RÉSURRECTION
Nous avons vu s'ébaucher déjà le caractère dé Roger : Il était impatient d'être homme et ardent à vivre, tl lui fallait le bien ou le mal à faire, un fertrtemi à VaihCre ou quelque
idole à chérir; des conspirations ou des amours. Repoussé d'une chimère., il devait échoir à une autre.
Des sentiments confus, tantôt brillants d'espérance et tantôt sombres et douteux, se succédaient dans son esprit, comme au-dessus de sa tête ces nuages sans nom qui volent et qui passent : divers de formes et de couleurs, pleins de transparence ou noirs de tempêtes, où vont-ils? La régularité de tout événement probable était à charge à ce jeune homme ; pour supporter l'existence, il la lui fallait oublier 1 * Un,de ses professeurs avait trop tôt remarqué devant lui que du mot divertir, qui signifie s'écarter du chemin, on avait fait une philosophique expression de plaisir ; « Un peu de bonheur dans une longue vie, écrivaïl-il à Eugène, un peu de vin dans une * grande carafe, compose, mon cher camarade de collège, une espèce d'abondance assez fade. C'est une triste économie que celle de l'âme i on est bien pauvre tant qu'on peut compter son trésor. » Entre les idées les plus fixes destinées à régir toutes les consciences* quelques-unes même pouvaient s'ébranler pour Roger-.. Ainsi le. vent sur la surface d'un lac ride le ciel et agite les étoiles.
Devant l'image de son père, dont il n'avait pas fermé les yeux; devant l'idée de l'abandon où son absence avait laissé Marie deux fois orpheline, le remords lui pénétra le cœur comme la pointe aiguë d'un couteau. Il étouffa le souvenir de madame de Saint-Alverte, ajourna les attrayantes occasions de jouer sa vie sur un complot, et il n'eut plus d'autre fièvre que celle de franchir la distance qui sépare Paris de ces indolentes campagnes où l'Indre s'endort dans son lit de roseaux. Mais pourra-t-il exécuter cette résolution si tardive?
Georges ne devait plus le perdre de vue. Il l'avait signalé aux siens pour le faire protéger par sa contre-police; car au moment même où, sa présence découverte, le conspirateur pouvait rencontrer un guet-apens à toute heure* il exerçait lui-même sur Paris une surveillance miraculeuse. C'est ainsi que, toujours prêt p paraître, à disparaître ou à se
métamorphoser, il avait su, peu de jours avant l'époque où nous voilà, que le Premier Consul irait à six heures du matin visiter le pont des Arts, presque achevé alors et prêt à être livré au public. Georges s'y était rendu déguisé, pour observer de près son ennemi. Bonaparte causa longtemps avec un invalide qui, réduit, disait-il, à porter une jambe de bois, devait être contrôleur du nouveau péage, sans §e douter un moment que ce bonhomme n'était autre chose que l'agile chef des rebelles qui seul avait refusé de signer la capitulation de Lajaunais, et qui avait, aux Tuileries même, à la fin d'une conférence où Bernier Cormatin et Scépeaux furent séduits, dédaigné des indemnités somptueuses et un grade élevé dans l'armée de la Moselle. •
Roger avait été vu avec Georges par un seul observateur. Il est vrai que l'observateur était trop faible et trop prudent pour les approcher aux environs de l'hôtel Saiût-Alverte; mais quand l'irréfléchi jeune homme se présenta, pour partir dans la nuit même, aux messageries de Saint-Simon, il fut arrêté dans le bureau* des voyageurs.
— Tu veux donc rentrer en grâce et gagner la pension de retraite? dit l'inspecteur de police au chef de l'escouade qui conduisait M. de Lavarennes à la préfecture.
— Je me rendrai blanc comme le pigeon du Saint-Esprit, quand j'aurais ét£ plus noir à vos yeux que les vieilles pierres du foyer de ma mère, dit le mouchard Bénédicité.
— . Et c'est là toute ta capture pour aujourd'hui ?
— Attendez encore quelques jours, et vous aurez M. Legros. Celui que voilà n'çst qu'un conscrit de la troupe; mais c'est le confident du chouan à qui j'en veux tant.
— Eh bien ! tu es un imbécile, dit M. Veyrat, l'inspecteur en chef. Puisque ces deux hommes se voient, il fallait laisser celui-là en liberté, afin d'observer où allait l'autre, et saisir le plus important des deux. Tu n'as donc pas, dans ton enfance, joué aux hannetons, qu'on tient par un bout de fil ? Je tâcherai de t' excuser auprès de Real.
— Vous êtes plus fort que moi, mon général, dit Bénéditité, et c'est juste, vous avez des appointements superbes.
Cependant je ne suis pas d'hier ! Qui est-ce qui a fait découvrir, s'il vous plaît, les auteurs de la machine infernale? L'explosion venait d'ébranler la rue Saint-Nicaise ; elle était tout encombrée de badauds et de débris : la charrette en mille pièces, les cercles du baril et les membres du cheval. Il n'y avait qu'une jambe de ce psuvre animal qui fût entière et pût être reconnue. Je remarquai, moi, qu'elle portait un fer fraîchement posé. On fit appeler tous les maréchaux ferrants de Paris, et l'un d'eux reconnut le produit de sa forge. Il donna le signalement du charretier : c'était un homme de cinq pieds deux pouces, avec une cicatrice audessus de l'œil gauche. C'était Carbon, qui a été... raccourci.
— C'est vrai, dit Veyrat. Ce Carbon-là, poursuivit-il tout en examinant un dossier dont l'épaisseur l'empêchait de voir que Bénédicité passait dans la pièce où Roger était déposé, ce Carbon-là était un drôle de corps, comme tous les chouans, ses confrères : un mélange de férocité et de bigoterie. Il a avoué qu'en mettant le feu à l'amadou qui devait lui laisser le temps de se sauver, il avait fait une prière pour demander à Dieu de détourner le coup, si la vie du Premier Consul devait être utile aux hommes. Conçois-tu ça, toi?
— Parfaitement à présent, dit Bénédicité en rentrant sur la pointe des orteils.
— C'est comme ce Bourmont, continua le chef bavard. Lui, afin de mettre ses amis, les blancs, à l'abri du soupçon d'avoir préparé la mèche, pour détourner les suppositions et égarer nos recherches, est-ce qu'il n'est pas venu offrir, dès le lendemain même, d'armer trois cents Bretons cachés à Paris contre les jacobins, prétendus auteurs du complot ?
— Oh ! ces gens-là sont de très-malins singes, dit Bénédicité.
— Et intrépides, quelquefois! Limoëlan, qui depuis s'est fait prêtre en Irlande, attribuait bien le mauvais succès de
la machin e à la précipitation de l'artilleur à se retirer. —
90 FltANCB EÎ^AfllÈ
J'aurais posé, itioi, le feu avec un tison, disait-il, et je serais resté auprès, debout. '
— Je l'ai rencontré dans mes Voyages, savez-vous?
— Voyagea forcés, dit Veyrat. Ce n'était pas à Dublin, içais à Toulon que tu devais te rehdre.
— Ah! dame, dit le mouchard lettré, tout le monde tt'est pus Graridisson*
— A tout péché miséricorde, ajouta liïnspéétejir, cêmtôè s*H avait feU besoin de quelque indulgence pour son Compte. Mais qU'est-Ce que c'est tjiie ce bruit-là ?
~ Arrête ! arrête ! criait-on dans la cour de la préfecture, puis sods la Voûté de la porté, puis lé long de là r Ue de Jérusalem.
" — A tout péché tiiiâéricorde, répéta BéftédiCité.
Veyrat mit la tête à la fëhêtre de son bureau, et dis^ tiligUa Uh jeune hothme cjui portait levée le canrie qui décorait tout à l'heure, suspendue à ûfte ganse de soiéi un boutori dé la redingote de fcott interlocuteur; Le jeune homme se frayait un large et rapide chemins
— QUèl est ce gaillérd-là? dit l'inspecteur.
— Mon prisonnier qui se saUVe, répondit tranquillement le subalterne.
— Ah ! tu auras cessé de le surveiller, misérable !
— Il fomt bien laisser aller celui-là en liberté afin d'observer, où va l'autre, dit avec obéissance le malicieux employé.
Roger était donc dans Uhe conspiration malgré lui , ou pour mieux dire à son ihsu; et compromis sans avoir en* core accompli Une action, et accueilli peut-être Une pefisée entière qui le rendît exactement coupable devant lé terrible pouvoir qui s'établissait eh France. Ii courut Chercher utt refuge coritre des poursuites nouvelles àU fond du quartier Saint-Jacques, chez un jardinier qui avait été autrefois domestique de son père. Le commissionnaire qui Ait chargé, dès le lendemain matin, d'acheter pour lui du papier, des plumes* et de lui faire louer quelques livres, revint (qUel fut l'étbnneméht du fugitif!) lui demander sa e&rtfte prêtée, et te prï* d'tid ben Office rendu.
Le soir, hoger avait encore changé d'asile.
Mais il eût été bien promptement victime de son inexpérience^ fuir, ou des spéculations de Bénédicité, et surtout de sa témérité à rôder sans cesse, à la nuit tombante, autour de l'hôtel Saint-Alverte, si une providence humaine et toute positive n*eût veillé sur lui. Georges ne pouvait négliger son confident nouveau, et oublier que leur conférence seule avait compromis le jeune homme. Il lui fit donc parvenir en secret l'avis de rencontrer à dix pas de son domicile un marchand de vieux galons, qui, de rue eh rue, de passage en passage, le guiderait à travers la montagne Kainte-Geneviève, et pousserait du pied, eh marchant, la porte d'une allée où Roger avait un nouveau gîte préparé, lion loin de l'Estrapade.
Quand il y arriva :
— Soyez le. bienvenu, lui dit Georges, dans la rue de Carême-Prenant! Si nous avons, ôt avec raison, quelque défiance de la police, allez, en revanche, nous faisons housmêmes grand'peur, je vous assure, à ces gens -là. Je vous présente à mes meilleurs amis.
Roger compta jusqu'à cinq personnes de figure assez résolue, et Georges continua :
— On sait que nous ne jsommes pas moins de soixantedix lurons dans cette ville, assez décidés à nous tirer d'affaire à tout prix, et Ton craint à tout moment, dé notre part, un coup de main contre leur fameux Consul. Il n'y a peut-être dans tout Paris que lui qui n'ait pas peur. J*ai été passer ce matin deux heures assez curieuses aux environs du Carrousel. Imaginez qu'il y avait là granderévue : on avait bien voulu déconseiller à Bonaparte d'y paraître; mais : — « C'est mon affaire, aVait-il dit à Real. Veillez, vous autres, jV consens; mais je dois agir. Chacun son métier. » Aussi, que de précautions prises I Vous ne savez peut-être pas, vous, pudique jeune homme, 'mais ces messieurs savent très-bien que presque toutes les demoiselles de Paris habitent là rue Saint-Nicaise : leurs façades donnent sur la place du château. Dès la veille, pu les avait priées honnête-
ment d'aller loger ailleurs pour une matinée. Les fenêtres où les conspirateurs auraient dû s'établir (et j'ai fini en effet pour y trouver une place) étaient toutes occupées par des gendarmes déguisés en bourgeois. Le général Dixhuit-Brumaire avait là un drôle d'amphithéâtre; mais le petit Real était surtout bien ridicule, à le voir, suivant avec sa lorgnette, au balcon du pavillon de l'Horloge, tous les pas et gestes de son maître. Sa panique était, ma parole d'honneur, amusante!
Deux des auditeurs partirent d'un assez vaste éclat de rire:
— Tais-toi, Burban, dit le général, et vous aussi, Coster; vous ne deviendrez jamais sérieux, en vérité ! À vous permis de rire quand nous serons prêts à trépasser, messieurs; mais n'oubliez donc pas qu'il y a un moribond honnête dans la pièce ici à côté.
— Gomment ? dit Coster, il n'en a pas fini encore, ce vieux couvreur, mari de la mercière? il y a deux jours qu'il est à se décidert
La mercière qui logeait six personnes dans la même chambre, et qui prenait tout ce monde-là pour des jeunes gens de famille obligés de se cacher pour dettes, entra en effet dans la vaste mansarde, et réclama un peu de silence et de tranquillité, au nom de son homme qui venait d'envoyer chercher le vicaire de Saint-Étienne-du-Mofft.
— Ah! mon Dieu, que de malheurs à la fois ! s ecria-telle. Et tout Paris qui est sens dessus dessous ! On vient d'arrêter un général traître qui a un drôle de nom.
Les conjurés pâlirent.
— Je sais ça depuis ce matin , dit flegmatiquement Georges en les regardant tous; c'est le général... attendez donc, la mère; le général... Pissedru, n'est-ce pas?
— C'est ça même, mon bon monsieur. Mais c'est ce coquin de Georges qu'on cherche toujours : il vient ici pour mettre la France à feu et à sang, lui! Il veut nous faire tous périr! Oh ! si je savais où il est, comme je le ferais prendre.
De peur de se déceler, les sept amis ne se regardèrent même pçs.
— Mais ce que vous ne savez point, vous, monsieur Lasserre, ajouta la bonne femme, en s' adressant toujours à Georges, c'est que Mofeau est suspect aussi. On va le chercher à Gros-Bois, sa maison de campagne; et, en attendant, toutes les barrières de Paris sont fermées. Bessières entoure les murs avec la» garde consulaire.
— Au diable ddnc la crème et le beurre frais! dit le che royaliste. Les petites-maîtresses et les dames de la Halle vont se passer de café au lait.
— Du tout, reprit l'hôtesse. Entre qui veut;* c'est pour sortir qu'il y a du mai! Et c'est après-demain Longchamp! Je vous demande ce que nous deviendrons tous, si on n'ouvre pas même la barrière de l'Étoile? C'est vexer la population, c'est faire tort à tout le commerce de Paris.
— Bon à savoir! pensa Georges.
— Vous vouliez donc essayer votre calèche, mère Carquois? dit en essayant de rire Coster Saint- Victor. .
— Vous êtes un faceur, vous ! Ma voiture, je la porte au bout de mes bras, entendez-vous, et sur mon éventaire. Mais je fais tous les ans une petite provision de bouquets de cerises séchées, et je les vends là ce que je veux aux piétons, grands ou petits. Je soutiens que si on ferme la barrière de Longchamp cette année, c'est ruiner le commerce de la capitale.
— A propos de commerce, dit le mécréant Villeneuve, j'entends monter quelqu'un dans l'escalier, ne serait-ce pas votre vicaire? Allez donc voir.
— Toutes les barrières fermées ! répéta pour lui-même et avec accablement M. de Polignac, quand la vieille hôtesse fut partie.
— C'est bien heureux ! reprit Georges. On nous a indiqué ainsi le plus sûr et le plus brillant moyen de sortir.
— Comment l'entendez-vous donc? dit le grand seigneur.
— Monsieur le duc, je vous fais ambassadeur d'Angle-
voici ce que j'ai résolu de tenter pour mou usage : il faut d'abord nous séparer, afin de disséminer le péril et faire diversion au profit les uns des autres* Je crois avoir un moyen sûr d'échapper aux yeux de la police ; mais je déclare que si quelqu'un de vous en veut profiter à mon préjudice, je suis prêt à le lui céder; et je ne réclamerai en ma faveur le brevet d'invention, comme on dit à présent, que si personne de vous ne veut prendre ma place.
Il expliqna alors qu'il voulait s'enfermer dans la bière, et se faire transporter hors des murailles de Paris.
Il y eut un mouvement de répulsion générale.'
— Pendant qu'ils seront tous, poursuivit Georges, occupés du côté du bois de Boulogne à surveiller les acteurs de la fête, l'humble barrière des Amandiers s'ouvrira toute seule devant un convoi si modeste; et, une fois dans l'en* clos du Père-Lachaise , je réponds de mon salut, s'il se trouve seulement parmi vous deux camarades qui veuillent bien venir ouvrir au défunt. Vous refusez de passer en fraude d'ambassadeur ! je ferai la contrebande des morts.
iRoger, Léridant et Cosier furent des premiers à s'offrir pour accompagner le bon vivant, en pleureurs désespérés.
— Mais les restes de Carquois? dit un des conspirateurs timides : qu'est?ce que vous espérez donc en faire ?
— De quoi vas-tu t'inquiéter ? répliqua Léridant; on les ensevelira quelque autre jour.
— Profanation 1 murmura à voix sourde un des MM. de Polignac.
— Je défends, dit Georges à demi courroucé, je défends à personne ici de supposer que je veuille manquer de respect à la dépouille d'un chrétien. Pour emprunter son secours, je né prétends nullement le déposséder. Suis-je, par hasard, de ces gens qui prennent la place* des autres et sont toujours prêts à dire au prochain : Ote-toi de là, que je m'y mettes? Non, messieurs, ajouta-t-ii en laissant échapper un sourire, car il s'apercevait que cette sortie un peu pédante avait blessé certains amours-propres. Quand je me suis glissé mémo dans un lit moins dur que celui-là, j'ai tou-
jours tâché de ne prendre que la moitié de l'espace. Courson ! poursuivit-il en s' adressant à un ancien médecin de campagne qu'il avait naguère enrégimenté, tu dois te connaître, toi, dans la mesure d'un habillement que tu as infailliblement donné à. toutes tes pratiques. Tu vas aller jusque dans la rue Saint-Jacques-du-Haut-Pas commander au menuisier qui fait le coin de la rue d'Enfer une bière à double fond pour la cérémonie de demain.
— Cercueil pour deux ! dit Léridant.
— Au naturel, si Dieu l'ordonne, ajouta Georges sans s'interrompre. Je m'en rapporte à toi, Courson, pour expliquer cette bizarrerie du défunt. Ce seront deux jumeaux; ce sera un coffre destiné à des effets que veut emporter avec lui le trépassé; enfin, ce sera tout ce que tu voudras, pourvu qu'on apporte la chose bien conditionnée, aujourd'hui même, à la veuve Carquois, à neuf heures du soir.
Courson, dont le nom de guerre était Querelle , parla de la difficulté d'exécuter la commission comme un homme qui voudrait se faire prier, ou cacher la satisfaction secrète qu'il avait à sortir. Un geste de Georges lui fit prendre son parti sans délai. Il sortit. Mais, au bout d'une heure, il n'était pas rentré encore; et, au lieuse lui-même, il vint de sa part un billet qui expliquait comment il avait craint d'être suivi et se croyait obligé de prendre un autre asile.
Georges resta un moment pensif.
Toutefois, la bière arriva, comme on dit, à bon port, et à neuf heures du soir très-précises.
Le lendemain, les deux seuls valets des pompes funèbres qui eussent été envoyés pour le modeste office, trouvèrent, contre tout usage, le cercueil descendu dans l'allée étroite, et on les pressa presque brutalement pour faire partir le char. Madame Carquois chercha en vain celui de ses locataires qui avait promis de jeter de l'eau bénite sur le défunt. Les deux porteurs, qui n'avaient cependant qu'un bien court espace à franchir pour déposer le coffre sur la voiture, ne purent s'empêcher de témoigner tout haut leur étonnement sur le poids.
98 FJUNUE ET MARIE
— Il n'aura pas voulu laisser tout à la veuve, dit Tua d'eux.
— ïl y a quelque magot danp cette bière, dit l'autre. Cependant, comme on allait se mettre en marche, 'un
clergé assez nombreux se présenta pour escorter le convoi, Roger regarda la veuve pour chercher dans ses yeux ébahis l'explication de cette dépense, et 1$ veuve regarda ftoger et les autres» dans la même intention de curiosité. Chacun
t expliqua de son côté l'incident par les démarches que l'autre avait faites.
Quatre seulement des amis de Georges accompagnaient le voyage ; ils étaient tous, d'après la recommandation du général, munis de pistolets et de poignards; et les six frères assistants, précédés d'un principal prêtre, ne semblaient porter que des cierges paisibles.
On traversa ainsi la ville. Quand la grille du champ de repos fut ouverte, Roger et déridant s'emparèrent du cercueil, comme par un dernier et respectueux dévouement à la mémoire du mort, et commencèrent à gravir laborieusement la colline, floger s'aperçut néanmoins que les officants, qui auraient dû entonner le De profwdis* ne murmuraient que des syllabes confuses sur des intonations assez fausses, et il commença à soupçonner qu'ils pourraient bien savoir mal le texte des Psaumes. Il confia donc pour un moment la part de sa charge à Coster, et s'avança à pas de loup jusqu'à la hauteur du desservant qui marchait en tête. Le pro-
•fil était de sa connaissance. C'était le front crépu, l'œil fauve de cet espion toujours ardent à les suivre comme leur àme damnée, Les conspirateurs étaient vendus t Ailaiuon enterrer Georges vivant, ou ce jeter d'abord sur les étranges parents qui menaient son deuil ? Roger sentit qu'une intelligence supérieure, un coup d'oeil, un sang-froid exercé allaient manquer à l'urgence de leur position; il se troubla, mais ne perdit qu'à moitié la tête; et, arrêtant tout à coup la marche du cercueil, il frappa de son poignard la planche supérieure, en disant ;
— Mon général, nous sommes trahis ; au secours!
Lç planche mal clouée céda &u premier effort de Georges, et il paru^ debout sur ses pieds comme un démon qui ressusciterait armé.
Le couvercle, lancé tout d'une pièce, avait heurté le front duprêtre principal; il l'aveugla de son épaisseur et le fît tomber. Les quatre conjurés tirèrent leurs armes. Roger eut la présence d'esprit décrier : A nous I comme si, du groupe de curieux oisifs qui se trouvaient là par hasard, il eût dû sortir d'autres complices cachés. Et, moitié terreur superstitieuse, moitié couardise accoutumée, tous les assistants prirent la fuite avec les vociférations les plus bizarres et les plus variées. C'était l'habituel effet de la pré-" sence de Georges; c'était la .seconde représentation du drame joué sur le haut de la falaise de Béville.
Coster et Burban s'étaient déjà sauvés du côté opposé au reste de l'assistance. Des conspirateurs, deux étaient restés: c'étaient Georges et le jeune Lavarennes; des agents de police, un seul, et il se débattait encore sur le gazon.
— A notre tour de fuir, dit Roger au général.
— • Un moment ! Il ne s'agit pas de retomber dans la gueule du loup : laissez-moi me reconnaître et m'orienter un peu.
Le mort supposé, à demi suffoqué encore de sa captivité assez longue, et les yeux blessés de la clarté subite, étendit néanmoins autour de lui ce coup d'œil militaire qui savait apprécier toutes les dispositions d'un terrain. Il s'élança sur un tombeau, et de là il composa son plan d'évasion sur les dômes dorés et les flèches aiguës de toutes les églises de la cité des vivants, si nettement dessinés du haut de* la colline des morts. * .
Pendant ce temps Roger s'était approché du traître, embarrassé encore dans les plis de sa robe ecclésiastique ; et, cette fois, sûr de n'avoir point fait de méprise :
— Dites donc, monsieur le curé, vous ne saviez donc pas le latin?
— Que voulez-vous dire?
— Que je suis plus avancé que vous : j'en sais un mot.
— Lequel?
— Bénédicité.
— Bénédicité! répéta Georges en s'avançant furieuxdu côté de l'homme qui se relevait. Encore ce misérable que je n'ai pas noyé? Qu'il reste au cimetière, puisqu'il y est venu... Otez-vous, que je le cloue à ce cercueil avec la lame que voilà.
— Vous auriez tort, dit froidement l'agent de police. Voyez-vous ces fusiliers qui arrivent là-bas au pas de course? c'est un détachement de gendarmes avertis d'une capture à faire ici. Ils arrivent seulement un peu tard.
Georges se retourna du côté de l'est ; il se vit cerné également.
— Faisons un pacte ! dit-il à l'espion. Si tu nous livres, tu n'en auras pas le spectacle, et je te tue avant qu'ils aient fait dix pas.
— Je serai atteint, dit Bénédicité avec résignation, mais non frappé à mort.
Et il enveloppait de ses bras sa poitrine pour se défendre des plus graves blessures; il se repliait en boule, il se roulait sur lui-même pour n'offrir que les chairs de ses quatre membres ou les os de ses robustes épaules.
— Veux-tu ? répéta Georges.
-Nqn!
Mais il sentit la lame froide passer entre l'omoplate et l'oreille, et piquer la gorge résolument.
— Que faudrait-il faire?
— Dire que nous sommes des vôtres.
— Ça ne pourrait pas réussir longtemps.
— Je ne te demande que vingt-quatre heures.
— Quelle heure est-il ? •
— Huit heures.
— Soit.
Les gendarmes approchaient. Georges passa son bras sous celui de Bénédicité, et s'avança ainsi avec lui et Roger audevant de l'escouade.
— Eh bien? crièrent confusément et de loin les soldats.
— Sauvés ! dit l'agent de police. Parbleu l vous avez manqué, vous autres, la consigne de vingt minutes.
— Et pourquoi, dit l'officier, n'avoir pas agi dans la rue d,e Carême-Prenant ?
— Ils pouvaient se sauver tous par les portes de derrière.
— C'est un ambitieux que ce monsieur-là, dit le maréchal des logis à son chef. Ne voyez- vous pas qu'il voulait faire .ecoup tout seul?
— Comment, sauvés? répéta le commandant avec colère.
— Ce ne sera pas pour longtemps, dit Bénédicité; je vous les promets dans vingt-quatre heures.
— Mais ces messieurs que voilà, qui sont-ils ? poursuivit l'officier.
— Pénitents de la confrérie de l'Œil, membres de la société des Observateurs de l'Homme, dit Bénédicité.
— Ce gros-là, fit observer un sous-officier, ressemble diablement au signalement qu'on nous a donné de Georges,
— N'est-ce pas, que je lui ressemble ? dit le Vendéen en s'avançant, comme pour se faire admirer, se retournant et se prélassant avec complaisance.
— A s'y méprendre, monsieur.
— Oui; et on m'a choisi par cette seule cause. Pour attirer les pigeons, voyez-vous, on les imite en faïence : je suis l'appeau qui fera venir ce pigeon dans la cage.
— Et quelle direction, dit l'officier, ont prise les brigands ?
— Le chemin d'Aubervilliers, répondit Georges.
Et les gendarmes se précipitèrent sans délai, pour aller gagner la barrière voisine : c'était la barrière des Vertus.
Georges continua de tenir fraternellement Bénédicité par le bras, afin de prévenir toute trahison de sa part, et de la main qu'il avait libre, le général caressait le morceau d'acier qu'il avait coutume de cacher dans la doublure de son habit, à la hauteur du portefeuille.
— Vous me faites injure, disait le contractant du pacte improvisé; la trêve de Dieu est entre nous jusqu'à demain soir. Où irons-nous passer la nuit?
102 t FRANCE ET MARIE
— Leur décret sur les receleurs m'importune, dit Georges à Roger, qui n'avait pas dit un mot depuis la- sortie du cimetière; mais Paris est encore plus sûr que la banlieue; rentrons, et jetons-nous tous trois dans un fiacre. Qu'en dites- vous?
Roger fit un geste affirmatif.
— Où allons-nous, notre bourgeois? dit le cocher en carrick noisette sur lequel s'étageaient onze collets en forme d'escalier.
Bénédicité répondit :
— Quai de Chaillot, n° 6.
Et il le dit c&mme un bon propriétaire qui mènerait ses amis visiter sa maison de ville et de campagne. Georges le regarda sans le contredire. La % portière fut * fermée ; et quand on eut baissé les stores :
— N'est-ce pas là, dit l'agent de police, que vous avez longtemps habité> général, avant qu'on eût découvert vos traces à Paris ? La maison est déserte ; vous devez, à tout événement, en avoir pris sur vous une clef : c'est le meilleur gîte que je vous connaisse ce soir.
Georges se mit à chercher, en effet, dans l'une de ses bottes. Deux clefs assez légères reposaient entre le éuir et le maroquin. Il en retint une dans sa main gauche, et dès que le carrosse de place eut dépassé l'allée des Veuves,, il le congédia et marcha droit à la maison désignée par Bénédicité.
Cette maison est devenue depuis cette époque le théâtre d'événements bien étranges. Nous l'avons tous certainement remarquée à l'extrémité méridionale de cette promenade, tour à tour poudreuse et boueuse, que les Parisiens appellent leurs Champs-Elysées. Les jardins s'étendent jusqu'à venir border le quai de la Seine. Vous avez été frappé souvent de l'air particulier de cette retraite : elle parait somptueuse, entretenue soigneusement, et abandonnée aujourd'hui encore. Quelques sculptures de sa façade, à la façon de Mansard, se couvrent déjà de lichens; et sur les douze croisées de ses deux étages, à peine si une persienne
est ouverte quelquefois. Par un pauvre amoureux de ma connaissance, qui bien souvent a passé par là, revenant d'Auteuil à toute heure de la nuit et du jour, aucun être vivant n'y a jamais été vu. Nulle empreinte n'a été découverte depuis dix ans sur les allées en pente de ce singulier enclos, si ce n'est la trace des dents symétriques d'un râteau de jardinier* Ce jardinier, toujours invisible, ne laisse jamais une feuille de l'automne, une neige de l'hiver, séjourner dans ses allées. Et je dis qu'il est invisible, car autrement* vous ou moins nous lui aurions certainement demandé un jour, à travers la claire-voie :
— • Ne pourriez-vous pas, mon bon ami, me faire l'amitié de médire à qui diable appartient cette maison?
Roger s'étonna de l'ordre et de la bonne tenue qui régnaient dans les appartements. Des lits proprement faits, l'air renouvelé ingénieusement, enfin tous ces détails d'hospitalité élégante, qui manquent si misérablement dans' les fastueuses boutiques que notre aristocratie de patrouille ap* pelle aujourd'hui ses villas. Roger se sentait l'appétit de son âge, mais sans oser exprimer des vœux intempestifs. Il >vit donc avec ravissement le général extraire de quelques armoires du biscuit de mep, des tablettes de bouillon, du macaroni, du café, et sur un réchaud à l'esprit-de-vin préparer le souper, tout en disposant une table qu'il chargeait par avance de fruits confits, de vin coiffé de cire verte et de quelquei flacons habillés d'un roseau qui ne croît guère qu'aux îles de la Barbade.
Bénédicité se rendit fort utile, et ne fit pas moins bonne contenance à la cuisine que devant le festin.
— Misérable l disait le jeune homme en contemplant l'insouciance profonde et le sang-froid de cet espion, qui a donc pu te jeter dans un métier pareil?
— Des raisons plus fortes que ceUes qui vous engagent avoc les conspirateurs, répondait Bénédicité. Vos chagrins ne valent pas qu'on jette sa vie par la fenêtre. Moi, je suis né paysan et pauvre d'un malheureux père qui avait été somnambule, J'ai eu pour tput Jiéritqge sa maladie, dans.
ma jeunesse. Le seigneur de chez nous m'avait pris pour valet, et abruti au métier si bête de cirer des chambres. Une nuit que mon accès me tenait, à ce qu'il paraît, je serais sorti dé mon lit de sangle, et machinalement j'ai monté chez notre maitre. Ils disent que je suis entré jusque dans son cabinet. J'avais l'habitude de ranger : un portefeuille s'est trouvé sous ma main, et j'aurai cru bien faire que de le prendre pour le mettre ailleurs. Je m'en retournais tranquille dans ma soupente, lorsqu'on m'a arrêté au milieu du jardin, sans égard pour mon état. Ils m'ont fait un procès. Je suis arrivé au bagne, innocent; mais j'ai trouvé là de bien mauvais conseils! J'ai essayé des métiers de toutes sortes; j'ai passé en Angleterre; et des émigrés m'ont dit que je pourrais rentrer avec eux, si je trouvais moyen de rendre service à leur futur gouvernement. J'aurais bien désiré soutenir la chose légitime; mais son tour ne venait jamais, et j'étais pressé de revoir le pays. Alors je me suis attaché à une autre chose, et j'ai reçu un peu de secours des bureaux de M. Savary. On m'a encouragé; on m'a fait entendre que je pourrais avoir ma grâce si je savais faire le bien, découvrir quelques complots, livrer ces messieurs, par exemple. Et moi, mon ambition a toujours été de bien finir. Je serais si heureux si je devenais seulement propriétaire d'une petite locature près de mon village, ou bedeau à Saint- Martial de Chàteauroux, mon pays de baptême ! Monsieur Roger, votre bonheur, à vous, était tout fait. Je vous ai délivré déjà une fois... Pourquoi diable oubliez-vous si vite les deux moitiés de votre devise ?
— Que dis-tu? interrompit Roger avec trouble.
— N'est-ce pas « France et Marie »? acheva l'agent secret.
Et il vida en même temps d'un seul trait son verre, comme s'il voulait porter un toast à ces deux objets réunis.
Çeorges, sans s'occuper de comprendre, d'entendre même ses compagnons, avait jeté trois matelas sur le parquet de la même chambre. Il avait fermé soigneusement les issues, mis sous sa tête les clefs réunies; et, sans dépouiller ses
habits ni augurer le bon soir, même à Roger, que ne visita point le sommeil, il s'était pris à dormir avec une sérénité stoïque.
— Étonnez-vous de mon sang*froid! dit Bénédicité au jeune comte de Lavarennes en lui montrant Georges qui reposait.
Le Vendéen, couché le premier, fut sur pied aussi avant les autres. La' matinée fut employée par lui à écrire, et, vers quatre heures, à ce moment du soir où toutes les affaires cessent, où toutes les surveillances vont languir, vaincues par une nécessité tyrannique qu'on appelle dîner, il envoya Roger faire avancer un cabriolet de place.
Un instant après que Roger y fut placé avec son compagnon, le cabriolet fut mis en marche.
— Et le cocher? dit le jeune homme.
— Indemnisé, répondit Georges.
— Et notre Judas?
— Garrotté dans la mansarde, de manière qu'il ne se délivre pas avant la nuit prochaine.
— Où allons-nous?
— Je n'en sais rien.
On gagna toutefois le faubourg Saint-Honoré. Georges voulait vérifier là s'il était vrai que Moreau eût été conduit la veille au Temple. Il osa descendre dans la rue d'Anjou. C'est là que demeurait le vainqueur de Hohenlinden.
La nouvelle était vraie. Mais les deux compagnons en apprirent confusément une autre plus terrible : le duc d'Enghien avait été enlevé sur le territoire de Bade. Amené violemment en France, il était prisonnier à Vincennes.
— Vaiancourt! prononça Roger entre ses dents serrées par la colère, j'aurai ta we ou te laisserai la mienne t
Le cabriolet erra longtemps dans Paris, et traversa plusieurs fois, malgré l'évident péril, le carrefour de i'Odéon, près de la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince. Georges espérait rencontrer là Villeneuve, qui lui prêterait secours; car ils étaient convenus souvent de prendre ce lieu pour se re-
trouver, si jamais les événements les Séparaient pour quelques jours. •
Roger^ pour faire heure, ou croyant peut-être ne vouloir dérouter que ceux qui pouvaient les suivre, ramena souvent aussi le cheval fatigué du côté de l'hôtel Saint-Alverte. Enfin la fatalité écrite pour Georges les décida à repasser une dernière fois vers l'Odéon; et, au coin de la rliedes Boucheries, malgré la rapidité de leur course, un homrfte se jeta devant l'équipage et saisit le cheval à la bridé. L'animal acculé glissa des deux pieds de derrière, et la voiture devint immobile.
— Huit heures, général ! dit l'homme qui l'avait arrêtée en tirant froidement sa montre. La trêve est expirée.
— Alors je ne te dois rien, répondit Georges. Et d'un doup de pistolet il ^battit Bénédicité..
Vingt autres agents sortirent de toutes les allées voisines. Georges et Roger s'élancèrent du cabriolet, l'un à droite, l'autre à gauche. Un second coup de feu fut encore, et surle-champ, tiré par Georges; mais le chef était reconnu, on •s'acharnait à sa poursuite; et, accablé par le nombre, il lui fallut se rendre.
Roger parviendra-t-il à trouver son salut dans la fuite?
î/ACfttïCE
Un fou s'était cru riche; on lui rendit la raison : « 6 méchants amis, dit-il, qu'avez-vous gagné à m'ôtef tflon erreur? Vous m'avez appauvri sans vous enrichir. »
Nous verrons comment ce court apologue deviendra bientôt le portrait de Roger de Lavarennes et l'histoire de son cœur.
Ppur aujourd'hui, en descendant dans sa conscience, il se trouvait si peu coupable, il était peut-être si humilié même de n'être qu'un conspirateur à son insu,. qu'il eut l'idée première de se rendre simplement chez M. Priai et de lui confier l'embarras de sa position. Mais la terreur qui régnait dans toute Ja ville, ses appréhensions de compromettre un receleur du complice de Georges |e détournèrent d'un parti qui, d'ailleurs., n'était pas assez romanesque pour son ambition. Il avait besoin d'émotions vives et le désir de se faire héros de roman, ne fût-ce que pour intéresser Gabrielle à son sort. Il se fût volontiers constitué prisonnier, dans l'espérance unique que son nom attirerait de beaux yeux sur un journal, et que sa cousine pourrait venir le voir à l'audience. Puis il se rappela qu'il fallait en hâte porter sa protection à Marie. Il espéra qu'il serait oublié de la police dans quelques jours. Je principal agent de la conspiration étant arrêté, et qu'alors il reprendrait sans obstacle le cours des devoirs qu'il avait à remplir. Le problème à résoudre se renfermait donc pour lui à échapper aux premières recherche», Il écrivit à Eugène. Eugène se chargea d'aller demander quelque argent à M, Priai, et le bon oncle, s'exagérant les périls vagues où était tombé son neveu, et surtout poussé par son inépuisable tendresse, mit une somme considérable à la disposition du fugitif.
Eugène, pour la sécurité des retraites dont son camarade devait changer Jous les soirs, lui donna un conseil dont Roger ne put s'empêcher de rougir d'abord; mais, vaincu par ses embarras quand venait la nuit, craignant d'épuiser bientôt l'intérêt de ses amis et surtout de leur faire encourir une peine, fortifié enfin par le sentiment de sa pudeur, il osa essayer de cet étrange expédient. C'était de demander asile à quelques-unes de ces créatures que la police surveille d'autant moins qu'elle est plus sûre de leur dévouement ordinaire. Le virginal proscrit chercha cette hospitalité singulière.. On ne devait pas supposer, pensait-il, qu'un homme qui cacherait sa tête allât se réfugier dans un pareil lieu. Mais ses libéralités mêmes, et le dégoût qu'il dissimu-
lait trop mal, firent bientôt naître des soupçons chez ces femmes. Que devenir ? Il imagina alors d'écrire à Tune de ces reines de théâtre qui, à tort sans doute, ont la réputation de n'être pas insensibles aux séductions de l'opulence. Il pensa à l'une des plus belles et des plus recherchées. Il lui écrivit, d'une écriture anglaise, comme un de ces riches insulaires que la rupture du traité d'Amiens aurait enchaîné malgré lui sur le territoire de la France, et qui était résolu à un magnifique sacrifice pour trouver quelques heures de distraction dans son exil. Dès que la lettre fut partie, Roger désira, espéra qu'elle ne serait point reçue ; mais elle était accompagnée d'un présent. Le présent ne fut point renvoyé, et un billet tout parfumé lui annonça, sans trop de minauderies, un consentement presque immédiat.
Il se rendit donc, vers onze heures du soir, chez la belle actrice. Elle n'était pas rentrée encore; une discrète femme de chambre reçut l'amateur, d'abord avec une déférence profonde, et puis avec un sourire dès qu'elle eut remarqué sa taille et sa jeunesse.
On le fit passer dans un salon théâtralement décoré. Là, des manteaux grecs, des tuniques bleues, orangées, pourprées, brodées toutes, et ruisselantes de pierreries, attestaient, jetés confusément sur tous les meubles, le capricieux embarras de la princesse quand il avait fallu choisir son costume du jour.
Elle rentra bientôt. Son rouge était essuyé à peine, mais dans une disposition de contrariété qu'elle n'essaya pas de dissimuler longtemps.
— Vous n'étiez pas au spectacle, mttord? dit-elle avec un étonnement mêlé de quelque confusion.
Roger s'inclina avec ce signe négatif qui demande gracieusement excuse.
— Hélas! il n'y avait personne! reprit l'actrice. Tout le monde est occupé en ce moment de politique; et quand les personnages du château sont en scène, ce pauvre Théâtre- Français ne fait plus de recette. Et voilà qu'on nous menace encore prochainement d'un pape ! On dit qu'il y aura
FRANCE ET MARIE m
un sacre dans quelques mois. Gomment soutiendrons-nous la concurrence? Et nos charges sont les mêmes, monsieur, à nous, pauvres comédiens ordinaires. Une femme au théâtre est bien à plaindre en France, milord !
— Excepté vous, dit le jeune homme, qui êtes admirée, applaudie, adorée partout.
— Ah ! vous ne connaissez pas nos coulisses ! Le public ne soupçonne guère nos chagrins...
Roger espéra un moment que cette beauté avait quelque peine de cœur.
— Ce sont des rivalités à éteindre, poursuivit-elle, et il y en a de bien laides! des applaudissements à payer! Leur misérable Journal des Débats, un bourreau d'argent, un guêpier de laquais soldés à toutes les époques; son seul feuilleton rançonne et dépouille les actrices. N'ai-je pas, encore ce matin, envoyé à l'abbé Geoffroy une soupière de vermeil et pour vingt louis de liqueurs et de truffes? En serait-il ainsi en Angleterre, milord ?
— Je suis bien jeune pour le savoir, madame.
— Oui, vous méritez qu'on s'intéresse à votre innocence, dit la beauté imposante.
Et elle parcourait d'un regard presque caressant la mélancolique figure de Roger. Elle s'étonnait de sa retenue; elle était loin de l'expliquer par le motif véritable; mais elle hésita à choisir entre une timidité de jeune homme et le dédain aristocratique qui s'emparait peut-être de lui, à voir de près une femme de la classe commune qui l'aurait séduit à distance par la majesté royale et le piédestal où les arts l'avaient placée. Un peu pressée donc et par l'urgence de sa position secrète et beaucoup par l'impatience de se rehausser aux yeux de Roger, Hermione lui dit :
— Milord, il va m'en coûter beaucoup. J'ai une confidence à vous faire... mais il faut en toutes choses de la loyauté, n'est-ce pas ?
— Qu'est-ce donc, madame? dit nonchalamment Roger, qu'avant la sûreté de sa personne l'image de madame, de Saint-Alverte préoccupait de mille distractions.
— Vous me croyez absolument libre? il n'eu est pas ainsi... tout à fait.
— Eh bien?
— Vous stipulez trop royalement dans oet entretien demandé pour n'avoir pas le droit de compter qu'il ne sera... interrompu ni troublé : et moi... j'ai trop de franchise... pour le promettre.
— Comment?
— Il se pourrait... qu'au milieu de cette nuit... je fusse forcée de vous prier, pour un moment, de passer dans l'appartement voisin.
— Et pourquoi, s'il vous plaît?
— Je ne soupçonne pas que ce désagrément vous menace, nous menace, se reprit-elle avec coquetterie; il n'est- nullement vraisemblable qu'il arrive; mais enfin.,, ma probité, je le répète, m'oblige à vous prévenir.
— Expliquez-vous mieux, madame.
— - Eh bien, milord, ajouta l'actrice en essayant de rougir et en baissant la voix et les yeux avec un profond orgueil, le... Premier Consul... me fait quelquefois l'honneur de venir... me voir... et je ne saurais me dérober, vous le comprenez bien, à cette préférence. •• et à son pouvoir... absolu...
— Diable! dit Roger.
— Mais, encore une fois, je n'ai pas même le soupçon de sa visite. Je n'ai reçu aucun message, ni de son mameluk, ni du général Duroc, qui a toujours la délicatesse de m'avertir lui-même dans cette occasion.
Roger s'était levé avec émotion, et il fit plusieurs fois, tout indécis, le tour de la vaste chambre; mais il était trop tard pour reculer :
« D'ailleurs, pensa-t-il, Bonaparte a certainement autre chose à faire en ces circonstances!. » /
,Et le faux Anglais, sans observation nouvelle, demanda ce qu'il fallait pour écrire.
L'actrice ne douta point qu'elle eût excité en lui un vif
FRANCE ET MAftIB ai
mouvement de dépit, et qu'il reviendrait, plus tard et plus passionné, lai rapporter mille hommages.
—.Point de gène pour moi, madame^ ajouta Roger; et surtout ne vous privez point, avant tout, d'un sommeil qui vous rendra plus belle encore, s'il est possible. J'ai à expédier une lettre importante et pressée, accordez-moi quel* ques instants.
La comédienne se retira avec un air de bouderie assez bien joué, et cette expression de regret par laquelle ces dames cherchent à réparer un déplôisir qu'elles ont involontairement ou sciemment donné.
Elleétitra dans la pièce voisine. C'était sa chambre à coucher. Elle en laissa la porte entr'ouverte," et Roger prit la plume pendant que la plus belle personne de l'Europe peut-être laissait tomber pièce à pièce les vêtements qui la couvraient. Il écrivit, quand il aurait pu, de la place où*il était, entrevoir la voluptueuse alcôve, et surprendre, par les reflets d'une insidieuse psyché, quelques secrets trahis innocemment ou non. Mais il y a une exclusive ardeur de sens et un enivrement de l'âme plus inséductibles et plus chastes que l'impuissance des vieillards. Cette pureté de désirs et de cœur, c'est l'amour. Fiez- vous, Esther, au jeune homme épris de votre sœur; mais n'allez pas, vers le soir, daus la prairie où les foins sont coupés avec ee grave académicien qui nous parle toujours de grammaire.
Lavarennes écrivait :
« Vous m'avez traité avec uùe pitié injurieuse. Quelque
> sacrifice que votre dédain puisse me coûter, je vous fais » malgré vous l'arbitre de mon sort. On croit qu'on peut
> échapper à l'empire qu'on exerce, quand on est belle et
> froide comme vous l'êtes : erreur ! Que je sois, madame,
> en sécurité ou en péril, heureux où menacé, c'est vous
> qui en serez désormais la cause; ma vie aura dépendu
> d'un seul de vos regards; et, bien que vous dédaigniez de
> commander, j'obéis encore, il n'y avait pour moi au » monde qu'un péril à craindre*, c'était de vous déplaire; » et, ce malheur arrivé, qui pourrait aujourd'hui me rete-
» nir? Ma pauvre tête avait besoin de direction; vous m'a- » vez refusé jusqu'à l'illusion qui encourage à vivre. Vos » conseils eussent éclairé mes pas; les voilà engagés main- » tenant à servir des passions étrangères. Il fallait pour moi » ou une épée ou la frange de votre écharpe à saisir; votre » souffle eût à son gré animé l'argile; vous étiez l'àme que » j'attendais. Votre âme,, à vous, appartient sans doute à un » autre... mais, avant de vous savoir pour moi tout à fait » perdue, j'espère bien avoir su mourir. — Si la pupille de » mon père, si la pauvre Marie vient à se trouver seule sur > la terre, prenez pitié d'elle, madame, et ne l'abandonnez » jamais, je vous en conjure. Vous êtes si bonne, si belle, la » noblesse de votre caractère et son indulgence se peignent » si bien, excepté pour moi, dans vos yeux, Gabrielle, que » j'ose vous confier... »
Roger en était là de cette lettre, qui se fût prolongée peutêtre, quand la porte de la maison où il se trouvait fut ébranlée par un violent coup de marteau. Un second se fit entendre, et l'actrice échevelée se leva sur son séant en s'écriant :
— C'est lui!
— Qui? demanda l'oublieux Roger.
— Bonaparte, milord.
Et un troisième coup retentissait, sans avoir presque laissé d'intervalle.
— C'est lui ! répéta-t-elle.
Elle s'enveloppa à la hâte d'une riche fourrure et d'un châle récemment apporté d'Egypte.
— Au nom de Dieu, retirez-vous!
Sa main tremblait. Elle entr'buvrit près de l'alcôve une petite porte vitrée, qui semblait ne communiquer qu'à un cabinet de toilette; mais, par le fond d'une armoire, un escalier intérieur conduisit Roger jusqu'à un entresol annexé aux dépendances de l'appartement principal.
Roger franchit à petit bruit des marches assourdies par un tapis moelleux, et arriva dans une chambre comme souterraine, meublée élégamment encore, et à demi éclairée par
une lampe d'albâtre. Là, il aurait pu, l'imprudent, compter sur une sécurité complète, et il allait peut-être s'abandonner au sommeil dont il sentait l'impérieux besoin, quand la plus téméraire pensée vint traverser cette jeune et ardente imagination. Roger n'avait jamais vu Bonaparte, il n'avait jamais approché de l'homme dont il avait entendu comploter la perte, et qu'il eût frappé de sa propre main si le hasard d'un combat lui en eût fourni l'occasion.
Une curiosité invincible grandissait en lui : il remonte l'escalier à pas sourds, arrive dans le cabinet supérieur, écarte avec la précaution la plus extrême un coin du rideau de soie qui se plissait contre la vitre, et cherche avidement des yeux son ennemi.
Un homme était là, debout. Il était petit; et, les mains croisées derrière le dos, il se tenait au milieu de l'appartement. Uoger aurait eu peine à retrouver en lui quelque ressemblance avec des portraits qu'il avait tant de fois considérés, si ce n'eût été par le classique détail de la redingote grise, et, sous un chapeau rond qui ôtait toute noblesse au guerrier, la pâleur de ce front où se rencontraient de si nobles et de si étroites pensées. Il le corisidéra longtemps. Le futur empereur^ absorbé dans une méditation ardente, paraissait attaché à la poursuite d'une idée qui l'emportait à mille lieues des objets extérieurs; il rêvait, le corps immobile et comme privé de sentiment. Sans un rare et court mouvement des paupières, on eût dit une statue pensante.
Enfin, ce visiteur inattendu fit un pas vers l'actrice, sans même avoir souri. Elle, assise et la tête penchée sur une de ses belles épaules demi-nues, attendait un premier mot ou un premier regard avec une docilité digne du sérail.
L'aventureux Roger se retira enfin comme il était venu; et il alla se jeter sur une ottomane, au fond du silencieux réduit. • c Singulière nature, pensa-t-il, que celle de ce soldat ! Par quel caprice d'imagination ou quel dédain des cœurs qui lui sont sans doute offerts vient-il égarer ses hommages aux pieds d'une courtisane? Craint-il ou de subir ailleurs un joug, ou de livrer ses pensées à la maîtresse qui le captive-
rait? Je te croyais épris encore de cette lascive créole dont il a osé faire sa femme, et qui occupait, dit-on, tant de place dans les loisirs du général en chef de f armée d'Italie.» îl ne savait pas, l'inexpérimenté jeune homme, que l'absence seule et la jalousie avaient pu un moment exalter la passion de f époux, et que, depuis ce passager délire, le fondateur d'une royauté à naître s'était promis àe fermer sa vie tout entière aux attraits d'un sentiment si plein de faiblesse. Le vainqueur de Marengo avait triomphé de lui, comme de l'Europe. Il cherchait l'amour tout fait; il en était réduit à le considérer comme une infirmité de la condition humaine. ï! ne savait pas, Roger, que l'horreur de la galanterie avait poussé le stoïcien jusqu'à la brutalité des indiscrétions eonlre les duchesses mêmes de cette cour qu'il préparait, et à la parodie de tout souvenir tendre, en offrant son portrait sur une monnaie d'or à une femme qui le lui demandait. Il comprenait mai qu'on eût renoncé à choisir entre plus d'une élégante et ambitieuse rivale de fortune et de beauté. Il pensa même à madame de Saint-Âlverte, tant les amoureux, comme les poètes, soupçonnent l'univers entier de songer aux sujets qui les occupent.
Il y avait donc un quart d'heure que Roger se livrait à ces réflexions, entre lesquelles passèrent, comme les perceptions d'un rêve, les idées d'enlever et de faire disparaître son ennemi... lorsqu'un cri perçant fut poussé au-dessus de sa tête. Deux portes s'ouvrent , et l'actrice se précipite par l'escalier dérobé. Elle vient, se jette presque aux genoux de l'homme qu'elle cache, elle est près de les embrasser. Elle répétait d'une voix étouffée :
— Bonaparte se meurt! Bonaparte va mourir!
— Êtes-vous insensée, madame ?
— Miiord, au nom de Dieu, secourez-moi ! secourez-le ! Ce ne peut être qu'un accident passager. Il est exposé à ces crises, m'a-t-il dit une fois; mais il m'a défendu sur ma vie, si quelque défaillance le surprenait jamais à mes côtés, d'avertir ni appeler mes gens ou les siens. Miiord, aidez-moi, il est sans connaissance !
— Et c'est à moi que vous demande*, madame...
— Parce que vous êtes le plus étranger de tous. J'ai peur. Venez. Votre discrétion ne m'est pas suspecte, et il ne saura jamais quel service il vous doit. Oh! gardez son secret, et venez vite, au nom de l'humanité 1
Roger se décida à ce périlleux office. Il remonte l'escalier, s'approche du lit avec défiance, et contemple, plein d'une curiosité mêlée (feffroi, le spectacle qui se présentait à ses yeux.
Le grand homme était évanoui. La face avait perdu sa pâleur, les muscles du cou étaient tendus, les veines de la tempe se gonflaient comme des cordes verdàtres , les yeux étaient clos, les dents serrées. '
Dès que Roger eut reconnu l'utilité d'uii prompt secours, it demanda de l'eau, des spiritueux: il dénoua la cravate et prodigua à son ennemi tous les soins qu'il eût donnés à un adversaire blessé. La main posée sur l'artère, il interrogea longtemps la vie renaissante. Il suivait tous les progrès des forces qu'allait reprendre le malade; et,,quand les yeux firent un mouvement sous leurs paupières, il s'échappa, en disant d'une voix basse, mais ferme :
— Il est sauvé t
Roger lui-même était loin d'être délivré de ses périls.
Chaque jour les espions devenaient plus nombreux dans Paris, et l'inspecteur qui présidait à leurs inspirations avait dit : « M. de Lavarennes est amoureux au faubourg Saint-Germain, il y reviendra ; il rôdera autour de l'hôtel Saint-Alverte, ne fût-ce que pour en considérer les fenêtres. » L'indication se trouva juste : Roger fut aperçu, au fond d'un carrosse de plaoe, en observation, immobile au coin de la rue de Bellechasse, et il faillit tomber aux mains des vengeurs de Bénédicité. Enfin l'homme aux vieux galons le rencontra et le conduisit chez un parfumeur de la rue du Bac. Ce royaliste, nommé Caron, avait consenti à donner asile à plusieurs des conjurés, sur la recommandation spéciale d'un vicaire de Saint-Sulpice. Avant de recevoir huit mille francs d'indemnité, il avait fait, dire une
messe aux Carmes, pour implorer les secours de l'Esprit- Saint sur la conduite à tenir en cette occurrence. Depuis, la Restauration a récompensé M. Caron, et vous l'avez tous pu voir exercer à la Chambre des députés l'officiel emploi de messager d'État. Il était, il est peut-être encore une de ces deux figures qui, < postées devant le banc des ministres et la face tournée vers la tribune, semblent faites pour mettre à une continuelle épreuve la gravité des orateurs et celle du président. Les députés novices n'y tiennent pas toujours, et «se n'est guère qu'a près, un exercice de plusieurs mois qu'il teur est possible de considérer sans rire deux personnes de quatre pieds huit pouces, coiffées à l'oiseau royal, portant l'habit de velours noir, le nez au vent, la bourse, la ceinture de satin, les souliers de castor et l'épée à bascule. »
Mais le* parfumeur avait dans le quartier un grand nombre d'envieux, comme il arrive toujours à qui vend des cosmétiques et du rouge végétal avec profit. Deux de ses voisins éveillèrent surtout les soupçons sur quelques mystères du domicile Caron. L'un était un jeune sellier harnacheur, qu'une des demoiselles de la boutique ne pouvait plus recevoir par une allée fermée de trop bonne heure; et l'autre, le bonnetier établi en face, jaloux de la consommation inusitée que faisait le voisin des produits du pâtissier et du rôtisseur.
Roger, arrivé le dernier dans ce refuge, ne tarda pas à voir que sa présence allait gêner ou compromettre ses camarades; il voulut s'éloigner, malgré le péril.
— Partez ! lui dit le général Lajolais; mais comme nous ne vouions pas que votre tête tombe sur l'échafaud, je vous brûle la cervelle si vous passez le seuil de cette porto.
Lorsque les envoyés de Veyrat se présentèrent chez M. Caron, le bonhomme avoua qu'il recevait une personne dont il ignorait le nom, mais qu'elle était sortie et ne rentrerait qu'à huit heures du soir. On allait se retirer, après des perquisitions inutiles, quand, pour placer une sentinelle, on dérangea une fontaine appliquée contre le mur : on s'aper-
çut que la planche du panneau contre lequel la fontaine s'appuyait était mobile et laissait apercevoir une ouverture. " L'inspecteur y glissa la main.
— A moi, gendarmes ! Ils sont ici : je viens de toucher une
Les gendarmes se placèrent devant la cache découverte, et presque au même moment il en sortit un bras qui tenait un poignard.
Aucune réponse ne fut faite à la sommation de se rendre. On tira alors plusieurs coups de pistolet dans l'ouverture. Même silence, et le même bras reparaissait avec la même menace.
On ignorait le nombre des individus retranchés là. La police fit une réquisition au poste prochain, et, le renfort arrivé, malgré les coups de feu nouveaux, malgré les sabres et les baïonnettes lancés dans l'ouverture, la résistance se prolongeait. On fiarla d'aller chercher les pompiers pour inonder les brigands.
Roger ne put soutenir l'idée de cette ignoble attaque. Il s'élança sur le chef et essaya de vive' force de se frayer un passage; mais il ne parvint qu'à blesser dangereusement son adversaire. Il fallut se rendre; et Roger fut le plus hautement accusé dans un procès-verbal, bulletin glorieux de la gendarmerie.
Quand il fut interrogé par le conseiller d'État chargé de l'instruction spéciale de cette affaire, Roger aggrava sa situation; et, au lieu de chercher à expliquer la fatalité qui l'avait comme entraîné malgré lui dans le complot, il se re-* connut coupable.
— Vous avez frappé, dit le magistrat, un agent de la brigade de sûreté.
— Je me défendais.
— Vous avez causé la mort d'un homme.
— Un mouchard.
— Et sa femme, devenue veuve et sans ressources...
— J'ai pris des informations, dit-il, du fond de mon cachot. J'ai su que l'espion s'enivrait, que la femme était bat-
tue chaque soir. J'apprends que votre maître lui fera une pension de mille deux cents livres, et je vous demande si je peux me reprocher un pareil hasard. Une femme devenue libre et riche : voilà le crime que j'ai commis!
— Aviez-vous des intelligences avec le général Pichegru?
— Pichegru serait-il mort? dit Roger, sans déguiser l'intérêt qu'il prenait à cet événement si nouveau.
— Suicidé, étranglé de ses mains, dans une des tours du Temple.
— Il y a des événements si opportuns, qu'ils sont moins funestes à la victime qu'à ceux qui profitent du trépas.
— Et le duc d'Enghien, le connaissiez- vous?
— Il attestera sur ce fait lui-même.
— Allez donc, dit l'instructeur irrité, allez l'adjurer dans les fossés de Vincennes.
— Eh quoi 1 s'écria Roger, on aurait tendu un piège à ce prince et osé l'enlever, pour le frapper en assassin ? Mon interrogatoire est achevé, monsieur. Je conspirais, je conspire; je vous hais, je vous méprise tous. Et si je ne l'ai pas fait hier, aujourd'hui je le frapperais moi-même, votre abominable Consul !
— N'étiez-vous pas un des acteurs de cette comédie de cimetière, où Gadoudal a paru au milieu de ses cornplices?
— J'étais là.
— Il suffit, dit le juge en congédiant son prisonnier.
Ce procès général, qui porte le nom de Georges, fut entamé •bientôt; et on en sait Jes détails, qui appartiennent tous à l'histoire. On sait comment Georges, magnanime dans les dénégations qui intéressaient la vie des siens» confessa hautement ses projets personnels. Quand on était venu, au milieu de la cour du Temple, signifier aux accusés qu'ils allaient, pour se rapprocher du Palais de Justice, passer à la Conciergerie, ils jouaient tous aux barres. Georges encouragea ses compagnons : — Si jamais vous vous sentiez faibles, dit-il, regardez-moi ; songez que je suis avec vous. Nous ne pouvons avoir qu'un sort pareil : c'est ce qui doit
nous rallier tous. Soyez indulgents les uns pour les autres. Redoublez d'égards ; point d'arrière-pensée ) Nous sommes où nous voilà; nous sommes ce que Dieu a voulu que nous fussions. N'oubliez point que cette prison, que nous allons quitter, est celle d'où Louis XVI sortit pour mourir. Que son sublime exemple nous éclaire et nous guide. Montrez, messieurs, dans vos discours et sur votre visage, que vous avez beaucoup de cette résolution qui m'a donné en vous tant de confiance, et qui aurait triomphé des ennemis de notre foi si nous n'eussions été trahis.
Mais en présence des juges, le chef de parti reprenait ce cynisme de courage et cette effronterie devant la mort qu* formaient le trait distinctif de son caractère. Ge caractère était souvent ironique et dur.
— J'ambitionnais, dit-il au président Thuriot qui avait voté la mort de Louis XVI, j'ambitionnais dereplacer sur le trône mon souverain légitime; et si j'avais réussi, toimême, tue-roi, au lieu de m'envoyer à la Grève, tu m'aurais baisé les pieds... au moins!
Quand Georges avait prononcé ce nom de Thuriot, ou encore celui d'Hémart, autre juge et fauteur du même vote : -* Qu'on me donne, disait-il, un verre d'eau-de-vie pour me rincer la bouche.
Devant Moreau, les sentinelles émues présentaient respectueusement les armes ; et l'intérêt n'était pas dissimulé pour lui de la part des généraux Lecourbe, Nansouty, Magdo* nald et même Bernadotte : ce Bernadotte qui depuis a préféré si misérablement une couronne à une patrie t
— Si j'étais à votre place, disait Georges en pleine audience au vainqueur de Hohenlinden, je coucherais ce soir aux Tuileries.
Georges se refusa constamment à reconnaître Roger. Il ne l'avait jamais aperçu; il était complètement seul dans le cabriolet qui fut arrêté par Bénédicité; il ne logeait nulle part; il se promenait quand on l'a saisi : —Vous me tenez, usez de la victoire : il y a déjà assez de victimes I
Cependant se$ yeux s'qrrêtaiept quelquefois ayec atterç-
drissement sur le jeune Lavarennes, et il évitait de rencontrer son regard. Tant que les débats durèrent, le Vendéen affecta de ne paraître au tribunal que sans sa cravate. — Je ne veux pas, déclarait-il à voix haute, mourir en prison de la mort de Pichegru. Du reste* je ne désirais pas la guerre civile, puisque je venais à Paris : j'aurais pu l'organiser dans d'autres parties de la France. Je voulais enlever votre maître, seul homme qui s'oppose à la paix, et l'avoir en otage pour traiter du repos de l'Europe. N'est-il pas singulier, ajoutait-il avec un sourire moqueur sur la bouche, n'est-il pas singulier qu'on pense ici à me punir, quand je ne voulais qu'un roi pour la France et qu'elle va se donner un empereur?
Roger, tant que durèrent les séances orageuses du tribunal et l'exaltation des débats, fut soutenu par son courage et l'ardent intérêt qu'excitait partout cette cause. Quand il ne s'agit plus que de se préparera un jugement et d'écouter les plaidoiries molles des avocats, il tomba dans une prostration d'énergie à peu complète. Ses journées perdues à entendre ressasser tant de paroles vides allaient finir pour lui avec plaisir dans la solitude d'un cachot. Là, il pouvait à son gré penser à Gabrielle. Quand Georges eut cessé d'animer le drame par sa parole, son geste, son regard tantôt fier et tantôt railleur, son innocent complice se trouva avec quelque découragement et quelque amertume en face de son propre sort. Il était bien jeune! Marie, son abandon, sa destinée à venir, l'occupaient après son amour.
L'instruction finie et le secret levé, Eugène avait obtenu la faveur de visiter à la Conciergerie son camarade. Le prévenu était inconsolable de n'avoirjamais aperçu au tribunal sa parente; mais il n'osait s'en plaindre à Eugène; et il y avait dans la conscience d'Eugène lui-même deux secrets aussi qui déchiraient son propre cœur. Le premier était la connaissance qu'il avait de la bienveillante amitié de sa sœur pour la victime, sentiment qui ne changerait jamais dénature; et le second, la prévision de la sentence qui menaçait son ami, Roger semblait ignorer ce péril, ou peut-
être dissimulait-il, afin d'écarter les occasions de se faire plaindre et de s'attendrir. Il parlait quelquefois d'exil et de déportation avec l'insouciance d'un homme qui ne redoutait au monde que ce malheur. Il voulait écrire à Barbé- Marbois pour obtenir quelques détails sur Sinnamark La plus malheureuse chance de son procès semblait s'arrêter pour lui à cet exil'; mais, encore une fois, dissimulait-il ? Pour Eugène, il était persuadé que la vengeance de Bonaparte ne s'arrêterait point à des demi-mesures ; il savait qu'il avait dit à Cambacérès parlant de- modération : « Estce que vous croyez que je me laisserai assassiner comme un chien ? Je répondrai au 3 nivôse; je renverrai aux autresla terreur dont on veut environner ma vie : je frapperai un coup qui les fera tous trembler. » Enfin, il savait que l'offensé serait d'autant plus inflexible que la condamnation aurait été plus disputée par les juges. On avait insinué à Vun d'eux, pour le décider à condamner, que le Premier Consul ferait grâce. — « Et à nous, qui nous la fera ? » avait répondu le juge. % '*
— Il faut recourir à tous les moyens, disait Eugène, pour échapper aux conséquences de ton inconcevable étourderie.
— J'en sais un, répondait Roger; mais les jours que tu veux que je conserve ne valent pas qu'on emploie tant d'efforts et qu'on expose ses amis à solliciter.
— Quoi 1 tu négligerais une ressource?
— Infaillible. J'en userais demain si ma vie importait à ma famille, si j'avais une mère encore, si une femme devait me confier sa destinée...
— Mais rfes-tu pas le protecteur de Marie ?
— ^es sentiments que j'ai pour elle sont ceux d'un frère. Tout autre pourra me remplacer, me succéder même avec avantage, si son cœijr n'est pas déjà donné. Le mien est distrait par une préoccupation tyranhique. Tu devrais épouser Marie, Eugène. J'ai déjà pris toute précaution pour lui assurer le peu que je possède. Je fais plus ainsi pour son bien-être que de vivre en étranger auprès d'elle ou loin d'elle,
m FRANCE ET MARIE »
— Ainsi, tiit Eugène, si le bonheur que tu rêves t'était promis... ?
— Accordé, dit Lavarennes.
— Tu ne doutes point qu'un effort de toi ne sauvât tes propres jours menacés ? Quel est donc ce secret ?
— Celui d'un ennemi à qui j'ai rendu l'existence.
— Jure de mettre à profit ce moyen de salut, si ta chimère se réalise!
— Je ne risque rien, dit Roger avec mélancolie. Tu n'auras jamais le droit de me faire tenir cet engagement»
— Le prends-tu ?
— Sur les cendres de ma mère.
Et les deux amis se séparèrent : l'un, agité comme un homme qui voit, du bord, s'enfoncer sous les vagues le naufragé qu'il voudrait secourir ; et l'autre, avec cette résignation souriante qu'on oppose à l'irréparable, qu'on déploie devant l'impossible. Mais à peine rentré à l'hôtel Saint-Alverte, Eugène s'était enfermé avec sa soeur.
Le lendemain, un prêtre se présenta à la Conciergerie. Il demanda à parler à M. de Lavarennes.
— Déjà! dit froidement Roger à son aspect.
— Je viens... répondit le prêtre avec une douce confiance...
— Me préparer, monsieur? Mais ne sa vez-vous point que le jugement précède ordinairement la peine ? Une consolation anticipée pourrait n'être qu'une torture de plus.. Mais approchez; je suis prêt à résilier un bien inutile. J'aurais plutôt peur qu'on ne me laissât un moment pour pleurerma jeunesse qui a menti, la vie qui m'a trompé. L'espérance aura brillé à mes regards comme une de ces étoiles qu'on voit tomber si vite du haut du firmament. Mon père, j'ai hâte de voir passer sous mes pieds de chrétien la terre, comme un insecte volant dans l'espace. Je n'ai rien à regretter de l'existence ; elle m'était fastidieuse déjà comme un de ces contes de fées qui ne promettent point de dénoûment.
— Je ne saurais comprendre vos défiances, répondit le
grave ministre. Vous parlez du terme d'un voyage dont vous essayez à peine les premiers pas I Croyez-vous, monsieur, avoir déjà réuni les pensées de la terre aux pensées du ciel? C'est ainsi que, "de loin, ce ciel et cette terre, on les croirait une même chose. Ils se mêlent à l'horizon ; la ligne qui les sépare s'efface et la distance les confond; mais avancez, vous reconnaîtrez une erreur. Il y a erreur de l'âme comme illusion d'optique. Avancez, et vous jugerez mieux les points qui se disjoignent. Enfant, vous allez bien plutôt commencer 1 à vivre.
Un autre bruit du porte-clefs se fit entendre, et la porte à doublure de fer tourna une seconde fois sur ses gonds. Roger crur voir l'étroite enceinte du cachot où il était illuminée de cette clarté qui précéda l'ange de l'Annonciation dans la pauvre maison de l'artisan de Nazareth. Les nouveaux venus étaient Eugène et sa sœur. Gabrielle eut besoin de s'asseoir sur la seule chaise qui se trouvât dans ce lieu. Elle paraissait vivement troublée; mais devant l'imminent danger qui menaçait tout autour d'elle, elle retrouva cependant son courage.
— Je viens, mon cousin... dit-elle...
— Oh, madame i interrompit Roger, que le premier saisissement avait rendu muet et dont le front était couvert encore de pâleur, voulez-vous m'ôter le courage de mourir ? ou plutôt venez-vous, Gabrielle, me soutenir et me guider un moment ? Oui, vous êtes l'Espérance qui n'abandonne jamais le malheureux jusqu'à la tombe 1 C'est vous qui marcherez devant moi, dans l'ombre, avec un bandeau sur les yeux.
— • Consentirez-vous, Roger, ajouta-t-elle avec un peu plus de calme, à me laisser porter votre nom et à accepter la main que je viens vous offrir ?
Et elle la lui tendait, blanche et timide, sans pouvoir encore ajouter une autre parole.
— Est-ce heureux, condamné, ou fou que je dois périr ? s'écria Roger sans détourner les yeux de dessus son idole.
— On dit que je puis vous sauver, ajouta la comtesse ; que je saurais vous guérir du funeste penchant que vous
avez à quitter la vie. Mon frère assure que vous souffrez, et que vous échapperiez à la sentence si vous aviez, pour le faire, un intérêt de plus. Vivez, et défendez un bien qui sera désormais partagé.
— Mais, dit Roger, comment?... pourquoi?... par que généreux sacrifice ?...
— Il n'y a, interrompit Eugène, N ni pourquoi, ni comment, ni sacrifice. Ne m'as-tu pas dit que tu avais un moyen sûr de rendre nulle ta condamnation ?
— Je le crois.
— Que tu conserverais la vie si tu n'étais pas seul au monde ?
— C'est vrai.
— N'aimes-tu donc plus Gabrielle ?
— Mieux que cette vie qu'elle me rendra, dit Roger, et l'autre où j'allais l'espérer et l'attendre.
— Eh bien ! le guichetier et moi, voilà deux témoins : l'abbé consent à vous unir, autant que le lieu, les lois, le péril, le permettent. Fiancez-vous devant Dieu, aux pieds de son ministre. Plus tard, moi, l'ami et le frère, j'attesterai avec eux, pour confirmer ces liens si purs et si solennellement commencés. Le bonheur et la liberté t'attendent le même jour, mon cher Roger f
— Mais, objecta à son tour Gabrielle rougissant de pudeur et peut-être aussi d'effroi, je pensais...
— Qu'on attendrait qu'il ne fût plus temps pour consacrer la cérémonie, n'est-ce pas ? dit Eugène. Tu es folle, ma pauvre sœur ) C'est à présent ou jamais qu'il faut accomplir ton dévouement. J'ai déjà ce matin écrit à Cadix pour annoncer celte résolution à notre frère.
Eugène, en disant ces paroles, glissait dans la main de Roger un anneau qu'il avait fait préparer dans la nuit même avec la double initiale des fiancés, et il avançait en même temps sous les genoux de la comtesse son propre manteau, qu'il avait plié à la hâte.
— La Conciergerie possède une chapelle, dit le prêtre; rendons-nous dans un lieu plus saintement recueilli.
Toutefois, en tombant pour recevoir une épouse au pied de cet autel d'où tant de malheureux ne s'étaient relevés que pour aller au-devant de la hache, Roger se sentit plus troublé que Gabrielle elle-même. Quand le voile symbolique, étendu sur tous deux, couvrit un front si pur et un front si agité, une tête de proscrit et la sérénité d'un ange, des frissons glacés parcoururent toutes les veines du jeune homme, c Si c'était le néant et la vie qu'on voulût associer, se dit-il : le libérateur trop tardif et la victime ? J'appartiens à Téchafaud par un lien, pourquoi m'attacher à la félicité par un autre ? Le prêtre et le bourreau me réclament : Bonaparte et Gabrielle; le lit des noces, la planche ensanglantée confiance d'une femme t La voilà qui ne
demande pas même une garantie de ma sincérité ni l'examen de mes espérances 1 Me sauver, c'est tout ce que comprend Gabrielle. Quelle abnégation sublime ! Oh 1 elle m'aimera un jour 1 Et moi, quelle existence de dévouement et d'adoration peut payer jamais la moitié de cette charité si divine! »
— A présent, dit Eugène, dès que l'officiant eut terminé la furtive cérémonie des fiançailles, tu vas nous confier, mon cher ami, ce qu'il faut mettre à une très-prompte exécution, pour séparer ton sort de celui des coupables, et t'arracher à la justice de Thuriot.
— Oui, je le ferai, répondit Roger, si cet aveu devient jamais indispensable; mais remarquez que mon sort n'est pas fixé jusqu'ici. Le tribunal saura démêler mon peu d'importance et m'absoudre. S'il en est autrement, il sera temps encore de franchir les bornes d'une discrétion... épineuse. Attendons quelques jours.
— Tout cela pourrait signifier, poursuivit Eugène, que je suis de trop dans la confidence et que tu désires ne dévoiler ce mystère qu'à une seule personne. Nous te laissons un moment avec ta femme.
Ce terme de possession anticipée, de familiarité si subite, tomba comme un marteau sur le cœur généreux de Gabrielle. Il choqua même la susceptibilité de Roger. Se pouvait-il donc que quelques minutes eussent suffi pour anéan-
tir une telle distance? et que quelques paroles d'un prêtre eussent comblé l'intervalle entre ces deux cœurs séparés ?
Qui, des deux futurs, se trouva le plus timide quand les formidables verrous les enfermèrent dans la chapelle? Nous oserons le décider; car un acte de vertu accompli porte avec lui une douce assurance, et l'amour vrai tremble et balbutie longtemps. Roger fut donc le plus ému des deux. En peu de paroles, il confirma et ses espérances fondées et la promesse de s'en remettre tout entier à sa providence ' nouvelle. Mais son plus impérieux besoin fut de tomber aux genoux de sa libératrice, non pour la remercier de la vie sauvée, mais du bonheur promis, mais pour lui faire hommage de son âme. Il lui semblait que la présence des hommes avait nui à son hymen; que le prêtre avait moins consacré l'union que ne venait de faire ce moment de prière et de solitude, où Dieu seul était admis à la sincérité des serments. Gabrielle, à saisir de si ardentes et de si chastes paroles, fut étonnée à son tour. Elle aussi parut comprendre qu'il y a dans le recueillement de deux cœurs en présence l'un de l'autre un engagement plus religieux qu'en toutes les solennités , une union plus intime et plus forte que celle qui réside dans la précaution des lois et l'appareil des temples. Elle sortit enfin de ce court entretien avec plus d'estime pour son époux et plus d'orgueil pour elle-même.
Quand elle fut réunie à son frère , et que la porte en retombant n'enferma plus dans cette prison que l'air parfumé qui avait erré autour d'elle, Roger ne comprit pas quelle puissance avait pu,, le séparer de sa bienfaitrice; comment ses bras ne s'étaient point enchaînés pour la retenir; comment à ce départ son cœur ne s'était pas brisé. Il baisa le siège où elle avait reposé et chercha dans la poussière la trace de ses pas.
Mais les événements ne se firent pas attendre. Dès le lendemain les plaidoiries s'achevèrent, et durant la nuit suivante, employée par Roger à écrire à Gabrielle, le tribunal spécial de la Seine délibéra sur l'application des diverses peines.
Pendant cette nuit d'angoisses et d'attente pour Paris tout entier, Gabrielle sentit s'égarer son courage. — Qu'avonsnous fait? disait-ette à son frère. S'il devait périr sur i'échafaud, ce malheureux jeune homme !
— Son nom n'en serait point déshonoré, répondait Eugène; mats il ne périra pas. C'est un noble cœur; il eût été incapable d'accueillir une lâche espérance et d'accepter sans profit ton dévouement. Crois en lui. Je crains, bien plus que la sentence, une révolte des amis de Moreau. On voudra peut-être soustraire le général à l'exil. Écoute le bruit sourd des canons qui se traînent dans l'ombre à travers cette grande ville. On prévoit une résistance armée. On pourvoit déjà de munitions l'École militaire, les casernes et la forteresse de Vincennes. Prends courage, ma pauvre amiel
Eugène se rendit le lendemain, dès le point du jour, au Palais de Justice. Les approches en étaient plus hérissées que jamais de soldats et de surveillants soupçonneux. 11 parvint toutefois à pénétrer dans la salle où se tenaient réunis les accusés et les juges, bien que la populace fût plus affamée ce jour-là encore d'un spectacle pareil. Il s'agissait de voir pour la dernière fois les prévenus rentrer à l'audience, et d'épier sur leurs visages les impressions qu'y viendrait peindre successivement la lecture des condamnations.
Roger démêla dans la foule son beau-frère, et lui fit un signe d'espérance. Il avait longtemps cherché aussi les . yeux de Georges, mais sans parvenir à les rencontrer. Enfin, son attention fut distraite par un troisième objet : c'était un jeune sergent qui, parmi les gardes qui entouraient les condamnés, paraissait contempler tour à tour Cadoudal et lui avec un intérêt profond. Roger se perdait à accorder làdessus de confus souvenirs, quand la lecture de l'arrêt commença. Cet arrêt frappait de mort vingt accusés. Roger de Lava rennes se trouva compris dans la liste.
Pâle et plus malheureuse encore d'avoir à affecter quelque sécurité, Gabrielle entra dans le cachot avec son frère, presque au même moment où le condamné y fut reconduit.
— Eh bien? dit Eugène avec abattement.
— Eh bien, répondit Roger à Gabrielle en lui prenant la main et se hâtant d'y déposer une requête soigneusement cachetée, afin de ne pas prolonger la douloureuse anxiété, voici les lettres de grâce que je me suis expédiées cette nuit. Je m'en remets à vous maintenant du soin de les faire parvenir.
Gabrielle lut avec effroi la suscription : « Au Général Premier Consul de la République. »
— Mauvais courtisan i dit Eugène; il est un titre impérial qui déjà le flatterait davantage. Et ne saurons-nous point ce que contient la mystérieuse requête?
— L'unique recommandation que j'ose faire, dit encore Roger, s'adressant à la jeune femme, est de ne jamais me demander ce secret-là. Toute la grâce de votre démarche est de l'ignorer, Gabrielle. Faites que cette lettre arrive, et au plus vite, ce soir s'il est possible. Employez, pour que le Consul la lise lui-même, et seul, tout le crédit dont on peut disposer sans recourir à Valancourt. Mais surtout...
— Je connais la famille de la Pagerie, dit madame de Saint-Alverte, et je suis certaine que madame Bonaparte...
— Mais surtout, acheva le condamné, n'employez point l'intercession de madame Bonaparte ! C'est la plus noble et la plus clémente des personnes qui peuvent approcher le général; mais gardez bien qu'ici, comme à l'ordinaire, elle ne soit l'intermédiaire des affligés et la consolatrice des suppliants. Tout le succès est attaché à ce quelle reste étrangère à nos démarches. Croyez à mon ardeur de vivre; agissons avec dextérité, prestesse, mais discrétion absolue, et je vous réponds du succès.
Roger parla ensuite de quitter Paris au plus vite, et d'aller cacher son bonheur au fond de quelque province reculée. Il le disait surtout afin de montrer à sa famille nouvelle plus de tranquillité qu'il n'en avait lui-même, et une confiance dans l'avenir que peut-être il était loin d'avoir. Eugène se garda bien de le contredire, dans l'intérêt aussi du repos de sa sœur; mais il ne sut pas lui épargner une re-
marque, c'est qu'il était au moins singulier que dans le mystère de ses relations avec le chef de l'État il imposât d'abord l'exclusion des deux épouses.
Madame de Saint-Alverte partit.
Retombé dans la solitude après l'arrêt qui le frappait, Roger sentit s'aggraver une position qu'il avait compliquée de jour en jour. Il eût été bien accablé du sort qui menaçait Gabrielie, si la franchise et la noblesse de son caractère ne lui eussent donné confiance dans la vertu des autres; mais comment ce noble cœur pouvait-il se défier de la reconnaissance, et mettre en doute un seul moment la magnanimité ou plutôt la justice de l'homme dont il avait sauvé les jours ?
Le sergent remarqué à l'audience reparut en faction à l'une des portes du préau, où il fut permis à Roger de venir respirer l'air dans un moment de la soirée du lendemain ; et lorsqu'en passant à ses côtés durant la mélancolique promenade, cette sentinelle eut glissé au captif un papier réduit par ses plis au plus mince volume, Roger reconnut le paysan de Normandie, le petit-fils de la mère Tardieu, Francisque, qui, dans le combat livré aux douaniers de la côte, avait découvert sa vocation militaire. Il eût peut-être commis l'imprudence de lui parler, si Francisque n'eût ramené, d'un coup d'oeil, l'attention du prisonnier sur la lettre. Elle était de l'écriture de Georges. Roger rentra à l'instant pour la lire. Elle contenait les derniers adieux du chef de . parti :
« De Bicétre, le 23 juin 1804.
» Je ne veux pas mourir avec la pensée que je vous en- - » traînerai dans ma perte. Je ne veux pas vous rencontrer » demain au pied de La charrette, sur le pavé de la place » publique. Demandez voire grâce, et vous l'obtiendrez. » Serait-ce donc moi, mon pauvre ami, qui vous aurais » conduit là? serait-ce la fatalité qui s'attache à mon sort? » Que le vieux rocher tombe, mais il ne veut pas renverser
#KÀNUË ET MÀRifi
les arbustes qui étaient venus croître à sbfr sommet. Demandes à vivre : Bonaparte â plus d'intérêt à être clément qu'à être inflexible. Le soin qu'on a déjà pris de nous séparer, nous autres, de vous et de quelques jeunes gens laissés à la Conciergerie quand nous Sdmmes transportés ë Bicêtre, indique les intentions qu'on aurait en votre faveur. Ma grâce, à rribi, m'a bien été offerte! et si j'avais vpulii la freeevoir de l'usurpateur qui a Ôté la vie à mon prince, les occasions ne Sauraient pas manqué : on me proposait, pour cette trahison, une amnistie complète, un grade et des richesses; C'est Murât* dont j'efetitoë le courage, qui s'était chargé de mé corroînprfc: Il est Venu, c'était hier dans la nuit; nous étions agenouillés sur la paille et nous allions fàfre la prière; — Adressez-vous à ces messieurs, ai-je dit en ttiontrarit lés gentilshommes. Ils ont accepté avec transpoM; » Il s'est encore présenté, et spécialement pour moi, un diplomate fameux. ~ Monsieur, nfà-t-il dit à la fin d'une assez longue conférence, décidez-vous. Il n'y a point d'opinion eh ce inonde, il n'y a 'que des intérôtSi — Pour vous, ai-je répondu; prince demain et déjà homme d'État et d'Église; mais pour un brigand et un assassin comme moi, il y a toujours une religion; » Ne condamnez pas, jeune homtae, des projets où vous n'êtes entré qu'un moment; ne les condamnez pas surtout sur leur issue malheureuse; Ne croyez point, comme on le fait trop en France, qu'il y a crime en toute action qui n'est pas couronnée de succès. C'est là une lâche, superstition de Gaulois; c'est ici le ,pays ingrat de « Malheur aux vaincus ! » L'entreprise méritait un dénoû- « ment meilleur, et les chances de sa réussite étaient passablement calculées : mais non-seulement nul de la cour n'est venu à notre aide, on nous a encore indignement trahis. Qui sait prévoir ou combattre tous les desseins de la Providence? La France, ni république ni royaume encore, était dans un de ces moments propres à fonder. Brumaire n'autorisait-il pas, comme je l'ai déjà
FRANCE ET MÀÏUfi M
» dit, toutes tes attaques à main armée? Il ne Mfcit peut- » être que le succès d'un jour pour décider l'avenir de bien » des sièclerl G'est une époque rare à saisir dans les desti- » nées d'un peuple, que celle où une bonne action même » pourrait le sauver. Mais Bonaparte, dont j'ai voulu déli- » vrer l'histoire, a une fortune miraculeuse, et les Bourbons » tous les désavantages d'une étoile épuisée. Il a fallu au » Corse trouver bien juste aussi un moment où les Jacobins
> étaient couverts de sang et les princes de boue, polir se » parer d'un bandeau que Cromwell ni César n'ont osé » ceindre* Vivez, pour l'honneur de la Providence, et afin
> de savoir comment tout cela finira» Leur prétendu grand » homme avilira l'humanité au profit de son ambition » petite; l'imbécile soldat qui se fait empereur donnera rai- » son à toutes lès vieilles idées contre l'esprit de son siècle, » et leur fomeux conquérant vous laissera de plus hon- » teuses frontières que celles de Louis XV. Vous verrez » l'Europe à Paris. Tout se fait pour un homme, rien pour » la France.
> Monsieur de Lavarennes, ne vous sacrifiez jamais pour » un homme. Vous étiez digne d'être roturier ! Réservez- » vous pour la patrie. Voyez nos princes et nos rois contem- » porains : quelle pitié profonde I Aucun des membres de» la » maison que nous voulions servir n'a osé se présenter sur » un champ de bataille. Il leur paraît commode de recevoir » la charité anglaise qui leur est faite dans l'unique but de » nuire à la France. Pourquoi, après nous, tenter en leur » faveur ce qu'ils ont refusé de faire pour eux-mêmes ? » Qu'est-ce que c'est que ce chevalier, armé par Catherine, » qui; au lieu de songer à délivrer sa malheureuse patrie, » s'enferme à Edimbourg, et qui, pendant que ses soldats » sont au feu et ses meilleurs officiers exposés à de plus » grands périls encore, a toujours mis la mer entre lui et m son parti ?
» Cette cause de la vieille monarchie et de la vieille reli- » gion, si je l'ai épousée et si j'y meurs fidèle, ce n'est pas » faute d'avoir su distinguer, croyez-moi, entre le principe
et ceux qui eu vivent, entre le dogme et ses desservants. Que ma résignation, deux fois courageuse, ne fasse pas tort dans votre esprit à la rectitude de mon jugement. Mais si cette cause des rois s'abandonnait elle-même, devais-je la trahir aussi, et fuir parce qu'elle était vaincue ? Je gémis peut-être que mes croyances et le culte politique de nos anciens, et quelques préjugés, m'aient entraîné dans cette carrière; mais on défend encore par honneur ce qu'on commence à estimer moins. Et parce que la royauté abdique toute occasion de s'honorer, je ne me déshonorerai pas à l'abandonner moi-même.
» Bon pour les gens de cour de fléchir devant le vainqueur ! Bon pour M. de Rivière, qui sera duc, et ses amis de se faire gracier, quitte à en témoigner quelque jour leur reconnaissance à Murât, s'il est menacé d'être fusillé à son tour; mais l'homme du peuple et le fils du meunier sait mourir. Mes camarades m'ont suivi en France, je les suivrai à l'échafaud. Je n'ai pas accepté de grâce, mais j'en ai demandé une : c'est de monter là le premier, afin qu'ils emportent l'idée que je ne leur survivrai pas. Dérision et faiblesse! Armand de Polignac n'a-t-il pas poussé la démence jusqu'à offrir au parvenu d'être son ambassadeur à Londres?— Laissez-moi partir, disait-il hier à Real, je me charge d'aller rapprocher la France et l'Angleterre. Là-bas, les ministres gouvernent; les femmes ont de l'influence, et j'obtiendrai tout. Une alliance entre les deux nations serait la plus désirable des combinaisons politiques. Je réponds du succès : je vous laisse mon frère en otage.
» Vous, mon jeune Roger, réservez-vous pour l'avenir : le dernier mot de la fortune n'est pas dit sur l'usurpateur qui triomphe en ce moment. Les Bourbons reverront la France. Ce pays a, par son ingratitude et son impiété, mérité un pareil châtiment. Il les subira comme un fléau octroyé par la Providence. Alors on aura besoin des hommes de votre âge pour combattre ce vil rebut de l'émigration, qui n'a youlu agir ni laisser agir. Us aime-
raient mieux aujourd'hui encore le désordre présent qu'une contre-révolution dont les avantages ne seraient pas au profit de leurs absurdités. Un jour il faudra protéger la patrie contre ses libérateurs, alliés qui profitent du l'embarras d'autres rois pour agrandir leurs domaines, filous qui se volent sans cesse pendant qu'on les mène à la potence. Enfant, je le répète, ne vous dévouez jamais à un homme; car on obtient plus des monarques par la bassesse que par les services ; il vaudrait mieux être leur cuisinier que leur ministre, leur complaisant que leur général. Je ne sais ce que l'avenir vous réserve, mais je vous laisse au milieu d'un peuple que l'exploitation du pauvre par la cour et l'énorme développement de son égoïsme ont fait imbécile pour bien longtemps. » Ne vous attendrissez pas sur moi, ami. Ce serait une grande dérision, voyez-vous, que ce monde, s'il n'y avait pas quelque autre vie. Mais je suis si sûr de la juâtice éternelle, que vous me voyez indifférent à mon sort et à la transition passagère de cet exila un meilleur refuge. Ma résignation est un pressentiment, ma confiance un hommage à notre Créateur. Je voudrais bien savoir comment ceux qui n'osent croire à une autre destinée expliquent la justice de Dieu ? Eh ! qu'est-ce qu'il y a de beau, de bon, de vrai sur cette terre d'épreuves ? Cet étranger, par exemple, ce flatteur des terroristes, ce meurtrier du peuple sur les marches de Saint-Roch, ce transfuge d'Egypte, il montera demain au trône, et nous à l'échafaud. Il inscrira peut-être dans les annales humaines un nom héroïque, et moi celui d'un assassin. Il sera honoré des Français même dont il a outragé les idoles, et moi renié par ceux de mes compagnons dont j'ai voulu servir la cause. Demain le Corse sera empereur, et moi cadavre. Il aura une couronne, et je manquerai de sépulture. Voilà la justice des hommes, et je la connaissais quand j'ai hasardé l'entreprise. Les royalistes, qui ont déserté leur drapeau et m'ont abandonné sans secours, abandonneront encore ma mémoire. Si jamais mon propre parti triomphe, per-
sonne ne se souviendra de mon nom ; ils me laisseront sous celui que m'aura attribué la police impériale. . . Mais aurais-je l'impudeur de me plaindre? N'ai-je pas le sort réservé à tout ce qui se voue à défendre son pays? Un seul souvenir suffît à me courber la tête, c'est celui de Jeanne Darc, la fille du laboureur. Et eni3ore m'épargneront-ils le bûcher. La civilisation est si douce !
» Enfin, si, dans l'impartialité de sa conscience, un homme essayait jamais à réhabiliter mon courage, vous verrez que ce sera quelque esprit étranger à nos doctrines, un républicain peut-être, un obscur enfant de ceux que j'aurai combattus. Et il ne trouvera, pour appuyer sa défense, ni un monument laissé par mes amis, ni dix lignes tracées en ma faveur par un écrivain royaliste 1 » Encore une fois, Roger, ne voyez aucune parité qui vous effraye entre vous et les favoris du prince. Pour eux, avoir accepté merci est une lâcheté ; pour vous, réclamer le droit de l'innocent est justice et devoir. — Nous allons faire la prière.
-# Mes compagnons de martyre et moi nous prierons pour vous. .Nous comprendrons votre nom dans ces voeux exaucés que les mourants adressent au ciel ; mais, au nom de oe ciel» songez que je ne veux plus vous revoir sur la terre. »
Et toutefois Georges se trompait sur son dernier moment. Le sursis qu'emportait pour lui, comme pour les autres,. un pourvoi en cassation formé par plusieurs de ses camarades à son Insu, lui laissait, quelques jours encore du moins, cette vie déjà tant de fois offerte en sacrifice.
FRANCE ET MAftîB . 135
Viï
LA MAi.lfA.ISON
La Maknaisoa «si cette agreste ferme qui s'étend à 1 uuest de Parts, près du village de Rueii, entre le pied du mont Vaiérien et la risegauclaede k «Seine. Le nom sinistre que porte oe lieu charmant remonte è je ne «us quelle invasion des Normands; et ie dernier «de historique qui s'y soit accompli est l'ignoble pillage des soldats 4e Blucher.. Ainsi, entre l'-anaée d'igctoraftae «40 et Tannée d'intamie 1815, entre l'image sanglante 4e Jtolf et celle d'un Prussien stupide, resptea&ra pour l'éternité la mémoire 4e Bonaparte. Là, son ombre, comme celles des héros 4'Ossiau qu'il aimait, effleure peut-être, avec les douages du soir, ie somœt de ses toits devenus silencieux.
Venez, Ina, si l'intérêt 4e ces récits attache en ce lieu votre curiosité d'un jour, venez sous ces ombrages déserts interroger avec moi «les mélancoliques souvenirs. Qm oserait, ea notre «époque studieuse, parler d'un lieu sans le connaître <et le décrire sans l'avoir revu ? Ils sont passés, ces temps de nonchalance historique où le poète, du fond de son fauteuil à la Voltaire, promenait le lecteur en des paysages inconnus à tous deux. Remplacez pour moi la muse qui s'exile; donnez cette main frêle, cette main d'enfant aux quatre fossettes. Entendez- vous hennir et frapper du pied à votre porte le -cheval au front étoile que nous connaissons, ce pauvre Hernandès qu'on t blessé naguère vos courses,? U hoche sa tête espagnole, il lance l'écume entre les deux flèches tordues du tilbury découvert. .Voyez ! le soleil de septembre s'incline vers le dôme d'or du Champ-de-Mars, et la rivière en Jeu indique à l'horizon la direction du poudreux chemin qu'il faut suivre.
Laissez derrière vous ces Champs-Elysées où les hommes
m FRANCE ET MARIE
du Volga, les Tartares du Caucase, se sont victorieusement reposés. Laissez l'enfance, qui vengera un jour cette ignominie, jouer encore au pied de l'ormeau dont le poney de l'Ukraine a jadis dévoré l'écorce. Que vous importe ce monument de l'Étoile dédié déjà, depuis qu'il essaye à naître, à cinq ou six gloires avortées comme lui ; et ce bois de Boulogne où le point d'honneur et l'amour n'ont pas plus l'un que l'autre de pudeur et de mystères; et cette villa, entourée des bras de la Seine, où les soucis du trône se réfugient. Les seuls faunes errants sous ces ombrages sont d'éhontés ministres; la magicienne, qui immole ici les nouveau-nés et écrase les fleurs pour en distiller des poisons, c'est la politique. Les tiges du lis à demi renversé exhalent encore ici une odeur de tyrannie; et, selon les souvenirs de la mythologie antique,' c'est un antre où, comme les troupeaux volés par Cacus, les libertés de la France ont été entraînées à reculons pour y être égorgées.
Voilà Nanterre. C'est du sein de ces prés couverts des réseaux â fleurs jaunes de l'anserina, du pied de ces trerrfbles dont la famille a toujours grandi majestueusement sur ces hauteurs, qu'une bergère attirait la protection de Dieu sur la ville de Clevis, et voilait de son tablier de bure l'horizon de Paris aux regards cT Attila. A la droite et à la gauche de cette route qui descend par une pente rapide, remarquez les anfractuosités du terrain, toutes ces caverneuses profondeurs et toutes ces carrières abandonnées, murées exactement. Elles le furent pour prévenir une embûche sur le passage du Premier Consul. C'était là, dit-on, que Georges et ses soldats devaient s'embusquer, puis se mêler aux guides consulaires sous un uniforme pareil au leur, et enlever enfin, pour traiter de la paix à Hartwel, le vainqueur d'Aboukir et de Marengo. La Malmaison se découvre déjà à notre gauche. Des sinueuses allées de son parc vous découvrirez, d'un côté les riantes futaies de Saint-Cloud, de l'autre ce vieux manoir de Saint- Germain dont les briques couleur de rouille ont vu mourir Louis XIII, et Stuart pleurer.
Né au milieu du dix-huitième siècle comme par la puis-
sance d'une baguette prestigieuse, et rentré déjà dans l'obscurité par un coup de tonnerre, ce château de la Malmaison fut le lieu où se retira Joséphine pemhnrt les premières campagnes qui immortalisaient en Italie son époux de vingtsix ans. Cette propriété, qui ne rapportait que douze mille francs de rente, elle l'avait achetée du banquier Péregaux. C'était là l'emploi de tous les fonds du général; et l'unique inquiétude de ses ambitions de ce temps-là était qu'il en eût fallu jusqu'à trente mille pour l'habiter avec magnificence. C'est là qu'étaient adressées, de Lodi et de Montenotte, ces lettres de passion si italienne pour la créole aux yeux bleus, aux cils noirs, qui, grande, le regard à demi voilé, le son de voix plein de charme , régnait despotiquement sur son singulier esclave. C'est là q*ue le vainqueu* revenait jouir de son triomphe et se délasser des travaux de l'hQmme d'État. Le Consul, aux jours naissants de sa puissance, se vouait sincèrement aux intérêts du pays. Comme un simple magistrat, il passait à Paris les jours laborieux de la semaine, et n'en consacrait qu'un seul tout entier à se délasser sous les ombrages de cette maison des champs. Cependant, les frayeurs de l'épouse étaient déjà évejllées : elle allait au-devant de lui sur la route, et.quelquefois il se plaisait luimême à augmenter un moment de tendres sollicitudes.
— Tu ne sais pas, disait-il, il y a des hommes à figure sinistre qui se sont montrés sur la route; l'un d'eux même a osé me coucher en joue.
Et les beaux yeux s'arrondissaient d'épouvante; la pâleur s'établissait sur le front pur, elle chassait le sourire, et deux bras qui auraient voulu être protecteurs s'étendaient instinctivement vers le maître absolu de tant de provinces.
— N'aie donc pas peur, grosse bête? c'était pour rire, reprenait-il tendrement. Ils n'oseraient I
C'est sous ce toit qu'elle fut heureuse, cette Joséphine dont l'étoile protégea longtemps le grand homme, et qui trouva dans la fortune un vengeur trop cruel de l'abandon qu'il lui fit subir. Elle était radieuse surtout quand l'époux amoureux avait partagé sa couche; la maison le savait tout entière ;
< Je me suis levée tard, disait-elle avec l'expression d'une excuse hypocrite et coquette; mais, voye^-votis, c'est que Bonaparte est venu passer quelques heures dans mon appartement.» Et elle frottait d'orgueil ses mains si .effilées, si délicates; elle était plus familière et plus obligeante pour tous. Malheur à la dignité delà rancune quelle s'était promis 4e garder contre quelqu'un de sa maison ! elle ne pouvait plus promener autour d'elle que des regards satisfaits et .caressants.
Bonaparte, alors, appelaitces rapides dimanches ses « jours 4e congé; » et quand il était «prêt à repartir pour aller poursuivre les discussions du Conseil, saisir sa plume d'autocrate et voir à ses pieds toutes les puissances de l'Europe •* A A faut bien, disait-il, aller reprendre le collier de misère,*
Entrez, Ina : suivez la soute demi-circulaire qui mène à l'habitation. Cette demeure, 4e dimension modeste, dont le principal corps $le logis s'appuie à deux pavillons ornés de paratonnerres, ne rappelle, n'est-ce pas, que ces simples châteaux de nos provinces où vivent quelques ï» milles habituées à se croire dans le monde l'importance qu'elles ont dans «un rayon 4e deux lieues ? Voici, devant la maison, une pqlouse consacrée par des ieux historiques. C'était là que, après les dîners, d'une rapidité si frugale, s'exerçaient à la lutte ou aux barres les premiers amis de #e sous-Jieutenant qui 4evait yojr un jour toutes les dynasties ide l'Europe et •un souverain pontife à ses pieds... Là, se pouxsuivju&nj joyeusement des rivaux de gloire et d'ambitions diverses. C'étaient Lucien et Méhul, Lannes ejt Isabey, Bernadotte, kemercier, Corvisatf; l'hàbjle capitaine qui fut prince feNçur chçtel, (Régnier le grand juge et le comédien TaJroa, si uu espiègle artiste franchissait, .au jeu du cheval fondu, toutes, les petites tailles de ces grands personnages futurs, c'était le dessinateur Isabey. Si quelque eoureur maladroit se relevait en riant d'une chute qu'il venait de faire en regagnant son camp retranché, c'était le propriétaire du parc luiin&ne : o'éfôft le conquérant de Vienne et de Moscou,
£e Jjeu 4 vu, quatre ans plus tard, l'abandon de José-
Fil ANGE :BT «ARIîE ^139
phtne, alors «que l'Autriche eut livré sa fille à des noces lâches et parjures. La première épouse s'était fait une religion de tout conserver ici comme au temps de son bonheur. (Le rez-de-chaussée qu'occupait Bonaparte et surtout Je salon Que voilà, en forme de tente, avaient gardé leur premier aspect. Les livres, les «mappemondes étaient sur des meures tables; les vêtements d'homme épiers sur les'ohaiaea. Le lit romain sans rideaux, les trophées d'armes appendus aux mu&aàUes. «C'étaient- «les reliques de oe sanctuaire.
<C'*8it là que Joséphine, hélas I attendait, plus tard eaeore, dans l'oubli et les larmes, les bulletins de Saint- Dizier et 4e Ohampaubert Quelle défection des coeurs ! quelle effrayante histoire des courtisans 1 Elle était là, liafortunée, ayant quelques domestiques à peine, et réduite à se placer sur te grande «nrte pour obtenir des passants quelques renseignements sur la France, entendre prononcer essore le mm ée Bo&aparte. Voilà, au bord du chemin de Bougival, ce pavillon où, aafis feu, l'impératrice et reine passa les jours de février 1814 à épier, la croisée ouverte, quelque voyageur isolé, quelque piéton indigent qu'elle interrogeait. Une religieuse se présente .
— Où «Hez-vous, ma soeur?
— De Saint-Germain à Parts, madame, chercher quelques linges et un peu de charpie pour notre hôpital ; nos mal» heureux blessés vont manquer de tout...
— Allez, votre hoepiee aura des matelas et des couvertures avant votre retour. Et de la charpie, nous aUons en faire de nos mains pour voua.
La religieuse passe. A quelques toises de distance, elle se doute de ce que peut être La charitable inconnue, et revient sur ses pas pour s'excuser ou rendre grâces...
— Oui, c'est la pauvre Joséphine 1 Mais ne le dites à personne. Nous allons faire de la charpie pour vous.
C'est de là ensuite qu'elle partît presque seule, effraya de l'approche -imminente de l'ennemi. Sa voiture se brisa jàans la forôt de Navarre. Bile entendait dans les soupirs du
vent nocturne le hurlement des loups et le hourra lointain des Cosaques.
Enfin, c'est dans la chambre où nous sommes qu'elle revint mourir. Voilà la retraite où elle a exhalé son dernier souffle. Au lieu d'aller, comme elle brûlait de le faire, rejoindre cet ancien époux que la fille de César abandonnait déjà pour le trahir bientôt plus bassement encore, elle fut forcée, la déplorable mère d'Eugène et d'Hortense, d'offrir aux potentats du Nord l'hospitalité. Ils vinrent la chercher dans leurs hommages cruels et leur fausse grandeur, ces deux comédiens couronnés. Aussi succomba-t-elle aux mortelles douleurs de cette fête. Elle se leva du banquet pour aller au lit fatal. Devant le convoi de cette femme si française, on vit marcher l'adjudant du roi de Prusse et l'odieux Sacken, qui représentait le tzar. Il est vrai que, sauvés par elle, et spécialement invités à cette solennité par sa famille, MM. de Rivière et de Polignac n'y étaient pas!
Enfin, c'est dans ce lieu si humble et si célèbre qu'après l'exil à l'Ile d'Elbe, et la défaite de Waterloo, et les nuits de l'Elysée où son sommeil était troublé par les acclamations d'un peuple plus fidèle que lui au malheur, Bonaparte vaincu vint cacher sa tête. Il y retrouva quelques souvenirs de Joséphine. Quelle mélancolie amère dut envelopper là son cœur, si sa poitrine en enfermait un ! C'est là qu'il put se dire : «'J'ai tenu l'humanité dans mes mains et je l'ai rapetissée et abrutie aux proportions d'un égoïsme de prince. J'ai donné le droit de verser sur moi tout le mépris que j'ai professé pour les bommes. Tant qu'on me reprochera seulement le mal que j'ai fait, ma mémoire ne sera châtiée qu'à demi; c'est le bien que je pouvais opérer qui m'accuse.»
Cependant la rougeur militaire reprenait quelquefois sur ce front la place des couronnes brisées. L'éclair reparaissait dans ses yeux. Il saisissait la main du général Becker, un vieux soldat qui sut rendre honorable la périlleuse mission de le garder. Le génie d'Arcole avait réétudié des cartes militaires et trouvé l'infaillible plan qui devait anéantir les armées ennemies au sein de leur triomphe. Puis il envoyait
mendier quelque pouvoir aux deux Chambres; et, ses chevaux sellés nuit et jour, il épuisa là, entre les velléités de se présenter sur le front de l'armée ralliée et les inexplicables craintes des Lafayette et des Davoust, les dernières heures de sa gigantesque fortune. Il ne ménagea, hélas! que le temps d'aller sur le Beilérophon se jeter aux bras de ses ennemis.
Ina, c'est le lendemain de ce jour néfaste que Blucher vint se ruer en ces beaux lieux. Le vieux dogue grinça ses dents ébréchées à l'aspect de la tanière vide du lion. Le sergent étendit une de ses mains sur la couche encore tiède du proscrit, et l'autre sur cette dague prussienne qui avait versé sans gloire tant de sang. Tout fut abandonné à la démence : et les tableaux de l'Italie, et les rares et inestimables plantes qui croissaient à l'abri de cette serre où s'était méditée la révolution de Saint-Cloud; les glaces inflexibles où se réfléchissait l'image du barbare : tout, jusqu'aux marbres récents de Canova, fut impitoyablement brisé. Voyez sur ce parquet souillé des pas de l'étranger ces places encore blanches qui dessinent la forme carrée des piédestaux. Là, reposaient sur le porphyre et l'albâtre des dieux et des héros dont l'immortalité fut détruite par l'immonde courroux d'un Blucher, ivre de colère et de brandevin.
Mais au jour où nous avons laissé notre récit interrompu, Ina, la joie règne encore là, ou du moins la sécurité et la grandeur. Bonaparte avait fait grâce à quelques proscrits; la perte des autres raffermissait l'avenir à ses yeux; et si quelque remords s'élançait pour lui chaque nuit d'un tortibeau creusé dans les fossés de Yincènnes; si l'air, selon l'expression de Fouché, était encore plein de poignards, il pensait du moins, au grand jour, que le sacrifice d'un Bourbon redoutable et la couronne placée sur le front d'un soldat étaient deux actes assez habilement intercalés dansce drame. Madame de Saint-Alverte s'avançait seule et au pas rapide de sa calèche par la route même que nous avons suivie. A la hauteur d'une grille d'entrée, aujourd'hui disparue, et devant une fontaine qu'un banquier inhospitalier a
déjà détournée ou tarie, elle aperçai sur k voie publique, au delà diï château même, vers Forée des bois de la Jon*» chère, un groupe de personnages parmi lesquels elle crut reconnaître Joséphine, à la grâce et à la majesté de sa taille. Elle ne se trompait pas. L'enfant gâtée de la Marti» nique, toujours capricieuse et dissipée, aimait à se promener sur la route poudreuse, et surtout du côté de Marly. Elle préférait le bruit et la poussière qu'élevait le passage des voitures aux plus silencieuses allées du parc Sa fifte partageait ce goût bizarre, bien qu'il impatientât et irritât même souvent le l>remter Consul.
Gabrielte toit pied à terre et voulait s'ouvrir soudain * sa protectrice, négligeant la recommandation 4e Roger.
— Ma chère! laissez-moi oublier un moment ce que je vais être. C'est un rude métier que celui d'être reine ! sur- v tout quand on n'a pas été élevée pour cela.
Madame de Saint^Alverte insista en tremblant.
-— Vous venez tard i reprit Joséphine. Bonaparte a fait, assure'-t-il, tout ce qu'il pouvait faire. Depuis ee matin it cache une irritation violente pour avoir reçu de M. de Gha» 1 teaubriand sa démission d'ambassadeur dans le Valais. Quand j'ai voulu parler en faveur de M. Gosier Saint- Victor : « Mêlez-vous de ce qui vous regarde, m'a-t-il crié» Ce ne sont pas là des affaires de femme ! Je n'ai que trop usé d'une sotte clémence à votre instigation, madame, l'ai pardonné à quatre gentilshommes : Rivière, les deux Pel*gnac et Charles d'Hozier, vos protégés, parce qu'au fond je les suppose amis du pouvoir et destinés à le soutenir tôt ou tard ; mais le reste est animé d'un esprit indomptable. Ce sont des buveurs de sang, assassins de Versailles* brigands du tt Mai !t
—Celui pour lequel je sollicite n'a que dix-tteuf ans, reprit en rougissant de pudeur et de fierté madame de Saint- Alverte.
fille s'éloigna les yeux en larmes, mais résolue à epsayer elle-même d'aborder l'inflexible maître*
Sa voiture une fois entrée dans le parc, son coeur se
serra. Elle s'émut à voir le mélange de grandeur et de &impliciré répandues dans cette enceinte. Là, en grande tenue, des grenadiers veillaient près du faisceau de leurs armes. Ici, devant les roues bruyantes, fuyaierit à travers les gazons les grands troupeaux de mérinos acclimatés par Joséphine. Plus loin, des laquais vert et or obstruaient l'avenue, et des équipages, silencieusement rangés le long des remises, attestaient le nombre des visiteurs de Paria.
Gabrielle n'eut pas l'instinct ou la force d'aller se mêler à " cette cohue qui attendait le prince nouveau. Elle prit sur la gauche un sentier bordé de tulipiers fleuris, et, soit pour éviter tant de regards, soit pour se recueillir, elle s'enfoqça du côté de la serre, vers les hauteurs d'où le mont Yalérien se retrouve.
Là, elle fut au bout de dix minutes en présence du Premier Consul. Il se promenait avec un seul aide de camp , et cet officier, c'était Valancourt,
— J'ai oublié, général, disait le colonel, finissant une explication qui paraissait lui avoir été demandée; mais je ne soupçonnais guère qu'il fût condamné à mort, ce jeune homme qui vous admirait et qui a constamment demandé à vous voir. Je vous ai jugé trop grand pour avoir pressenti un pareil événement.
Bonaparte ae parut aucunement blessé.
— A présent, ajouta Valancourt, vous me diriez le contraire que je. soupçonnerais encore qu'on a devancé vos ordres. Il y a dans les régions de la police tanj de misérables empressés de verser le sang!
— Et quand tes prévisions seraient justes, général? dit le futur empereur...
Valancourt tressaillit en entendant sa promotion à un nouveau grade, ai inopinément annoncée.
— Quand tes prévisions seraient justes, comment revenir sur un fait accompli ? Il en faut profiter sans plaintes stériles. N'est-ce pas la fatalité qui gouverne le monde ! Celui-là du moins s'est éteint de la mort d'un soldat; et moi, qui arrive au laite des grandeurs, sais-je bien corn-
ment je flairai? Mon pauvre ami, ajouta-t-il, il y a dans la destinée des empires et des hommes...
Le triomphateur s'arrêta. Il était sept heures; Y Angélus sonnait à l'église de Rueil.
— Le retentissement des cloches, reprit-il après un long silenfee, a je ne sais quelle mélancolie qui me charme; il a le don d'interrompre les conversations les plus graves, les rêveries les plus excentriques. Je trouve d'ailleurs au timbre de cette horloge-là une conformité exacte avec la cloche de Brienne, qui nous avertissait des heures de l'étude.
Gabrielle s'était appuyée sur un banc de fer, à quelques pas seulement des deux interlocuteurs qui s'avançaient; Bonaparte fut le premier à la découvrir, et, dans la contrariété qu'exprima son mouvement instinctif, il dit brusquement :
— Que veut cette femme ?
Valancourt fit quelques pas en avant, reconnut la comtesse, mais s'expliquent mal encore le but de son voyage, il • se contenta de balbutier, avec une déférence qu'il voulait essayer dé faire partager au Consul :
— Général, madame la comtesse de Saint-Alverte 1
— Que désirez-vous? dit sévèrement le maître, avançant à son tour, et d'un ton à glacer le cœur le plus expansif.
— Vous parler à vous seul quelques instants, répondit courageusement Gabrielle.
Cet homme, qu'on appelait tour à tour et confusément encore : Général, Consul, Empereur, lui fit signe de s'asseoir. Valancourt se tint à une distance réglée à la fois par son respect et ses instincts jaloux. Mais telle est la puissance de la beauté, que le farouche César eut à peine considéré de plus près Gabrielle, qu'il oublia la contrariété causée par sa présence si inattendue. Au lieu de la rassurer toutefois, et de l'engager à exposer sa pensée, il se laissa aller lui-même au courant des siennes; et après plusieurs minutes écoulées, quand la jeune femme, triomphant de son émotion, allait enfin élever la parole, c'est lui qui dit :
— Vous êtes veuve ? Vous n'avez point d'enfants
Gabrielle, interdite, se trouva heureuse de pouvoir ne répondre qu'à la deuxième question, par un signe négatif.
— Eh bienl il faut me confier votre sort. L'impératrice a fait choix de plusieurs dames, pour lui aider à faire les honneurs du palais : mesdames de la Rochefoucauld, Talhouet, de Luçay, de Lsturiston, de Résumât; il faut que vous soyez la sixième.
— Une faveur plus pressée, dit Gabrielle, ou plutôt une justice, m'amène en ce moment devant vous, général...
— Et puis, je vous marierai. Vous épouserez le plus dévoué de mes aides de camp, le brave Valancourt, par exemple, que je viens de faire générai il y a un quart d'heure.
— Voici, répondit Gabrielle, une lettre horriblement pressée... et que je me suis chargée de déposer dans vos mains. . *
— Eh l je me soucie bien de lettres et de paperasses, quand je puis vous écouter vous-même et vous interroger ! Je n'ai que trop de chiffons, madame, à dévorer par jour. Ils me donneront la cartophobie t Voyons ! vous avez quelque chose à me demander, n'est-ce pas? Eh bien, il faut d'abord répondre à ma propre réquête. Ma femme m'a souvent parlé de vous : vous êtes bellç, vous êtes sage, je veux que vous soyez, des nôtres.
— Je suis fort touchée des bontés de madame Bo... de l'impératrice, dit en se reprenant la suppliante; mais j'ai ma famille à consulter.
— Du tout : vous êtes libre. Mais n'importe; j'approuve néanmoins ce respect, et on vous donne trois jours pour vous conformer à vos devoirs. Votre mari n'était-il pas un aristocrate?
— Il avait possédé une charge à la cour.
— A merveille! Eh bien, voyons, qu'est-ce qui vous amenait si tard près de nous ?
— La grqce d'un malheureux. Il est imprudemment compromis dans un complot dont il ignorait le but, et peut-être l'existence.
Bonaparte fronça les sourcils.
— 11 ne s'agit pas, j'espère, dit-il, de l'attentat de Georges etdeMoreau?...
— Je vous demande pardon, général.
— Il suffît, dit Bonaparte. Valancourt l vous reconduirez madame jusqu'à sa voiture, et vous reviendrez prendre mes ordres.
Et il se leva. Hais cependant, sur un regard de madame de Saint-Alverte adressé à Valancourt, celui-ci ne fit que deux ou trois pas vers le banc où elle était demeurée assise; et le dictateur lui-même s'arrêta. Était-ce disposition à la clémence ? était-ce déférence pour iyie femme?
— Comment, poursuivit Gairielle les yeux élevés au ciel, un homme peut-il dire à un autre homme : Va mourir I Politiquement, cette rigueur est absurde; et religieusement, le pouvoir qui crée n'a pas ùiême toujours le droit de détruire. Vous ne croyez donc pas en Dieu, général ?
— Ah ! ah! vous avez lu Beccaria, madame, et -les idéologues. Mais je sais, comme vous, tous les lieux communs qu'on peut débiter contre la peine de mort. Épargnez-moi des sophismes. Comme si le fer n'avait pas le droit de frapper un assassin t Vous avez plus de courage que ce mi* sérable. Comment se nomme-t-il ?
— Le condamné pour qui je réclame s'appelle Roger de Lavarennes.
— Je ne le connais seulement pas.
— Il vous connaît, lui. Il assure qu'il vous a rendu naguère un Service.
— Lui! Et lequel?
— Je l'ignore. Sa lettre le rappellera peut-être a vos souvenirs.
— Encore une fois, je ne veux point de lettre. Je parleà vous. Quel âge a-t-il? •
— Dix-neuf ans.
— C'est donc votre amant, madame?
— C'est mon parent, général, et il est orphelin.
— Dix-neuf ans 1 mais il devrait être à l'armée, ce gailiard-là. Ah ça, il a donc échappé à la conscription? Si
PttAftGB ET MARÎÈ ; iti
jeune 1... Mais il ne peut pas me haïr personnellement; il ne peut pas regretter non plus l'ancien régime. C'est donc un de ces factieux... un de ces singes de Caton, de Brutus?... J'aurais bien dû leur laisser le règne de Barras et de Robespierre.
— Nous serons fidèles à la reconnaissance, général, et je vous réponds de ce sentiment, que je veux partager. Seraije moins heureuse Ici que ne l'a été madame de Chevreuse ?
— Madaihe de Chevreuse était bien belle, madame l presque aussi belle que vous. Mais j'ai pu lui dire : < Ce n'est qu'à ma Vie que votre paient en voulait. Je puis lui pardohner. » Pour vous, c*est en faveur d'un plus dangereux adversaire que vous sollicitez : un adversaire de tout ordre, un perturbateur de tout avenir, un de ces serpents à étouffer dès qu'ils bougent, un républicain enfin, scélérats en conspiration permanente, en bataillon carré contre tous les gouvernements de l'Europe. Je sers le monde en leur faisant justice. Allez; laissez-le subir son sort, et qu'on lie m'impatiente plus, je vous en prie, par des pleurnicheries fort inutiles.
Il tourna militairement, eh disant ces paroles, sur le talon dé sa botte gauche, et laissa sur lé banc désert Gabrielle éplorée.
Le jour ^'éteignait à l'horizon de Lucienne», ' entre les cintres lumineux' de l'âqueduc romain. Pendant cette scène dô sang, il donnait à toutes, ces campagnes et aux sommets de ces bois le dernier baiser du soir, tin de ces rayons fUf Hfe glissait entre deux nuages comme glisse entre des paupières timides un regard doux et voilé, )Lës cygnes au pttimage noir, une rareté de Ce beau lieu, s'endormaient sur le cristal des bassins ; et l'odorante fleur de la nuit en* tr'ouvrait sou calice. Valanttturt fut bientôt aux pieds de Gabrielle, et parla de la guider' hors de l'enceinte. Elle rouvrit les yeux pour le contempler avec une sorte d'égarement où se mêlait une expression de colère.
*- tyadame, vous n'obtiendrez rien, lui dit-il, s'il vous a refusé une fois. Cet homme est inébranlable dans ses réso-
*48 FRANGE ET AÎAR1E
luttons, et immobile comme ces bras dé bois que vous voyez à ce carrefour du parc, pour guider les promeneurs. « ~ Vou?, monsieur, fit Gabrielle , vous êtes placé haut dans sa faveur. Il vient de vous en donner un signalé témoignage.*.
— Il vous aurait confié...
— Que vos épauletles porteront demain des étoiles. Il m'a encore demandé à moi-même ma fortune et ma main pour vous. Voulez-vous nous rendre un service ?
— Lequel ? dit l'aide de camp avec ardeur.
— Celui de faire parvenir la lettre que voilà, ce soir même , et d'obtenir que le Consul en prenne connaissance.
» 7- Et quel en est l'objet? dit Valancourt.
— Un secret qui m'est interdit. Et je dois ajouter que le Consul a déjà refusé de la recevoir de ma main.
— Je n'oserais donc alors...
— Voilà bien l'homme qui en affronterait cent mille, et qui, devant son chef, a peur comme un enfant !
— Mais... ne s'agit-il pas d'un rivai?
— Roger n'en a plus depuis qu'il est malheureux.
— Si vous me remettiez, à moi, quelque chose de votre destin, j'aurais donc le droit, madame, de compter à mon tour...
— Je ne promets rien : je n'ai rien à promettre dans l'étrange position où nous sommes, et devant le sanglant avenir qui menace. Si j'étais à votre place, monsieur, avant que de solliciter je voudrais servir, faire naitre la gratitude avant de stipuler le salaire; obliger, respecter le malheur, et ne pas marchander le prix d'une vertu facile.
— Facile î reprit Valancourt : ignorez-vous donc que déplaire ici, c'est risquer sa faveur, son avancement, sa fortune? et vous m'avez rendu timide depuis que vous m'avez appris que l'empereur s'intéressait si généreusement à la
. mienne.
— Sur deux innocents dont le sort vous a été remis, en peu de jours, n'en sauverez-vous donc pas un? dit-Gabrielle avec une profonde amertume.
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Valancourt rougit. L'image du prisonnier d'Ettenheim passa, couverte d'un crêpe, sous ses yeux, et il répéta avec un soupir :
— Que puis-je faire?
— Obtenir, redit à son tour la dévouée jeune femme, la lecture de ce billet. Employez tout pour y parvenir; j'y sacrifié le peu que je possède. Allez, monsieur, j'attendrai l'issue de vos efforts dans le salon de l'impératrice; il n'y a pas un instant à perdre.
Valancourt, resté seul et livré aux réflexions d'un égoïsme assez dur, se demanda si c'était bien à lui de braver à la fois le courroux si dangereux de son chef et de se faire l'intermédiaire et le complaisant serviteur de cette négociation ? Si la grâce de ce petit Roger lui était faite, n'aurait-il donc rien, lui, à redouter de son fol amour et de la concurrence de ses prétentions de cousin ? C'était demain que son sort devait finir, c'était demain que le Consul et lui-même devaient être débarrassés du factieux ; pourquoi remettre en question ce que le tribunal de la Seine avait décidé ?
Quand madame de Saint-Alverte entra chez la future souveraine, sa folâtre société de femmes jouait aux charades en action. On entoura la nouvelle venue : les unes lui proposèrent étourdiment de l'adjoindre à leur troupe; les autres attachèrent sur elle quelques regards (je défiance et d'envie. Elle ne pouvait être là que pour leur disputer, pensaientelles, un rang et des faveurs.
Valancourt, bien résolu de supprimer la requête, alla toutefois retrouver l'empereur; il fallait obéir à ses ordres. L'empereur était occupé d'une partie de billard, disputée contre le général Duroc. Après quelques instants de distraction, véritable ou feinte , le maître arrêta les yeux sur le survenant, qui affectait lui-même une profonde insouciance, et il demanda du regard une réponse à cette question, faite aussi des yeux : — Est-elle partie?
Valancourt se méprit. Un rapide remords lui fit penser qu'on s'informait delà lettre; il crut qu'on aurait deviné facilement que madame de Saint-Alverte avait dû recourir à
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son entremise ; il pâlit et n'osa déclarer qu'il n'était point s dépositaire de la requête : il se résigna et avança à pas douteux. L'empereur vit l'éternel papier qui dépassait déjà de quelques lignes la main fermée de l'aide do camp.
Il frappa d'abord du pied ; il fit brusquement le tour du tapis vert, comme pour tourner encore la position qui l'impatientait; mais quand il eut joué à son tour et fait adroite* ment une bille, il se prit à sourire en pensant aux vues qu'il avait formées lui-mêmô sur le nouveau général et la solliciteuse. Il ne put s'irriter en croyant voir le prétendu saisir les intérêts et suivre les démarches de celle à qui il voulait le donner pour époux.
-~ N'est-ce pas qu'elle est bien, cette femme? dit-il au dissimulé Valancourt.
— Certainement, dit l'officier ; elle est certainement digne de tout l'intérêt que vous voulez bien lui porter !
L'illustre entremetteur de mariage se prit, pour cette lois, à rire tout haut; et l'aide de camp trouva, dans cette disposition d'humeur et d'intérêt bien visible, la nécessité trèsurgente d'accomplir sa mission. Il porta militairement la main à son front et présenta l'écrit repoussé tant de fois.
«— Qu'est-ce que c'est donc que ça? dit le joueur, qu'un carambolage inattendu venait d'animer. Est-ce une pétition de madame de Safnt-Alverte ?
— Je suppose plutôt, général, qu'il s'agirait d'une de ce* mille suppliques adressées par les coupables. Sur l'adresse* il est écrit : « Au citoyen Premier Consul de la République, à lui seul, »
Ce mot de république fit légèrement plisser le bord des yeux de la Majesté prochaine et avancer sa lèvre inférieure. Aussi, quand Valancourt étendit le bras pour remettre enfin, et bien malgré lui, cette confidentielle missive, Bona» parte avança de son côté la queue d'acajou à manche d'ivoire et compléta le geste d'un homme qui oppose, en quarte, un fleuret à la botte qui lui serait portée.
Valancourt, enchanté, s'arrêta avec l'idée, absolue cette fois, d'anéantir l'écrit.
-± Usez vous-même, lui dit Bonaparte; voyez un peu ce qu'on me veut avec tant d'instances. Vous me* rendrez compte âpre» cette partie, que Duroc me semble avoir en* vie de gagner.
— J'ai dit que la lettre était pour vous seul, général.
— Allez toujours ; mes aides de camp» n'est-ce pas moi ? Valancourt s'inclina de respect et d'orgueil, et s'approcha
lentement d'une table chargée d'échecs où reposait une lampe à globe de cristal dépoli. Tout en brisant les deux solennels cacheta qui scellaient la requête, il lui revint encore un mouvement de sa mauvaise pensée. Hais Bonaparte et Gabrielie attendaient l'issue de la lecture; il laissa tomber l'enveloppe et déplia enfin le ténébreux papier.
Pourquoi vous étonneriez-vous que toute une destinée S'enfermât sous les plis du vélin, lecteur qui demain joue* rez la vôtre sur un carton bigarré, sur l'aspect tranquille de la mer, et peut-être sur le sourire d'une femme?
Valancourt n'était pas au bout des six premières lignes, qu'il s'arrêta subitement. Il baissa les deux mains qui tenaient l'écrit à la hauteur de ses yeux, et releva en même temps la tête comme pour opérer en deux sens à la fois une plus prompte et plus grande séparation entre lui et le papier. Il laissa retomber les plis sur eux-mêmes, reprit l'enveloppe tombée, repoussa la lettre au fond de sa couverture et ramena soigneusement avec l'ongle le triangle de papier de cette enveloppe qui avait livré passage à des révélations qu'il n'avait pas voulu achever de connaître. Alors il se rapprocha du Consul. Sa démarche était grave, discrète: et il dit avec l'inflexion d'une voix la plus respectueuse qu'il put se composer :
— Général, ceci ne regarde que vous seul.
— J'ai gagné! cria Duroc.
— Mais vous n'avez que dix-huit points, monsieur. . .
— Et le coup de sept que je viens de faire ? Vingt-cinq )
— Vous êtes bien importun, mon cher, dit Bonaparte à Valancourt. Au moins vengez-moi doncl ajouta-t-il en lui passant de la main gauche son arme et de l'autre enlevant
la lettre. Il avait remarqué le troiîble et l'embarras de Valancourt.
— Toi, camarade, ditDuroc, j'aurai bon marché de tes distractions. Si tu veux jouer ton cheval anglais contre mes deux normands, je te rends trois points.
Valancourt répondit vaguement. Il ne s'apercevait point qu'il gardait dans sa main les deux billes blanches, tant il regardait attentivement, bien qu'obliquement, Bonaparte.
Celui-ci avait pris la place de l'aide de camp devant la lampe. L'aide de camp le vit pâlir. Bonaparte avait d'abord jeté les yeux sur les dernières lignes de l'écrit, puis avait retourné la feuille, comme un lecteur qui ne comprend pas; enfin, il avait recommencé à suivre le papier dans l'ordre logique de toute lecture, et son teint, naturellement bilieux, était devenu successivement jaune et vert.
Duroc eut peur lui-même des symptômes dé cette colère.
— Le misérable! se dit Bonaparte, serait-il vrai qu'il a pu me voir ainsi ?
Sa voix était concentrée et à demi-éteinte.Puisil leva la tête; son œil menaçant chercha celui de Valancourt. Il pensait :
— Jusqu'où a-t-il, celui-là, osé pousser la lecture ? A quelle ligne, à quelle syllabe le respect l'a-t-il arrêté? Saitil, ne sait-il pas la vérité entière ?
Valancourt n'osa affecter d'éviter longtemps ce regard ; il le rencontra, et le Corse irrité sourit. Il voulait, dans tous les cas, se montrer supérieur, et il dit, avec tous les dehors de l'assurance :
+ — Cette dame est toujours là ?
— Oui, mon général.
— Dites-lui qu'elle revienne... ici..., demain... à onze heures du matin.
Puîs il ouvrit une porte latérale. Il regagna son appartement sans lumière ; et il s'enferma, pour la nuit, sans avoir laissé approcher de sa personne, impératrice, frères, aides de camp ni valets de chambre.