ORIENTALISME
terrains brûlés ; beaucoup, comme Ziem, se sont arrêtés à Venise pour contempler les palais de marbre suspendus dans la lumière entre le ciel et le miroir des eaux, et cette vision éblouissante leur a pour toujours cache l'univers (fig. 851).
Le naturalisme n a pas nui a 1 orientalisme ; le goût des impressions rares na fait que s'exaspérer; la réalité cesse d être vulgaire quand elle est exotique ; comme Racine écrivant Bajazet, les orientalistes corrigent par la différence des costumes et des moeurs le manque d'eloignement historique. Henri Regnault, avant de mourir, avait deja rajeuni le romantisme marocain de Delacroix et trouve, en Espagne, un style fougueux et coloré, alors qu'a Paris il se fût, sans doute, laisse ramener à une élégance plus sage (fig. 854).
Fromentin a peint des Arabes à la chasse et lissé délicatement le pelage satiné de leurs chevaux. Il n'eût jamais consenti à copier aussi exactement un braconnier de France tirant le hevre (fîg. 855). Benjamin Constant a montré un Orient plus théâtral et tenté de nous effrayer en exhibant les tueries silencieuses du serail, en même temps qu il éblouissait par le faste du décor. Mais il est un Orient plus familier et plus simplement pittoresque, celui de Guillaumet hier, celui de Dinet aujourd'hui, celui des nombreux peintres qui, d'Asie, d' Indo-Chine et du Japon rapportent des impressions colorées comme des notes de voyage (fig. 856-857). La peinture s'est assouplie, enrichie, aux différences des climats comme aux différences des saisons et des heures. L'orientalisme réconcilie la tradition et les novateurs. Il a permis aux romantiques d'être des naturalistes inavoues ; il incite encore de bons élèves à rechercher des impressions rares et offre aux gens sages des débauches permises.
Aujourd'hui plus que jamais les arts étrangers se rencontrent chez nous. Ainsi qu'a Rome aux XVI et \\'\l siècles, bien des artistes viennent à Pans s'instruire ou consulter la conscience artistique de l'Europe. De plus les musées sont des écoles où nos peintres conti-
FiG. 845. — TissoT. — Les rois Mages.
(Collection de M. de liritnhoff.)
(Clichc Uachelte.)
FiG. 846. — AiMK MoROT. — Rezonville.
(Mii>:cc du l.uxembiiiirii I (Cliclw llachellc )
nuent de se former encore longtemps après qu'ils ont achevé leur apprentissage ; cet enseignement par les " maitres " se fait sentir davantage dans le portrait ; quand l'invention est moins nécessaire, les artistes sont plus enclins a pasticher les manières. Nous avons vu nos paysagistes partir des Hollandais, et Courbet s'inspirer des Bolonais ; Manet doit une part de ses hardiesses à l'exemple des Espagnols et de Hais. Les bons exécutants, des praticiens admirables comme Bonvin, Vollon, Roybet, Bail, sont des élèves de la Hollande ; Roybet disperse la lumière sur les étoffes et les accessoires ; Bail recueille la paisible clarté qui glisse dans
les cuisines et les lingeries. Ricard a pénétré quelques-uns des secrets de la profonde et vivante couleur de Titien, avec la fragilité plus mince qui convient a des modèles moins robustes (fig. 874- 875). Henner a réduit son art aux pâleurs caressantes qui éclairaient les
nudités de Prud hon et Fig 847. — 1»k Nia vulk. — Le ci.METitKi; r • n j n
^'^ ^^ „ „ partois celles de Correge.
DE Smnt.Privat. I L I L L
(Musée du Luxanboiirf,'.) (Clidii Hachette.) Les blanches nymphes
— POra KAITISTES
FiG. 8^8. — Détaille. — Entrée de la Grande Armée a Paris, 1806 (fragment, (llùtelde Ville.) (Cliché llachelte.)
fondent en des ombres chaudes, ou bien leur chevelure rousse s'allume comme une sombre flamme, sur le bleu-turquolse du fond (fig. 880-881).
Mais les Espagnols du XVII siècle surtout ont été en faveur, comme il était à prévoir en un temps de franc naturalisme. Après Manet, et un peu d'après lui, Carolus-Duran apprit a l'école de Velasquez 1 art des oppositions franches, des tonalités douces, où, sur un fond de gris satine, tranchent seulement le noir profond d'une robe, la fraîcheur éclatante d un visage, et dans la clarté du visage, le rouge vif de la lèvre et les luisants de la prunelle (fig. 878). Un autre Espagnol de chez nous est Donnât ; on reconnaît un descendant de Ribera dans ce robuste modeleur qui, avec des ombres violentes, fait saillir sur la toile des formes en plein relief. Son austère solidité convient a ses modèles favoris. Nos mœurs, qui ont supprime le costume décoratif et uniformisé les individus sous le même vête-
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Fig. 849. — Dk Neuville. — Champigny.
(Musée de Versailles.) (Cliché HachfHe.)
ment sombre, font ressortir d'autant plus les caractères du visage. Des étoffes d'apparat, que reste-t-il ? Les étoiles du général, le cordon rouge de la Légion d'honneur, ou les palmes vertes de l'académicien. Mais comme on voit mieux ainsi le front ride, les marques physionomiques, tout ce qui révèle la continuité de l'effort intellectuel ! L homme n'apparait plus sous 1 aspect décoratif du courtisan, ni même du mondain ; son visage est marqué violemment par le travail de tête ; Bonnat martèle avec sûreté ces masques solides ; il ramasse fortement la personnalité de ces lutteurs de la politique ou de la pensée ; au lieu de disperser leurs images d^ns les rellets du plein air, il accumule autour d'eux des ombres opaques et nous force à voir seulement leur tête blanche ; le Hyacinthe Rigaud de la 111' République peint des sexagénaires illustres, sans collerette et sans perruque (fig. 876-877).
En face du réalisme espagnol, voici maintenant 1 élégance aristocratique du XVlir siècle anglais. Les portraitistes de cette manière. Benjamin Constant et surtout Humbert, ne manquent pas de reprendre le décor de parc qui met un faste discret derrière les élégantes figures féminines. Humbert sait ' assortir " ses modèles à de brèves esquisses de paysage et, bien que le portrait reste veridique, le modèle bénéficie de son charme harmonieux ; d'ailleurs, ce très beau peintre s'est montré, à l'occasion, un excellent décorateur, voyant d ensemble de larges compositions, disposant de belles attitudes en des paysages bien équilibrés, colorés avec distinction et sobriété. Jacques Blanche est aussi un élevé des Anglais ; il en a l'art alerte, la touche curieuse et les raffinements techniques; ses célébrités 'parisiennes" contrastent avec les personnages importants de Bonnat, comme sa manière inquiète et mobile avec le métier assure du peintre de nos gloires officielles.
Deux portraitistes originaux, Fantin-Latour et Carrière, ont sacrifié bien des qualités pittoresques pour mieux atteindre la physionomie morale. Par l'intensité de l'expression, ils ont de beaa
Fig. 85o. — Mkiiert. — La Malaria.
(Miiscc Jit l.ii.wmboiirf;.) (Cliché ll.ichelle.)