LA SENSIBLERIE DANS L'ART
pas propagé, non plus que celui des Le Nain, ou de Fouquet. Fouquet, les Le Nain, Chardin, furent d'ailleurs submerges sous les trois inondations classiques subies par notre art ; ces plantes délicates ont disparu sous le flot qui vient périodiquement féconder notre sol.
Chardin, a son tour, n'a pas plus résisté que ses
FiG 574.— Greitze — L'Accordée de village. (Musce ,1ii l.ituvrc ) tClulic Hachette.)
contemporains, les élégants, les spirituels et les voluptueux d'ancien régime. La bourgeoisie de la Révolution sera trop infatuée d'idéal classique pour prendre plaisir aux paisibles images du Tiers Etat sous Louis XV.
C'est une nourriture excitante et incomplète qu'un art continuellement
j. 576. — Greuze. — Le Fils puni. M/iisèe du Louvre.) (Cliché Hachette )
FiG. 575. — Grelze. — La
Maléuictio.n paierselle.
(Musée du Louvre I
(Cliché Hachette )
spirituel : le monde luimême se lasse des distractions de surface qui irritent la sensibilité sans jamais la satisfaire. Au milieu des fantaisies qui l'amusent, il sent le besoin d émotions qui le pénètrent plus a fond. Vers 1760, la peinture de style
FrG. 5-7. — Fragonard. — Corésus
ET Callirhoe.
(Musée du Louvre) (Cliché llachetlcl
Louis XV, la décoration gracieuse et galante ne pouvaient plus suffire aux besoins du public ; la sentimentalité remplaçait en littérature la " métaphysique " un peu sèche de Marivaux ; les romanciers et dramaturges avaient donné à 1 homme sensible " le beau rôle que se partageaient autrefois le jeune amoureux et l'oncle raisonneur. Le même public, qui demandait à La Chaussée et à Diderot du théâtre attendrissant et préchant, fit un bruyant succès à la peinture larmoyante de Greuze.
A son retour de Rome, Greuze (1725-1805) commença donc d'apitoyer ses contemporains pas les moyens du mélodrame. 11 montrait la vertu malheureuse et predicante. La famille dont il a raconte 1 histoire n'appartient pas, comme celle de Chardin, à la petite bourgeoisie parisienne au milieu de laquelle il vivait. C'est une famille rustique, — la vertu étant alors le privilège du paysan ; — dans celle de Chardin, il ne se passait jamais rien ; aussi un peintre pouvait-il seul nous parler d'elle ; celle de Greuze relevé du romancier et du dramaturge, et c'est pourquoi Diderot 1 aimait tant. 11 n'était personne alors polir résister a l'attendrissement, a la pitié, au désespoir qui se dégagent de l Accordée du village ou de la Malédiction paternelle (fig. 574, 575. 576). Mais Greuze prêche sans discrétion. Pour peindre l'amour filial, il a montré une mère étouffant sous les caresses de ses enfants, et le grand-père paralytique, livré sans défense
Fig. 578. — Fragonard. — Les Baigneuses. (Musée du Louvre.) (Cliché Hachette.)
GREUZE, FRACONARD
aux soins acharnés d une nombreuse famille, mourra sans doute de leur excès de dévouement. 11 faut d'ailleurs, pour parler de la vertu, une absolue pureté d'intention : elle manque a ce voluptueux prédicateur, comme a ces moralistes, toujours mdignes et complaisants, qui maudissent eloquemment le vice en savourant la douceur de le décrire. En réalité, le meilleur de Greuze tient à l'ingénuité sournoise de quelques-unes de ses fillettes ; quand il les peint loin de leur père, — cet ennuyeux vieillard qui ressemble a Diderot, — il s'attendrit longuement sur leurs yeux éplores et leur lingerie chiffonnée ; sa couleur, ailleurs plate et sans chaleur, s'anime un peu pour faire circuler le sang dans leur chair blonde. Il les peignait
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