LE MOYNE ET BOUCHARDON
sont d'ailleurs jamais sans mérite ; mais, plus habiles que sincères, ils ne pensaient pas que l'excès d'adresse peut nuire à la puissance expressive et que l'on concéderait un jour quelque gentillesse spirituelle a des œuvres qu'ils avaient voulues éloquentes et fougueuses. Ce sont ces descendants de Correge et de Bernin qui ont peuplé les chapelles jésuites de figures agitées, et disposé avec grâce sur les autels un grand desordre de robes volantes.
Le comble du luxe ecclésiastique était de suspendre sur le maître autel ces ' gloires " qui explosent, projetant des rayons dores parmi des nuages ronds, où voletent des têtes ailées de gros bébés.
Le Moyne résista mieux, mais céda
quelquefois au plaisir de se montrer
Bouchardon (1693-1762), au contraire, opposa une
peu voulue a cet art brillant et maniéré. C'est lui
FiG. 5q6. — Falconet. —
l'vriMALION KT LA STATUE, DAPRÈS I.K BISCUIT DE SÈVRES.
(Cliché llachelle.)
désinvolte simplicité un qui avait exécute le Louis XV en bronze de la place décorée par Gabriel ; le groupe rappelait fort celui de Louis XIV par Girardon ; mais le Roi y était d'une allure plus dégagée, plus élégante, et le cheval d'une finesse plus nerveuse ; depuis Coustou, c'en est fait des lourds percherons de Le Brun et Van der Meulen. Bouchardon avait la superstition des anciens, comme son ami et protecteur le comte de Caylus. C'est en dessinant avec conscience leurs marbres polis qu'il avait pris en horreur la manière abrupte et fouillée des Adam, et même le modelé à facettes de Coustou. Mais il ne pensait pas toujours comme son temps ; quand il exposa un amour taillant son arc dans la massue 'd'Hercule, on ne comprit pas qu'il eût, à 285 —
F'iG. 597. — Falconet. —
PENDULE DES TROIS GraCES.
fColleclion de Camotido.l
(Cliché Iljchelte.>
FiG. 598. — Falconet.
— Baigneuse.
(Musée du Louvre.)
(Clichc llJchctU:/
la mollesse potelée du Cupidon des peintres, préféré la souplesse élastique et maigre de l'adolescence (hg. 592). Ce froid admirateur des anciens rejoint le temps de Le Brun à celui de David, en passant un peu au-dessus de ses contemporains.
La génération un peu plus jeune, celle de Pigalle (1714-1785) et de Falconet (1716- 1 791), montre plusdeconsciencequeles Adam et moins de froideur que Bouchardon. Ils furent admirables pour arrêter des figures alertes en des attitudes charmantes de vivacité. Le Mercure de Pigalle se pose pour rattacher sa sandale avec la légèreté d'un corps prêt à bondir et fait pour voler. Tout spirituel que fût son métier, Pigalle s'est senti assez habile pour mener à bien de vastes monuments comme le tombeau du duc d'Harcourt et surtout celui du maréchal de Saxe (fig. 594, 595). Entouré de symboles de ses victoires et jetant encore la terreur chez ses ennemis, le maréchal descend d'un pas ferme au tombeau ; la France, éplorée comme une reine de tragédie, cherche à le retenir et supplie la Mort qui, au-dessous, tient le tombeau deja ouvert ; un Hercule accablé de douleur est là, par utilité de symétrie. Il y a bien de l'habilete dans chacune de ces figures et dans la mise en scène. Mais trop de mimique expressive, trop de violence dans les attitudes nous font admirer le héros, plaindre la France et détester la mort ; cette agitation tapageuse empêche d'entendre cette méditation paisible qui montait silencieusement des monuments gothiques. A cette grandiloquence épique il ne manquerait rien s'il suffisait d'intelligence et de talent pour créer une épopée et animer la mythologie d'une Hennade. Pigalle était trop ingénieur pour s'en tenir à l'iconographie traditionnelle de la statuaire académique. Son Louis XV à Reims ne chevauchait pas comme un
l'"iG. byy. - llui'DON.
LlIlVEK.
(Musée de Montpellier.) (Cliché Hachelte.)
PICALLE ET EALCONET
FiG. 600. — IIOUDON. —
Diane.
(Musée du Louvre.) (Cliché Hachette.)
Marc-Aurele ; c'était un roi a pied ; au lieu d'esclaves enchaînes, aux angles de son socle, il y avait des figures assises, représentant non pas le commerce, mais un commerçant, non pas le travail, mais un ouvrier. Les contemporains furent charmes par la figure de ce " citoyen " ; il venait de s'asseoir pour la première fois a la place qu'occupait depuis longtemps une femme majestueuse, drapée a l'antique et qui, suivant les jours, tenait en main une balance, un glaive ou une corne d'abondance.
Falconet voulut aussi être sublime quand il vint a Saint-Pétersbourg fondre une colossale statue de Pierre le Grand. Le héros ne se contente plus, comme Louis XIV et Louis XV, de chevaucher paisiblement ; son cheval se cabre sur un gigantesque rocher. La sculpture se montrait chaque jour plus ingénieuse et plus hardie. Maigre cet accès d'emphase, Falconet fui surtout le délicat modeleur de nymphes et de baigneuses ; il aimait à reprendre un type féminin d'une grâce très fine, un corps souple aux formes coulantes, aux extrémités pointues, aux gestes ronds et caressants ; la gentillesse de la Venus de Medicis y est comme amollie par la douce sensualité des femmes de Correge. Pour ces formes tendres, le marbre parait presque une substance trop dure et trop froide ; la porcelaine convient émerveille aces groupes fragiles. Aussi l'art de Falconet a-t-il fourni plus d'un modèle à la manufacture de Sèvres. C'est ainsi que la statuaire put participer à la décoration des appartements et répondre à un usage mondain (fig. 596-597).
De même que les demi-dieux des peintres s'étaient faits plus menus, plus blancs et plus roses pour s'installer sur les trumeaux des boudoirs, il y eut une statuaire de salon, et les héros de la sculpture académique de-
Ftr,. 601. -- Pajou. —
Psyché.
(Musée du Louvre.)
(Cliché llachetlc.)
vinrent des bibelots. Les pastorales de Boucher furent aussi transposées en biscuits ; la polissonnerie ne peut être spirituelle qu'en petite dimension. Les amours d Annette et Lubin furent multipliées par la porcelaine comme elles l'étaient par la gravure, jusqu'au jour où la pâte de Sevrés dut prêter un corps aux graves cléités du civisme révolutionnaire (fig. 602, 603).
Dans les œuvres de la dernière génération, Pajou, Clodion, J.-J. Cafîieri et Houdon, la manière du statuaire devient plus que jamais vibrante de nerf, d'esprit et de sensibilité ; pourtant ils n'ont rien conservé du maniérisme un peu prétentieux des Slodtz et des Adam.
Aussi n'ont-ils point tenté d être sublimes ; il leur a suffi de sculpter de jolies nudités et des visages spirituels. Pajou (1730-1809) a su mettre dans son marbre la mollesse fondante de la chair ; et Clodion ( I 738- 1 8 1 4), en modelant des amours et des nymphes, manie la terre avec autant de verve et de volupté que Fragonard sa couleur dans ses
Fig. 6o2. — Biscuit de Sèvres. —
Le Baiser donné.
iCHchc Hachette.)
FiG.fioS. — Biscuit de Sèvres.
La Porteuse de cages.
(Clichi: Ilaclictle)
brillantes esquisses (fig. 605-606). Ils ont préféré souvent le modelage rapide de la terre cuite au travail plus lent du marbre. Les bustes de J.-J.
Caffleri, — en général des écrivains du XVll' et du XVlll siècle, — ont une mollesse aisée et comme une mobilité vivante ; les bustes d autrefois rendaient plus sensibles la vision d'un artiste, son style personnel, et ne nous mettaient pas autant que Cafïieri et Houdon en présence delà réalité même.
En portraiturant nos écrivains classiques, Cafîieri leur a prêle la spintuaJité fringante de son temps.
Houdon (1741-1828) a voulu non pas seulement fixer de belles formes