RODIN
ces formes incomplètes. Des contours définis préciseraient des individualités sans ajouter aux forces sourdes que l'on devine sous les renflements et les depressions du marbre. Les géants de Michel-Ange enferment une vitalité aussi fougueuse, sans perdre jamais l'élégance souveraine. Leurs gestes montrent la détente de la lassitude ou la tension de l'effort ; les figures de Rodin dépassent ces limites.
C'est parce qu'ils expriment au paroxysme les passions humaines, depuis la volupté jusqu'à la torture, que ces corps paraissent mal contenir les crispations de leurs muscles en révolte. Ces masses frustes, enlacées, repliées, qu'il tord et étire a son gré, suggèrent des volontés et des souffrances plus fortes qu'elles. Il n'est pas absurde de submerger ainsi la personnalité humaine dans un monde de formes et de lignes qui la dépasse ; l'harmonie physique et morale d'une individualité peut être bouleversée par les tempêtes passionnelles. Les membres de bronze des Bourgeois de Calais " apparaissent rudes et lourds ; les mains se font pesantes comme des pavés, au bout des bras trop longs ; les pieds appuient sur le sol jusqu'à sembler insoulevables ; et le Penseur " géant, rugueux comme un menhir, ramasse toutes ses forces de troglodyte et crispe ses gros muscles de métal sur une pauvre lueur de pensée. Au contraire, le beau marbre fin apparaît moelleux, tiède, fluide, pour mieux rendre la tendresse enlacée et mettre plus
FiG.a24. — Carpeaux. — Ugolin.
(Musée du Louvre.) (Cliché Hjchettc.)
FiG. 925. — A. Mercié. -
David.
(Musée du Luxembourg'.)
(Cliché Uachelle.)
d'adhérence et de caresse dans les contacts (fig. 935. 936. 937).
Cet art. où l'on trouve réalisées les ambitions chères au romantisme, s'oppose franchement a notre statuaire classique.
Tous, depuis la Renaissance, même les plus fougueux. Michel- Ange ou Puget, restent soucieux de correction et de beauté. Si Rodin a des ancêtres, c'est aux XIV et XW' siècles qu'on les peut trouver, au temps ou. l'idéalisme golhique étant fim, l'idéalisme classique n'était point encore né. Alors, des artistes forts, comme Claus Sluter et Donatello, purent, en des figures abruptes, déchaîner la violence indomptable de leur génie. Pour un art ainsi affranchi de tout frein, le péril est de ne pas être toujours intelligible. Dans l'ordre artistique, comme dans l'ordre social, les
individualités, même puissantes, doivent accepter un peu de la
discipline commune. N'est-ce pas forcer le lan- | 1
gage des formes que l'obliger à exprimer un 1 ''
caractère, fut-ce au prix d'une incorrection ?
Le sculpteur qui veut que son modelé soit
par lui-même tendre ou pathétique risque
d'être incompris comme l'ecrivain qui fait de
la musique avec des mots. 11 n'y a pas concordance nécessaire entre les moyens et la
fin. Si la pensée est insuffisante, l'œuvre
reste amorphe ; c'est de la matière inerte
qu'on nous présente. Un tel art ne tolère pas
les défaillances du génie : quand le souffle
vient à manquer, l'artiste n'a pas. pour le
soutenir, les pratiques réalistes et les règles
du goût de la statuaire courante. Le lyrisme
de Rodin n'est pas tolerable chez quelquesuns de ses disciples : seuls les artistes de
génie peuvent enfreindre les règles de science '""'■ y^o
et de sagesse traditionnelles ; le commun
OfBOIS. — «'lIAMKt'R FI.ORKNIIN.
iSlusée ^1u Luxembourg.)
des mortels a besoin de respecter la syntaxe (CUché Hachetto