‹ France et MarieChapitre 6 sur 15 · UN VILLAGE DU BERRT · texte numérisé non relu

UN VILLAGE DU BERRT

Cependant, les passagers du sloop, que tant de périls attendaient encore, se séparèrent à une journée de marche de Paris. Ils formèrent deux troupes : l'une composée de MM. Lavarennes et de Marie] l'autre, des compagnons de Georges. Encore cette dernière section se subdivisa de telle sorte, que chacun ne pénétra qu'individuellement dans la grande cité. Paris est un. gouffre qui, dans ses murailles de sept lieues de tour, offre plus de sécurité à qui se cache» que l'éten N due entière de l'Europe. C'est une ruche d'abeilles et de frelons mêlés, où quelques êtres survenus ne sauraient s'apercevoir ; un océan où la goutte d'eau nouvelle ne suscite aucun mouvement.

Pour le ctmte de Lavarennes, personne n'avait même intérêt à le remarquer. Sa présence pouvait bien n'être pas légalement permise; mais qui songeait à inquiéter ce fantôme? Les ressentiments politiques étaient calmés,, si la loi restait menaçante encore. L'émigré pouvait désormais, au milieu de ses anciens et terribles adversaires, mourir inconnu. Personne, hélas l n'était même là pour se réjouir de son retour. Il comprit que sa part de patrie n'était plus que dans l'air et les murs. Ses contemporains étaient tombés. Il ne restait que quelques monuments de sa connaissance. Son siècle avait fini; et, après douze ans, douze ans de cet

âge qui descend d'un pas si rapide, si quelques hommes de son temps se présentaient à lui, il les méconnaissait. Vieilli à part, il n'avait reçu de son sort aucun avertissement indirect; il en était choqué et épouvanté dans les autres. Ses souvenirs, conservés en . contradiction avec les années, représentaient des images immobiles. S'il croyait parfois, averti enfin par ujie terreur secrète, démêler un camarade de ses anciens plaisirs : — « Àh! pensait-il, que celui-là est changé 1 II doit avoir éprouvé bien des maladies et des peines ! Ne dirait-on pas un vieillard? >

Il voulut, loin de ce désert d'hommes et d'affections, aller s'enfermer dans la retraite où il avait passé son jeune temps. Il voulut regagner son château, revoir sa garenne, entendre encore son ruisseau courir, et retrouver, le matin en ouvrant sa fenêtre, son pré en pente et ses vieux noyers. L'air est là plus salutaire, se dit-il; les genêts en fleurs sentent bon, et je me reposerai sous le cabinet en treillage de la charmille. Rien ne m'aura trahi.

Il espérait ainsi, parce que son beau-frère avait acheté de la nation ce manoir, et s'était plu à tout conserver. Cependant il n'y pouvait reprendre* ouvertement ni son titre ni son pouvoir. La famille des métayers où il avait été Jadis nourri était bien éteinte ; et nulle indiscrétion n'était malheureusement à redouter de ce côté; mais il était prudent encore de changer de nom, car les tentatives imminentes et les soulèvements que méditaient quelques émigrés à cette époque, pouvaient, d'un jour à l'autre , compromettre les plus inoffensifs. Le comte de Lavarennes fut donc annoncé, dans cette campagne, comme un spéculateur de Paris, venant chercher là le repos, et exercer son expérience en agriculture. En un mot, M. Valëntin fut installé comme fermier de sa terre. Marie suivit là son tuteur. Il fallait plus d'une année encore pour que les études achevées de Roger et la fin du deuil qui commençait à son insu pour la pauvre fille, permissent au vieillard de songer à réaliser certains projets.

Georges Gadoudal avait trouvé un asile qui fut longtemps

impénétrable, au cœur du faubourg Saint-tf arceau, dans la petite rue du Puits-l'Ermite, au fond d'une cour plantée d'arbres, et embarrassée par les planches et les copeaux d'un menuisier. C'était en face de la maison même du commissaire de police. C'est là que l'homme du peuple fit venir, pour recevoir ses instructions et ses ordres , tout ce qui se cachait de gentilshommes dans les riches hôtels, intéressés à profiter, sans péril, du sang que l'héroïque soldat voulait verser. Les marquis de Rivierre, les Bourmont, les Polignac, étaient bien petits devant le fils du meunier.

Roger habitait un monde à part. Indifférent à toute émulation des partis, à tout souvenir du passé, son cœur était engourdi, même pour les affections de la famiHe. Une pensée était sa vie; une femme, toute la création.

Il y avait six mois qu'un soir, au Prytanée français, négligemment occupé à jouer à la balie-au-mur avec un de ses condisciples, il avait été dérangé de ce plaisir par une appellation faite à haute voix pour réclamer son partenaire à la salle des parents.

— Au diable soient les importuns t cria Roger.

Mais le tambour, qui régissait tous les mouvements de l'école, se fit presque simultanément entendre; il fallait prendre part à la leçon de mathématiques, et Roger, qui avait oublié l'heure, se calma un peu par cette double raison de contrariété.

Il avait toutefois suivi de l'œil son camarade, et ce ne fut pas sans étonnement qu'il le vit, avec la personne même qui l'avait fait demander, revenir et s'avancer dans la cour, à mesure que cette cour devenait silencieuse et déserte par la retraite des élèves. Roger, soit par curiosité, soit par l'impulsion d'une soif ardente, resta le dernier à rentrer, et s'approcha de la fontaine. Qui ne se souvient de ce bonheur d'enfant animé par le jeu, qui consiste à boire à longs traits l'eau jaillissante de la fontaine du collège 1 Le robinet de cuivre est ouvert : l'eau s'épanche dans la pierre creusée; mais la tête du cygne ou du serpent est percée aussi sur le front, et le pouce du buveur, placé en dessous, fait élancer

un jet de cristal. La bouche entrouverte de l'enfant altéré reçoit toute la flèche liquide, sans qu'une goutte s'en détourne. Il faut voir la file des écoliers haletants, qu'on rappelle à la classe, s'établir militairement aux avenues de la fontaine; et là, sans coupe, sans passe-droit, sans défiance aucune, épuiser la joie de cette orgie si pure et si fraiche.

Roger occupa longtemps le poste du dernier convive. Mais son adresse ne fut pas exemplaire comme de coutume.

Il mouilla par distraction ses cheveux noirs; car, d'un regard^oblique, il suivait la personne à qui parlait affectueusement son camarade.

Cette personne était une femme. Elle était vêtue de deuil. Certaine ressemblance de traits indiquait une sœur du jeune Eugène Mazuel, Roger s'étonna à cet aspect : aucune apparition ne lui avait encore semblé aussi merveilleuse dans ses rêves. L'attitude de l'inconnue était pleine de calme et de candeur. Sa démarche était légère et fière. Elle était grande, elle était blonde; la couleur de ses vêtements faisait ressortir à l£ fois la pureté de son teint et la dignité de toute sa grâce un peu nonchalante.

Roger vit qu'on le faisait remarquer. La [figure souriante d'Eugène indiquait visiblement qu'il le désignait comme son meilleur ami. La sœur le regarda avec bienveillance ; mais, soit que l'éclair des beaux yeux eût troublé le grand enfant, soit qu'il eût deviné au mouvement des lèvres que la jeune femme s'étonnait de son âge déjà viril, il rougit. Était-ce de plaisir ? était-ce du regret de n'être, si tard encore, qu'un écolier? Il espéra du moins qu'Eugène lui dirait qu'il allait sortir, et entrer dans le monde avant un mois.

Quand il fallut, dans la salle d'étude, s'asseoir à côté de ses plus petits compagnons, Roger s'indigna contre luimême. Le maître lui proposa un problème de géométrie qu'H savait parfaitement résoudre; mais il monta gauchement sur l'estrade du tableau, laissa tomber la craie, et se troubla dans le calcul. L'assemblée se prit à rire. Roger aurait volontiers battu tous les railleurs. Il n'osa pas regar-

der Eugène qui reprenaiten.ee moment sa place; et lui, il emporta à la sienne de la honte et de la colère. Il lui semblait que l'inconnue était présente. Il se sentait perdu à ses yeux et indigne de s'occuper d'elle avant d'avoir fait une action d'éclat.

— Dis donc, Roger, fit Eugène à son camarade dès qu'ils se furent retrouvés seuls et disposés à reprendre leur partie interrompue, voudras-tu venir avec moi en vacances ? Nous serons les maîtres d'un grand château.

— Où? demanda le jeune Lavarennes comme déjà troublé de cette proposition.

— A quelques lieues de Paris , donc l Au bord de la Marne, à Villévrard, près Montfermeil.

— Qui des tiens possède là une propriété ?

— Ma sœur.

Roger hésita à répondre.

— Nous serons les maîtres, te dis-je, mon [cher : ma bonne sœur est veuve depuis un an. Son vieux mari était mon tuteur, et il s'agit de m'émanciper au plus vite pour régler mes intérêts avec elle et notre frère Arthur. Viendras-tu avec moi?

— Je suis attendu en Normandie pour le mois d'octobre, dit Roger. D'ailleurs, mon cher, je n'oserais me présenter sans une autre invitation que la tienne. Tu es bien le meilleur étourdi que je connaisse, mais tu sais encore moins que moi les usages du monde. Ta sœur...

— Fera très-bon accueil à l'ami de 'son frère. N'est-elle pas libre maintenant ? Elle est bonne enfant, va ! et toute simple. Tu l'as entrevue hier. N'est-ce pas qu'elle est jolie ?

— C'était ta sœur ? dit avec un grand air d'étonnement Roger qui n'en avait point douté une minute.

— Et de plus, comtesse de Saint- Alverte , dit Eugène. Vingt-quatre ans, riche et sans postérité aucune. Pauvre défunt f

Roger, depuis ce jour, ne laissa passer aucune occasion de donner une marque de bienveillance et de dévouement au jeune Mazuel. Eugène était querelleur et taquin : il avait

PnAN.CE ET MARIE 67

fréquemment dispute avec ses compétiteurs; Roger devint son défenseur officieux en toute circonstance.

Le jeune Lavarennes se souvint aussi, mais sans en faire part à Eugène, que sa propre famille était alliée à la maisop de Saint-Alverte.

Au premier jour de sortie, les deux camarades se rendaient chez M. Priai, pour diner, lorsqu'en traversant le jardin des Tuileries, Roger fut pris d'iine lassitude singulière et d'une pâleur assez subite.

— Qu'as-tu donc ?

— Rien ; mais je m'assiérai volontiers ici, à l'écart,

— Que regardes-tu vers la grande allée d'orangers ?

— Rien; mais voilà une dame qui ressemblerait un peu à ta soeur, si je l'avais vue assez pour en juger.

— Mais c'est que c'est elle, en effet ! cria Eugène.

Il avait suivi l'indication du mouvement de tête de Roger plutôt que son regard furtif et déjà baissé.

— Viens donc, nous allons lui dire bonjour. Ça vaudra bien ton oncle Priai l

. Le lycéen se laissa tirer inutilement par le bras. Sa pâleur fut remplacée par la pourpre la plus vive, et il s'obstina à ne point quitter la place.

— Mais tu es ridicule, Roger î

— Mais tu l'es davantage en attirant les yeux sur nous. Laisse-moi donc, et va reconnaître au moins si tu ne t'abuses pas ; je t'attendrai ici en lisant le journal.

A peine Eugène avait-il franchi la distance et fait tomber deux ou trois chaises pour s'approcher de Gabrielle, que Roger, qui le suivait des yeux, et dont le cœur battait comme celui de la pauvre hirondelle que vous avez tenue un moment dans vos mains, se leva et s'enfuit entre la double haie des promeneurs.

Les vacances commencèrent un peu avant l'époque où Roger devait être à Warengeville. Il demanda à son oncle de s'y rendre dès le premier jour; mais le bon M. Priai s'y opposa par amitié, voulant jouir de la présence de son neyeu et lui donner le plaisir des spectacles, dont Je jeune hA-

varennes était si avide quelques mois encore auparavant. Roger l'en remercia en secret : il semblait prévoir et désirer quelque incident propre à le rapprocher de cette blanche comtesse de Saint-Alverte, qui lui inspirait le respect, l'enchantement, le trouble et la peur. Eugène vint un matin enlever son ami en phaéton, sans lui faire part des projets qu'il avait conçus pour la journée. Roger n'eut que le temps ou plutôt l'instinct de chausser des bottes brillantes, qui étaient une mode nouvelle, un luxe rare à cette époque, et de revêtir son plus bel uniforme.

On brûla le pavé du faubourg Saint- Antoine, puis la poussière de Vincennes, et laissant Nogent sur la droite, on dépassa le chétif village de Neuilly-sur-Marne. Roger n'osa demander où on allait, car il avait étudié depuis longtemps sur la carte des environs de Paris la position de Villévrard, et il en reconnaissait à chaque instant la route.

— Gomment me recevra-t-on? se disait à lui-même Roger, sans répondre et sans peut-être prêter l'oreille à son conducteur babillard. Elle va voir ma timidité, elle comprendra la cause de ma gaucherie : si elle allait s'en moquer! Je vais l'offenser; pourquoi suis-je venu ici!

Il semblait, au timide jeune homme, que le monde entier dût lire un secret sur son visage, et que dans sa poitrine ouverte on voyait battre son cœur.

Quand les deux camarades mirent pied à terre, l'un était rayonnant d'indifférence et de plaisir; l'autre, chancelant d'appréhension et de bonheur. Eugène quitta le bras de Roger pour s'élancer d'abord dans les vieux fossés à sec de l'avant-cour; cueillir des figues et les emporter comme un écolier en maraude. Son acolyte restait en plein midi sur le pont pavé, au risque d'un délirant coup de soleil. Enfin, quand le frère de Gabrielle jugea à propos de remonter, il entraîna son ami au salon sans lui laisser reprendre haleine. Il n'y avait personne dans ce salon, éclairé d'un demijour; mais tout y respirait le bou goût et la grâce d'une femme. Des fleurs, des raquettes, des métiers à broder, des instruments de musique, étaient çà et là, et les plus poétiques

gravures de l'Angleterre occupaient la table ronde qui ornait le milieu du sanctuaire.

— Où diable sont-ils? se demanda tout haut Eugène; et il cria : Ma sœur ! Gabrielle ! d'un accent de voix à faire bondir son ami de confusion et de malaise. Sur l'avis d'un valet de pied, accouru pour donner un renseignement, Eugène se précipita dans le parc, suivi lentement "de son décontenancé camarade.

La société, assez nombreuse, réunie alors à cette ferme ornée deVillôvrard, se tenait, à cette heure accablante d'un jour d'été, au bord d'une pièce d'eau assez profonde , où la transparence du ruisseau qui l'alimentait laissait voir, audessous des cygnes, nager quelques poissons indigènes. Une voûte de' tilleuls servait comme de parasol à ce petit lac, et les dames et les merveilleux se reposaient sur la marge fleurie du bassin. Gabrielle, à demi-penchée sur ce miroir, avait découvert, à deux pouces de l'eau, l'entrée resserrée et si parfaitement ronde d'un nid de martin-pêcheur. Elle n'osait poser le pied au-dessus même du toit de l'oiseau creusé dans la terre, de peur <fêtre, pour l'habitant vert et bleu, une espèce d'avalanche terrible, ou de l'engloutir sous le sable, à la manière des habitants de Pompéïa. Ainsi avancée et gardant l'équilibre sur un seul de ses pieds charmants,- Gabrielle laissait refléter sa tête blonde, garantie par une écharpe azurée. Ce fut Roger qui l'aperçut le premier : il s'arrête; "mais en remarquant avec la joie de l'espérance les riantes couleurs de son nouvel habit.

Mais tout à coup Gabrielle se sent étreinte par la taille : un bras étourdi la pousse et la retient par le même effort; elle jette un cri suivi d'un rire. Personne n'avait eneore distingué plus loin un gémissement pénibte et l'accent comprimé de la colère; que déjà elle disait, les yeux fermés par deux folâtres mains :

— ? Il n'y a qu'un homme au monde, ou plutôt un enfant, qui puisse se permettre une si dangereuse espièglerie. Mon frère, c'est toil Eugène, votre folie vous a fait reconnaître.

Roger approcha, courroucé, interdit et pâle. A cet aspect passionné, les femmes échangèrent entre elles un regard, et Eugène profita de l'incohérence de toutes ces idées pour présenter son ami à sa sœur.

— Monsieur de Lavarennes, dit là comtesse avec la phis digne et la plus gracieuse politesse, soyez deux fois le bien* venu. Vous êtes l'ami de mon frère, et nous ne sommes pas, je crois, tout à fait étrangers non plus l'un à l'autre. N'êtes-vous pas neveu de M. le baron de Faverolles?

— Oui, madame.

— Il était beau-frère de mon mari, et vous voyez que nous sommes un peu...

— Cousins? interrompit Eugène. Oh! la bonne histoire! Comment ! tu es notre parent?... Je t'aimerai tout de même.

— Je suis heureuse, ajouta la comtesse, que le collège ait donné un ami tel que vous à un fou tel que le voilà. Il profitera peut-être de vos conseils et de votre exemple.

Le mot de collège résonna bien mal au cœur de Roger. Il avait près de dix-neuf ans, et il se promit bien de ne jamais remettre le maudit uniforme qu'il portait encore.

Toute la personne de Gabrielle, vue ainsi de près, cette physionomie tranquille et même empreinte d'un peu de paresse, étonnèrent, au premier abor^ Roger. Il la vit s'occuper, sans solennité comme sans embarras, des surveillances de sa maison. Il l'avait rêvée toute vaporeuse, idéale, aérienne; il la trouvait positive et simple. Il fut confondu de voir sa présence d'esprit et ses attentions bienveillantes descendre aux moindres désirs de ses hôtes. A table, elle ne dédaigna pas de les servir, et elle appelait même par leurs noms les mets qu'elle croyait les meilleurs. Sa divinité était sur la terre; il avaU palpité de loin à son seul souvenir, de près, il se sentait paisible. La veille, il s'était déjà cru son amant, aujourd'hui, jl ne se trouvait que son cousin.

Il y a un âge où la femme que vous allez aimer ne pose pas le pied sur ce globe de fange. Elle est un Dieu où elle n'est pas. Ne dites jamais à l'amoureux qui n'a pas vingt ans que sa maîtresse est soumise à quelques lois de votre

nature, aux caprices de vos sens, à l'impérieuse exigence de la conservation de ses jours. Sa fraîcheur -s'entretient par l'air qu'elle respire; sa vie est dan&le parfum des fleurs. Vous autres avez peut-être nécessité de vous alimenter et de dormir; mais, profanes! qu'y a-t-il de commun entre son existence et la vôtre?

Le couple d'écoliers passa huit jours à Villévrard, puis il fallut revenir à Paris pour les signatures et tous les arrangements fraternels. La naissante passion de Roger pour la grande dame se .fût assoupie sans doute au calme d'une intimité douce et régulière; mais parmi les personnes qu'on recevait souvent au château , il se rencontra un voisin de campagne dont l'assiduité blessa l'écolier. C'était un homme de trente ans, officier de mérite, portant pour toute décoration une large cicatrice au coté gauche du front, mais pour qui Roger s'était senti de l'antipathie au Premier jour de leur rencontre. C'était le colonel Valancourt, ami et procureur fondé du frère aîné de Gabrielle, un savant qui faisait en ce moment le tour du monde. Le colonel professait quelques admirations un peu serviles pour le premier Consul, dont il était aide de camp, et surtout trop de dédain pour l'ancien régime et pour toutes les conditions, qui ne portaient pas l'épaulette. C'était à lui que M. de Talleyrand avait dit un jour, comme il se servait d'une locution un peu méprisante envers les bourgeois : — Ainsi, monsieur, vous appelez pékin tout ce qui n'est pas militaire, comme nous appelons militaire ce qui n'est pas civil?

Roger était donc devenu jaloux du colonel. Puis la veille au soir du jour même où il devait quitter la campagne, un de ces hasards qu'on sait faire, ou l'instinct de la coquetterie féminine l'avait rapproché de Gabrielle. Vers la fin d'une promenade qui s'était prolongée au bord de la rivière, la lune se leva, et vint à travers le feuillage des aunes jeter des trèfles lumineux sur un sentier plein de mystères. Gabrielle demanda le bras de Roger, et ils se trouvèrent bientôt assez, loin des autres promeneurs par l'effet naturel de la marche lente de la jeune veuve. Qui n'eût admiré cette belle

personne dont la taille un peu replète se balançait voluptueusement: L'attrait d'une toilette parfumée, tout cet être d'organdie et de blondes recommença à porterjenivrement dans les sens et le cœur de Roger. Son bonheur avait, ce soir-là, commencé par la vanité; il s'exalta en peu d'instants jusqu'au plus ardent enthousiasme.

Quand ce couplé rentra au salon après tous les commensaux, le colonel ébaucha un sourire particulier ; et, soit envie de punir le fat, soit simplicité naturelle de confiance et d'abandon, Gabrielle, s'adréssant à demi-voix à son jeune cavalier :

— J'ai froid. La rosée m'a pénétrée un peu, et je voudrais faire demander un châle à ma femme de chambre.

Roger était déjà sorti que le .colonel cherchait encore le cordon des sonnettes; et s'élançant avec précipitation à l'étage supérieur, Roger appelait Justine en marchant instinctivement vers l'appartement de madame de Saint-Alverte.

Justine était précisément dans la chambre à coucher de la comtesse. Mais penchée sur le balcon et occupée à clore les persiennes, elle n'entendit pas d'abord qu'on la cherchait. Roger osa donc pousser la porte et pénétrer dans le réduit le plus séduisant qu'ait jamais rêvé un amoureux. Qui de vous ne s'est fait l'image d'un harem? Qui n'a goûté l'esprit de ces Turcs qui savent enfermer les femmes, et ne séparer jamais le mystère et l'amour ? peuple admirable ! Il vit celui-là dans la paresse et l'essence de rose; il savoure l'opium et la volupté; il sait passer, sans intermédiaire, du regps absolu à l'action décisive; de l'ottomane au combat; jouer tantôt avec le cimeterre, et tantôt avec les cheveux bruns de la Gircassienne. Il n'accepte de la vie que ses extrêmes et ses émotions généreuses, joies ou périls. A nous, froids occidentaux, il nous laisse l'existence de calcul et de patience, ces travaux [minutieux où le cœur se pétrifie, où l'âme se métallisé.

Roger se crut dans le gynécée de la sultane. Ce ne furent pas les tapis blancs semés de pavots, les dorures mates, les glaces aux furtifs éclairs, et les tentures en châles de l'Inde,

qui captivèrent longtemps son regard, mais les meubles que Gàbrielle avait touchés, le lit de dentelles, les étroites pantoufles, le madras déjà déplié pour enfermer la riche chevelure, et enfin la robe récemment quittée et déposée sur la causeuse voisine, toute gonflée encore des formes qui l'avaient habitée. Une indicible odeur de violette, cette senteur de la femme que vous aimez, l'enivrait surtout et le retenait iinmobile. Il sut expliquer à peine intelligiblement à Justine, qui souriait, l'objet de sa présence : il était entré là séduit, il en sortit amoureux fou. Vingt fois, en descendant l'escalier, il confia au tissu moelleux les baisers dont il aurait voulu couvrir lui-même les blanches épaules.

Mais, une fois rentré à la ville, il n'osa de longtemps aborder l'hôtel Saint -Alver te, tant il y a de différence, selon les convenances du monde, entre la vie d'étiquette parisienne et la liberté des champs. D'ailleurs, Eugène n'était plus là; il était parti pour les eaux, et Roger luimême, après avoir épié et suivi de loin les traces de sa cousine, s'était résigné, au bout de quatre jours, à se rendre à la ferme de Warengeville,

Nous l'avons vu assister au débarquement de son père ; mais depuis son retour de Normandie, toute la tyrannie de la même pensée avait pesé sur lui. Enfin, il était nuit et jour occupé de son idole, quand il reçut une lettre de Marie. Il y chercha, avec une inquiétude qui ressemblait au remords, des nouvelles de son père.

La rieuse Marie était alors bien triste : elle avait appris enfin qu'elle était orpheline, et elle s'étonnait de l'absence et presque de l'abandon de Roger. Mais elle avait reporté sur le comte de Lavarennes toutes les affectueuses dispositions de son cœur. Sans plaintes, sans impatience, sa lettre était envoyée au distrait jeune homme à travers les dissipations de Paris, comme on enverrait à la cour un bouquet de fleurs des bois.

c Je ne suis pas, écrivait-elle, satisfaite de la santé de votre père. Moi qui sais ce que c'est que perdre un tel ami, je voudrais, au prix de mon sang, vous conserver le vôtre.

Il FRANGE ET MARIE

Je l'espère, car je prie. Je pleure, mais je ne regrette pas mes larmes, sfelles peuvent intercéder pour vous 1 dans la ciel. Vous voulez savoir quel est f emploi de nos journées ? Je vous dirai que le comte est à peine accoutumé encore à l'idée d'avoir retrouvé ses foyers, Il erre la moitié du jour, non pas comme une âme en peine, dans les moindres dé-, tours de son jardin et de sa maison retrouvée, mais comme je suppose que doit faire dans sa forêt le vieux lion qui au* rait rompu sa chaîne. Tout ce qui porte l'empreinte dupasse lui sourit; tout ce qui est nouveau lui répugne. — Voilà, me disait-il hier, des coteaux qui n'ont point changé ! Nous nous levons au bruit d'une horloge de 1640 qu'il a faitrepla« cer dans le corridor, et dont on arrête la sonnerie, comme au temps de son père, à sept heures exactes du soir, pour la rétablir à cinq heures du matin. Il va partage? le pain de marsèche à ses chiens de chasse, puis il déjeune debout à huit heures du matin, son morceau de pâté froid sous le pouce, et son demi- verre de vin posé sur l'appui de marbre du poêle. Il s'est logé dans la chambre bleue : c'est une des plus reculées et des moins commodes de la maison, mais c'est la seule que l'on n'ait point revêtue de papier et de plafonds. Des solives autrefois dorées lui semblent à son réveil un ciel plus ami ; et dans les tapisseries de lajémsa-i lem délivrée, il retrouve les compagnons guerriers de sa jeunesse. Je l'ai surpris hier embrassant un arbre où il montait, il y a soixante ans, chercher des fruits. Il arrache, quand on ne le voit pas faire, les jeunes arbustes, et surtout les plantes exotiques. Les chasselas sont moins mûrs que de son temps; les saisons sont interverties. Il s'étonne qu'on vienne pour une fille de vingt-cinq ans lui demander déjà son agrément au mariage et la permission de danser sous les tilleuls de la cour d'honneur, yne fois, je l'ai trouvé en adoration devant la caisse disjointe d'un oranger qui se meurt. Un autre jour, il s'est mis en colère sérieuse contre l'enfant du régisseur, qui, ayant découvert deux cartons arrondis au fond du grenier, s'en était fait un bouclier et une cuirasse : c'étaient les jambards noirs et jaunes qui dé*'

fendaient, pendant l'hiver, les mollets de votre aïeul contre l'ardeur du foyer campagnard. Tous les livres sont mauvais et s'impriment trop fin.

» Pour moi, dont vous plaignez la solitude, sachez bien, ilo r ger, qu'il n'y en a pas. Je n'ai jamais compris même l'exacte signification de ce mot, car on n'appelle solitude que l'absence des humains. Est-on seul pour manquer de leur présence ? Que d'êtres et de choses vivantes peuplent encore autour de nous l'univers 1 Tqut ce qui se meut, tout ce qui végète 4 les arbres, les vents, la pluie, la nuit, le jour, tout cela n'a» t-il pas une existence et un langage ? Voua êtes seul, ditesvous? et cette fleur qui croit, qui souffre, qui se colore ou languit, ne vous apporte-t-elle donc pas les confidences, le sourire ou l'adieu d'un ami? Cet oiseau, en fuyant, ne vous a-t-il pas jeté une parole charmante ? Il ne faut s'apitoyer, je crois, que sur la solitude de ceux qui, plaints d'avances par les saintes Écritures, ont des yeux pour ne pas voir et des orpjlles ppur ne pas entendre,

» Les semaines qui m'ont ici paru les plus jpngues ont été jusqu'à présent les semaines d'hiver. L'état des chemins et les débordements du Rio?Darnay nous empêche^ alors de monter la côte de Yineuil, et (f aller le dimanche à la messe de Mouhers. Vous souvenez- vous, ami, du village de , Mouhei^ ? I] domine de toute son élévation un horizon de brandes et quelques bouquets de bois épars. A spn pied est le, petit couvent du Plajx, son ruisseau tout noir d'écrevisses; et devant le porche s'élève un de ces ormeaux gigantesques qui furent plantés par Sully à la porte de toutes nos églises, Il voulait ainsi, au sortir de l'office, inviter les croyants à s'arrêter sous l'ombrage, afm d'y traiter pacifiquement les affaires et conclure le mariage des enfants.

> Jamais je n'ai vu san$ une pieuse et riante émotion, tout ensemble, s'approcher le cavalier rustique qui m'emporte à Mouhers les dimanches. C'est le chef de la métairie. Il vient, monté sur la poulinière luisante. Il porte, lui, veste et pantalon de droguet bleu, sabots neufs, chapeau de laine noire à grands bords et bourdajoue de velours. Par-

dessus la selle ou bâtine, composée de toile et de paille, il a plié eh quatre la capiche de sa femme pour nous servir de siège plus doux et de manteau dans l'occasion. Mais Topération difficile est de faire approcher la jument au banc de bois placé à la porte du château, afin que je puisse m'élancer en croupe. La farouche bête connaît l'inconvénient du double poids, ou elle s'effraye des tristes couleurs de ma robe; et sous les saccades et les atteintes du sabot, il faut voir sa longue résistance. L'éclair de ses yeux sauvages brille sous la crinière épaisse et en désordre. Enfin, nous partons, et je regrette toujours de ne pas vous trouver là, dans cette chapelle qui parle de Dieu moins éloquemment que le champêtre silence, et les grands chemins verts semés de croix, et les étangs et les pâturages qui l'environnent. Il me semble qu'adressé de là à l'Éternel, un vœu devrait être accompli.

» Si la neige nous enferme ici et couvre toute la contrée, je fais une grande place dans le carroy pour jeter de l'avoine et du blé noir aux oiseaux.Maintenant que nous voilà au rénouveautés petits paysans m'apportent des nids. J'ai beau le leur défendre, ils ne découvrent dans mes observations que la peine que je voudrais leur épargner; et quand le mal est fait, il faut prendre soin des orphelins. Ni père ni mère, Roger! comprenez- vous tout ce malheur? Mais je me trompe; Dieu laisse aux chardonnerets captifs leur mère, jusqu'à ce qu'ils sachent voler. Je place les miens dans une cage au dehors, et leur providence les retrouve bientôt. Dans les premiers temps j'avais pitié de mes pensionnaires à qui je ne voyais apporter pour nourriture que des vermisseaux, des mouches, quelques graines chétives ; et je prenais le plus beau de la couvée pour l'élever à part, avec du pain blanc, des jaunes d'œufs et du lait. Si bien choyé, eroiriez-vous que l'infortuné maigrissait à vue d'œil? Alors je le replaçais bien vite avec ses frères pour en prendre un autre. Même expérience. Mon premier favori redevenait ' gros et gai; le second tombait en langueur. Bientôt je ne me suis plus avisée de m'interposer entre la mère et la fa-

mille. Mais dès que les plumes ont remplacé le duvet, je vous conseille bien d'ouvrir la cage 1 Savez- vous ce qu'il arriverait sans cela? La mère, qui a excité longtemps les petits à sortir, qui a rôdé autour de leur prison et cherché partout des issues, a l'horrible instinct de préférer pour eux la mort à la servitude. Sûre qu'ils ne peuvent reprendre la liberté, elle les empoisonne. Avec quoi? je l'ignore. Mais si l'un d'eux tarde à mourir, elle revient encore s'attacher aux barreaux avec désespoir; et, à coups de bec, elle achève le prisonnier. Ohl faites comme moi : ouvrez la petite porte ! Les ignorants élèves dédaigneront d'abord l'occasion offerte , mais vous entendrez bientôt la mère les appeler du haut du prochain buisson. Résistent-ils, elle hésite à s'introduire elle-même auprès d'eux; mais bientôt l'héroïque maternité triomphe. Elle entre : elle dirige vers le seuil les plus rebelles, les emporte quelquefois dans ses serres; et, de branche en branche, sur le tilleul où elle les dépose, elle les pousse encore pour leur apprendre à voler.

> Mais je suis enfant ! Je m'oublie à causer avec vous comme avec ma compagne, tandis qufc vous êtes un homme grave et mon futur protecteur. Roger, j'ai perdu mon père; que le ciel nous conserve le vôtre ! Adieu ! Cette double idée s'empare de moi tout entière, et je ne veux pas mettre de larmes sur ce papier. »

Roger démêla très-bien à travers les simples et consolantes paroles de cette lettre, qu'une pensée de deuil occupait déjà Marie. Il lut la mort prochaine de son père dans l'attendrissement de la jeune fille. Il y avait, en effet, comme des caresses dans cet avertissement prophétique. Et telle était la pudeur de cette âme, qu'elle n'eût osé s'épancher aussi affectueuse qu'en faveur d'une infortune accomplie ou menaçante. Il résolut de partir sans délai pour aller partager les soins de l'orpheline. Mais pouvait-il s'exiler sans avoir vu madame de Saint-Alverte?

— Elle est ma cousine, c'est un acte de déférence; c'est un devoir à remplir, se disait-il; et puis s'éloigne- t-on de personne sans prendre congé ?

Quelle inquiétude est assez vive pour ne pa^laisser entrevoir, d'ailleurs, qu'on sera intéressant soi-même aux yeux de ce qu'on aime ? Se faire plaindre, n'est-ce pas une compensation des plus pénibles absences?

Toutefois il hésita plusieurs jours : car cette présence qu'il cherchait avec tant d'ardeur, il la redoutait auâsi. D'abord : « Madame, répondit le concierge, est retournée à Villévrard. » Enfin il fut plus heureux; et quand il se présenta pour la seconde fois à l'hôtel deSaint-Alverte,ilne rencontra aucune hésitation de la part des gens pour être admis près de la comtesse. De ces dispositions de l'esprit du maître pour ou contre vous, s! transparentes but lo visage des valets, il ne se révéla potir Roger qu'Une sereine et calme bienveillance. Il se flattait de trouver seule la comtesse, car il était huit heures du soir; cet instant si recueilli, si doucement éclairé par un jour qui tombe, acheva de donner toute sécurité à son ardeur, tempérée par la tristesse.

Il ne remarqua autour" de f hôtel aucune surveillance mystérieuse. Il n'avait pas vu deux personnages se séparer à son approche, et l'un d'eux s'enfoncer dans l'obscurité d'une allée voisine.

Le valet de chambre, qui précédait le jeune homme, ne l'annonça point à voix haute, et Roger se sentit heureux de cette absence du cérémonial. Tout est augure pour la préoccupation où il se trouvait. Quand la porte du boudoir lui fut ouverte, il s'y glissa orgueilleux et léger.

Valancourt était là; il y était seul avec la comtesse, et il se leva à l'aspect du survenant, comme une personne contrariée de prendre congé. Une expression de dépit un pou dédaigneux se lisait sur sa figure, Roger remarqua que son rival était en habit de voyage: et quand le colonel, prenant avec respect la main gantée de madame de Saint- Alverte pour y poser les lèvres, lui dit :

— Vous permettez donc, madame, que je vous confie mes chétifs élèves ?

La comtesse voulut le retenir encore. L'officier insista.

— Souffrez au moins, dit Gabrielle, que je visile les hôtes

FRANCE ET MAIUÊ 7&

que VoUs me laissez. Nous allons &U jardin, monsieur, ajoutât-elle en se tournant vers- Roger, comme pour l'inviter d'un coup d'œll à les suivre. Venez admirer des plantes les plus ingénieusement tourmentées que le puisse faire l'abus d'un art encore nouveau : l'horticulture.

. Les trois personnes avaient à peine franchi l'escalier de marbre et la porte à vitraux de pourpre qui séparait le jardin du vestibule, que le colonel revint encore à la nécessité de s'éloigner sur-le-champ. Rogeç, qui avait eu peine à reconnaître dans plusieurs vases du Jâpoii deô tiges à feuillages divers, deâ roses bariolées, des fleurs de myrte et de cédrat confondues, cherchait encore à. éviter l'embarras d'un compliment peu sincère, queM.de Valancourt avait disparu; Le jeune LaVarënnes, retourné au bruit d'une porte imperceptiblement pratiquée datus le mur du jardin > avait vu s'effacer l'uniforme.

— Pressé comme un homme qui obéit au Premier Consul t dit Gabrielle sans se troubler. Au fait, le voilà par ici dans la rue de Varennes , et il s'épargne ainsi un détour. Il n'a pas oublié le paàsage qui a servi ce matin è introduire les fleurs qu'il nous laisse. Comment trouvez-vous ces ingénieux pastiches ?

-* Affreux, dit Roger sans hésitation.

. Gabrielle sourit.

— ■ Je ne comprends pas, ajouta le jeune 'homme, par quelle dépravation de la science et du goût oh se plaît à faire produire des monstres à la nature qui n'en peut mate. Qaels froids adultères ! que d'alliances mal assorties ! Ceci est une profanation comme l'est la parure des femmes chinoises ou sauvages : un nez percé d'anneaux, la peau tatouée d'ocre. Ces amateurs-là ne sauraient-ils comprendre ni respecter là beauté nulle part?

Et son regard disait :

— Moi, je vous comprends et je vous admire, Gabrielle!

— N'importe,. dit la comtesse; j'aurai grand soin de nos pensionnaires. Il ne Sait pas bien où il va, notre aide de camp. Sa mission improvisée est toute mystérieuse ; mais

fût-il absent une année entière, je désire qu'il retrouva ses arbustes vivants.

— Le donateur vousintéresse-t-il autant que les présents ? dit Roger, presque étonné lui-même de l'assurance que lui donnait le dépit.

— Oui, répondit la comtesse; car le colonel est destiné à Tune de mes amies; et il en est aimé, je crois le savoir. Je m'explique mal pourquoi il diffère à conclure.

— Il aurait pu vous en confier le motif.

Gabrielle regarda Roger. Il y avait dans ce regard un étonnement si vrai, une indifférence si candide,' que le jeune homme se repentit d'avoir été ému en voyant s'ouvrir la porte secrète.

Il revint donc à sa pensée avec plus d'ardeur et d'étourderie que jamais. Il n'y a rien, et demandez-le plutôt à ces dames, de si indiscret et de si inattendu qu'un homme timide.

— Et moi aussi je pars, reprit-il après un intervalle de temps assez long pour que sa compagne et lui eussent regagné l'appartement, et que la comtesse eût déjà le droit de penser que le souvenir du colonel n'occupait plus personne. Je pars, madame, et pour une triste cause, je vais recevoir le dernier soupir de mon père. Après lui, personne ne m'aimera dans le monde !

— Et Eugène ? Vous avez là, je l'espère, de faux pressentiments, dit la jeune femme avec une inflexion de voix affectueuse. Le comte nous sera conservé, je n'en doute point; et quand sera venu pour vous l'âge d'échanger d'autres affections, vous méritez, je crois, d'être heureux.

— Encore l'âge ! répéta le lycéen avec amertume. Eh ! n'a-t-onpas l'âge d'être aimé, quand on aime? Vous êtes bien fière, madame, des trois heureuses années que vous possédez de plus que moi ! Notre sort est mal fait; la nature est injuste, ou du moins la société qui nous régit. Depuis que la raison m'est venue, je me demande pourquoi deux des biens si clair-semés dans la vie ne nous arrivent que trop tard.

»i i \jmwmm::? ■ .' "rr^r^wijj.'

— Quels biens? osa demander timidement Gabrielle.

— La fortune et le mariage. C'est à dix-huit ans qu'il faudrait posséder de l'or et une compagne. Comme on serait heureux alors de cette double richesse ! Mais non : il faut attendre que les jouissances s'éteignent pour disposer >du moyen de les satisfaire; et l'usage ne permet d'offrir à une épouse qu'un cœur usé parles peines ou par les ennuis. C'est à vingt ans que pourrait se réaliser le rêve des poëtes, l'amour dans le mariage, félicité immolée par nos moeurs absurdes. Oh I quelle reconnaissance ne mériterait pas la femme qui, prenant en pitié un homme jeune, aimant, sincère, l'associerait à sa belle destinée, le sauverait des passions par le bonheur, et lui offrirait un port avant l'orage ! Si j'étais femme, je voudrais cette part de divinité. Est-ce qu'on peut avoir devant soi trop de temps pour être heureux, madame? Est-ce qu'être jeune n'est pas un défaut dont on se corrige tous les jours? Gabrielle, pourquoi ne seriez- vous pas ma divinité sur cette terre?

La comtesse se prit à sourire, et l'enthousiaste fut déconcerté. Il avait, dans sa pétulance, rapproché sou siège ; et, avant de répondre, Gabrielle se recula un peu, non par pruderie ou dédain, mais bien dans l'intérêt des ruches gaufrées qui garnissaient sa belle robe.

— Si c'était là une déclaration que vous voulussiez m'adresser, mon cousin, dit-elle, je ne me montrerais ni prude ni colère : j'aurais plutôt envie de vous en remercier pour tous deux. Pour moi d'abord, qui serais orgueilleuse de vous inspirer de bons sentiments; et puis pour vous-même, qui pourriez vous attirer ailleurs quelques railleries. Les femmes, sont toutes averties qu'il y a un moment où ces messieurs payent tribut à certaine faiblesse : c'est l'épidémie des écoliers. Le hasard de notre présence est pour beaucoup dans la dédicace de ces sortes d'hommages. Il y a, dit-on, peu d'affinités électives avant l'âge de majorité. Pour moi, qui ne peux parler de ce que j'ignore, j'approuve et je respecte les convenances qui assortissent deux époux, en exigeant du protecteur la supériorité de l'expérience sur la

compagne qui se soumet à lui. Je me suis toujours sentie trop faible pour me révolter contre les règles du monde- Cet autre sentiment que vous paraissez comprendre... j'en ai entendu parler. Je crois le bonheur intéressé à l'éviter toujours; mais i'amitié est une douce chose. Vous êtes déjà lié avec mon frère; voulez-vous m'admettre en tiers dans cette émulation de dévouement? je tacherai de mériter quelque retour.

Madame de Sainl-Alverte tendait, en disant ces paroles, une main charmante à son cousin. Mais le jeune homme avait déjàpàti; et il se hâta de sortir sans répondre, de peur d'aggraver sa situation»

Il était à peine hors de la rue de Belle-Chasse et au coin de la rue de Poitiers, que deux hommes s'élancèrent d'une allée profonde; et, avec une dextérité qui ne semblait pas être novice, ils l'entraînèrent dans une salle du rez-dechaussée. Toutes les précautions nécessaires furent prises pour empêcher le prisonnier d'élever une seule plainte.

— Maladroits ! cria presque au moment même où ils entraient un troisième ravisseur, qui paraissait là attendre et diriger les deux autres.

Cette voix ne sembla pas inconnue à Roger.

La vaste chambre d'abord obscure s'éclaira subitement par l'action d'enlever une cloche de fer qui recouvrait une lampe ; mais ftoger se trouva seul Ëientôt cependant un rire sauvage et presque goguenard sortit de derrière la cloison eh face, et un homme gros et fort s'avança pour dire à Roger :

— C'est vous, inon brave? Il y a deux jours aussi que je cherchais à vous rencontrer seul. Ce n'est cependant pas vous que j'attendais ici ce soir; mais nos agents n'ont pas plus d'intelligence que s'ils appartenaient à la police. Puisque vous voilà, cependant, profitons-en .

Roger reconnut le chef vendéen quef pendant neuf jours de route à travers les bois et les chemins nocturnes il avait entendu appeler Larive, M* Legros, Saint-Didier, Couturier, Papa, Lasserre et Gédéon, par leurs divers hôtes, sans avoir

^JlUS

jamais démêlé si parmi tous ces noms il y avait un qui fût le véritable. Le comté de LaVarertnes avait là-dessus prescrit une discrétion absolue à sa pupille devant son fils.

— Êtes-vous toujours de votre sang? dit l'inconnu à Roger; êtês-Vous toujours le digne fils de ce pauvre gentilhomme à qui j'ai fait revoir la France une dernière fois ?

— J'ai sa fidélité aux mêmes croyances politiques et divines, répondit le jeune homme; mais on n'obtiendra rien de moï par la forcé.

— Aussi êtes-vous libre, dit le commandant en l'invitant à sttftir. Venez avec tnoi : l'hospitalité de cette chambre est destinée à tout autre (}u'à un ami. four vous autres, dit-il à ses acolytes, retournez faire sentinelle, et tâchez d'être plus heureux... Çà, avant tout, Roger, poursuivit-il, vous sortiez donc de l'hôtel Sàiht-Alverte ?

— Apparemment, dit le jeune homme.

— Roger de Lavarennes, nous n'avons pas un instant à perdre ! répondit le Vendéen ; expliquez-vous, s'il vous plait. Le colonel Valancourt était-il avec vous dans cette maison?

— Mais...

— Ce n'est pas un ordre : c'est la demande d'un ami que je vous adressé*

— Je n'aime pas le colonel Val&ncourt; mais encore faudrait-il connaître le motif d'une question avant tjue d'y rè* ponidre. . ,

~ C'est juste. Vous êtes un résolu et discret jeUhé homme : je ne vous refuserai pas l'aveu d'un Secret, parce qUe je suis sûr que VoUs êtes digne dé lé garder. Vous méritez d'être des nôtres, Roger ! J'ai conçu Cette pensée-là dès que je vous ai vu agit 4 ah moment du péril sur la falaise de Béville; mais vous aviez alors des Soins à prendre, un devoir sacré à remplir... J'ai différé dé m'ouvrir à vous. Maintenant les temps sont changés, et Vous être libre.

— Que voulez-vous dire? interrompit Roger avec un frjssoû d'inquiétude.

— Je veux dire que je prétends mériter Votre confiance^ en vous donnant la mienne. Vous jugerez, quand voua

m'aurez entendu, quelles espérances je place en vous. J'ai foi dans cette jeunesse qui peut accomplir seule les grandes choses. Je préfère m'abandonner à votre probité inexpérimentée plutôt qu'à toute l'habileté corrompue des hommes de parti les plus fidèles. Écoutez, le temps s'écoule. Êtesvous royaliste ?

— Quelle demande !

— Vous devez l'être. Un sang généreux ne se dément pas. Eh bien Je ne sais à quoi se dépensent vos jours; mais vous risqueriez de rougir de leur emploi, si vous vous laissiez amollir par quelque sentiment indigne d'un homme qui n'a pas encore payé sa dette à la France. Je veux vous recruter pour la gloire.

— Je ne sais que faire de ma vie, dit Roger : prenez- la;

— Connaissez-vous la maison de Bourbon?

— Dans l'histoire.

— Et ce qu'il en reste dans l'exil ?

— Je le respecte et le plains.

— Et moi, je le veux replacer sur le trône.

— Vous ! Ce serait le rôle de Monck, Et qui donc êtesvous?

Le Vendéen saisit vivement le bras du jeune comte; il l'entraîna plus à l'écart, murmura longtemps à son oreille, et d'une voix toujours plus basse, des paroles fortement accentuées. La confidence prit un tel degré d'intérêt pour tous deux, que l'un oublia de suivre des yeux l'espèce de patrouille qui se faisait autour de l'hôtel, et l'autre, de regarder aux fenêtres de la chambre de Gabrielle si quelque bougie ne veillait pas encore.

— Ainsi, résuma Georges, trois moyens nous sont offerts. Le 18 brumaire a légitimé, je crois, les attaques à main armée. Ou nos Vendéens recommenceront la guerre : ils seront soutenus par des débarquements, Pichegru paraîtra devant les troupes royales, sa présence ébranlera les soldats républicains, les corps qu'il a autrefois commandés donneront l'exemple de lu désertion; ou bien le comte d'Artois, parti de Brest qui nous sera vendu, viendra proposer à Bo-

naparte d'abandonner les rênes de l'État. Si l'usurpateur rejette la.proposition, le prince engagera une lutte pour reconquérir les droits de la légitimité. Moreau sera son connétable. Ou enfin, un autre prince nous donnera le signal, à nous qui ne serons que quinze cents, peut-être, réunis à Paris de toutes les provinces du royaume, mais décidés à enlever le prétendu Consul au milieu même de ses guides. Nous les attaquerons avec des armes pareilles à celles qu'ils portent. C'est la Vendée qu'il s'agit de transporter sur la place du Carrousel.

Sur le premier moyen, j'y compte peu. Pichegru, que j'ai vu hier encore, est un ambitieux qui, avant de rien entreprendre, a déjà stipulé sa récompense personnelle, il veut le bâton de maréchal, le cordon rouge, le château de Chambord, un million comptant, deux cent mille livres de rente, un hôtel à Paris, et que son nom soit donné à la commune d'Arbois, sa paroisse.

Lp second expédient supposerait du courage à l'homme de l'Ile-Dieu, au capitaine absent de Quiberon : supposition gratuite t Moreau, qui laissera faire des consuls et du gouverneur -de Paris ce qu'on voudra, est tiède à l'endroit d'une restauration. Je soupçonnerais, Dieu me pardonne, que ce sergent a de l'ambition pour son compte. Il boude, il ne s'élève pas jusqu'à haïr.

Mais il nous reste une troisième ressource : vous ne connaissez pas, vous, jeune homme, un héros qui cache sa destinée derrière les murailles noircies de la vieille ville d'Etfenheim! A l'abri du Rhin, il prépare son vol vers la France : c'est un aigle royal. Il porte le nom de Condé; et lui seul saura régénérer peut-êtrela race abâtardie de nos rois fainéants. C'est lui qui sera notre général. Roger t vous allez comprendre enfin d'un seul mot l'abandon que je vous ai montré et la célérité qu'il a fallu mettre à cette confidence. La police, que dirigent Talleyrand et Fouché, est instruite des résolutions du duc d'Enghien : ils veulent, les habiles, lui tendre un piège, l'attirer sur le territoire de leur France, afin d'appliquer la loi des émigrés qui auraient

S6 FBAlftîE ET MARIÉ

rompu leur ban. Un aide de camp de Bonaparte éfct Chargé de porter des instructions aux émissaires, aux assassins qtii circortVienhent le prince ; et cet aide de camp, c'est Yalancoûrt. le VoUs ôtl demande des nouvelles !

— Grand Dieu! que ne l'ai-je prévu! s'écria Roger * je l'aurais appelé en duel.

~ Étourdi! répondit Georges en ihôdératit l'épanchement d'une telle émotion, nous avons des taoyens moins Chevaleresques et plus Sûrs. Où est-il?

— Parti depuis une heure!

— Itopossible t nous l'ËVons vu cUtrët 1 là ; riiil que vthis n'en est sorti encore.

— U s'est éloigné par Uttë porté secrète.

— Croyez doric, ttiurtnUra Georges en heurtant Ses dénia avec le manche d'un poignard, croyei à la Vertu d*Uhe femme !

Roger pâlit. Ensuite, pour donner le Change à sa Colère et déguiser sort trouble, il babUtia :

— Mon père était-il instruit de vos projets, monsieur?

— tl les Connaissait touâ.

— fcense-t-il que l'heure de rexéfeutiôn soit véhue? • Il se fit urt moment de silence.

— Ah! malheureux i dit enfin le dur soldat avec une expression d'abattement pleine de cothpasàiott, tu ignores donc (jue depuis cinq jours ton pauvre père est mon?

Page 1