DELACROIX
le rode des classiques. Ce n'est pas seulement son dessin fiévreux, convulsif, qui nous l'apprend, ce ne sont pas seulement les violences et les furies de sa brosse ivre ', ce sont aussi les confidences irritées qu'il faisait à son Journal. Il exècre la forme abstraite sous prétexte de pureté, morte sous prétexte de noblesse ; pour lui, il est des lignes qui sont des monstres, la droite, la serpentine, surtout deux parallèles. Il est heureux lorsqu'il peut dire de son œuvre en train qu'elle est tourmentée et rude : " Mon tableau acquiert une torsion... cette heureuse saleté... je n'aime pas la peinture raisonnable. " On dirait qu'il veut communiquer de sa fureur a la pâte qu il étend sur la toile, et le desordre de la facture lui parait être un indice de sincérité. Delacroix, s'il n'avait été chargé de grandes décorations, aurait dépense son génie en de petites esquisses ; il s'efforça toujours de conserver dans ses vastes compositions la verve de 1 ébauche. 11 ne peut s'empêcher d'admirer ' les génies incorrects et négliges ", tous ceux qui laissent voir la lutte pathétique de la passion contre la forme.
Delacroix tenait tant à 1 indépendance de la sensibilité, de la fantaisie personnelle, qu il n a jamais pensé que la peinture dût copier la réalité. C'est ici le paradoxe romantique. Le peintre sans doute ne peut emprunter ses images qu'a la nature ; mais, pour Delacroix, elles ne sont qu'un moyen ; il prend parmi les choses des formes et des
FiG. 698. — Delacroix. — Bataille 1 i
.,,- T.,..^-^..„^ couleurs, mais comme le
DE Iaillebourg.
lMus.ee de Versailles.) (Clichi Hachetlc I poete CUeille des metapho-
FiG. 6qq.
La Justice
Delacroix. - OE Trajan.
(Miisit de Rouen.) iCliclié Ihiclwllc i
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res, pour parler de lui-même en termes plus magniliques. Les romantiques ont marché contre les classiques au nom de la vérité, la vente étant l'étendard dont se couvrent toutes les rebellions de l'art. Pourtant Delacroix et son groupe n avaient que mépris pour l'exactitude objective ; jamais école ne fut moins docile aux nécessités de la ressemblance et moins capable de portraits. L'imagination de Delacroix élaborait un monde trop chargé de couleur et de poésie pour qu'il ait jamais songé à le sacrifier à l'univers de nos yeux.
Un jaillissement continu d'images fictives lui cache les aspects réels ; ce peintre myope était un visionnaire. La présence du modèle gène sa verve ; il ne s'en sert que pour parer quelquefois aux défaillances de sa mémoire. 11 a tout autant de mépris pour l'exactitude historique. Il n'a jamais eu, comme Delaroche, la prétention de reconstituer un Moyen Age authentique ; le document d histoire est une lourde entrave pour un poète ; la couleur locale " des historiens, c'est du réalisme rétrospectif.
Aussi l'univers de Delacroix est-il merveilleusement cohérent et harmonieux, malgré ses etrangetés. Dans cette nature, qui n'est point celle où nous vivons, le ciel, les plantes, les rocs et les animaux, les draperies et les chairs participent à une sorte de fiévreuse exaltation et d'ardente mélancolie. Ce monde est la projection de son àme, la transposition en image de son tempérament : ' Ce qu'il y a de plus réel en moi, ce sont les illusions que je crée avec ma peinture.
FiG. 700. — Delacroix. —
MÉnÉE.
(Mttsi'a de Lille.) (Cliché Ilaehelte.)
FiG. 701.
V'iCTOR-lliGO. — Le <;iiAri:AL-i oht.
(Mais(jn de VicUir-llufjn ) ll.avis) (Cliché lliiclielle)