‹ France MilitaireChapitre 56 sur 62 · BATAILLE D’ABOUKIR · texte numérisé non relu

BATAILLE D’ABOUKIR

OHM AIRE.

Ordre» donné* à l'amiral Bruey*. — Séjour de Broey» dan» ta rade cf Aboukir. — Force* de U flotte française. — Arrivée de Netam. — Force* de la flotte angUte. — Préparatif» de combat. - Bataille rurale d’Aboukir. — Le* armét» de tenr et de mer. — Réflexion» de Napoléon.

FLOTTE FIANÇA ISE. Il FLOTTE ANGLAISE.

Amiral. — BaiEYi. Jj Amiral. — Nelson.

Ordres donnés à l’amiral Brueys. — Lors du débarquement, l'escadre française avait reçu l’ordre d’entrer à Alexandrie, pour y attendre de nouvelles Instructions du général en chef. Les pilotes turcs dirent qu'ils ne pouvaient faire entrer des vaisseaux de 74, et à plus forte raison de 80 canons, dans le port Fieux; mais le capitaine Barré, officier de marine très distingué, sonda les passes et déclara positivement le contraire. — Les vaisseaux de 64 , de construction vénitienne, et les frégates entrèrent sans difficulté; l’amiral et plusieurs officiers de marine persistèrent à penser qu’il fallait faire une nouvelle vérification avant d’y introduire l’escadre. Il fut reconnu qu’un vaisseau tirant 21 pieds d’eau pouvait entrer sans danger dans le port Vieux ; ceux de 14 , qui tirent 23 pieds , n’avaient donc qu’à s’alléger de 2 pieds , les vaisseaux de 80, tirant 24 pieds et demi, devaient être allégés de 3 pieds et demi ; et , enfin , le vaisseau de 120 canons, tirant 27 pieds, aurait dû s’alléger de 6 pieds. Os allégements pouvaient avoir lieu facilement, soit en jetant l’eau à la mer, soit en diminuant l’artillerie. Le moyen fut proposé à Brueys. 11 répondit que si tous ses vaisseaux étaient de 74, il aurait recours à cet expédient ; mais qu’en ayant de 120 canons et de 80 , il courrait les chances , en entrant dans le port, d’y être bloqué par une escadre anglaise de huit ou neuf vaisseaux seulement, puisqu’il lui serait impossible d’installer les trois vaisseaux de 80 et l’Orient, de manière à ce qu’ils pussent combattre, étant réduits au liraut d’eau qui leur permettait de traverser les passes.— Cet inconvénient en lui-même était léger; les vents qui régnent dans ces parages rendaient impossible un blocus rigoureux , et il suffisait que l’escadre eût vingt-quatre heures devant elle, après la sortie des passes, pour pouvoir compléter son armement.— Il y avait d’ailleurs un moyen naturel d’y remédier, c’était de construire à Alexandrie quatre demi-chameaux propres à faire gagner quelques pieds aux vaisseaux de 80 et de 120, et la construction de ces chameaux n’exigeait pas de grands travaux.

Avant de quitter Alexandrie, Bonaparte avait prévu le cas où l’escadre ne pourrait pas entrer dans le port; il avait pris un arrêté pour enjoindre au vice-amiral Brueys d’examiner si l’escadre, embossée dans la rade d’Aboukir, serait en mesure de se défendre avec avantage contre une escadre ennemie supérieure, et enfin, si cela était démontré impossible, d’emmener la flotte à Corfou, en laissant seulement à Alexandrie les bâtiments légers, les frégates et les vaisseaux vénitiens. Gorfou avait une bonne garnison et des magasins pour

six mois; l’amiral aurait été proche de l’Albanie, d’où il eût tiré des vivres; ses -instructions l’autorisaient aussi à se rendre de là à Toulon, où devaient être réunis 6 à 6,000 hommes appartenant aux régiments de l’armée d’Orient, qu’il aurait pu ramener en Égypte. C’étaient des soldats rentrés de permission ou des hôpitaux , et divers détachements qui n’avaient pu rejoindre cette place qu’après le départ de l’expédition.

Séjour de Brueys dans la rade d’Aboukir. — L’amiral ne fit rien de tout cela : il s'embossa dans la rade d’Aboukir et envoya à Rosette demander des vivres. Les causes qui portèrent Brueys à rester dans cette mauvaise rade sont peu connues. Quelques auteurs ont pensé qu’il désirait, avant de quitter la terre, être assuré de la prise du Kaire, et n’avoir plus d'inquiétude sur la position de Bonaparte. Brueys était fort attaché au général en chef; les communications avaient été interceptées, et il avait couru pendant quelque temps les bruits les plus fâcheux sur les derrières de l’armée. L’amiral ne tarda pas à connaître la bataille des Pyramides et l’entrée triomphante des Frauçais au Kaire. Mais il paraît qu’alors, ayant déjà attendu un mois, il voulut encore attendre quelques jours pour recevoir des nouvelles directes du général en chef.

A peine mouillé dans la rade, il avait convoqué en conseil les contre-amiraux et les capitaines de l’escadre, pour leur soumettre la question de savoir si dans le cas où les ennemis se présenteraient, il convenait de recevoir le combat étant à l’ancre, et comme il avait laissé voir son opinion, l’affirmative avait prévalu. Le contre-amiral Blanquel -Duchayla insista seul pour qu’on levât l’ancre dès qu’on serait instruit de l’approche de Nelson , et pour qu'on s'avançât à sa rencontre , afin de combattre à la voile. Cet officier général soutenait, avec raison , qu’une escadre ne peut s’embosser avec quelque avantage , qu'appuyée sur des forts bien armés et dont les feux se croisent. Néanmoins, lorsqu’il vit que la majorité était d’un avis contraire, il pria noblement Brueys de le mettre à même de concourir le plus immédiatement possible à la défense du pavillou amiral, en choisissant son vaisseau, le Franklin, pour l’un des matelots de f Orient «. Celte offre était celle d’un digne militaire qui sait se dévouer pour l’exécution des ordres de son chef, lors même qu’il ne les approuve pas. Brueys l'accepta.

1 Dan» une «cadre, on appelle matelot t le* deux Taiueaux qui flanquent un autre vaiMeau. Celui qui , dao» le* évolution* , la piicède, eat nommé matelot-d avant , et celai qui le «ait malelotd'arrtére. — Au combat d'Aboukir, te franklin et le Tonnant furent le* matelot* de l’Orient.

Dgle

Forces de la flotte française. — La flotte française embossée 4 Aboukir était composée de 13 vaisseaux de ligne et de 4 frégates formant une escadre légère.

Parmi les vaisseaux de ligne on en comptait : un de 120 canons , l’Orient , capitaine Casablanca , 4 bord duquel était le vice-amiral Brueys commandant en chef; trois de 80 canons : — le Franklin , cap. Gillet, monté par le contre-amiral Blanquel-Duchayla , commandant l'avant-garde ,—le. Guillaume - Tell, cap. Saul nier, monté par le contre-amiral Villeneuve, commandant l’arrièregarde, — et le Tonnant, cap. Dupelit-Thouars ; neuf de 74 canons : — le Guerrier, cap. Trullet aîné ; — le Conquérant, cap. üalbarade; '-le Spartiate, cap. Êmériau ; — l’Aquilon , cap. Thévenard ; — le Peuple-Souverain, cap. Raccord; — l'Heureux, cap. Étienne; — te Mercure, cap. Cambon -, — le Généreux, cap. Lejoillc ; — le Timoléon , capitaine Trullet, cadet.

Parmi les frégates , deux étaient de 40 canons : — la Diane, cap. Soleil , où se trouvait le contre-amiral Décrûs, commandant l’escadre légère; — la Justice, cap. Villeneuve; et deux de 36 canons: — V Arlhèmise , cap. Standelet; — la Sérieuse, cap. Martin.

Il y avait en outre trois bombardes , quelques bricks et chaloupes canonnières, mais pendant le combat, ccs bâtiments se réfugièrent sous le fort d’Aboukir.

Brueys employa plusieurs jours 4 rectifier sa ligne d'embossage ; il appuya sa gauche derrière l'Ilot d’Aboukir, et, la croyant inattaquable, il y plaça ses plus mauvais vaisseaux, le. Guerrier et le Conquérant. Ce dernier, le plus vieux de toute l’escadre, ne portait , 4 u batterie basse, que du 18. Il fit établir sur l’Ilot une batterie de deux pièces de 12, batterie insuffisante et qu’il eût fallu porter 4 une vingtaine de pièces de 36. 11 plaça, au centre, ses meilleurs vaisseaux, l’Orient, le Franklin , le Tonnant , et 4 l'extrémité de sa droite , le Généreux , un des meilleurs et des mieux commandés de l’escadre. Craignant pour sa droite, il la fit soutenir par le Guillaume-Tell, son troisième vaisseau de 80.

Arrivée de Nelson.— Forces de la flotte anglaise — Préparatifs de combat. — La flotte anglaise, commandée par Nelson était composée de quinze bâtiments dont treize de 74 canon %:—le Panguard , monté par l’amiral Nelson; — le Goliath ; —le Zealous ; — VOrion ; — le Theseus; — l’Audacious ; — le Mino taure; — le Defence ; — le .Swift sure ; — le Be/lerophon ; —le Majestic ;— l’Alexander;— le Culloden; un de 50 : — le Leander ; et 1 brick , la Mutine.

Le t,r août, vers les trois heures de l’après-midi, elle apparut 4 l'horizon avec toutes voiles dehors. Le vent soufflait avec force. L’amiral français était 4 dtner, une partie des équipages 4 terre, le branle-bas n’était fait sur aucun vaisseau. Brueys fit sur-le-champ le signal de se préparer au combat. 11 envoya un officier 4 Alexandrie demander les matelots du convoi, ensuite U fit le signal de se tenir prêt 4 mettre 4 la voile; mais l’escadre ennemie arriva avec tant de rapidité , qu’on eut à peine le temps de faire le branlebas; et on le fit avec une négligence extrême. — Sur j T Orient même, que montait l'amiral, des cabanes I

construites sur les dunettes pour loger des officiers de terre pendant la traversée ne furent pas détruites; on les laissa remplies de matelas et de sceaux de peinture et de goudron. Sur le Guerrier et sur le Conquérant , une seule batterie fut dégagée , on encombra celle du côté de terre de tout ce dont l’autre avait été débarrassée, de sorte que, lorsque les deux vaisseaux furent tournés, ces batteries ne purent pas faire feu.

La partie des équipages qui était 4 terre eut 4 peine le temps de retourner à bord. L’amiral, jugeant que l’ennemi ne serait 4 la portée du canon que vers six heures, supposa qu’il n’attaquerait que le lendemain. Il ne découvrait encore que onze vaisseaux de 74; les deux autres avaient été détachés sur Alexandrie, et rejoignirent seulement 4 huit heures du soir. Brueys ne pouvait croire que les Anglais l'attaquassent le jour même , avec onze vaisseaux seulement.

Bataille navale d’Aboukir. — Le premier projet de Nelson était d’attaquer , vaisseau 4 vaisseau, chaque bâtiment anglais jetant l’ancre par-derrière, et se plaçant en travers de la proue des Français. Le hasard changea celte disposition. A six heures du soir, an moment où le large disque du soleil, posé sur l’horizon, allait se plonger dans la mer , le combat s'engagea. — Déjà le Culloden , destiné 4 attaquer le Guerrier , voulant passer entre sa gauche et l'Ilot d’Aboukir, avait échoué ; si l’Ilot eût été armé de grosses pièces , ce vaisseau aurait été pris. — le Goliath, qui suivait, manœuvrant pour sc mouiller en travers de la proue du Guerrier, fut entraîné par le vent et le courant , et ue jeta l’ancre qu’aprês avoir dépassé et tourné I# vaisseau français. S’apercevant alors que la batterie gauche du Conquérant ne tirait pas , par le motif que nous avons fait connaître, il se plaça bord 4 bord avec ce vaisseau , et le désempara en peu de temps. — Le Zealous , troisième vaisseau de la ligne anglaise , suivit l'exemple du Goliath , et , mouillant bord à bord du Guerrier, qui ne pouvait pas répondre 4 son feu , U le démâta promptement. — L'Orion, quatrième vaisseau anglais, exécuta la même manœuvre ; mais , dans son mouvement, il fut retardé par l'attaque d’une frégate française 1 , et vint mouiller entre le Franklin et le Peuple-Souverain — Le Vanguard, vaisseau amiral anglais , jeta l'ancre par le travers du Spartiate , troisième vaisseau français. — Ixi Defence, le Bellerophon, le Majestic et le Minolaure suivirent le même mouvement, et engagèrent le centre de la ligne française jusqu'au Tonnant , son huitième vaisseau. — L’amiral et ses deux matelots formaient une ligne de trois vaisseaux fort supérieurs 4 ceux des Anglais; leur feu fui terrible. — Le Bellerophon , dégréé, démâté, fut obligé d’amener * : d’autres bâtiments anglais furent forcés de s’éloigner. Si , alors, le contre-amiral Villeneuve, qui commandait l'aile droite, fût arrivé

* C'était la Sérieuse, que le» fuit successifs de VOrion, du Van guard, de la Defence ei du Bellerophon coûtèrent bu.

* Avant huit beum, le Bellerophon avait «en trois mât* abattu» , la plupart de te» canon* mi* bort de service , et 20 0 homme» de ton

I équipage tués ou bfeisés ; quelques bordée» nouvelle» de l’Orient I eussent coulé bas. U coupa ion câble pour se soustraire à use des • traction inévitable et k laissa dériver ; parcourant feulement , à cause

iur la ligne anglaise avec les cinq vaisseaux sous scs ordres , tlLeureue, te TinuUèon , té Mercure , le Guillaumé-Tell , le Généitnx, el les frégates la Diane et la Justice, la flotte de Nelson eût sans doute été détruite. - le Uander était occupé J tâcher de relever le Cultoden. — V Jlexahiler , le Salflsure et deux autres vaisseaux anglais , voyant que la droite française ne bougeait pas , et que le centre de 11 ligne anglaise était maltraité , s’y portèrent ; l'Alexander remplaça lè Bellerophon, et le Saiflsure attaqua le Franklin. — Le Leamler, appelé par le danger que courait le centre, laissaut le Cullmlen , s'y porta pour le renforcer. — La victoire était loin d’ètre décidée. — Le Guerrier et le Conquérant ne liraient plus , mais c'étaient les plus mauvais vaisseaux de l'escadre; et, du cité des Anglais , le Cultoden et le Bellerophon étaient hors de scfvicé. Le centre de la ligne française avait, par la supériorité de son feu , causé aux vaisseaux opposés plus de dommages qu'il n’en avait reçus. — Il était présumable que, le feu se soutenant ainsi toute la nuit, l'amiral Villeneuve appareillerait enfln au jour ; et ou devait espérer les plus heureux résultats de l'attaque de cinq bons vaisseaux qui n'avalent encore pris aucune partâu combat. L'amiral Brucys. depuis lè commencement du combat , se tenait sur la dunette avec son chef d’état-major, le contre -amiral C.antheaume, son capitaine de pavillon, Casablanca . les officiers de son état-major , l'ordonnateur de l'escadre, Joubert , et une vingtaine d’hommes faisant la fusillade -, c'était tout ce qu'on avait pu rassembler pour la mousqueterie. Les soldats destinés â ce service, et les Canonniers des pièces du gaillard, avaient été envoyés, par l'amiral , dans la batterie de douze, qui mauquait d'artilleurs. — Dans la première heure Brucys avait reçu deux blessures légères â la main et â la figure; mais, peu après huit heures, il fut renversé par un boulet ; et , entendant le contre-amiral Caiilheaumc donner l'ordre de le porter au poste des blessés , il s’y opposa en s’écriant d’une voix ferme : « Non , un amiral «français doit mourir sur son banc de quart. «Quinze minutes après il expira. — Bientôt le Capitaine de pavillon, Casablanca, et son rapitaiue de frégate, euxmémes grièvement blessés .furent transportés au poste. Le feu des batteries de vingt-quatre et de trente-six continuait cependant avec la plus grande ardeur; mais, obligé â se battre des deux bords, on avait abandonné celle de douze. — Le contre-amiral Gantheaume avait pris le commandement de C Orient ; mais, entouré par plusieurs vaisseaux anglais, il ne put faire conualtre la mort du vice-amiral â l’armée, ni même au contre-amiral Blanquet-Ducbayla , 1 qui revenait de droit le commandement en chef, et dont le vaisseau était voisin de l'Orient. Dans le même moment . d'ailleurs , cet officier général venait d'étre luiméme attelht au visage, d'une blessure très grave.

Tandis que les deux amiraux français commandant le centre et l’avant-garde, 1rs deux seuls corps delà

du |«u de «cnl qui rrgnail alors , U queue de la ligne française. II reçut I* iblSe du tonnâht , el amena pour ce tauwau. Cependant Il dérivait eucon rt rtiuyalt dr* cuup* de canon de l'Heureux et du Mercure ; ion équipage, et principalement le* ofrtrirrt, Jetèrent de gfraadd ctf» poor taire rumattrr qtte leur navire était rendu. — l/a-

flottequi fussent alors engagés, tombaient ainsi sous le feu de l'ennemi , l'amiral anglais n'étalt pas plus heureux. Nelson , atteint à la tête d'un fragment de mitraille , s’était cru blessé mortellement , et, porté att poste du chirurgien , avait demandé le chapelain du vaisseau; mais on reconnut que sa blessure n’était que superficielle : un large morceau détaché de la peau du front lui retombait aur le visage ; mais les os n'étalent pas attaqués. L’ainiral fut pansé et resta dans le faut» pont , où il s’occupa à dicter le commencement de ses dépêches et â régler diverses promotions.

A neuf heures du soir, le feu de la tête de la ligne française ayant cessé de se faire entendre, on éommença A cralndrè, â bord du vaisseau amiral , que ces vaisseaux ne se fussent rendus. Cette crainte se change bientôt en une triste certitude, lorsqu’on vit les vais» seaux anglais refluer vers le centre et l’arrière-garde.

À neuf heures et un quart le feu éclata à bord de l'Orient , et fit de rapides progrès. — Les Anglais , voyant ce vaisseau livré aux flammes, s’en éloignèrent et tournèrent leur feu vers le Franklin et le Tonnant.

— Du petit -Thouars, capitaine du Tonnant , était criblé de blessures; il avait une jambe et les deux bras emportés, et il continuait à commander. Il reçut le coup mortel au moment où il faisait jurer à son équipage de ne pas se rendre. — Le capitaine du Franklin f Gillet , fut grièvement blessé h neuf heures et demie, et remit le commandement au capitaine de frégate Martinet. — Le feu prit plusieurs fols A bord du Franklin; mais l’équipage réussit a l’éteindre sans que le soin qu’il était obligé de porter aux pompes ralentit sa vigoureuse défense.

A bord de l’Orient, le contre-amiral Ganthcaume avait ordonné de cesser le feu des batteries, de faire monter tout le monde sur le pont afin d’éteindre le feti de la duuette ; mais les pompes étaient brisées par lés balles, les seaux renversés et couverts de débris ; dans le tumulte, cet ordre ne fut qu’en partie exécuté. On n’avait que de faibles moyens â opposer à l’incendie; il fil, alimenté par l’huile et les matières grasses répandues sur le pont, des progrès désespérants. Les mâts tombèrent, le feu gagna le gaillard et la batterie de douze ; celle de trente-six , malgré les ordres du contre-amiral , continuait A tirer avec beaucoup de vivacité. — Dana celte cruelle position, Gantheaume ordonna de nouveau de cesser entièrement le feu , et donna au maître calfat l'ordre d’ouvrir les robinets pour noyer les poudres. Alors tous les hommes de l'équipage se jetèrent A la nier par les sabords, et tâchèrent de saisir un des débris dont elle était couverte.

— Le contre-amiral eut le bonheur de gagner la terre datisun canot. — Une demie heure après, â dix heures trois quarts, l'Orient , embrasé, sauta en l'air. — I* fils du capitaine Casablanca, Agé de neuf â dix ans, avait donné, pendant tout le combat , des preuves de sang-froid et de courage qui furent remarquées de tout les marins. Quand le feu gagna la deuxieme batterie ;

mirai Villeneuve, qui le» entendit du Guillaume -Tell , défendit de ttrer uir te Bellerophon , mai* ne le Al point «mariner. Lr Bettèrophon continua A te lanwr driver wi l'rmboudiurr du Nil, oA II iVboua. - Lr lendemain , le combat touchant A ta fia , il reflua m ml Uuaer aman iwt, « rut repris par Ici Anglais. . ^ »

Il alla trouver son pire an poste des blessds , et quand le vaisseau fut entièrement évacué, lorsque les flammes gagnaient la troisième batterie, il refusa l’offre d'un matelot qui lui proposait de le sauver ; déterminé I ne pas abandonner son père, il l'embrassa et mourut avec lui.

U terrible explosion de l’Orient suspendit pendant un quart d'benre le combat. La ligne française recommença le feu , sans se laisser abattre par ce crnel Spectacle. — Le Franklin, le Tonnant, le Peuple- Souverain, le Spartiate , T Aquilon , soutinrent le feu jusqu’à trois heures du matin. — De troisâ cinq heures Il se ralentit de part et d'autre. — Entre cinq et six heures, il redoubla et devint teiTible. Enfin à midi !è combat durait encore , et ne se termina qu’à deux heures, a Ce fut alors seulement , dit Napoléon, que Tilleneuve parut se réveiller et s’apercevoir que l’on se battait depuis vingt heures ; il coupa ses câbles et prit le large , emmenant le Guillaume-Tell , qu’il montait le Généreux, et les frégate» la Diane et la Justice', Les trois autres vaisseaux de son aile se jetèrent à la Cdte sans se battre. Ainsi , malgré le terrible accident de l’Orient, malgré la singulière inertie de Villeneuve, qui empêcha cinq vaisseaux de tirer un seul coup de canon, la perte et le désordre des Anglais furent tels, que vingt-quatre heures après la bataille le pavillon tricolore flottait encore sur te Tonnant : Nelson n’avait ptus aucun vaisseau en état de l’attaquer. Non-seulement te Guillaume-Tell et le Généreux ne furent suivis par aucun vaisseau anglais, mais encore les ennemis, dans l’état de délabrement où ils se trouvaient, euxmêmes, les virent partir avec plaisir '.a

Voici quel fut le sort des vaisseaux français qui * combattirent à Aboukir. — Le Guerrier et le Conquérant, qui étaient en tête de la ligne, furent pris le ttf août, vers neuf heures du soir. — L’Aquilon , dont le brave capitaine , Thévenard , fui tué , et te Peuple- Souverain , qui eut son capitaine , Haccord, blessé, prolongèrent leur résistance jusque dans la matinée du 2. — Le Spartiate , commandé par le capitaine Émeriau, et qui eut à combattre le vaisseau amiral anglais , fit une belle défense et causa de grandes pertes et de grandes avaries au Vanguard ; il ne sc rendit aussi que dans la matinée, et lorsque la majeure partie de son équipage était hors de combat. — La frégate ta Sérieuse avait été coulée bas dès le commencement du combat; mais l’équipage parvint â gagner la côte. — La frégate t’Artémisc amena son pavillon le 2; mais, au mépris des lois de la guerre, son Capitaine mit ensuite le feu â sou bâtiment, et s’enfuit X terre avec ce qui restait de l’équipage. — [*s Anglais

It convient de dire que Bonaparte . «pré* le comtal d’Aboukir, «ait toi u de juftrr aussi whércmenl l'amiral Villeneuve qui l'a jugé depuis dam le* Mémoires dicté* à Sainte-Héléoe . et lorsqu'il avau à toi reprocher, outre le désastre d'Aboukir, celui de Trafalgar.

Villenravr , apré» avoir quitté la côte d’Égypte, rroconlra en mer le brick la Salami ne, et l'envoya à Alexandrie pour informer le Général CD chef de sa situation , et lui faire le rapport de sa conduite- Villeneuve disait dans ce rapport que, te 2 août (15 thermidor), h deux heures dn mitio . se trouvant avec te» vaisseaux le Guillaume-Tell, le Généreux , les frétâtes la Diane et ta Justice, seuls bâtiments en état de combattre et «te faire voile, cl te voyant ranoooé par des v aisseaux ennemis anxquel» I ne pouvait riposter, et qui auraient Roi 1. u.

se sont vivement récriés contre la conduite de ce capitaine, oubliant qu’elle ressemblait beaucoup â celle do capitaine du Bellerophon.— L’Heureux et ie Mercure, qui, comme le Tonnant, avaient été obligés de couper leurs câbles pour éviter l’explosion de T Orient, échouèrent à la côte, et furent pris le 2 août, â six heures et demie du matin : le capitaine Cambon, du Mercure, avait été blessé. — Le Franklin, quoique démâté de son grand mât et de son mât d’artimon , et ayant tous les canons de sa deuxième batterie démontés, résista long-temps. Le contre amiral Duchayla , que sa blessure, avait momentanément privé â la fois de l’ouYe et de la vue, était revenu à lui , et , quoique aveugle encore, encourageait l’équipage. — Le 2 , A onze heures et demie , ou lui rendit compte qu’il ne restait plus que trois canons de 36 pour défendre le vaisseau : «Tirez toujours, s’écria-t-il, notre dernier canon peut être funeste â l’ennemi. * On continua à combattre , et le capitaine Martinet ne rendit le Franklin que lorsque les deux tiers de l’équipage étaient tués ou blessés, et au moment où les Anglais, convaincus que le reste était hors d’étatde soutenir un abordage, allaient monter dans le vaisseau. — Le Tonnant , démâté de tous scs mâts et criblé de boulets, avait, comme nous l’avons dit , été obligé de couper son câble et de s’échouer; le Hniolêon était dans la même position. — Le lendemain du combat, le 3 août, le pavillon tricolore flottait encore sur ces deux vaisseaux; te Tonnant l’avait arboré sur le tronçon de son grand mât. L’amiral anglais envoya un parlementaire sommer les débris de l’équipage d’amener leur pavillon, et de se rendre prisonniers de guerre; l’officier qui commandait demanda qu’un bâtiment le reconduisit en France avec les marins sous ses ordres. Nelson refusa , et les Français se préparèrent à combattre. Mais deux vaisseaux anglais ayant été envoyés pour réduire le Tonnant, l’équipage, convaincu que toute résistance serait inutile , fut enfin obligé d’amener. — Le capitaine du Timotéon avait profité de la nuit du 2 au 3 pour débarquer les blessés et son équipage ; à midi il mit le feu â sou vaisseau et gagna la côte.

Ainsi des vaisseaux de l’escadre française, un , l’Orient, sauta ; cinq furent brûlés, dont quatre, le Mercure , t Heureux , le Guerrier et l’Aquilon , par les Anglais, qui les trouvèrent en trop mauvais état pour les réparer, et un, le Timotéon , par son capitaine ; cinq, le Franklin , le Spartiate, le Tonnant , le Peuple- Souverain et le Conquérant, furent emmenés par Nelson. — Une des frégates fut coulée bas , et l’autre incendiée par sou capitaine. — Il n’échappa A l’ennemi que deux vaisseaux et deux frégates.

par te réduire à la néretertê de faire côte , H trait appareillé pour ».iover te» détail de l'escadre en combattant tou» voile» ; que te» ennemi» avaient détarbé pour te poortuivre troi» vaJcaescnr qui avaient bientôt viré de bord , un æul ayant donné et revu une bordée ; enfin , qu'il allait lâcher de gagner te port de Malte où il attendait de» ordre».

Bonaparte répondit â ce rapport : « SI l’on pouvait vou» faire un reproefee, « «Ta,t de n’avoir pa» mu à la voile immédiatement a pré» que l’Orient a »aulé . puiique drput» troi» heure» la position que l’amiral avait prtK avau été forcée et entourée de tou» côté* par l’ennemi. Vou» avez rendu dan» celte ri rronitaoce, comme dan» tant d’antres , un *rrv1ce e*»«tkH * la République , en Muvanl une paille de l'escadre. »

La perle des Anglais » quoiqu'elle ne soit portée qu i 895 hommes dans l’état officiel, s'éleva A environ 1,000. On évalue à 3,925 le nombre des marins français qui périrent dans le combat1.

Les équipages des vaisseaux échoués et des deux frégates débarquèrent sur la plage d'Aboukir; une centaine d'hommes se sauvèrent de t’Orimt , et un grand nombre de matelots des autres vaisseaux se réfugièrent A terre, au moment où l’affaire était décidée , en profitant du désordre des ennemis : l'armée se recruta parlà de 3,500 hommes. On forma une légion nautique, forte de trois bataillons, d'ensemble 1,800 hommes : les autres servirent & recruter l’artillerie, l’infanterie et la cavalerie. — Après le départ des Anglais , le sauvetage se fit avec activité; on retira de la mer beaucoup de pièces d’artillerie , des munitions, des mâts et d’autres pièces de bo s, qui furent utiles à l’arsenal d’Alexandrie. — Il restait dans le port de celle ville deux vaisseaux , le Causse et le Dubois; quatre frégates de construction vénitienne, trois frégates de construction française, tous les bâtiments légers et ceux du convoi. - (Quelques jours après le combat, Nelson quitta les parages d’Alexandrie, laissant deux vaisseaux de guerre pour bloquer le port.— Quarante bâtiments napolitains du convoi obtinrent du commandant d’Alexandrie la permission de retourner chez eux ; le commandant de la croisière anglaise les réunit autour de lui , en relira les équipages , et mit le feu aux bâtiments. Cette violation du droit des gens tourna contre

1 En envoyant au Directoire «on rapport sur le combat naval d'A bmikir, Bonaparte adressa dr* rmitoljliont au \ i.e amiral Thévenard, père du brave capitaine de l’Aquilon :

« Votre fils . lui écrtvil-il , est mort d'an coup de canon sur son banc de quart : je remplis, citoyen générai, un triste devoir en vous l'annonçant ; mais i> est mort sans sourfrir et arec honneur. C'est la seule consolation qui puiste adoucir la douleur d'un père. Nous somme* loua dévoués .1 U mort : quelques jours de vie valcnt-ili I? bonheur de mourir pour son pays? Compensent iis la douleur de se voir sur un lit , environné de l'égolsme d'une nouvelle génération? Valent -ils les dégodts. les souffrances d'une longue maladie? Heureux ceux quj meurent sur le champ de bataille ’ Ils vivent éternellement dans le souvenir de ta postérité. Ils n’ont jamais inspiré la compassion, ni la pitié que nous inspirent la vieillesse caduque, ou l'homme tourmenté par les maladie* aigues. Vous axer blanchi , citoyen général . dans la carrière des armes; vous regretterez un fils d g ne de vous et de la pairie : en accordant avec nous quclqtn s larmes a sa mémoire, vous direz que sa mort est glorieuse et digne d'envie.*

C'était le langage d'un guerrier à un père, â un homme, à un militaire. ton a parte ailrota d'autres parole* â U veuve de l'amiral firuryt.

• Votre mari, lui écrivit-il, a été tué d'un coup de canon en combattant * son bord .11 p*î mort sans souffrir, et de la mor« la plusdooce, la plus enviée par les miliaire*. .le sens vivrmeal voire douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet que noos aimons est terrible; il nous isole de la lerrc . il fait éprouver au corps les rouvuliions de I agonie, le* facultés de l'âme sont anéantie* , elle ne conserve de rrlation avec l'univers qu'au travers d un raucbemai qui allêre tout. Les homme* paraissent plus froids, plus égoitles qu'ils ne le sonl réellement. L'on sent dans cette situai kiu que, si rien ne nous obligeait â la vie, il vaudrait beaucoup mieux mourir. Mais , lorsque après celle première pensée, l'on presse ses enfants sur son cœur, de* tamis* , des senti mrnts tendre* raniment la nature, et l’on vil pour ses eufcnts. Oui, madame , voyez dé* ce premier moment qu'ils ouvreut voire cœur a la mélancolie. Voua pleurerez avec eux, vous élèverez leur enfance, vous culnverci leur jeunesse. Vous leur parierez de leur père, de voire douleur, de ls perte qu'eux et la République ont faite. — Après avoir raltacbé voire âme au momie par l'amour Hlûl et l'amour maternel . appréciez pour quelque chose l'amilié et le vif intérêt que je prendrai toujours â la femme de mon ami ! Persuadez-vous qu’il est ds* h oui mes, en petit nombre, qui méritent d'être l’espoir de la douleur, parce qu’ils sentent avec chaleur les peines de l'âme.*

les Anglais : les équipages des convois italiens et fran~ çais, voyant qu’ils n’avaient plus de ressources que dans le* succès de l’armée française, se joignirent A elle et prirent les armes.

On a fait l’observation que la manœuvre courageuse et habile qui plaça une partie de la flotte française entre deux feux, et assura la victoire aux Anglais, ne fut point exécutée par l’ordre de Nelson. On trouve dans la vie de Nelson, publiée â Londres , et dans les journaux anglais du temps, qu’il ne fit aucun signal pour l’indiquer, et que seulement il avait douné pour instruction à scs capitaines, de se former de la manière la plus convenable pour se soutenir mutuellement. On y voit aussi que c’est le capitaine Foley, commandant le Goliath , qui servit de guide aux autres vaisseaux, et leur montra, en mouillant devant le Guerrier, ce qu’ils avaient à faire pour être victorieux.

D’Aboukir, Nelson se dirigea sur Naples, où il fut reçu en triomphe. — En récompense de sa victoire , divers souverains le comblèrent d’honneurs et de décorations. Le roi d'Angleterre lui donna le titre de baron du /Vil, et uue pension de 50,000 fr., réversible sur ses descendants. Le Sultan, qui à cette époque se liguait avec l'Angleterre et la Russie contre la France, lui envoya une superbe pelisse de la valeur de 25,000 francs , et une aigiette en diamants, ôtée de son propre turban, et valant près de 100,000 francs. — Il ne parait pas que le capitaine Foley ait reçu aucune récompense.

Les armées de terre el de mer. — Réflexions de /Vapotèon. — La bataille d’Aboukir a inspiré â Napoléon sur les armées de mer et sur les armée* de terre d’admirables réflexions, que uous ne croyons pas pouvoir nous dispenser de reproduire textuellement.

u Depuis que les moindres vaisseaux que l’on met en ligne sont ceux de soixante-quatorze, les armées navales de la France, de l’Angleterre, de l'Espagne, n'ont pas été composées de plus de trente vaisseaux. Il y en a eu cependant qui, moments uémeut, oui été plus considérables. — Une escadre de trente vaisseaux de ligue est sur mer ce que serait sur terre une armée de 120,000 hommes. Une armée de 120,000 hommes est uue grande armée, quoiqu’il y en ait eu de plut fortes. — Une escadre de treute vaisseaux a tout au plus le cinquième d'hommes d’une armée de 120,000 hommes; elle a cinq fois plus d’artillerie et d’un calibre très supérieur. Le matériel occasione A peu près les même* dépenses. — Si l’on compare le matériel de toute l’artillerie de 120,000 homme*, des charrois, des vivres, des ambulances, avec celui de trente vaisseaux, les deux dépenses sont égales ou A ptu près. — Eu calculant, dans l’armée de terre, 20,000 hommes de cavalerie, et 20,000 d’artillerie ou d’équipages, l’entretien de cette armée est incomparablement plus dispendieux que celui de l’armée navale.

« La France pouvait avoir trois flottes de trente vaisseaux, comme trois armées de 120,000 hommes.

« La guerre de terre consomme en géuéral plus d’hommes que celle de mer; elle est plus périlleuse. Le soldat de mer, sur une escadre, ne se bal qu’une fois dans une campagne, le soldat de terre se bat tous les

jours. Le soldat de mer, quels 'que soient les fatigues et les dangers attachés A cet élément , en éprouve beaucoup moins que celui de terre : il ne souffre jamais de la faim , de la soif, il a toujours avec lui son logement, sa cuisine, sou hôpital et sa pharmacie. Les armées de mer, dans les services de France et d'Angleterre, où la discipline maintient la propreté, et où l'expérience a bit connaître toutes les mesures qu'il fallait prendre pour conserver la santé , ont moins de malades que 1rs armées de terre. Indépendamment du péril des combats, le soldat de mer a celui des tempêtes, mais l'art a tellement diminué ce dernier, qu'il ne peut être comparé A ceux de terre, tels qu’émrutes populaires, assassinats partiels, surprises de troupes légères ennemies

« Un général commandant en chef une armée navale , et un général commandant en chef une armée de terre , sont des hommes qui ont besoin de qualités différentes. On natt avec les qualités propres pour commander une armée de terre, tandis que les qualités nécessaires pour commander une armée navale ne •'acquièrent que par expérience.

«Alexandre, Condé, ont pu commander dès leur plus jeune âge ; l'art de la guerre de terre est un art de génie, d’inspiration; mais ni Alexandre ni Condé, à l'âge de vingt-deux ans, u'eussent commandé une armée navale. Dans celle-ci, rien n'est génie ni insp*ration; tout est positif et expérience. Le général de mer n'a besoin que d'une science, celle de la navigation. Celui de terre a besoin de toutes, ou d’un talent qui équivaut à toutes, celui de profiler de toutes les expériences et de toutes les connaissances. Un général de mer n'a rien ft deviner; il sait où est son ennemi, il connaît sa force. Un général de terre ne sait jamais rien certainement, ne voit jamais bien son ennemi , ne sait jamais positivement où il est. Lorsque les armées sont en présence, le moindre accident de terrain, le moindre bois cacbe une partie de l’armée. L'oeil le plus exercé ne peut pas dire qu'il voit toute l'armée ennemie , ou seulement les trois quarts. C’est par les yeux de l’esprit, par l'ensemble de tout le raisonnement, par une espèce d inspiration, que le général de terre voit, connaît et juge. Le général de mer n’a besoin que d’un coup d’œil exercé; rien des forces de l'ennemi ne lui est caché. — Ce qui rend difficile le métier de général de terre, c’est la nécessité de nourrir tant d'hommes et d'animaux ; s’il se laisse guider par les administrateurs, il ne bougera plus, et ses expéditions échoueront. — Celui de mer n'est jamais gêné; il porte tout avec loi. Un général de mer n’a point de reconnaissance à faire, ni de terrain à examiner, ni de champ de bataille à étudier. Mer des Indes, mer d’Amérique, Manche, c’est toujours une plaine liquide. Le plus habile n’aura d’avantage sur le moins habile, que par la connaissance des vents qui régnent dans tels ou tels parages, par la prévoyance de «eux qui doivent régner, ou par les signes de l'atmosphère; qualités qui s’acquièrent par l’expérience, et par l'expérience seulement.

« Le général de terre ne connaît jamais le champ de

bataille où il doit opérer. Son coup d’œil est celui de l’inspiration, il n’a aucun renseignement positif. Les données pour arriver à la connaissance du local S0Dt si éventuelles que l’on n'apprend presque rien par expérience. C'est une facilité de saisir, tout d’abord, les rapports qu’ont les terrains selon la nature des contrées ; c’est enfin un don qu’on appelle coup d'œil militaire, et que les grands généraux ont reçu de la nature. Cependant les observations qu’on peut faire sur lescartes topographiques, la facilité que donnent l’éducation et l’habitude de lire sur ces cartes, peuvent être de quelque secours.

« Un général en chef de mer dépend plus de ses capitaines de vaisseau qu’un général en chef de terre de ses généraux. Ce dernier à la faculté de prendre lui-même le commandement direct des troupes , de sc porter sur tous les points et de remtdier aux faux mouvements par d’autres. Le général de mer n’a personnellement d’influence que sur les hommes du vaisseau où il se trouve; la fumée empêche les signaux d’être vus. Les vents changent , ou ne sont plus les mêmes sur tout l’espace que couvre sa ligne. C’est donc de tous les métiers, celui où les subalternes doivent le plus prendre sur eux.

« Il faut attribuer à trois causes les pertes de nos batailles navales : 1° â l’irrésolution et au manque de caractère des généraux en chef; 2° aux vices de la tactique; 3° au défaut d’expérience et de connaissances navales des capitaines de vaisseau, cl A l’opinion où sont ces officiers qu’ils ne doivent agir que d’après des signaux. Les combats d Oumant, ceux de la Révolution dans l'Océan et dans la Méditerranée en 1793 et 1794, ont tous été perdus par ces différentes raisons. — L’atn rai Viliaret, brave de sa personne, était sans caractère, et n’avait pas même d’attachement à la cause pour laquelle il se battait. Martin était un bon marin, mais de peu de résolution.— lltélaienl d’ailleurs influencés tousdeux par les représentants du peuple,qui n’ayant aucune expérience, autorisaient de fausses opérations.

« Le principe de ne faire aucun mouvement que d'après un signal de l’amiral est un principe d’autant plus erroné , qu’un capitaine de vaisseau est toujours mattre de trouver des raisons pour se justifier d’avoir mal exécuté les signaux qu’il a reçus. Dans toutes les sciences nécessaires à la guerre, la théorie est bonne pour donner des idées générales, qui forment t’esprit; mais leur stricte exécution est toujours dangereuse : ce sont les axes qui doivent servir à tracer la courbe. D’ailleurs, les règles mêmes obligent â raisonner, pour juger si l’on doit s’écarter des règles, etc.

« Souvent en force supérieure aux Anglais, nous n’avons pas su 1rs attaquer, et nous avons laissé échapper leurs escadres, parce qu’on a perdu son temps à de vaines manœuvres. La première loi de la tacli«|ue maritime doit être, qu’aussitùl que Timbrai a donné le signal qu’il veut attaquer, chaque capitaine ait à faire les mouvements nécessaires pour attaquer un vaisseau ennemi , prendre part au combat, et soutenir ses voisins.»

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