‹ France et MarieChapitre 4 sur 15 · LA FALAISE · texte numérisé non relu

LA FALAISE

Roger étail à Warengeviîle depuis cinq jours. La transition de sa vie turbulente, mais disciplinée de Paris, au calme profond, à la liberté absolue des champs, avait agi déjà sur cette imagination rêveuse, Roger avait été fort en retard dans ses études, à clause de la destinée errante de son père» Il avait dix-neuf ans, et il sortait du Pyrtanée sans plus d'instruction encore qu'on n'a coutume d'en avoir acquis à dix-sept. Mais là fougue de ce caractère s'était néanmoins développée : il avait déjà usé plus d'une faculté de son àme à changer de directions pour l'avenir, à entrer d'une idée dabs une autre, et à passer d'une vocation éphémère à une nouvelle passion transitoire, il avait comme frappé à toutes

les portes de l'existence et des états, et demandé des émotions à toutes les carrières. Quelques jours avant la nouvelle du retour de spn père, le jeune homme était plus que jamais haletant d'incertitudes et fatigué des routes diverses où il se proposait de s'engager. Mais sa pensée était enfin, et tout à coup, devenue fixe et profonde.

Assis alors au bord de la mer, il repassait dans son esprit toutes les ardeurs qui s'étaient succédé en lui. Il souriait à sa propre mobilité. Sa première communion faite, il avait résolu d'être missionnaire. Puis en lisant l'histoire il s'était senti homme d'État. Il avait admiré l'impassibilité des diplomates^ il était resté ambitieux trois jours; enfin il s'était proposé d'étouffer très-sérieusement son propre cœur et de traverser la vie sans passion aucune. A Warengeville, dans sa chambrette de garçon, et en cherchant dans un tiroir de commode des hameçons de pèche et des balles de fusil, il avait retrouvé une lettre de sa bonne et vieille tante, madame Priai, écrite à l'époque de sa décision, à lui, pour l'insensibilité et la grayité des ambitions humaines. II. ne pouvait, en la relisant, s'empêcher de sourire à la raison moqueuse de l'expérience, et aux changements qui s'étaient opérés en son âme depuis la date de cette lettre.

t Tu es bien grave, mon cher neveu, écrivait la femme de soixante ans à l'adolescent de dix-huit. Être grave à ton âge pqurrait bien signifier que tu as fait quelque folie. Pourquoi refuser de me confier tes peines t Je suis fort indulgente et même un peu aguerrie aux travers de la jeunesse. Dès que j'ai été mariée, ton père, dont j'étais la sœur chérie, m'a prise pour sa confidente, et j'en ai souvent entendu de belles! C'étaient des rivaux, c'étaient des créanciers, c'étaient des trahisons... Je l'éclairais quelquefois de mes conseils; et le plus souvent, après avoir pleuré ensemble sur 'ses malheurs, nous finissions par en rire tous deux. Quand je te demande à toi si tu n'as pas en secret quelques dettes ? — Moi, ma tante t je règle mon budget mois par mois, et n'ai pas le moindre déficit. — C'est bien invraisemblable, Roger. C'est le premier budget du monde qui soit

dans ce cas-lâ. Tu m'as demandé une fois cent louis, t'en souviens-tu? J'ai espéré que c'était pour acheter un cheval, payer un objet d'art, acquitter un pari... c'était pour prendre une action sur le gaz hydrogène. Et quatre mois plus tard tu m'avais rendu mon argent, pauvre ménager que tu es! — As-tu quelque amourette ? — Je n'aime personne ; pour qui me prenez-vous, ma tente? — Et tu te cabres, en vérité, cpmme si je te faisais offense. Tu soutiens qu'on n'aime plus dans ce siècle qui commence; la mode en est passée. Ce vieux tourment qu'on déifiait jadis, vous autres vous l'avez défini : c'est une phlegmasie, une cristallisation du cerveau. Ma foi, si la révolution a détruit l'amour, c'est dommage; c'était un abus à conserver. Quand tu te marieras, tu prendras une femme dont la dot t'ouvrira la condition de toutes les éligibilités ; tu penses à dix-sept ans ce que tu seras à quarante; je te plains 1 Gomment, mon neveu, tu ne seras jamais amoureux t tu m'épouvantes. Te crois-tu à l'abri des périls que tu n'as point bravés? Es-tu un de ces esprits pédants qui se défendent de sentir pour juger ? Estu l'enfance qui professe et qui joue au vieillard? Mon bon ami, l'erreur est un tribut qu'il faut payer, vois-tu; l'expérience s'achète; et si tu n'acquittes pas ta part d'inconséquence dans l'âge où les fautes ne sont pas sans excuse, et peut-être sans grâce, tu pécheras plus tard. Jeune sage et vieux fou, dit le proverbe ; et ces travers d'un jour que tu évites avec tant d'orgueil à présent, en cheveux gris ils deviendront des sottises. Comment, Roger ! à dix-huit ans, quand tout plaît, éblouit les yeux, tente la fragilité humaine, tu ne dois pas un denier? mais, mon cher, à soixante ans tu mangeras ton bien. Eh quoi 1 au milieu de Paris, à travers tant de femmes séduisantes, tu n'as jamais été épris? Si j'avais une fille je ne te la donnerais pas. Je ne veux certainement point que vous soyez libertins, buveurs et chasseurs au xix 9 siècle, messieurs ; que vous rajeunissiez les mœurs de la régence; mais je souhaiterais que des philosophes comme toi fussent au moins de leur âge; jeunes une fois dans leur vie. Est-ce que l'année a perdu son prin-

temps ? Ne revivrons-nous donc pas en vous et de votre vie, pour quelques jours encore ? Respectable jeune homme f non, je ne donnerais pas, même à Chavigny, le conseil de vous prendre pour gendre. Comment, ne sachant rien des passions, pourriez-vous éclairer sa pauvre fille? Si tu rougis d'être tendre et sensible, qui donc saura guider son cœur et la défendre au milieu des pièges du monde? Qu'auraitelle à espérer de ton indulgence à toi, vieillard, qui m'auras point passé parla jeunesse? Moi, j'ai passé par là, mon enfant; je sais qu'une femme est fragile et qu'elle a besoin d'appui. Je craindrais qu'un galant du temps de Louis XV ne devint ton rival; car si ta femme allait chercher un cœur sous la glace, faute d'en trouver ailleurs, ce qui pourrait t'arriver de l'aventure serait d'être au moins... ridicule.»

La gaieté de cette mercuriale fit venir aux yeux de Roger deux larmes. Depuis cette lettre écrite il avait perdu sa tante. Ainsi cette philosophie était toute vivante encore et toute fraîche; et la main qui l'avait tracée était devenue immobile; et le gazon d'un cimetière recouvrait obscurément ce cœur indulgent.

Les yeux attaehés sur la mer, couché au sommet d'une falaise inculte, Roger laissait passer dans l'attente une grande partie des heures de la journée. Il était là sur l'herbe, non loin d'un de ces cereles verts que les troupeaux évitent, et dont la végétation symétrique et forte n'est expliquée encore que par la présence des fées. En Normandie, ces places marquent la ronde desCourils, petits sorciers malins, corrompus et danseurs. Roger, abrité entre deux mamelons de sable qui creusaient une vallée de quelques toises, voyait s'ouvrir devant lui les abîmes roulants de cette mer. Par une illusion d'optique que favorisait la hauteur même où il était placé, en dissimulant l'espace resté vide entre la colline et les flots, il lui semblait que l'horizon de l'Océan allait se déverser sur la côte, et qu'à tout instant ces vagues houleuses et fauves allaient toucher les pieds du rêveur.. Chaque mouvement de l'abîme, chaque élan de cette onde sauvage pouvait rapprocher de lui son père, et apporter à

FRANCE ET ttAftiE M

ses côté» la jeune fille qu'un instinct fraterael lui faisait désirer de voir; et cependant Roger se surprenait maintes fois dans des pensées tout étrangères. Il attendait sans impatience; il se reprochait d'avoir laissé passer des heures nombreuses sans se souvenir pourquoi U était là. Son esprit n'errait ni sur les eôtea d'Angleterre pour assister au mystérieux départ du comte, ni sur les vagues changeantes pour fraiser son vpl avec celui des mouettes voyageuses, et marcher devant la proue du sloop avec les goélands, à qui les jeunes filles redemandent les absents : car vous les verriez, les jeunes filles, s'élancer quelquefois à la pointe de ce promontoire, au bord même de ces périlleux rochers, les bras élevés, la voix h au te,, et chantant : c Goélands! goélands ! ramenez nos amants 1 »

Mais Roger n'était pas sur cette côte de Béville, si bien connue des contrebandiers; cette côte d'où on éloigne les troupeaux qu'enlèverait l'orage; cette côte dont les pommiers s'inclinent tous vers l'orient, déracinés à demi, et prosternés devant les coups de la tempête comme les esclaves de Stamboul devant leur despote. Roger était à Paria aux fêtes de Marbœuf, sous les cèdres illuminés de ce parc immense qui, à l'ouest de la cité, depuis la base de Chaillot jusqu'aux berges de la rivière, couvre de feuillages et de rossignols toute la colline élyséenne. Là, il suivait à dis-» tance les pas légers d'une femme indifférente; et, quand l'essaim jaseur et brillant de ses compagnes, la foule de ses courtisans, n'eût pas empêché ses pas et un soupir d'arriver à elle, jamais la timidité et l'uniforme d'écolier n'eussent osé franchir la distance.

Un soir, à la nuit tombante, Roger descendit les profondeurs qui conduisaient jusque sur les galets de la grève normande, afin d'y ohercher la trace d'un débarquement possible. Car la brume avait voilé tout le jour la surface des eaux, et cette obscurité même pouvait avoir été favorable à des voyageurs réduits à s'introduire furtivement sur le sol de leur patrie. Il ne vit rien flotter près des rivages ;H\ n'entendit au loin que les sourds retentissements d'un canon

de détresse; mais enfin il eut fantaisie d'approcher d'une cabane de pécheurs confondue avec les buttes voisines, et couverte de quelques fragments de rocs qui en appuyaient le toit contre la violence de la. brise. Cette retraite ne pouvait être distinguée que par la clarté d'une lampe, dont un rayon passait comme la laïne d'un sabre à travers deux planches disjointes d'un contrevent. Ce signe trahissait seul la présence de quelque être vivant. Roger approche, et à son grand étonnement il ne découvre pas moins de douze personnes assises devant une table grossière chargée de vin, de longues tartines toutes coupées, et d'un pain de beurre énorme. C'était la collation offerte à de pauvres débarqués. Quelques-uns se réchauffaient, se délassaient devant un être enfumé; et tous se préparaient évidemment à gagner le plus tôt possible un meilleur gite.

Roger ne distingua nettement aucune des figures de l'assemblée; à peine s'il put reconnaître parmi les convives la présence d'une femme; mais son cœur se dilatait instinctivement. Il eut comme la révélation de la présence de son père. Sa mémoire lui retraça, lui jeta pour ainsi dire sur les lèvres le mot d'ordre dont ils étaient convenus dans leurs lettres pour se reconnaître à la première rencontre.

Un homme, parmi les inconnus, eut en même temps que le jeune Lavarennes une émotion instinctive de la présence d'un étranger. Seulement, cette espèce de seconde vue lui fut donnée par le génie de la surveillance et de la précaution militaires. Mettant la main sur la ceinture dont il était armé: — Il y a là quelqu'un, dit-il. Et il sorlit suivi de deux de ses compagnons que l'espérance agitait au lieu de la défiance. Roger s'avança intrépidement, malgré l'équivoque contenance du premier observateur qui le cherchait dans les ténèbres, et il cria d'une voix ferme et sonore : — Qui vive !

— France, répondit un vieillard que cette voix avait fait tressaillir, et qui frappait, en même temps de son pied, avec amour, la terre qu'il venait d'aborder.

— France ! répéta l'accent d'une jeune fille.

— ... Et Marie! acheva Roger en courant donner une main à son père et l'autre à la jeune orpheline.

Mais Georges plaça bientôt entre les épanchementsdeces • trois cœurs son impérieuse exigence de soldat; et faisant remarquer au comte de Lavarennes que la lune allait se lever: — Allons, allons, dit-il, il faut échapper aux patrouilles. Notre chemin n'est ni à droite ni à gauche, il est devant nous. Il y a des postes à trois cents pas d'ici, le long dp la rive : c'est en droite ligne qu'il faut fuir et pénétrer dans cette France que Bonaparte fait garder comme une citadelle.

Et en disant cela, il conduisait ses compagnons droit devant eux, au pied du talus à pic d'une falaise. Il produisit sur euxl'étonnement qui saisirait un homme à quil'on offrirait pour sortir l'inexorable résistance d'un mur sans porte.

— Que voulez-vous dire ? observa le vieux comte.

— Qu'il faut gravir ce passage : c'est le seul.

— Quel passage? et par quels moyens?

— A l'aide d'un câble qui est amarré au sommet.

— Mais ce sommet, monsieur...

— N'est qu'à deux cent vingt-cinq pieds au dessus du niveau de la mer.

— Les renards, les chamois l'oseraient à peine !

— Les contrebandiers le font tous les jours. Ne voyezvous pas, en deçà de ce ravin plein d'eau que nous franchirons sur les épaules d'un guide, de petits enfoncements pratiqués dans le mur de sable à la vérité un peu mobile, mais espacés régulièrement, et suffisamment profonds pour placer la moitié du pied? Ce sont les escaliers. La rampe est une corde qui flotte. On ne la distingue presque pas d'ici;, mais le poids de plusieurs hommes qui montent ensemble, parvient à la rendre un moment tendue. N'ayez pas peur.

— Il n'y a, dit en s'approchant le pêcheur qui servait d'hôte habituel aux contrebandiers, il n'y a rien à craindre que le vertige.

— N'est-ce pas ce qui arriva à ton filleul un jour? dit un

marchand de tabac qui se trouvait là pour profiter du premier passage. Un jeune homme de vingt-huit ans ?

— Ah! le pauvre Quiévain? reprit le pêcheur; il n'avait jamais été intrépide, lui ; et il a bien manqué entraîner dans sa chute celui qui marchait devant.

— On dit qu'il a été poussé malheureusement?

— Eh, dam ! continua le pêcheur impassible, vouliez-vous que deux hommes périssent à cause de la faiblesse d'un seul? — « Parrain, qu'il me dit, je crois que la tête me tourne. > Il voulut au même moment changer de main, et à l'instan't de rattraper la corde, je vis qu'il allait saisir son compagnon par la jambe. J'eus la présence d'esprit de lui toucher de mon pied la tête; et il roula tout seul, mon pauvre Quiévain.

-»• Comment, dit le comte en reculant d'horreur, c'est vousmême qui avez précipité votre enfant adoptif ?

— Appelez-moi cœur dur! répliqua le vieux matelot avec un accent ironique et amer. Il fallait peut-être me laisser aller aussi, n'est-ce pas ? Et la femme de Quiévain, ses deux petites filles, qui est-ce qui les aurait nourries et élevées? J'ai amassé, depuis, de quoi leur laisser du pain ; je leur en gagne un peu tous les jours, et j'ai risqué plus de cent fois pour eux une vie que je ne leur aurais donnée que ce jourlà, pouf rien .

Marie heureusement n'avait rien entendu des détails de cette épouvantable amitié, et quand on vint lui parler de la difficile escalade, elle s'en fit un plaisir d'enfant intrépide, ' et un jeu d'escarpolette plutôt qu'une effrayante image. Son cousin Roger devait d'ailleurs lui frayer la route.

— Et puis, ajouta Georges à voix basse, je suis attendu, espionné sur toutes ces côtes et nous ne sommes pas en nombre pour égorger les sentinelles. Marchons; il n'y a pas à choisir. Ce pêcheur nous dénoncerait lui-même, s'il n'avait pas la certitude qu'il ne s'agit ici que de frauder la douane. Nous sommes contrebandiers : tirons-nous de cette passe.

On entendait alors se répondre quelques coups de fusil encore éloignés,

— Nous voilà signalés, dit Georges. Alerte, mes bon» amis! Passez tous, je fermerai la marche.

Il fît le signe de la croix.

— Eh bien ! dit le pêcheur de la côte, cette jeune demoiselle en est-elle donc aussi? Et vous allez l'embarquer ayec des jupes? Mais à cinquante pieds du sol lèvent ta prendra comme un pavillon et l'emportera comme une feuille morte. Attachez doncbes chiffons à la hauteur du genou.

Marie était déjà occupée de ee soin, mais par une prévoyance qui ne se rapportait nultement à la peur, Roger voulut passer avant elle: le vieux matelot l'arrêta et fit prendre cette place au comte de Lavarennes. Il dit ensuite avec intention au jeune homme : — Elle n'a pas besoin de guide, elle peut avoir besoin d'appui. Montez derrière, si vous voulez absolument les suivre; car vous, rien ne ^ou9 force à courir ce hasard, puisque vous êtes connu au poste.

Tout alla correctement jusqu'aux deux tiers du voyage. Cette chaîne de onze personnes, parmi lesquelles nous nous réservons de faire, plus tard, quelques intimes connaissances, était guidée par un naturel de ces parages. C'était Marcadier, paysan de nature mixte, espèce d'animal amphibie,, habitant l'eau et la terre pour les services successife de , la fraude. Tantôt loup de mer et tantôt loup des bois, il convoyait Tune après l'autre la chaloupe et la caravane. Il faisait, pour son propre compte, le transportée quelques marchandises prohibées, mais ses meilleurs profits étaient dans le métier de diriger les nouveaux venus. S*il cachait une peur au fond de son âme, celui-là, ce n'était pas du moins celle des nuits noires et des coups de vent. Après Marcadier montaient deux compagnons de Georges : l'un était Villeneuve, que nous estimons déjà; l'autre, le plus jeune dès frères Polignac. Tous ces aventureux passagers portaient sur l'épaule ou à la ceinture une caisse, un baril ou un petit ballot de foin figurant de précieuses étoffes. Georges avait, à la hauteur de vingt pieds, retiré à lui la corde et l'avait attachée à l'un des pieux supérieurs, afin

que duI ne pût les poursuivre par la même et périlleuse route.

Marie avait bien senti la terre tourner un peu au-dessous d'elle et le vent l'envelopper d'une étreinte froide et violente, mais elle avait aussi la conscience d'un courage surnaturel, et, entre son tuteur et Roger, elle ne pensait pas que la force pût la trahir.

Tout à coup la marche du bataillon s'arrête. Cette chaîne de voyageurs, qui de loin , perceptible à peine sur le flanc de la haute falaise, ne devait pas mal ressembler à une procession de fourmis le long d'un grand tilleul, devint immobile et resta suspendue entre le ciel et la mer.

Le guide, en jetant des yeux inquiets par une anfractuosité de la côte qui s'ouvrait entre deux roches vers les sept huitièmes de la montée, distingua un objet qui éteignit en lui toute résolution de poursuivre sa marche. Il entrevit, du fond du vallon en face, monter, à la rencontre des voyageurs, un détachement de gardes-côtes; et, bien qu'il sentît l'impossibilité de redescendre sans la volonté de ses compagnons qui lui fermaient toute retraite, Marcadier resta sans résolution comme sans mouvement.

— Qu'as-tu donc? dit Villeneuve.

— Ils vont nous prendre, monsieur; ils seront arrivés avant nous à la crête. Qu'allons-nous devenir !

— Eh bien? cria Georges d'une voix courroucée.

— lia peur, répondit le capitaine.

— Marche ! ajouta le chef de parti.

Même immobilité à la tête. Il fallut prendre une résolution.

Alors les neuf voyageurs intermédiaires sentirent successivement, de bas en haut, un poids rapide les presser. Marie fut franchie par l'élah d'une vigueur incroyable, et Tordre de cette marche aérienne était interverti, que personne ne s'était encore douté du prodige. Cet oiseau gigantesque, ou mieux le courageux démon qui avait comme plané sur eux, c'était Georges. Il montait; il pressait entre ses dents convulsivement serrées un poignard; il portait une espin-

gole en bandoulière, et,' arrivé à la hauteur de Marcadier, jugeant d'un seul coup d'œil et la distance où étaient les soldats et la mauvaise volonté du guide, il le frappa de la main gauche, et, laissant le fer dans Ja plaie, il lança à la fois sur les cailloux du rivage le guide infidèle et le poignard.

Marie, que tous les dangers précédents n'avaient point arrêtée, pâlit. Elle poussa un cri plaintif; elle avait vu tomber sur sa robe quelques gouttes de sang; elle s'évanouit, sa main abandonna la corde.

Georges continua de poursuivre l'escalade avec l'intrépidité de l'enfer. Les gardes-côtes, à quelques pas de reculée, attendaient ce singulier débarquement, l'arme en joue, bien sûrs de faire au moins tout ce monde captif par la seule terreur qu'allait inspirer leur présence; mais l'un d'eux, soit emporté par l'impatience» soit par l'espoir d'éviter tout combat, s'approcha, avec une hache, du pieu supérieur qui retenait la corde. Un seul coup allait précipiter dans l'abîme la caravane tout entière. Georges montra sa tête au-dessus du plan de la falaise. Georges était d'une corpulence surhumaine; ses joues étaient pâles de colère, ses yeux flamboyants, ses cheveux hérissés; et cette tête, ainsi posée près d'un, billot, causa une superstitieuse terreur au soldat. Le cri qui fut poussé par ce garde-côte était si étrange, si sauvage, si accentué d'horreur à une telle vue, qu'il jeta une complète panique dans le détachement. Le détachement tira quelques coups de fusil en détournant les yeux et se prit à. courir. Une balle envoyée par l'espingole du général vendéen ayant atteint un sergent qui était à la tête des fuyards, les autres s'élancèrent par dessus son cadavre pour s'éloigner plus vite encore.

Électrisé par l'action de Georges, Roger était déjà près .de lui, brandissant une baïonnette arrachée au fusil du mort et se préparant à poursuivre les agresseurs. Le chef lui fit un geste impérieux de prudence, et le jeuue homme se tourna alors vers le tertre de gazon où il venait de déposer Marie, évanouie encore. Marie était tombée sur son

sein quand la force l'avait abandonnée. Roger l'avait reçue; il l'avait étreinte de son bras gauche; il l'avait retenue sur son cœur et portée ainsi à quinze pieds encore d'élévation avant de toucher la cime. Trois minutes d'efforts nouveaux, et tous deux étaient précipités. Roger a dit, depuis, que sa. résignation était prise, parce que son père ne pouvait être entraîné dans cette chute.

— Allons ) dit Georges, il faut nous garder de rester à cette place, comme aussi de songer à nous rendre désormais à Warengeville. Ce jeune homme doit avoir été reconnu, et les signaux de la côte vont amener contre nous, au lever du soleil, tout ce qu'il y a de douaniers, de gabeloux ef de conscrits dans leur département de la Seine-Inférieure.

On coupa deux fortes tranches au pommier voisin; une toile de hamac, qui avait servi d'enveloppe à un faux paquet, fut attachée soigneusement par les quatre angles, et, sur ce brancard improvisé, Marie fut emportée par deux hommes de l'escorte, comme un pauvre blessé qu'on éloigne du champ de bataille.

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