‹ France et MarieChapitre 5 sur 15 · UN VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

UN VOLONTAIRE

Deux sentiments ineffaçables devaient survivre à ces événements rapides dans le coeur du plus jeune couple des voyageurs. L'un était l'affection de Marie pour Roger, quand elle se souviendrait d'avoir été sauvée dans ses bras; et l'autre, la profonde et ardente admiration du jeune homme pour le courageux sang-froid du Vendéen, dont il ne savait pas le vrai nom.

La petite troupe, éclairée militairement, cheminait dans les terres avec précaution. H s'agissait de trouver un refuge, pe ftyt-ce que pour vingt-quatre heures, afin d'envoyer de

là avertir un afftdé de Georges, chez lequel devait le oou-* duire Marcadier. A cette première station un autre guide l'attendait pour diriger de nouveau sa marche; et ainsi, de ferme en ferme, la nuit et à travers champs, le chef d'une conspiration immense devait entrer dans Paris, et se glisser non loin du palais où son héroïque adversaire agitait les destinées de l'Europe.

Le comte de Lavarennes s'appuyait sur le bras de son fils. De temps en temps il s'arrêtait pour reconnaître ses traits, les admirer, écarter les cheveux du jeune homme et lui baiser le front. Roger répondait à toutes ces caresses par utl mot, un seul, et qui comblait de joie le cœur du vieillard : — Mon père f disait-il.

Et puis Roger contemplait Marie. Il n'osait approcher d'elle son visage, afin d'interroger le souffle, Mais la teinte de pourpre qui remontait au front de la malade commençait à calmer toutes les inquiétudes. Alors le distrait écolier tournait les yeux au ciel, ou bien il les tenait longtemps baissés vers le gazon de la route, Et soit dans les dentelures du nuage, soit dans les marguerites du sentier, il ne parvenait plus qu'à composer et à relire un seul nom : — Gabrielle.

Villeneuve monta sur un arbre, çt vit de Ipin une de ces petites lumières que les voyageurs égarés rencontrent infailliblement, depuis les contes de fées jusqu'aux plus triviales excursions nocturnes. Cette poésie est attachée à la plus grossière industrie comme à la plus pauvre habitation de laboureur. On envoya un flanqueur de ce côté : ce fut un ecclésiastique, qui était mêlé à l'expédition par des circonstances qui s'expliqueront en leur lieu. Le prêtre avait reçu l'injonction d'observer et de faire un rapport au chef avant que de se découvrir lui-môme, quelle que fat l'apparence pacifique que lui semblerait offrir le gîte.

L'abbé Guiomarck s'avança donc; et la première révélation qui se manifesta pour lui de la présence d'un chrétien fat un chant gai. Mais 11 ne put deviner ni le sexe ni l'Age du chanteur, twit Taoeent de vol* était défiguré ppjr un reten?

tissement sourd et bizarre. Il distingua néanmoins ces paroles :

Un capitaine de vaisseau, k Qui s'était edftarqué sur l'eau.

On répéta jusqu'à trois fois ces deux vers; et l'abbé exhaussé sur la pointe de ses escarpins pour atteindre à la hauteur d'une étroite fenêtre, vit, enfoncé sous le manteau de la cheminée, où brûlait un bon feu, un très-jeune homme. C'était une espèce de gamin en blouse. Son pied déchaussé reposait sur le bout d'une bûche flamboyante, et il hurlait la chanson dans son sabot, avec l'évidente intention de grossir sa voix par je ne sais quelle espièglerie; car il était tout seul. Il poursuivit :

Un capitaine de vaisseau, Qui s'était embarqué sur l'eau, Un jour fumant à sa fenêtre, , Vit un homme marin paraître.

L'abbé resta frappé de la vivacité des gestes de ce musicien solitaire, et de l'intelligence d'une physionomie qu'il ne pouvait cependant observer qu'en profil.

11 avait le nez, le front grand,

Et tout le reste à l'avenant ;

Il avait l'air d'une personne,

Hors qu'il était bien plus bel homme.

L'abbé qui voyait dans l'ombre du chemin s'avancer vers lui ses compagnons, avait voulu faire un signe pour les in* viter à doubler le pas, et son bras gauche venait de heurter le contrevent de la fenêtre. Il ne douta point que le jeune homme n'eût entendu ce bruit. Il se prépara donc à le voir ou saisi de frayeur, ou venir .reconnaître ce qui causait ce mouvement : il n'en fut point ainsi. La présence d'un survenant fut bien en effet découverte par le virtuose; mais le

virtuose ne trahit cette intelligence que par un rire étouffé. Et d'un accent plus élevé de toute une octave, il poursuivit :

Près du vaisseau il approchait :

Devinez ce qu'il y voyai t ?

D'une sirène la figure, Elle était peinte en sculpture.

Georges approcha alors à son tour et remarqua, non sans étonnement, qu'il y avait une bible ouverte sur le banc de bois où était le jeune homme qu'il allait forcer à devenir son hôte. La muraille noire qui se dessinait en face, éclairée par la lueur du foyer, portait aussi quelques chiffres tracés à la craie, comme si elle eût servi récemment de tableau à des études d'arithmétique. Georges frappa à la porte, et on répondit sur-le-champ :

Mais il survint un matelot Qui s'était armé d'un tricot.

— Ouvrez! cria le Vendéen.

— Oh! comme vous changez bien votre voix, mèregrand! répondit le jeune homme. Apportez-vous du lard et des dagueneiles * ? Sans cela je ne tire pas la bobinette ni la chevillette, d'abord. Il y a trois heures que vous me faites languir pour souper.

Le Vendéen saisit le loquet; et il ébranla fortement les ais disjoints de la fermeture, entre les deux poteaux de l'huisserie.

— Diable ! vous avez la pogne bonne, maman.

— Gare le matelot et le tricot ! articula Georges avec une voix de tonnerre.

Francisque, car c'est ainsi que le gamin s'appelait, ne se méprit nullement sur la différence de la visite qui s'annonçait. Mais, au lieu d'éprouver la moindre appréhension, il alla ôter subitement le verrou, et se présenta sur le seuil

1 Fruits stcs.

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de la porte avec une curiosité pleine d'impatience et d'audace,

— Oh ! oh ! fit-il; que faut-il à tous ces messieurs ?

— Du feu, du repos, du cidre, Je lit de ta mère et ta bonne volonté à toi, dit Villeneuve.

— Vous avez raison de ne pas parler de notre bourse, répliqua Francisque sans baisser les yeux.

-r Allons, vite au caveau, ajouta un autre voyageur pendant que Roger disposait déjà, le plus commodément possible, le large lit de la grand'roère, afin d'y faire reposer un moment Marie, qui ouvrait les yeux,

— Tout ce que vous voudrez donc! messieurs les voleurs, dit Francisque en se saisissant d'un énorme piché. C'est trep juste, puisque vous avez soif et que vous êtes ici neuf

1 contre moi.

On se prit à rire, et Georges, serrant cordialement la main du jeune homme :

— Fais-toi soldat, mon fils.

— Et tu trouves donc, ajouta-t-il dès que le gars fut revenu, que nous avons certaine mine?... Eh bien, nous valons mieux que nos visages. Exécute ce que je vais te dire, et, loin de te rien soulever, nous laisserons ici à ta grand'mère quelques témoignages de bon vouloir.

Il déchira, en disant ces mots, un feuillet du portefeuille qu'il cachait sur le côté gauche de sa poitrine, et après y avoir tracé quelques paroles au bas desquelles il dessina un cœur surmonté d'une petite croix :

— Connais-tu la ferme de Tiffauges?

— Parfaitement.

— A huit lieues dlci, n'est-ce pas? à gauche de la route de Dieppe?

— Huit lieues, en suivant bêtement la berge, mais à cinq à peine, si on embarque avec un caboteur intelligent. C'est une différence de quatre heures d'horloge.

— Trouverais-tu ce caboteur, toi?

r- En le payant bien...

— Tu ne te tromperais pas de route ?

FRANCE ET VARIE 5tt

— « Jamais)

— Eh bien, tu vas porter à Tiffauges ce papier; coûs-le dans les plia de ta blouse : tu n'auras que la peine de le remettre au fermier.

— Est-ce là tout? dit Francisque.

— Tout.

— Eh bien, je n'y veu* pas aller.

11 s'éleva alors un murmure et des. menaces, partis du groupe entier des voyageurs.

— Paix ! dit Georges à ses compagnons* Pourquoi ne veux-tu pas nous rendre un service, ami?

— Parce que je ne vous connais pas et que j'attends ici ma grand'mère.

— Tu ne nous connaîtras jamais, dit Georges; mais ta mère et ta maison sont en sûreté, va.

— Messieurs , poursuivit te chef, nous sommes encore bien pauvres : les fonds qui nous attendent ne seront versé* qu'à Paris; mais il faut indemniser ce brave garçon, et lui remettre assez d'argent pour décider le .caboteur. Quatre heures épargnées sur notre incertitude, c'est un siècle, et la différence pourrait être du triomphe au cachot. Boursillons en sa faveur,

— Mais je n'irai pas ! répéta Francisque.

— Tu iras ! reprit Villeneuve en levant une chaise pe* santé sur la tète du jeune homme.

Francisque dit seulement :

— Pas sur le baptême, s'il voua plait !

-~ Grâce! s'écria Marie, tremblante encore d'un souvenir vague. AUez<y, monsieur l Nous ne sommes pas des voleur*, et c'est moi qui vous en supplia, au nom de votre mère.

La résistance se fondit à l'accent de cette supplication, comme à un rayon du soleil d'avril un peu de neige restée derrière un buisson du nord.

— Quand ma grand'mère reviendra, mademoiselle, dit Fran« cisque en approchant de Marie, dites-lui que j'ai caché quel* que chose dans la grange, sous la paille d'avoine, et que je

lui rapporterai de Dieppe, en revenant, une grande couverture à fleurs pour son lit.

— Maintenant, faisons les fonds de l'entreprise, reprit Georges en jetant sur la table où l'on soupait sa volontaire offrande. Voilà le premier louis : Louis premier 1 en inva* riable royaliste.

— Chut! dit Villeneuve.

— Ah ! ah f ce ne sont pafc des Bleus, pensa Francisque : l'argent est de bonne prise.

— Louis I er , c'étaitje Débonnaire, dit le pédant abbé.

— Voici Louis II, ajouta Villeneuve.

— C'est peu de faste pour un si riche trafiquant que toi, insinua Georges. Il s'appelait le Bègue, celui-là. Docteur t tâche donc de parler un peu mieux que lui.

— Eh bien, va pour Louis III, dit l'officier.

Et il laissa étouffer dans le chapeau de Francisque le son de l'or qui représentait une majesté très-peu retentissante aussi.

— • A la bonne heure! Qui est-ce qui sait de vous, messieurs, l'histoire de France, ici? Eh! en voilà, Dieu me pardonne, sur ce banc un Abrégé par l'abbé Millot, à l'usage de l'école militaire! Notre hôte l'étudiait en chantant.

— Louis III, dit l'abbé Gufiomarck, est si mêlé à son frère Carloman, que je ne me rappelle jamais nettement si c'est ,lui ou ce frère qu'on tua à la chasse pour un sanglier. — Donnez-nous à boire.

Il eut toutefois, en mourant, la générosité de déclarer, pour sauver la vie à un veneur, qu'il avait été frappé par l'autre béte. Voilà donc Louis III. Allons jusqu'à Louis V, pour ne pas mériter ici son surnom, celui de fainéant.

— Si vous pouviez, dit Francisque, compléter ainsi un petit cours d'histoire à ma portée, et de Louis en Louis seulement, je prendrais du goût à l'étude.

— Tiens, il se déride !" fit remarquer Georges à Roger. — Et vous, ma belle demoiselle, ajouta le chef en voyant s'avancer Marie, les yeux encore un peu étonnés et la démarche timide, vous en voulez être aussi ?

— Louis IV, dit la jeune fille, s'appelait, je crois, d'Outremer, parce que son père l'avait emmené en Angleterre pendant les troubles.

Le comte, ému, laissa tomber une double pièce après elle.

— Numéro VI ! s'écria l'abbé; Louis le Gros, rOriBiamme, le siècle d'Abélard et l'affranchissement des communes! Mais ce petit républicain doit en avoir assez : il a l'affranchissement des communes.

On demanda du pain.

— Qu'est-ce que c'était donc que Louis VU? dit le rusé Normand faisant la sourde oreille.

— Le temps des croisades, répondit sérieusement Georges. Et Louis VII tinta après les autres, envoyé on ne sait par qui.

. — Tombé du ciel ! cria Francisque en le ramassant.

— Louis, par la grâce de Die», «ajouta Villeneuve.

— J'allais le donner, dit, en avançant, un personnage tout revêtu de toile cirée par dessus ses habits. (On le nommait le duc Armand.) Celui-ci s'appellera donc Louis VIII, mais vous ne l'aurez, mon cher étudiant, que si vous nous dites correctement son histoire.

Un régent du collège de Quimper, qui se trouvait là enrôlé sous le drapeau blanc, souffla quelques mots à Francisque, et celui-ci, deux minutes après, se prit à* réciter effrontément :

t — Il était fils de Philippe Auguste. Ce qu'on sait de lui, c'est sa mort : il fut empoisonné par un amoureux de sa femme, laquelle avait déjà donné onze enfants à son mari.'»

Mais on avait arrêté les offrandes.

— Messieurs, ne vous tenez pas là, reprit l'émissaire ras-? suré,/qui déjà attachait ses guêtres pour partir. Il s'agit de Louis IX, un grand prince!

— Saint Louis ! dit l'abbé en inclinant la tête avçc respect.

— Neuf louis, contredit Francisque.

— Neufs ou vieux? dit le marchand de tabac.

— Quel galimatias! interrompit le régent : le contentement lui tourne la tête. #

Mais une double pièce tomba encore.

— Louis XL Mauvaia oouCheur t crin Francisque. Passons, s'il vous plaît, au père du peuple.

Un nouveau doublon vint grossir le trésor.

— Trop, dit Francisque* ou pas assez. Il fallait rester à Louis XII, ou il faut monter à Louis XIV, le Grahd !

— Quinze ! compta quelqu'un : c'était un voluptueux.

— Le roi quand même, objecta Francisque.

— Dix-sept !

— Le roi est mort, vive le roi ! Mais celui que vous souhaitez faire, messieurs, sera le plus puissant des monarques. Voyonà comme vous sauriez vous y prendre.

On sourit de la perspicacité rustique : une dernière pièce compléta la chronologie.

— Ma foi) dit Francisque en prenant en même teihps et les fonds, et, comme on dit) ses jambes à son cou, mé voilà plus riche en louis que vous ne le serefc jamais; vous autres )

— Vive Louis XVIII ! cria Villeneuve.

— Vivent dix-huit louis 1 répondit Francisque en tirant lu langue.

La dynastie ne sera pas longue dans sa poche, confia Roger à l'abbé Guiomarck.

' Roger avait bien eu la soudaine pensée d'accompëgrter Francisque K aftn de surveiller, d'accélérer sa mission] mais l'opposition que mit son père à ce projet, et surtout sa propre crainte d'abandonner le vieillard et Marie, le retinrent sous le toit de la mère-grand;

La mère-grand hé tarda pas à paraître.

— Petit! cria-t-elle dès que sa main eut touché le loquet de la porte, viertis m'aides un peu à me débarrasser de ce ballot*

Puis, voyant les étrangers daris sa taâison : ** JéèUs, Maria! il y en a aussi chez nous!

— Aussi ! dit Georges, que le moindre propos et le geste le plus involontaire avertissaient subitement de tout : vous aveé donc rencontré nos compagnons à peu de distance?

— Où est Francisque? répondit la mère.

— Eh! parles donc! insista Georges.

La bonne femme tremblait; mais quand elle èetttit se poser sur sa main la main de Marie, et qu'elle eut rencontré ses yeux et son sourire, l'assurance lui revint un peu.

— Eh t pardi 1 voua le savez mieux que nous, capitaine î y C'est bien, vous autres, je pense, qui avez placé toutes ces sentinelles autour de notre pauvre champ de panais. Nous ne faisons pas la fraude, d'abord t

Et les yeux de la bonne femme cherchaient à démêler Francisque à travers tout ce monde qui l'éblouissait.

— Dites-moi, reprit Georges, il y a» j'espère, avec eux un individu qui n'a point de chapeau, figure brune, pantalon de coutil mouillé et une mauvaise cravate rouge?

Tout le monde reconnut le signalement de Bénédicité.

— C'est celui-là qui m'a parlé le premier, dit la grattd'mère. Il m'a demandé, pour se gausser de moi, é'il y avait loin d'ici à Trèport.

-± Eh bien I dit Georges au comte de LaVarennes. * Et cette seule interjection voulait dire :

— Vous voyez! n'eût-il pas 1 mieux valu lui passer taon sabre au travers du corps?

-* Mais, où est donc Francisque? répéta la grand'mère d'une voix faible et leB yeux déjà rouges de pleurs.

Trois jours après, la bonne femme était, vers lé soir, assise au coin du même être : elle pleurait encore. Francisque se tenait debout devant elle, mais c'est à peine si elle osait le regarder. Francisque venait de refuser, avec utt sourire peut-être dédaigneux, les daguenelles luisantes et sucrées qui étaient apaisé si longtemps les plus capricieux emportements de son enFance : il paraissait méditer. A voir la petite taille et la souplesse de la marche de ce jeuhe homme, on lui eût dortné quinze ans tout au plus. Il venait d'atteindre à dix-huit : la première conscription devait l'enlever. Que de force et d'agilité cachait cette nature grêle exercée à braver la mer, à cultiver la grève, à monter tous les Jeunes cheveu* des herbages voisins !

La mère TardiéU, restée bu monde seule avec cet ëttftnt

gâté, levait tantôt les yeux vers lui avec la confiance que lui inspirait son propre amour, tant de dons et de caresses prodiguées, et tantôt elle les baissait avec un sourire de .terreur : car la veste de coutil, le bonnet bleu, la ceinture de serge, étaient remplacés par un uniforme. Francisque* s'était lait soldat.

Il s'était enrôlé volontairement à Dieppe, la veille même au soir, et de tous les présents qu'il avait rapportés de la ville à son aïeule, l'aïeule n'avait regardé encore qu'une petite image de saint François, patron de son cher élève.

— As-tu pu faire un pareil coup !

— Mais, mère, encore une fois, au mois de novembre ou d'avril, c'était toujours la môme chose. Ne fallait-il pas finir par manger de la vache enragée, monter sur la péniche et faire la descente en Angleterre ?

— Je t'aurais acheté un homme.

— Ah ! ouitche ! pour vous ruiner.

— Qu'est-ce que ça me 'fait, si c'était pour toit Et puis tu pouvais passer encore ici les trois mois de froidure : on ne t'aurait appelé qu'au printemps. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, que le bivouac dans la boue gelée.

Et parfois elle regardait Francisque avec un sentiment d'orgueil; elle le trouvait beau sous ce nouvel habit à revers blancs, passe-poil rouge et boutons argentés. Au lieu de le grandir néanmoins, cet accoutrement faisait descendre bien près de terre les fonds un peu larges d'une culotte de magasin, faite sur la mesure n° 3. Il lui prenait envie, à* la grand'mère, de prendre à son cou le voltigeur.

— Je n'ai peut-être pas été le maître, dit Francisque, d'ajourner ma visite au capitaine de recrutement, voyezvous. Il y a des moments, ma mère, où il n'est pas si béte qu'on le dit, de se mettre dans l'eau crainte de se mouiller.

— Tu m'avoueras donc ce que tu avais fait pendant ces deux jours d'absence?

— Oui, dit Francisque, il est temps de vous compter ça; i! le faut! Ce dernief mot fit penser à la pauvre femme que son petit-fils devait bientôt partir; et elle tressaillit.

— Vous savez bien, ces hommes, grand'mère, que vous avez trouvés encore ici. quand j'étais déjà parti pour Tiffauges ?

— Eh bien?

— Eh bien! je n'étais pas à trente pas de chez nous, que j'ai vu qu'ils étaient bloqués. Moi, j'avais de l'argent pour leur aider à se sauver, et je me suis dit : Ce ne sont peutêtre pas de francs catholiques; ça m'a terriblement l'air de comploteux; mais c'est égal, il faut les avertir tant qu'ils sont sur notre terrain. A Tiffauges, il arrivera ce qu'il pourra.

— Je suis revenu sur mes pas; j'ai sifflé comme on m'avait appris avant de partir, et le gros homme de la troupe est venu à ma rencontre, droit comme si je n'avais pas été caché derrière notre haie de sureau. En peu de minutes tout a été disposé pour une sortie. Vous avez entendu les coups de fusil. Il y a eu des blessés de part et d'autre; moi, e n'ai rien reçu, car ça pardonne toujours la première fois.

Il y en a un, entre autres, du parti des gendarmes, qui a eu un fameux atout! La police voudrait bien tâcher de le faire guérir... Enfin, nous nous en sommes tirés; j'ai embarqué mon monde, j'ai tout conduit à bon port, et je les ai vus partir de Tiffauges sur des bidets qui ont le train. Mais j'ai été reconnu, c'est sûr, dans la bagarre; et pour qu'on ne me cherche pas querelle, ni à vous non plus, j'ai couru à Dieppe m'enrôler. Le capitaine m'a dit comme ça :

— « Tu es à moi, personne n'a rien à voir à tes affaires. » J'ai demandé vingt-quatre heures pour venir vous embrasser : en voilà dix-huit d'écoulées sans que j'aie montré mon nez dehors... Adieu, mère. Si on vous inquiète plus tard, faites-le savoir à Francisque, soldat au 16 e régiment de ligne, pour être dirigé sur Boulogne. Mon capitaine m'a promis d'arranger le tout. Et vive le Premier Consul ! il sera bientôt l'Empereur.

— Mais Pierrette? dit là grand'mère.

— Ah ! ne m'en parlez donc pas! Hier encore, j'aurais eu la plume de tous les oiseaux, je n'aurais pu écrire toutes ses

perfections ni tous les attachements qu'elle m'inspirait, eh bien! aujourd'hui ce n'est plus ça. Il y avait, voyez-vous, parmi ces débarqués, une demoiselle... Et pourtant Pierrette estrjotie! Voilà la sixième paire de sabdtsque j'use à sa poursuite.

La pauvre femme pleura de nouveau.

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