CIVILISATION MONASTIQUE
FiG. 22. — Abside de Saint-
Sersin, a Tollolse.
(Cliché Hachette.)
liales. Parcourir la France i)our voir les plus beaux monuments de l'architecture ou de la décoration romane, c'est faire le pèlerinage des plus illustres abbayes bénédictines, de Saint-Germainde Pans a Saint- Etienne de Caen, de Saint-Benigne de Dijon à la Madeleine de Vezelay, de Saint-Trophime d'Arles à Saint-Gilles, de Saint-Sernin de Toulouse a Sainle-Groix de Bordeaux, a Saint- Martial de Limoges, à Souillac, à Beaulieu, a Issoire, à Saint-Savin de Poitiers. La plus puissante de ces abbayes a disparu, celle de Cluny, qui, au XI siècle, commandait à la chrétienté, et au XII' siècle, celle de Citeaux. Dans l'anarchie générale, elles formèrent des organisations puissantes ; et les moines noirs de Cluny, puis les moines blancs de Citeaux, envoyés à travers la Gaule et au delà même de ses frontières, répandaient leur savante architecture et propageaient les motifs de 1 iconographie.
C'est à la suite des moines que lart roman s'est disperse sur le sol de 1 ancienne Gaule. La civilisation était moins brillante, sans doute, qu'au 111' siècle de notre ère, mais elle n'était plus tout entière enfermée dans les villes : les moines s'étaient écartés des grandes voies pour s'enfoncer dans les terres des pagani, y défricher le sol et semer le christianisme. Ils décorent les déserts de leurs saintes perfections ", écrit Hugues de Saint-Victor ; " ils
ornent les solitudes de leur justice, de leurs pieux entretiens, de leurs bons exemples ". ils ont aussi apporté dans ces déserts l'art de bâtir, de sculpter et de peindre.
La communauté relative de style dans un art aussi dispersé que celui du XI' et du XII siècle serait inexplicable si on ne rap-
FiG. 23. — Église de Royat.
(Cliché Seurdein.)
FiG. 24. — Nef de Saint-Sernin, A TouLOLSE. (Clichi} Ilachclle.)
FiG. 25. — Façade de Notre-Dame- DU-PuY. (ClichO SeiirJein)
pelait que les monuments prmcipaux marquaient les étapes d une société loujours en mouvement. L'art roman tout entier est né du j culte des reliques. Pour les vénérer, à tout instant, il fallait prendre I le bâton du pèlerin. Les rites importants de son existence ramenaient l'homme devant des tombeaux et des châsses. Leur con- ' tact donne la force au serment, guent des maladies ; le pèlerinage long et difficile efface les fautes graves et rassérène les consciences troublées. Les sanctuaires renommés attirèrent les fidèles en si grand nombre qu'on dut, pour les recevoir, agrandir les nefs, créer les déambulatoires ; les édifices s'élargiront pour recevoir l'affluence de ceux qui venaient s'écraser dans les églises trop étroites du roman primitif. Les grandioses architectures deVézelay ou d'Aulun, de Saint-Gilles ou d'Arles, dépassent infiniment les besoins d une abbatiale ordinaire ; elles s adressaient bien au delà des limites de la paroisse, à ces populations cheminantes qui ve-
Fio. 26. — Hôtel de V'ii.m-; DE Saint-Antosim.
LA CONSTRUCTION RO.\t.t!\jr.
FiG. 27. — Le Cloître d'Elnes
PRÈS DE Perpignan.
tClùiié Seurdein )
naieni prier la Madeleine, Lazare, Saint Gilles ou Saint Tro|)lHme. Les offrandes enrichissent le sanctuaire ; les guénsons et les miracles ont paye les coûteuses églises, leurs sculptures, leurs orfèvreries, leurs ivoires et leurs tissus précieux. Les ossements de Sainte Foy, voles et transportés à Conques, ont allume en plein désert un foyer d'art roman :
une église hardie, ornée de sculptures et abritant un trésor.
Quand vinrent a manquer les précieuses colonnes monolithes enlevées aux monuments anciens, comme on ne savait plus les tourner, il fallut, pour soutenir la toiture des basiliques, employer des fûts en bois ou édifier des piliers de maçonnerie ; la même raison fît substituer a l'entablement antique fait de longues pierres rigides l'arc en petit appareil. Alors la basilique latine subit les transformations qui peu a peu aboutirent au style roman. L'édifice, repondant toujours aux mêmes usages, conservait son plan originel, mais le nouveau mode de construction allait en changer entièrement l'aspect. A l'architecture qui fait reposernormalement une couverture en charpente sur des colonnes et
des murs légers succédait celle des Etrusques et des Romains, qui eleve une voûte a pesée oblique sur des murailles épaisses.
A l'époque carolingienne la basilique est encore couverte par une charpente a la manière antique ; dans quelques cryptes seulement, la voûte
est employée, basse, etroi-
FiG. 28. — Nef de la Madeleine . „ . J I .,J
* ■ 7 , , te, écrasée sur de lourds
DE VeZELAY (CHŒLR gothique). ... 11
iCHchi Seurdein.) piliers. L, est vers le de-
FiG. 29. — Maison
iio.MANi:, A Saint-Gili.es
(Gard).
(Cliché S'eiirdein I
but du XI siècle que les architectes commencèrent à supprimer la charpente pour construire leurs églises unquement en pierre. La chrétienté renouvelait alors ses édifices. Près de trois ans après l'an 1000, les basiliques furent renouvelées dans presque tout l'univers, surtout dans l'Italie et dans les Gaules, quoique la plupart fussent encore assez belles pour ne pas exiger de réparations. Mais les peuples chrétiens semblaient rivaliser entre eux de magnificence pour élever a l'envi les églises les plus élégantes. On eut dit que le monde entier, d un commun accord, avait secoue les haillons de son antiquité pour revêtir une blanche robe d'eglise. Alors les fidèles améliorèrent {in meliora permutacere) les églises métropolitaines, comme les abbatiales, ou les oratoires des petits bourgs. "
Ce texte fameux d'un bénédictin bourguignon, Raoul Glaber, dit donc fort nettement que les églises n ont pas ete refaites par nécessité, mais parce qu'un type nouveau venait d'apparaître, auprès duquel l'ancien semble démodé. Quelle fut cette amélioration? Sans doute la construction en pierre de taille et l'emiiloi de la voûte. Le plan restait celui de 1 ancienne basilique ; une grande nef,
parfois deux collatéraux, à l'entrée un porche, ou narthex, et. derrière le chœur, une abside ; devant le choeur, la nef est traversée par le transept, ce qui donne a l'église la forme d'une grande croix étendue sur le sol. Mais, entre les basiliques latines et les églises romanes, il est une différence absolue ; le poids de la voûte FiG. 3o. — Cloître de Mont.majolr • .1
,„ D A , . en pierre et a pesée
(Bouches-dl-Rhône). , r '
(Cliché xeurdein.) quelle exerce sur ses
FiG.Si. — Façade de NoiREDAiiEla-Grande, a PoniEiv?.
(Clichc llachclle.t
- LA CONSTRUCTION ROMASE
points d'a|)pui nécessite l'emploi de pilieib massifs et demurailles épaisses, peu élevées, capables de résister a une poussée oblique. L'édifice entier se ramasse sur lui-mcme pour soutenir cette mac^onnerie pleine.
Au système de stabilité obtenue simplement par la verticalité des murs, se substitue un autre équilibre, qui resuite de forces latérales qui se contre-balancent. Le temple antique se dresse sur le sol, bien détache, alerte, mais sans élan exagéré, sans excès de légèreté, comme il sied a une architecture qui ne tient pas compte de la pesanteur ; l'église romane, qui n'est point affranchie de cette servitude, ne s eleve qu avec timidité • les murs laissent paraître l'effort ; ils appuient fortement sur le sel ; ils sont massifs et trapus ; une sorte de lutte est engagée entre ia matière et la forme ; l'histoire de cette lutte est celle de l'architecture au Moyen Age ; au XI siècle, c est la matière qui impose à l'architecture son aspect ; a l'époque gothique, le constructeur s'en est rendu maître ; de la masse inerte il a dégage une ossature résistante ; il soulève sur des murs évides une voûte vertigineuse.
Les plus anciens architectes n'osent pas encore lancer dans l'espace des murailles et des piliers ; leur construction reste près de terre, comme par crainte de perdre contact avec le sol. Ils bâtissent empiriquement, sans bien calculer les forces des murs trop épais ;
l'effort dépasse l'effet utile.
Et pourtant, bien souvent la voûte est mal fixée, ici ou la, elle s'est légèrement écrasée sur ellemême et a repousse ses points d'appui , il a fallu, après coup, renforcer des murs dont les reins se
,„ n n c /- - brisaient ; si on en croit