INGRES CONTRE DELACROIX
Fio. 718. — In<;kks.
OoAi.isgrE.
r\/i(M'e du Louvre.) (Cliché Ilaclwttc.)
tous les souffles, emporté par ses impressions d'un moment, Delacroix disait : Je commence une femme et je fais un lion " ; Ingres
acheva sur le tard une étude entreprise dans sa jeunesse, sans que l'on puisse maintenant discerner dans la Soarce une discordance d'inspiration ou de métier. Delacroix inventait toujours et ne voulait pas qu'on imitât. Ingres imite continuel- 1 lement, la nature ou
les maîtres, et professe que 1 on n'invente pas ; il exposa une Apothéose d'Homère qui devait être comme le Credo de la religion classique ; on y voyait les artistes et les écrivains de génie faisant au poète de l'Iliade et de l'Odyssée hommage des œuvres qu il leur avait inspirées. D'ailleurs Ingres, pas plus que Delacroix, n avait choisi une doctrine esthétique pour y conformer son art ; il parlait beaucoup des principes, prononçait des aphorismes acceptables par les classiques de tous les temps, mais, tout comme un romantique, il n'obéissait qu aux avis intimes de son génie. Sans doute, sa personnalité manque un peu de profondeur, SI on le compare à Delacroix ; il n avait peut-être ni une culture très raffinée, ni l'intelligence très haute, ni la sensibilité très vibrante, ni l'imagination très riche. Mais s'il parait ainsi un peu étroit, c'est qu'il fut trop exclusivement un artiste ; il ne pensait pas que rien au monde pût primer le trace d'une belle ligne. Toute œuvre sortant de ses mains devait offrir au regard la volupté du parfait, comme une ciselure difficile, comme un camée ; et tandis que Delacroix brossait ses esquisses d'un pinceau impatient, Ingres, maigre la prodigieuse dextérité de son crayon, reprenait indéfiniment un même
FiG. 719. — Ingres.
La Source.
(Musée du Louvre)
(Cliché Hcichetle.)
FRA.XCE
niutif pour aboutir a la forme achevée. Il est une /olupté secrète dans les lignes sinueuses tracées d'une main sure. Ingres en avait goûte le charme chez les grands dessinateurs de la Renaissance, et il est aisé de reconnaître dans ses madones et ses figures drapées le souvenir de Léonard ou Raphaël, il doit moins à cette statuaire antique dont le marbre poli avait fige la peinture de David ; car la silhouette est, dans la statuaire, déterminée par le modèle de la forme pleine, et Ingres, au contraire, atténue le relief, tandis qu'il précise les contours avec une extrême délicatesse. Sa première œuvre, Œdipe, prononçait encore, à la manière davidienne, des forme saillantes, et dans le Saint Svmphorien, un licteur est célèbre par son énergique musculature (fig. 709) ; mais Ingres, en général, ne voulait pas qu'un modèle trop heurte vint fausser la souple continuité de ses silhouettes. Les œuvres antiques auxquelles
il a le plus emprunté, ce sont les peintures de vases, ces peintures de dessinateurs, filées a la pointe du pinceau ; dans quelques-uns de ses tableautins les plus précieux, la couleur est diaphane, inconsistante, pour que la figure ne perde pas sa légèreté linéaire.
Souvent il s est contenté de crayonner ses portraits, et la couleur n'aurait pu qu alourdir leur élégance exacte ; la pointe nette du crayon sur le papier laisse, en glissant, des traits définitifs ; les ombres même sont à peine utiles pour donner un corps a ces contours ; la ligne molle ou aiguë, incisive ou émoussée, suffit a suggérer les volumes ; elle n'est jamais inerte ; toujours elle exprime une forme vivante, dégage un caractère individuel du visage ou du costume. A l'élégance florentine, Ingres joignit la précision tranchante d'un Holbein. il est admirable que l'on puisse ainsi s'emparer du réel par quelques traits et concilier tant de venté a la noblesse d'une draperie grecque.
Son dessin mélodique revient plus volontiers aux rondeurs du nu féminin qu'aux musculatures accidentées d'un corps athlétique. Les 3^(3
FiG. 720. — .\hv Sciieffer.
Saint Augustin et Sainte MoNigii
(Musée dit Louvre.) fClichc ilachette I