappointement fut bien moins grand à ce spectacle qu'à celui de l'abandon où nous la laissâmes tous, la pauvre prétendue, dès que nous parvînmes hors de la vue des sentinelles et de la portée des fusils. — Et moi ? disait-elle, pendant que nous gagnions la campagne à travers les genêts et les fossés. — Épouse le diable, lui cria son amoureux.

L'organisation royaliste s'était achevée en notre absence. Je n'étais point compris dans les cadres ; je servis comme volontaire jusqu'à la pacification de la Mabilais, pacification que j'ai blâmée ; car il ne peut y avoir de pacte entre nous et les régicides. Nos chefs tués pendant la campagne, je me retrouvai, à la fin de i795, à la tête de l'armée de Vannes.

C'est en cette qualité que je secondai le débarquement des troupes envoyées par l'Angleterre sous le commandement du chevalier de Tinténiac. — Voyez-vous, monsieur, à l'horizon de gauche, cette pointe de terre sinistre ? les derniers rayons du soleil lui prêtent la couleur du sang: c'est Quiberon. C'est là que nos meilleurs compagnons sont tombés.

— Oui, dit M. de Lavarennes, les yeux brillants de larmes et de colère; et les féroces Républicains, après avoir signé une capitulation, ont fait fusiller lâchement leurs prisonniers.

— Combattons, dit Georges, et ne calomnions pas, monsieur. Du moins, s'il y eut violation d'un traité, n'en accusez point l'habit militaire. Je connais le général Hoche nous nous sommes rencontrés sur plus d'un champ de bataille et dans les loisirs d'une conférence; jamais front plus noble n'a porté- la cocarde tricolore. Un représentant du peuple, nommé Tallien, était à Brest, monsieur, il éleva son autorité contre la foi des promesses non écrites : il prétendit, au nom de la guillotine, avoir seul le droit de valider une capitulation ; et le général ne put que ce qu'il fit : escorter ses prisonniers avec si peu de troupes, que la fuite leur était facile. C'est à la fureur du conventionnel, et surtout à la loyauté trop chevaleresque de M. de Sombreuil, que nous devons cette perte irréparable. Hoche en est innocent. Voyez-le, dès le même jour, se démettre de son commandement et s'éloigner avec indignation du rivage.

— Il devait protester publiquement, dit M. de Lavarennes.

— Peut-être. Mais pardon si j'ai pris contre vous la défense d'un ennemi, ajouta son compagnon; je crois avoir soutenu la vérité et la probité même. Du reste, quelque partialité serait peut-être explicable de ma part en faveur de l'adversaire dont nous parlons : Hoche était comme moi sorti des rangs du peuple. Durant les stipulations de nos intérêts rivaux, plus d'une sympathie nous est échappée : c'est de lui que j'ai appris qu'il n'était que fils d'une frui-

tière de Versailles, le vainqueur de Hondschoote, de Neuwied et d'Altenkirke 1 C'est dans une prison où les terroristes le jetèrent qu'il se dévoua, oomme moi, aux études de son art; comme lui j'étais général à vingt-six ans. Enfin, s'il a succombé au milieu de ses triomphes, s'il a été foudroyé dans sa carrière, je crois savoir que la jalousie de Bonaparte... et le poison peut-être... ont hâté sa mort.

— Moi, dit M. de Lavarennes, je ne défendrai personne, et surtout Bonaparte, contre vous.

— Achevons, poursuivit Georges. Je vois devant nous les rochers de l'Ile-Dieu; et mon cœur se soulève de dégoût et de ressentiment contre le prince qui vint faire de ce point du globe un théâtre de déshonneur pour sa cause. Nous avions donc combattu cinq ans, pour que Charette eût le droit d'écrire à Louis XVIII: t La lâcheté de votre frère a

> tout perdu : il ne pouvait paraître à la côte que pour tout ' » perdre ou tout sauver. Son retour en Angleterre a décidé » de notre sort : sous peu il ne me restera plus qu'à périr » inutilement pour le service de Votre Majesté, »

— Et il a péri, le brave ! ajouta M. de Lavarennes en croisant ses bras sur sa poitrine oomme pour en comprimer les douloureux soulèvements.

««• H fallait le voir ce comte d'Artois, reprit Georges, trompant ses plus zélés défenseurs. Il s'était éloigné forcément de Londres; il était parti consterné; et à peine à deux lieues en mer, il faisait déjà négocier son retour par un de ses familiers, Il avait vendu à Edimbourg l'épée que Catherine lui confia pour reconquérir son royaume; et à nous (à M. de Vauban devant moi) il disait avec fanfaronnade: * Tu » verras, mon cher comte, que tout ira bien ; c'est le cas » d'enfoncer son chapeau ! »

Amené à Paris pour les intérêts vendéens d'une pacification, je fus sondé par Brune, de la part de leur Corse, pour entrer au service de son ambition, Quand môme je n'eusse pas senti, monsieur, pour cet homme que je n'avais jamais aperçu, une aversion native et insurmontable, rien ne m'eût fait dévier du service de ma cause. Je suis légitimiste quand

même; de naissance et d'éducation, avais-je dit une fois à Hoche. — Comme moi républicain! avoua notre vainqueur. Les opinions coulent dans le sang comme les qualités de Tàrne. Ce n'est pas le choix d'un parti qui honore; trop souvent ce choix n'a pas été toit ; c'est le hasard des familles, ce sont les premières impressions qui décident. Le mérite commence peut-être à rester fidèle à un premier serment, quelque péril qui surnaisse ou quelque défection qui souille nos alliés. Je mourrai monarchiste, monsieur le comte: l'exemple des rois eux-mêmes n'a pas pu me détacher de leur cause.

Un jour je rencontrai à Paris, dans la rue Chaflterelne, et au fond du cabinet de Duroc, officier employé à la ratification de nos traités, un militaire sans épaulettes. Il m'adressa la parole; il avait l'accent bref et impératif.

— Un brave comme vous, me dit-il, devrait être des nôtres, monsieur. Vous auriez chez nous un grade supérieur

. et une large indemnité : décidez-vous.

— Prenez pour vous-même, répondis-je au petit homme. Il me faisait l'effet d'un cadet de Provence.

— Vous pouviez être un héros, ajouta-t-il; est-ce que vous voulez ne rester qu'un chouan ?

— Je vois, lui dis-je, des analogies dans ces deux titres.

— Bah t honnête meunier, acheva-t-il en s'éloignant presque aussitôt, quittez, pour votre honneur, les rangs de ces gentilshommes.

J'ai su, depuis, que mon interlocuteur était Bonaparte* Cet homme-là me comprenait si peu, qu'il me supposa, un an après, le complice d'un attentat qui menaçait sa vie, comme particulier. On donna à cette éohauffourée le nom assez ridicule de machine infernale. Depuis, Bonaparte s'est déclaré mon ennemi personnelle suis devenu l'objet de ses inquiétudes. lia envoyé des émissaires pour me surprendre et m'assassiner : j'en ai fait fusilier quelques-uns. Après la paix d'Amiens, il m'a cru à ee point dangereux, qu'il a fait demander au gouvernement anglais l'extradition contre moi. Il a depuis, chargé encore Andréossi de renouveler

cette honnête requête. — Je m'en vais lui épargner les deux tiers et demi du chemin.

— Gomment ? dit le comte de Lavarennes : que prétendez-vous faire ?

— Ah î je n'en sais précisément rien encore, reprit nonchalamment Geroges; je ne suis pas seul responsable de l'expédition qui commence; tout ce que je puis assurer, c'est que la conscience ne me reprochera rien à moi. Pour l'opinion du monde, c'est autre chose; vous savez qu'elle tient au succès. Heureux, les brigands sont des héros; malheureux, les plus nobles efforts sont taxés de crimes. A la volonté de la Providence î

Il ajouta qu'avant de quitter l'Angleterre il avait vu toutefois Louis XVIII, bien informé de ses projets, et que celui-ci lui avait dit :

— Que pourrais-je faire pour vous, si vous réussissez ? Vous êtes déjà lieutenant-général de mes armées et cordon rouge ?

— Sire, je ne vous demanderai qu'une seule chose : ce sera de dégrader votre noblesse et d'anoblir votre roture.

Marie, qui jusque-là avait écouté avec intérêt, quelquefois avec enthousiasme, baissa les yeux devant, le téméraire partisan. Elle n'était point saisie de répulsion involontaire; elle n'éprouvait pas même un sentiment dont elle pût nettement se rendre compte; mais elle avait peur de lui.

— Ne vous étonnez pas de la longueur de la route, disait le lendemain Georges à ses compagnons. J'avais compté pour notre débarquement sur des nuits plus obscures, sur un temps pluvieux; la lune ne nous est pas favorable, et j'ai décidé le patron à louvoyer pour l'intérêt de notre incognito. Il ne convenait pas au chef de parti de laisser supposer à personne qu'une seule des actions qui s'accomplissaient à son bord et autour de lui, fût étrangère à sa volonté.

Cependant on s'approchait des parages de Dieppe. Déjà

une partie des conjurés avait mouillé dans les mêmes eaux, abordé les falaises de Béville, déjà en vue, et il s'agissait de mettre au débarquement la plus extrême circonspection, car on voulait échapper aux signaux de là côte. En attendant le soir, le sloop courait au loin quelques bordées, et Georges, une longue-vue à la main, explorait la grève pour s'assurer qu'aucune vigie, aucun guetteur ne pouvait signaler le léger bâtiment.

— Je vois un homme derrière le pan d'un vieux mur, ditil au bout de quelques instants; sa tête seulement dépasse. Il ne peut être à ce poste sans intention.

— Oh ! prêtez-nous la lunette ! s'écria Marie, avec, une joie vive et une véritable curioâité de pensionnaire. C'est peut-être Roger, c'est mon prétendu, sans doute; il nous attend depuis plusieurs'jours, et nous ne devons pas être loin de la ferme de Warengeville.

— Le reconnaîtriez-vous? dit l'officier sérieux.

— Je ne l'ai jamais vu, reprit la jeune fille; mais nous devons le trouver au débarquement.

— Prenez garde à un piège!

— Nous sommes prudents, général, et le mot d'ordre est déjà convenu. Du reste, je n'aperçois là-bas aucune figure humaine.

— Derrière ce massif de pierres, un peu à la droite de la tour carrée?

— Je ne vois absolument rien.

— Ainsi, dit Georges, les plus beaux yeux du monde et la fraîcheur des organes de seize ans ne valent pas le regard d'un soldat. L'expérience y voit plus clair que vous, mademoiselle, tenez, on déploie un mouchoir : reprenez la longue-vue, et dites-noUs combien de fois cet homme élèvera cette espèce de drapeau au-dessus de sa tête.

En disant ces paroles, l'officier parcourait le* pont avec des yeux de lynx. Il les promena ensuite dans toute la mâture; il sondait la physionomie de chacun des matelots. Il allait s'adresser au capitaine Aïloff, quand il vit glisser du mât de beaupré un homme qui s'affaissait sur lui-même

derrière un mohceau de cordages. Georges remonta d'un coup d'œil jusqu'au sommet du mât, et aperçut à l'angle de la plus haute voile un lambeau de cotonnade rayée qui s'allongeait comme une petite flamme.

— Qui es-tu, toi? dit-il en ramassant par le collet le matelot accroupi qui prenait déjà l'attitude d'un dormeur.

— C'est mon futuf guide, répondit le comte de Lavarennés : il cherche à se rendre utile à l'équipage» en attendant que son service de terre commence.

— Et qui t'a commandé de monter là-haut ? ajouta Geor* ges sans ouvrir la main qui serrait le cou du paysan.

—.A moi ? notre maître t

— Nies-tu cette action?

— J'ai été rattacher une corde t

— Et cette loque qui pend à la voile ?

— Tiens î un morceau de ma cravate, dit le paysan ; je l'aurai déchirée sans le voir.

«»- Va la chercher) ou je te tue:

Le paysan, si officieux sans ordre , ne se fit pas répéter ce commandement. Il s'appelait Bénédicité. Et pendant qu'il l'exécutait :

— Messieurs, dit Georges au capitaine du sloop et ail comte, nous sommes trahis. Ce rustre, que vous avez embarqué imprudemment^ est un espion. Il y en a partout aujourd'hui f il y en a sur la terre et la mer ; ils remplacent dans la société le rôle du destin dans nos vieilles hiBtoires. Ni une ni deux, n'est-ce pas ?

— Sa cravate est suspecte, dit Aïloff.

— Qu'elle soit la dernière 1 conclut le partisan.

— Quoi ! messieurs, s'écria le comte, sur un simple soupçon.

— Prouvé, ajouta Georges en tirant son sabre.

Marie jeta un crû et ce fut moins l'action de l'oificier qui la remplit de terreur, que la pâleur violette qui couvrait déjà la face du paysan redescendu.

' — Grèce! dit la jeune fille. Il suffit que cet homme s'en aille* s'il est vrai qu'il ait eu la pensée de nous trahir;

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— Vous le vouieï ? soit, reprit Georges avec dégoût , qu'il s'en aille, M. Bépédicité; j'aurais honte de souiller mon sabre» La route est libre : partez pour l'Angleterre, Monsieur Bénédicité»

— À la nage? bon Dieu! s'écria Marie encore frémis* santé.

Ella revint à intercéder; mais le misérable s'était déjà fait justice; et avant que les matelots eussent ramassé pour le poursuivre les avirons du canot» il s'était élancé par* dessus le bord;

— S'il reparaît, dit Villeneuve, je l'assomme.

Mais le sloop filait rapidement à la côte; il étajt poussé par la marée, et bientôt il fut loin du lieu de l'exécution. Georges fut le seul des voyageurs qui tourna encore les yeux yers le fugitif. Il le vit nager entre deux eaux, abor* der uii récif et se tapir derrière* immobile comme un débris de planche naufragée.

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