‹ France (volume 2)Chapitre 22 sur 45 · IITFLUENCE DK LA PUISSANCE TERRITORIALE DU CLERGÉ AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

IITFLUENCE DK LA PUISSANCE TERRITORIALE DU CLERGÉ AU MOYEN AGE

Nous n'avons pu, dans le tableau qui précède , qu'indiquer d'une manière très-incomplète les titres et les possessions du clergé de France. Il résulte toujours de ce court aperçu que la richesse

(*) Dom Beaunier, p. 775.

du clergé au moyen âge devait être considérable, puisque, à la fin du dix-septième siècle, ses revenus s'élevaient à 5 lus de douze millions; il résulte aussi e ce travail qu'au moyen âge le clergé réunissait à l'autorité spirituelle, alors si grande, d*immenses forces matérielles ; que la plupart des abbés et des évêques possédaient, comme les seigneurs féodaux, de riches domaines, et, comme eux aussi, tous les droits de la souveraineté. Si maintenant l'on posait cette question du célibat des prêtres , qui a été si vivement agitée de nos jours, il serait facile de répondre, en montrant leurs richesses et leurs droits , que le clergé catholique, si le célibat des prêtres n'eût pas été maintenu , s'il edt été permis aux prêtres d'avoir une famille, serait devenu inévitablement une caste sacerdotale héréditaire, unie d'intérêt avec la caste nobiliaire, comme les brahmanes de l'Inde avec les tchatrias ; alors le clergé eât dominé je reste de la nation de sa double autorité religieuse et politique , et retardé peut-être à jamais l'émancipation des classes inférieures: mais le mariage étant défendu aux ecclésiastiques, leur corps se recrutait nécessairement par l'élection. Or, ceux qui entraient amsi dans son sein n'étaient pas les nobles, mais les pauvres, les serfs, qui, à force de piété ou de science, parvenaient aux plus hautes charges de l'Église , et devenaient les égaux , ou même les supérieurs des plus puissants barons. Ainsi, grâce au célibat des prêtres , l'Église était une porte toujours ouverte aux roturiers pour sortir de la servitude , et s'élever à la richesse et au pouvoir. Devenus évéques , archevêques , ou même papes , ils gardaient le souvenir de leur origine, et étaient disposés à se mettre souvent du côté du peuple contre les grands. Avant de former une classe redoutable par ses lumières et son nombre, le tiers-état fut lentement émancipé par l'Église qui se recrutait par lui, et par la royauté , qui prit dans son sein ces gens du roi si dangereux à la féodalité.

Ajoutons encore que ces immenses donations de terres faites au clergé

du mo^en âge , eurent pour résultat de ranimer par toute la France les travaux de 1 agriculture. « G*est au clergé séculier et régulier , dit M. de Chateaubriand (*), que nous devons encore le renouvellement de Fagrîculture en Europe, comme nous lui devons la fondation des collèges et des hôpitaux. Défrichements des terres, ouvertures des chemins, agrandissements des hameaux et des villes , étahlissement des messageries et des auberges , arts et métiers , manufactures , commerce intérieur et extérieur, lois civiles et politiques, tout enfin nous vient oriijinairement de l'Église. Nos pères étaient des barbares, à qui le christianisme était obligé d'enseigner jiisqu*à l'art de se nourrir.

« La plupart des concessions faites aux monastères dans les premiers siècles de rÉglise étaient des terres vagues , que les moines cultivaient de leurs propres mains. Des forêts sau>vages, des marais impraticables, de vastes landes , furent la source de ces richesses que nous avons tant reprochées au clergé.

« Tandis que les chanoines prémontrés labouraient les solitudes ae la Pologne et une portion de la forêt de Coucy en France , les bénédictins fertilisaient nos bruyères. Molesme , Colon et Cîteaux , qui se couvrent aujourd'hui de vignes et de moissons , étaient des lieux semés de ronces et d'épines, où les premiers religieux habitaient sous des huttes de feuillages, comme les Américains au milieu de leurs défrichements.

« Saint Bernard et ses disciples fécondèrent les vallées stériles que leur abandonna Thibaut , comte de Champagne. Fontevrault fut une véritable colonie , établie par Robert d'Arbrissel, dans un pays désert, sur les confins de l'Anjou et de la Bretagne. Des familles entières cherchèrent un asile sous la direction de ces béhédictins :

il s'j forma des monastères de veuves ,

(*) Génie du christianisme , 4' partie , livre VI, ch. 7, 5* édition. Lyon, X809, t. lV,p. 3i3.

de filles , de laïques , d'infirmes et de viepx soldats. Tous devinrent cultivateurs , à l'exemple des Pères , qui abat* taient eux-mêmes les arbres, guidaient la charrue, semaient les grains, et couronnaient cette partie de la France de ces belles moissons qu'elle n'avait point encore portées.

« La colonie fut bientdt obligée de verser au dehors une partie de ses habitants , et de céder à d'autres solitudes le superflu de ses mains laborieuses.

Raoul de la Futaye, compagnon de IVobert, s'établit dans la forêt du Ktàdu-Merle; et Vital, autre bénédictin , dans les bois de Savigny. La forêt de l'Orges, dans le diocèse d'Angers; Chaufournois, aujourd'hui Chantenois, en Touraine; Bellay, dans la même province; la Puie,*en Poitou; l'Enclottre, dans la forêtde Gironde; Gaisne, à quelques lieues de Loudun ; Luçon , dans les bois du même nom; la Lande, dans les Landes de Garnache ; la Madeleine, sur la Loire; Boubon en Limousin; Cadouin en Périgord; enfin Haute-Bruyère , près de Paris , furent autant de colonies de Fontevrault , et oui , pour la plupart , d'incultes qu'elles étaient, se changèrent en opulentes campagnes.

«Nous fatiguerions le lecteur si nous entreprenions de nommer tous les sillons que la charrue des bénédictins a tracés dans les Gaules sauvages.

Maurecourt, Longpré, Fontaine, le Charme, Colinance, Foici, Bellomer, Consanie, Sauvement, les Épines, Ëube , Nanassel , Pons , Charles, Yairville , et cent autres lieux dans la Bretagne , l'Anjou , le Berry , l'Auvergne , la Gascogne, le Languedoc, la Guyenne, attestent leurs immenses travaux.

Saint Colomban fit fleurir le désert de Vaugé. Desfilles bénédictines même, à l'exemple des Pères de leur ordre , se consacrèrent à la culture; celles du Montreuil-Ies-Dames s'occupaient , dit Hermann , à coudre , à filer , et à défricher les épines de la forêt, à l'imitation de Laon et de tous les religieux de Clairvaux (*).

(*) De Miracul , lib. m , cap. 17. .

L'UNIVERS

* £n Espagne , les bénédictins dé* ployèrent la ipéme activité. Ils achetèrent des terres en friche au bord du Tage, près de Tolède , et ils fondèrent le couvent de Venghalia , après avoir ^planté en vignes et en orangers tout le pays d'alentour.

« Le Mont-Gassin , en Italie, n'était qu'une profonde solitude : lorsque saint Benoît s'y retira , le pays changea de face en peu de temps , et l'abbaye nouvelle devint si opulente par ses travaux , qu'elle fut en état de se défendre, en 1057, contre les Normands qui lui firent la guerre.

« Saint Boniface, avec les religieux de son ordre, commença toutes les cultures dans les (]uatrê évêchés de Bavière. Les bénédictins de Fulde défrichèrent, entre la Hesse , la Franconie et la Thurin^e , un terrain du diamètre de huit mille pas géométriques, ce qui donnait vingt-quatre mille pas , ou seize lieues de circonférence; ils comptèrent bientôt jusqu'à dix -huit mille métairies , tant en Bavière qu'en Souabe. Les moines de Saint -Benoît- Polironne, près de Mantoue, employaient au labourage plus de trois mille paires de bœufs.

«Remarquons, en outre, que la règle presque générale qui interdisait l'usage de la viande aux ordres monastiques vint sans doute, en premier Heu , d'un principe d'économie rurale.

Les sociétés religieuses étant alors fort multipliées , tant d'hommes , qui ne vivaient que de poissons, d'œufs, de lait et de légumes , durent favoriser singulièrement ta propagation des races de bestiaux. Ainsi nos campagnes , aujourd'hui si florissantes , sont en partie redevables de leurs moissons et de leurs troupeaux au travail des moines et à leur frugalité.

« De plus , l'exemple , qui est souvent peu de chose en morale, parce que tes passions en détruisent les bons effets, exerce une grande puissance sur le côté matériel de la vie. Le spectacle de plusieurs milliers de religieux cultivant la terre mina peu à peu ces préjugés barbares , qui attachaient le mépris à l'art qui nourrit les hommes.

Le pa^^san apprit , dans les monastères , à retourner la glèbe et à fertiliser le sillon* Le baron commença à chercher dans son champ des trésors plus certains que ceux qu'il se procurait par les armes. Les mornes furent donc réellement les pères de l'agriculture, et comme laboureurs eux-mêmes, et comme les premiers maîtres de nos laboureurs. »

TABLEAU DES MONASTÈRES FONCES EXT FRANCE jusqu'au dix-huitième SIECLE,

Nous placerons ici le nombre des monastères fondés en France jusqu'au dix - huitième siècle (*), Ces chiffres sont significatifs ; on voit que , du quatrième au douzième siècle , il y a une progression croissante, interrompue seulement au huitième par les guerres de Charles Martel , qui dépouillait les monastères au Heu d'en fonder de nouveaux , et par celles de Pépin e^ de Chariemagne qui troublaient presque toute l'Europe; au dixième la progression s'arrête, grâce aux ravages des Normands, des Hongrois et des Sarrasins. Au douzième , époque des croisades et du plus grand pouvoir de l'Église « la progression atteint le chiffre énorme de 702. Msifs la décadence est rapide au treizième siècle, temps de saint Louis; on compte encore 287 fondations nouvelles; au siècle suivant, où commencent la lutte contre l'Angleterre et les guerres civiles , il n'y en a plus que 53 ; au quinzième , 36 seulement; au seizième, enfin , durant la rivalité de François V et de Charles V, et les guerres de religion, le chiffre des fondations est de 15.

Au dix-septième siècle, la recrudescence de la dévotion , le besoin de multiplier les convertisseurs, porte le nombre jusqu'à 46 ; mais il retombe ad dix - huitième , devant l'impiété de la régence et le rationalisme des philosophes , à 4 seulement.

(*) Ce relevé a été fait d'après la liste alphabétique insérée par M. Louis de Maslatrie dans l'Annuaire historique pour Tannée i838, publié parla Société de l'histoire de France , p. 66-a3o,

BikcLU, HOMUHB Ass MONASTBRES ges. Pcu à pcu Icur tK)mbre âugfuenta,

FowDÉs. et avec lui leur force ; ils obtinrent ia

IV II permission de s^ntourer de muraii-

V 40. les ou de relever celles qui protégeaient

^^ ^^^ autrefois leurs villes. Rome en avait

^^ï ^^^ laissé un grand nombre sur le sol de

^^^ ^^7 la France; il s'en forma de nouvelles

i? *^^ au pied des châteaux et autour des

^' l ^ églises. Derrière ces enceintes et dans

^£ „Q^ leurs rues étroites, les bourgeois, forts

xni ,.....,., 287 ^® *®"' nombre , se laissèrent moins

xrv... !.!!!!. !!.!!!. 53 aisément maltraiter par les grands;

XV... *.'.'............ 36 J^s marchandèrent leur soumission et

XviV. *..'.'. "'....'/...'/. i5 se firent payer en libertés les aides

xvn 46 qu'ils fournirent.

Page 1