CHAPITRE V L'ART PARISIEN SOUS LOUIS XV ET LOUIS XVI
LES ARTISTES ET LE PUBLIC PARISIEN. — LE ROLE DE LA MONARCHIE. — LA PEINTURE D'HISTOIRE ET LA PEINTURE DÉCOR.ATIVE. — BOUCHER; .MNTHOLOGIE GALA.NTK ET l'.VSTORAI.ES. — LA DÉCORATION DU LIVRE. — LA TOUR. — N.vrriER. — CHARDIN PEINTRE D'INTÉRIEUR ET DE NATU- RES MORTES. — LA PEINTURE SENSIBLE DE GREUZE. - KR.^GONARD. - LES PAVS.AGICS DE JOSEPH VERNET ET DHUHERT ROBERT.- LA SCULP- TURE. - BOUCHARDON. - PIGALLE ET I ALCONET. - LES BISCUITS DE SEVRES. - PAJOU, CLODION, LES CAFEIERI. HOUDON. - LARCHITEC- TUKI. CIVILE, Li: STYLE CLASSIQUE ET LA ROCAILLE. LES TKANSFoR.M.\- TIONS DE PARIS, GABRIEL.— LES HOTELS. —TRANSI-ORM.Vno.NS DA.VS LES VILLES DE PROVINCE. — L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE.
L'INSTITUTION des salons de peinture et de sculpture, réguliers après 1 737, et leur succès continu montrent quelle place croissante tenait dans les préoccupations du monde parisien le trav- il des sculpteurs et des peintres. Depuis qu il avait cesse de faire corps avec la religion pour devenir un jeu de raffinés, jamais l'art ne s'était adressé à un public aussi nombreux et n'avait trouvé dans la société un appui aussi étendu. Peut-être alors voit-on moins de peinture dans la décoration des galeries princieres, mais on en met beaucoup plus dans les maisons bourgeoises. L'amateur n'est plus nécessairement un financier vaniteux ou un maniaque de la curiosité ; statues et tableaux, ou plus souvent tableautins et statuettes entrent dans tout mobilier cossu ; il en est pour la salle à manger, pour le salon et le boudoir. L'éducation du public se fait chaque année a l'exposition de l'Académie royale. Une foule de visiteurs s'y intéressent, qui
FiG. 540. — OuDRY. — Chasse de Louis X\'
Tapisserie.
(Cliché Fenaille.)
ne Viennent pas tous pour acheter ; parmi eux, il faut compter les critiques, les théoriciens et le nombreux pubhc convie a cette distraction parisienne. Les œuvres d'art ne naissent plus pour la satisfaction de quelques Mécènes ; elles apparaissent au milieu de l'attention générale ; les artistes sont prônés ou critiqués ; ils respirent l'atmosphère excitante et un peu factice sans laquelle l'art des temps modernes ne saurait plus vivre. Le Roi ne se désintéresse pas des beaux-arts ; il lui faut transformer sur plus d'un point le château et le parc de Versailles ; il a même détruit le fameux Escalier des Ambassadeurs pour aménager des appartements a la nouvelle mode ; a Fontainebleau, il tenait conseil dans un salon décoré de peintures par Boucher et Van Loo (fîg. 62 1 ). Après le duc d'Antin, qui avait renoué les relations de l'art et de l'Etat, un peu relâchées a la fin du règne de Louis XIV, les contrôleurs successifs des bâtiments, Tournehem, Marigny, Angivillers, administrèrent avec intelligence et activité, grâce aux institutions de Colbert. Les ateliers de Beauvais ne firent jamais de plus charmantes tapisseries que sous la direction du peintre Oudry (fig. 540, 541), et les produits de Sèvres, manufacture royale, caractérisent â merveille l'élégance spirituelle du style Louis XV. Marigny avait repris une idée chère aux anciens rois, qui souvent demandèrent à des paysagistes de portraire les villes ou les châteaux de France. 11 fit peindre par Jo-
FiG. 541. — Oudry. — Chasse
DE Louis XV. Tapisserie.
(Cliché I-cnailtc.)
Kio. 542. - ()llivier. -- Lk thé a i.'antii.aise
CUV./. I,K PKINCK CONTI.
iMiiacc du Louvre.) (Cliché llachcltc.)
L'ART ET LA MONARCHIE AU XI IW SIECLE — r
seph Vernet nos princi-
paux ports, au moment même ou la guerre de Se[)t Ans les faisait vides de bateaux. Il avait même songe a diriger notre art vers plus deseventé classique. Mais l'intervention gouvernementale ne pouvait plus guère sur la forme du style. L'inspiration venait maintenant du grand public ; un artiste enviait encore plus la faveur de Pans que celle de Versailles. Le Roi n'est qu'un client très riche. Il demandait à Boucher et Fragonard. non pas, comme Louis XIV, sa glorification par allusions mythologiques, mais, comme les financiers amateurs, des images galantes pour amuser les yeux. En abandonnant le style majestueux, la décoration monarchique enlevait aux " peintures d histoire " leur principale raison d'être. Elles ne disparaîtront pas pourtant, et même elles reprendront une sorte de vitalité
artificielle, quand lEtat se chargera d'en commander et de créer des musées pour leur donner abri.
Les peintres d'histoire " suivirent l'exemple de Le Moyne ; ils oublièrent ce pieux respect avec lequel le XVll' siècle avait traité l'antique. Les formes divines ou héroïques s'allongent, se courbent, s'affinent au gre du peintre, et les draperies se chiffonnent élégamment ou se brisent avec des reflets de soie. Le pinceau dessine un modèle nerveux, par méplats tranchants, cherchant la forme aiguë qui casse les étoffes et dans la rondeur des membres taille des
FIG.543. — BOLCHER
DK POMPADOIR.
iCullection Schlicliting^.)
Mmk
FiiJ. 5-)-4. — BorcnKR. — La toilette de Vésls.
f.\/i(stx- du Louvre.) (C.licM llachetlc.l
plans nets. Jean Restout, Subleyras, Natoire, pratinUerenl cette manière avec beaucoup d'adresse ; pourtant certaines peintures de Jean Restout, celles de Pierre Parrocel à Avignon, dépassent les limites permises de la fadeur ; Jésus y est trop blond, trop frisé, et les saintes sont des actrices trop langoureuses. Carie Van Loo était parmi les mieux doués de ces peintres experts a tirer de tous les sujets une aimable décoration. Il a, comme les autres, jete d élégantes figures au milieu des nuages et laisse de jolis tableaux de la vie de cour (fig. 559, 561), Ce fut dans l'école française un temps d'habilete et de verve facile ; il ne reste plus rien de l'application pesante de nos premiers classiques. Un peu de la flamme de Rubens rechauffe les décorateurs depuis La Fosse et Le Moyne ; dans la galerie de Marie de Medicis, ils ont appris a colorer avec audace, à peindre des nymphes blondes avec des fins reflets bleutés dans la lumière et du vermillon dans les ombres. Ils ont affiné Rubens, dépouiflant son réalisme trop charnel, éteignant les couleurs dont ils
ne pouvaient égaler la fraîcheur et l'éclat, et enfin détaillant par touches martelées ce que le pinceau du Flamand modelait avec mollesse.
Boucher (1703- 1770) est celui qui a, le plus franchement, traite la mythologie classique comme un thème décoratif ; elle n était pour lui guère plus que de la ' rocaille de draperie et de chair ; aussi fut-il, jusqu à Fig. 545. — Boucher. — Vénus, Merci lu; 1760, le peintre le plus fêté ET l'Amour. ^ i lp r^' . j
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