RODIN ET SON INFLUENCE
sous peine de paraître délirer.
Un tel art répond trop bien aux tendances individualistes modernes pour n avoir pas exerce une très forte influence sur notre jeune école. Il est maintenant en sculpture une manière qui conserve les impatiences, les brusqueries, les nervosités de l'exécution. Les petrisseurs de glaise ont apporté leur style auprès du style des ciseleurs et des marbriers. Le bronze fixe ensuite et donne son accent parfois brutal aux empreintes fortuites du pouce et de I ebauchoir. Les accidents de l'exécution fixés dans la matière définitive conservent à une figure de métal la verve d'une ébauche. La statuaire contemporaine perd de plus en plus l'elegance un peu égale et la serenite aimable des œuvres antérieures. Chez plus d'un sculpteur de talent original, Pierre Roche, Bareau, Bouchard, Landowski, Ségoffin, Roger Bloche,... on peut apprécier que, dans cet effort pour rendre les aspects de I homme moderne et ses sentiments, la statuaire est bien loin d'avoir échoue ; on discerne de la sensibihte et de l'émotion même en des groupes d'aspect ingrat. D'excellents élevés de l'école ont essaye dune conciliation entre la correction élégante et la recherche de la bosse expressive. Cet impressionnisme de la sculpture, comme celui de la peinture, a transformé le métier même chez ceux qui ne l'approuvaient pas.
u-'S. - l'KL.M.l.i. ., . ...Mi-Ol'TANG
ET Sauvage de Bor.néo.
(Muséum.) (Cliché Hachette.)
FlO. Q20. — Chapu. —
- FRANCE n
Malgré sa fécondité, la sculpture mo- . derne montre quelque incertitude de ! vocation. Quand ferment les expositions, que devient cette population de statues, chaque année renouvelée ? Quelquesunes vont dans les musées ; mais bien que les musées soient parmi les plus ] vivantes institutions de notre civilisation contemporaine, ne peut-on rêver pour la statuaire un rôle plus utile et des liens plus étroits avec la société ? t ;?^— ' -^ I Ceux qui se rappellent l'épanouissement
mh — s, *- jHMi -rim de statues aux portails de nos cathédrales gothiques souhaitent qu a nouveau les sculpteurs collaborent plus étroitement avec les architectes et soient Monument A HENRiREGNAin.T. surtout décorateurs. Mais depuis trop
('•xole des Heaiix-.Xrtsi i . i ■
(Ciuiié ii<uheiie ) longtemps US pratiquent un art trop in-
dépendant, trop expressif par lui-même, pour accepter de l'architecture leur raison d'être. Les meilleurs de nos sculpteurs, Puget ou Carpeaux, ont applique sur les façades classiques des figures bien indisciplinées. Notre statuaire moderne continuera donc à se disperser dans les promenades et à pénétrer dans nos intérieurs sous la forme diminuée du bibelot.
Ce sont les monuments commemoratifs qui lui procurent ses principales ressources. Depuis qu'elle fournit d'images publiques cette religion des grands hommes, des souvenirs glorieux ou des principes abstraits qui a remplace les saints populaires et la mythologie des humanistes, la statuaire a retrouve comme une utilité sociale qui lui manquait à la fin du XVIII- siècle. Ces documents de pierre peuvent renseigner sur les objets de la foi dans la France du XlX' siècle et les formes de son idéal. L'art de David d'Angers s'adressait à
Fio. çi3o. — Frémiet. —
Jeanne uArc.
(Place des l'\-ramides. à l'aris.)
iClkM ILidietlc )
MONUMENTS COM M ÉMORAT I F S
des célébrités consacrées par les siècles ; ces reserves du passe vont s'epuisanl, et d'innombrables statues ylonhent maintenant des noms qui n'ont point subi l'épreuve du temps. Les sculpteurs s'ingenient pour varier la disposition du groupe, combinant avec plus ou moins de bonheur le portrait du grand homme et les allégories qui parlent de ses mentes. Mais l'art ne suffit pas a donner une àme lorsque le monument est celui d'un culte impossible. Un monument public doit exprimer une idée vraiment nationale ; il faut à sa beauté l'admiration de la foule ; faute de cette atmosphère de sympathie, il n'est qu une œuvre de musée perdue en plein air.
En revanche, chaque fois que l'idée à traduire fut grande et émouvante, les monument furent rarement médiocres. Apres 1871, quelques figures ont exprime la fureur héroïque et l'obstinalion désespérée. Le Lion rugissant de Bartholdi, \a Jeunesse de Chapu présentant à Henri Regnault la palme des héros, le Gloria l ictis d'Antonin Mercie, d'autres monuments ont offert leur élégance fiere, comme une consolation, a lorgueil national blessé. Heureux les sculpteurs qui savent ainsi fixer dans une belle forme l'émotion de tout un peuple ! Il n'est pas jusqu'à la statue de Strasbourg, sculptée jadis par Pradier sur la place de la Concorde, dont la grâce un peu banale ne se soit parée d'une sorte de beauté douloureuse. Plus d'un sculpteur a ete heureusement inspire par Jeanne d Arc parce que d une telle figure rayonne naturellement une grande richesse de sentiment. Celle de Chapu est
FiG. 93i. — Falguière.
Saint Vince.nt de Paii
H'anthénn.) iCliché Hachette I
l'iG. q32. — Mercié.
Le SorvKNiK.
iMimée du l.uxembouri
(f.lUlié Hachette )
FiG. 933. — Kalguière.
1)IANE TIRANT DE LARC
iCIiclic lUichcllc )
une humble paysanne ennoblie par son dialogue avec le monde surnaturel. Celle de Paul Dubois, l'epec haute, les yeux vers une vision céleste, pousse son cheval sur des ennemis qu'elle ne regarde pas. Celle de Fremiet levé son oriflamme, gracieuse et triomphante comme un Saint-Georges (fig. 930). Les pensées à exprimer ne risquent pas de manquer dans un pays où la conscience collective est vibrante, pleine de souvenirs, prompte a ressentir en commun. C'est au sculpteur a retenir et a fixer ces mouvements profonds de l'âme humaine ou nationale : c'est lui qui peut le mieux prêter une forme visible a ces grands sentiments ; ils paraissent |)lus définis quand le génie d'un artiste leur a donne un corps. Les dieux du paganisme et les saints du
Moyen Age étaient ainsi pour beaucoup des créatures de l'art ;
dans la pensée moderne, il y a toute une religion confuse dont la
statuaire peut quelquefois dégager les divinités.
Parmi tant d œuvres modernes où s'expriment des sensibilités
individuelles, il est quelques monuments qui peuvent nous mettre en
communion avec l'àme générale de la
France. La statuaire n'a pas failli à
son rôle. Dalou et Bartholome auront
laisse des témoignages aussi émouvants
et aussi vrais que la S%Zarseillaisc de
Rude, les divinités de Versailles ou
les saints du .Xlll siècle.
Dalou. en 1900, acheva son A/o-
numenl de la République, sur la place
de la Nation, a Pans. La statuaire
qui avait jadis donné aux dieux une
figure humaine, puis divinise la royauté.
s'essaya plusieurs fois a glorifier la
démocratie. Ln 1793, en 1848, ce
n'était encore qu'une froide Minerve,
et cette allégorie abstraite ne conve-
M.\). i)\iiii-. -Monument
DE Delacroix.
(.larjin du Luxembourg.)
(CticM Hachette.)
rai
FiG. 935 — RoDiN. — Monument
DES BOUKOEOIS, A (wM.AIS.
ICUché Hachette)