COROT
avec plus de conscience ; mais le peintre s'efforce d'en dégager une couleur sentimentale et comme le sens d'une méditation.
Parfois il la montre tendre, printaniere ; mais il a préfère les aspects tragiques, une inondation dans un paysage d'hiver, ou la lutte furieuse des vagues dans la tempête (fig. 743).
D'autres, comme Cabat, ont pâti d'ambitions presque poussinesques. 11 voulut donner l'aspect de l'éternité à des images changeantes; ses arbres et ses nuages montrèrent alors une majesté de décors mythologiques. Par contraste, un de la Berge s'appliquait mmutieusement, détaillant comme à la loupe un arbre dans son feuillage et les rugosités de son ecorce, epelant lettre a lettre le langage touffu de la nature, regardant avec trop d'attention pour bien voir, peignant avec trop de conscience pour bien peindre.
Cependant, dès 1830, un jeune homme, Corot (1796-1875), avait déjà fort avancé dans la découverte de la nature et de ses vertus pittoresques, parce qu'il ne s'embarrassait pas de mille difficultés qui arrêteront plus d'un paysagiste. 11 n'appartient pas au groupe des peintres dits de l'école de Fontainebleau ; il ira plus loin que tous, après être parîi du paysage historique, à la manière d'Aligny et de son maître Bertm. Dans sa longue et féconde existence, Corot a sans doute varié ses effets, mais toujours il a ramené le paysage le plus complexe à un jeu nuancé de valeurs lumineuses. Les couleurs locales s'atténuent, s'effacent, pour n'en pas
Fio. 740. — t^oROT. — Les étangs
DE Vili-e-dAvray.
(Musée de Rouen.) (Cliché Hachette.)
Fir,. 747. — Corot. — Le bain df: Diane. (Miii^ec de Hurdeaux.) iClUhc Hachettcj
fausser la modulation délicate. Toujours le fouillis confus du feuillage, que les 1 lollandais aimaient à détailler finement ; toujours la dureté rocailleuse du premier plan, le pelage hirsute d herbes sèches, ou la crudité acide de la prairie sont enveloppés d'un voile léger de pénombre. Même dans la lumière, une humidité brumeuse pâlit la verdure de sa blancheur diaphane ; elle est bien limpide, pourtant, cette lumière, mais elle caresse les choses et ne les sculpte pas ; c'est presque toujours celle du crépuscule ou de l'aube, quand les rayons obliques projettent au loin de grandes ombres indécises, et ces ombres ne sont jamais opaques, et cette clarté n'est jamais très éclatante. Peinture souple surtout par la finesse de ses nuances ; les choses n'existent plus en elles-mêmes ; leur matérialité disparait dans ce mystère mouvant de l'ombre, nappe d'air où vibrent toujours quelque atomes de lumière ; dans les dernières œuvres, les ombres s'allègent, se subtilisent encore ; leur blanche humidité est traversée
d'étincelles d'argent, de lueurs satinées, une feuille mouillée ou quelque ecorce blanche et lisse.
Et c'est ainsi que la même gamme de valeurs — indépendante des couleurs matérielles — peut servir à représenter les paysages secs d'Ombne et les régions pluvieuses de Picardie, les végétations d Italie, l'herbe brûlée, les pâles oliviers et les cyprès poussiéreux, comme les bouleaux argentés, les saulaies aux feuilles tremblantes, les herbes perlées de gouttes de rosée. Et c'est ainsi que Corot, le plus sincèrement du monde, a pu confondre
Fio. 748. — Corot. — Paysaoe.
(Musée de Lille.) (Cliché lladielte.)
3Go
Fio. 749. — Corot. — Roi-te d'Arras.