LOUIS VI, DIT LE GBOS
Lorsque Louis YI succéda à son père , en 1108 , le domaine royal , qui s'étendait à peine sur une surface de trente lieues de l'est à l'ouest , et de quarante du nord au sud , ne comprenait qu'une partie de l'Ile-de-France , de la Champagne et ae l'Orléanais, c'est-à-dire , à peine cinq des quatrevingt-six départements de la France actuelle ; encore n'en était-il pas paisible possesseur, et était-il obligé d'y lutter sans cesse contre ses propres vassaux, qui tous s'attribuaient le droit de piller le pauvre peuple et les clercs. Autour de l'Ile-de-France et de
(*) Gibbon , Histoire de la décadence et de la chute de Tempire romain, t. II , p. 364 et suiv. de la trad. franc. , par M. Guizot.
rOrléanais étaient des seigneuries féodales aussi grandes que le domaine du roi. Au nord , le comté de Yermandois , en Picardie , comprenait le territoire de deux départements; le comté de Boulogne en occupait un , et celui de Flandre quatre. La maison de Champagne et de Blois couvrait seule six départements, et resserrait le roi au midi et au levant ; la maison de Bourgogne en occupait trois ; le duché de Normandie cinq ; le duché de Bretagne cinq; le comté d'Anjou près de trois.
« Amsi les plus proches voisins du roi , ^rmi les grands seigneurs, étaient ses é^aux en puissance. Quant aux pays situés entre la Ivoire et les Pyrénées , et qui comprennent aujourd'hui trentetrois départements , quoiquMls reconnussent la souveraineté du roi de France , ils lui étaient réellement aussi étrangers que les .trois royaumes de Lorraine, de Bourgogne et de Provence, qui relevaient de l'empereur.
Ces derniers répondent aujourd'hui à yingt et un départements (*). »
Malgré tous les obstacles qui Fentouraient , Louis YI commença hardiment la lutte. Jusqu'à la fin ae sa vie il ne cessa de combattre l'anarchie . féodale et de faire respecter les privilèges des clercs et des marchands. Les comtes de Corbeil et de Mantes, les seigneurs du Puiset en Beauce, de Coucy, de Montfort, de Rochefort, de Montihéry , qui désolaient de leurs brigandages les terres du roi et des églises, furent soumis , mais il en coûta au roi de longs et pénibles efforts : le seul château du Puiset lui demanda trois années de guerre. Toutefois, il faut le dire, Louis ne fut pas sans appui; l'Église reconnaissante mit ses vassaux à son service , et les milices de l'abbaye de Saint -Denis, celles des églises du Beauvoisis, de l'Orléanais et de la Champagne combattirent souvent sous ses drapeaux. Avec leur aide il parvint à soumettre tous les seigneurs qui l'environnaient , les força de laisser les routes libres et de reconnaître son
(*) Sismondi, Histoire des Fraurais,t.V, p. 8.
autorité. Puis, quand il se vit seul maître dans ses domaines , il s'établit au dehors comme le défenseur des faibles et des opprimés , favorisa partout les révoltes des communes contre leurs seigneurs , et accorda sa sanction royale aux chartes de liberté qui leur furent concédées. Bientôt son influence s'étendit au loin jusque dans le Berry et le Rouer^ue ; peu a peu il intervint avec autorité dans les affaires des
frands vassaux ; et , lorsque les Maures 'Afrique menacèrent les chrétiens d'Espagne, ce fut à Louis YI, au roi de France , que s'adressa le comte de Barcelone pour obtenir de^ secours.
En combattant les vassaux de ses domaines , Louis n'oublia j[)as que le duc de Normandie , devenu roi d'Angleterre, était un dangereux voisin.
Aussi ne cessa-t-il de susciter des embarras à Henri P', qui avait assez d'affaires dans son nouveau royaume pour désirer la paix avec ses voisins du continent. D'abord il lui disputa la petite ville de Gisors ; puis, le sort des armes ne lui ayant pas été favorable, il soutint le fils de Robert, Guillaume Cliton , qui cherchait à s'emparer de là Normandie. Après plusieurs années d'efforts infructueux, Cliton dut se contenter d'un autre fief, de la Flandre, qui , étant devenu vacant , lui fut inféodé par Louis le Gros, en 1129.
C'est dans l'une de ces guerres contre le roi d'Angleterre, lorsque l'empereur Henri Y, allié de ce prince, menaça de faire une invasion en France, qu'on
1)ut voir les progrès qu'avait déjà faits a royauté : « Les seigneurs du royau- « me réunis au palais distribuèrent, de- « vant le roi , les bataillons qui devaient « s'assembler. Ils firent une première « division des habitants de Reims et « de Châlons , qui passait soixante mille « combattants tant à pied qu'à cheval; a la seconde, qui n'était pas moins « nombreuse, comprenait ceux de Laon « et de Soissons V la troisième , ceux «d'Orléans, d'Étarapes, de Paris, « avec la nombreuse armée dévouée à « saint Denis et à la couronne, où le « roi voulut être lui-même... Le comte «palatin Thibaud, avec son oncle, le
12« Livraison, (Annales de l'hist. de France.)
178 • L'UNÎVÉRS.
« comte tlugues de Troyes, qui, d'ac- « cord avec le roi d'Angleterre, faisait « alors la guerre au roi , étant arrivé « sur les sommations de la France , «formait la quatrième; le duc de « Èourgoçne , avec le comte deNevers , « la cinquième ; Texcellent comte Raoul «de Vermandois, illustré par la pa- « rente du roi, entouré d'une brillante «chevalerie et de la bourgeoisie de « Saint-Quentin, armée de casques et «de cuirasses, devait former l'aile <i droite : ceux de t^onthieu, d'Amiens '«et de Beauvais, étaient destinés à « l'aile gauche. Le noble comte dé Flan- « dre, avec dix mille vaillants cheva- « liers, aurait triplé l'armée s'il avait « pu arriver à temps. Le duc d'Aqui- « laine, Guillaume, l'excellent comte « de Bretagne , et le belliqueux Foul- « ques, comte d'Anjou, se désolaient « due la distance des lieux et la brièveté « du temps ne leur permissent pas d'a- « mener aussi leurs forces pour venger « les irijuires faites avix Français. « D'après la manière de faire la guerre à cette épouMe , au lieu de quatre ou cinq cent mille combattants que l'abbé Suger fait marcher dans l'armée du roi, on peut tout au plus supposer (Ju'il en ras'sembla vingt ou vingt-cina mille. Biais si Ton peut douter des chiffres, on ne peut rejeter le fait du secours alors offert et prêté au roi par la plupart des grands vassaux. Au reste , quel qu'ait été ce déploiement de forces, il demeura complètement inutile : les Allemands n'arrivèrent pas jusqu'aux frontières de France, ni les Français jusqu'à celles d'Allemagne.
A son lit de mort , Louis reçut le rix de ses efforts par le mariage qu'il t contracter à son fils Louis VII, dit le Jeune, avec Eléonore, héritière de la Guyenne (1137).
LOUIS YII.
Louis VII perdit bientôt le fruit dejs peines de son père. Thibaut^ comte de Champagne , ayant, peu après son avènement , levé f'étenaard de la révolte , Louis marcha contre lui , le battit, et livra sa province au pillage. Or il ar-
riva mie le feii âyaht été miS |)àr ses soldats à la petite ville de Vitry, les habitants, femmes, vieillards, enfants, au nombre de quinze cents, furent brûlés dans Tincendie de l'église ou ils s'étaient réfugiés. Dans la douleur que lui causa cet événement, Louis fit vœu , pour l'expier , de mdrcheir au secours de Jérusalem.
Deuxième croisade. — La première croisade avait sauvé l'empiiregrec.'en refoulant les Turcs au fond de l'Asid Mineure. Maître dèNicée, Alexis leur défendait les approches de Constant! nople ; l'antique cité de Constantin avait vu l'ihstantde sa ruine reculé, mais elle n'en avait pas gardé meilleure reconnaissance aux croisés. Tout occupé de ses intérêts personnels, Alexis avait bien vite oublié cette petite colonie de chrétiens établie à Jérusalem , etqui cependant était pour lui comme un avantf)Ostecontre lequel se concentraient tous es efforts des Turcs. Loi^sque Zenghi , prince de Mosoul , enleva Edesse aux Francs, en 1144; lorsque son filsNoureddin se fut, par ses brillants succès, formé une puissance redoutable qui pressait vivement Jérusalem , tes empereurs de Constantinoplç détournèrent leurs yeux de ces desastres , et il fallut une nouvelle croisade pour sauver la conquête des premiers croisés.
Ce fut saint Bernard qui la prêcha en France et en Allemagne. Cette dernière contrée, qui n'avait pris qu'une faible part à la première expédition , > fournit une nombreuse armée , qui marcha, sous les ordres de l'empereur Conrad III, à travers la Bavière, l'Autriche, la Hongrie, etc. , jusqu'à Constantinoplç, et de la en Asie. Mais, trompés par les guides infidèles que l'empereur Manuel leur avait donnes, les Allemands s'égarèrent dans les montagnes de la Cappadoce, et là, accablés par la fatigue et la disette, ils furent attaqués par les Turcs et taillés en pièces. Conrad lui-même fut percé de aeux flèches.
Pendant que l'armée allemande subissait cette mauvaise fortune, les Français, sous la conduite de Louis \Il, s'avançaient le long des cotes de l'Asie
Mineure, se promettant bien de réparer les échecs de Conrad. La route qu'ils suivaient avait l'avantage de ne pas les éloigner de la mer et de leurs convois; mais aussi elle était d'une longueur désespérante. A la fin , fatigués de tant de sinuosités , ils prirent a travers les terres. L'expédient réussît mal ; bientôt l'on rencontra les Turcs , et il fallut livrer, chaque jour de nouveaux combats. Dans les circonstances périlleuses , le génie prend sa place, sans égard pour les rangs donnés par la naissance : un pauvre chevalier , dont l'histoire n'a conservé que le nom, Gilbert, sauva l'armée par son habileté, et reçut le commandement comme le plus capable. Arrivés à Satalie , sur le golfe de Chypre , les chevaliers , apprenait qu'ils avaient encore quarante jours de marche poor atteindre Antiocbe, laissèrent la le pauvre peuple qui les avait suivis , et s'embarquèrent sur des vaisseaux grecs
Sour faire le trajet bar mer ; il est juste e dire que le roi fft tout pour retenir les barons, et qu'avant de partir luimême, il jprit toutes les précautions que les circonstances permettaient.
Les malheureux tombèrent ^ien vite sous les flèches des Turcs.
Les barons arrivèrent à Antiocbe , mais le souvenir de leur honte pesait sur eux ; ils n'osèrent rien entreprendre : à Jérusalem , ils trouvèrent Tempereur Conrad gui avait voulu visiter, au moins, en pèlerin , des lieux où il n'avait pu paraître en conquérant.
Les deux monarques entreprirent de concert de rendre Damas aux chrétiens; mais leur rivalité fit manquer le siège, et il fallut retourner en Europe sans avoir un seul exploit à citer pour excuser tant de désastres (1159), Durant l'absence du roi, Suger, abbé de Saint-Denis , avait administré avec sagesse les domaines royaux ; mais Louis, à son retour, croyant avoir quelques sujets de mécontentement contre la reine Éléonore, la répudia, et perdit avec sa main son riche héritage , qui , par le mariage d'Éléonore avec Henri II , alla augmenter les immenses possessions du roi d'Angleterre.
Depuis cette faute {)oliUéue, qui ¥6^' cula peut-être d'Un siècle les procréa de l'autorité royale en France , Ldùlà se trouva vis-à-vis de sdh buissant rival dans uiie position dlfflcile; maift les malheurs dé toute espèce qui fondirent sur Henri II, ses itiiigues querelles avec l'Eglise et ses fils permirent au roi de France de reprendre sôtt ascendant , et réduisirent Henri â 16 traiter toujours avec les égards dud à un suzerain féodal.
Après un long règne de quarantetrois ans , que remplissent cepehdant peu d'événements; Louis laissa le trdde a son fils Philippe I! , qtu , de sa naissance dans le moiiâ d'août , prit le surnoni d'Aiigdstè.
PHlLIPPE-AUGUSt£.
Philippe eut d'abord plusieiirS démêlés , pour ainsi dire , domestiques , qu'il étouffa par 6on activité et sa fermeté; puis il se prépara lentement à profiter des ènribat-raô de Henri II poUr lui enlever le Vexin. Dans cette gUeriré il fut soutenu par le fils même de Henri , Richard Cœur de Lion , qtil , jusqu'en 1186; fut le nieilleul* ami du roi de France ; mais , qUand il eut sùecédé à son père en Angleterre , en Irlande , dans la Guyenne , le Poitou , la ^aintonge, l'Auvergne, le Limousin, lé Périgord , l'Angoumois , l'Attjbu , le Maine, la Touraine et la Norinandie, cette amitié si vive se refroidit , et \à croisade qu'ils entreprirent en commun ne servit qu'àr faire éclater leur haine mutuelle.
Troisième croisade. — Depuis là malheureuse croisade de Louis VU, les Francs avaient été presque chassés de la Palestine. Encouragé par les désastres du roi de France et de l'empereur, ISfoureddin avait commencé la ruine des croisés. Ce terrible ennemi des chrétiens était un saint du mahométisme. « Lorsqu'il priait dan^ le temple , dit un écrivain arabe , ses sujets croyaient voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire. Il consacrait
L'UNIVERS
toaîours un temps considérable à la prière , se levait au milieu de la nuit , faisait son ablution et priait jusqu'au jour. » Noureddin ne pouvait consen* tir à laisser entre les mains des chrétiens Jérusalem, la troisième ville sainte de Tislamisme , le lieu d'où le Prophète avait été ravi par l'ange jusqu'aux pieds d'Allah. D'abord il leiir enleva Damas , et mit dans sa dépendance toute la Syrie musulmane , jusqu'alors incapable , par la division de son territoire entre un grand nombre de petits princes , de faire aux chrétiens une guerre sérieuse. La conquête de l'Egypte , par son général Salaheddin, augmenta encore sa puissance (1171 ), et peut-être aurait-il porté le dernier coup au royaume de Godefroy de Bouillon, si la mort n'était venue le surprendre. Mais Salaheddin (Saladin) hérita de ses talents , de sa puissance et de ses projets.
C'était encore un saint, un juste, qui mérita par son équité le titre de restaurateur de la justice sur la terre. Salaheddin, après avoir renversé les Fatimites d*Égypte , attaqua , pour son compte , les chrétiens de Jérusalem. Le roi. Gui de Lusignan, fut pris à la désastreuse journée de Tibériade avec les principaux de son royaume, le prince d'Antioche, le marquis de Montférrat , le comte d'Édesse , etc. La ville sainte et Ptolémaïs furent contraintes d'ouvrir leurs portes au vainqueur, qui , du reste, usa généreusement de sa victoire. De l'argent qui lui restait des dépenses dû sie^e , il racheta les plus misérables captifs.
Quand la nouvelle de la perte de la cité sainte arriva en Europe , ce fut partout un cri de douleur. Le marquis de Montférrat, prince deTyr, et prétendant au royaume de Jérusalem , faisait , dit un historien des croisades , promener par toute l'Europe une représentation de la malheureuse ville. Au milieu s'élevait le saint sépulcre , et au-dessus un cavalier sarrasin dont le cheval salissait le tombeau de Notre- Seigneur. Cette image , d'amer reproche , perçait l'âme des chrétiens occidentiaux ','on ne voyait que gens qui se
battaient la poitrine et criaient : Malheur à moi !
Aussitôt les bandes de pèlerins se mirent en route : l'empereur Frédéric Barberousse descendit le Danube avec une puissante armée; Richard d'Angleterre , Philippe de France , prirent la croix. Pendant qu'ils s'armaient, les chrétiens de Syrie, réfugiés dans la ville de Tyr, voyant leur nombre s'accroitre chaque jour, reprirent l'offensive et allèrent assiéger Saint- Jean d'Acre. Pendant deux ans, toute la guerre se concentra autour de cette place. On livra dans le voisinage du mont Carmel neuf batailles , qui toutes en méritaient le nom ; et telles furent les vicissitudes de la fortune , que le sultan s'ouvrit une fois un chemin jusque dans la ville , et que , dans une autre circonstance, les chrétiens pénétrèrent dans la tente de Salaheddin . Par le secours des plongeurs et des pigeons, il entretenait avec la ville une correspondance suivie; et, dès que la mer se trouvait libre , la garnison épuisée était remplacée par de nouveaux soldats. La famine, les combats et l'influence d'un climat étranger diminuaient tous les jours l'armée des Latins ; mais les tentes des morts se remplissaient de nouveaux arrivants , qui exagéraient le nombre et la diligence de ceux qui marchaient sur leurs traces. Le vulgaire étonné se laissa persuader que le pape lui-même était arrivé dans les environs de Constantinople, à la tête d^ne armée innombrable. La marche de l'empereur remplissait l'Orient d'alarmes plus sérieuses. C'était la politique de Salaheddin , qui multipliait les oustacles que Barberousse rencontrait dans l'Asie, et peut-iêtre dans la Grèce ; et la joie que lui causa la mort de ce souverain nit proportionnée à Testime qu'il lui inspirait. Les chrétiens éprouvèrent puis de découragement que de conûance à l'arrivée du duc de Souabe et de cinq mille Allemands, débris de son armée, épuisée par le voyage. Enfin , au printemps de la seconde année , les flottes de France et d'Angleterre jetèrent l'ancre dans la baie de Ptolémaïs,
ANNALES DE L»fflSTOIKÊ DE FRANCE.
et ^émulation des deux jeunes rois , Philippe-Auguste et Richard Plantagenet , donna une nouvelle vigueur aux opérations du siège.
A près avofr employé tous les moyens, épuisé toutes les ressources , les défenseurs de la ville se soumirent à leur sort; ils obtinrent une capitulation, mais à de dures conditions. On stipula , pour prix de leur vie et de leur liberté, une somme de deux cent mille pièces d'or, la délivrance de cent nobles et de quinze cents captifs d*un ordre inférieur, et la restitution du bois de la vraie croix. Quelques con*testations sur le traité et quelques délais dans Texécution ranimèrent la fureur des Francs, et le sanguinaire Richard fit décoller trois mille musulmans presque à la vue du sultan. Par la conquête d'Acre, les Latins acquirent une forte place et un port commode ; mais ils payèrent bien cher cet avantage. L'historien, ministre de Salaheddin, d'après les rapports des ennemis , évalue à cinq ou six cent mille le nombre des chrétiens arrivés successivement, et celui des soldats morts les armes à la main à cent mille. Il calcule que les maladies et les naufrages en enlevèrent une quantité beaucoup plus considérable, et que de cette puissante armée une très-petite partie seulement put retourner sans accidents dans sa patrie.
« Philippe -Auguste et Richard I"^ sont les deux seuls rois de France et d'Angleterre qui aient jamais combattu sous les mêmes drapeaux ; mais la jalousie nationale nuisait continuellement à l'intérêt de la sainte guerre qu'ils avaient entreprise , et les deux factions qu'ils protégeaient dans la Palestine étaient plus ennemies l'une de l'autre que de l'ennemi commun. Les Orientaux considéraient le roi de France comme supérieur en puissance et en dignité ; et , en l'absence de l'empereur, les Latins le reconnaissaient pour leur chef. Ses exploits furent au-dessous de sa renommée :
Philippe était brave , mais , dans son caractère , l'homme d'État dominait. Il se lassa bientôt de sacrifia ses inté-
rets et sa santé sur une côte stérile , et la prise d'Acre fut le signal de son départ. Il laissa dix mille soldats et cinq cents chevaliers , sous les ordres du duc de Bourgogne , pour la défense de la terre sainte; ce qui ne lui fit pas pardonner sa désertion. Le roi d'Angleterre , quoique inférieur en dignité, surpassait son rival en richesses et en renommée militaire ; et si une valeur brutale et féroce suffît pour constituer l'héroïsme , Richard Plantagenet doit tenir un des premiers rangs parmi les héros de son siècle.
La mémoire de Cœur de Lion fut longtemps chère et glorieuse aux Anglais; soixante ans après sa mort , les petitsfils des Turcs et des Sarrasins qu'il avait vaincus le célébraient dans leurs proverbes. Les mères delà Syrie se souvenaient de son nom pour imposer silence à leurs enfants; et^ lorsqu'un cheval faisait un écart , on entendait ordinairement son cavalier s'écrier:
« Crois-tu que le roi Richard soit dans ce buisson?» Sa cruauté envers les musulmans était un effet de son zèle et de son caractère ; mais je ne puis me persuader qu'un soldat si prompt et si courageux à se servir de sa lance se soit abaissé à recourir au poignard contre son collègue, le vaillant Conrad de Montferrat , qui périt à Acre, assassiné par une maip inconnue. Après la ppised'Acre et le départ de Philippe , le roi d'Angleterre conduisit les croisés à la conquête de la côte maritime , et ajouta les villes de Jaffa et de Césarée aux débris du royaume de Lusignan.
Une marche de cent milles, depuis Acre jusqu'à Ascalon , ne fut pendant onze jours qu'un grand et perpétuel combat. Abandonné de ses troupes, Saladin se trouva sur le champ de bataille accompagné seulement de dixsept de ses gardes , et y demeura sans baisser ses étendards ou faire cesser le bruit de sa trompette. Il parvint à rallier ses soldats et à les ramener contre ses ennemis : ses prédicateurs ou ses hérauts sommèrent d'une voix forte les unitaires de tenir ferme contre les chrétiens idol/\tres; mais l'effort de ces idolâtres était irrésistible , et ce
lat
L'UNIVBRS.
ne fut qu'en démolissant les murs et les bâtiments d'Ascalon que le sultan put les empêcher d*oecuper cette importante forteresse, située sur les confins de rÉeypte. Durant un biver rigoureux, Tes armées restèrent dans I inaction; mais, dès le commencement du printemps , les Francs , conduits par le roi d Angleterre, s'avancèrent à une ioiirnée de Jérusalem , et )a vigilance de Richard intercepta un convoi ou caravane de sept mille chameaux. Saladin s'était renfermé dans la sainte cité; mais elle était devenue le séjour de la discorde et de la consr ternatjon. Il pria , jeàqa , prêcha , et offrit de partager les dangers du siège; mais , soit attachement , soit esprit de révolte , ses mameluks, encore irappés du malheur récent de leurs compagnons d'Acre, pressèrent le sultan, par des clameurs , de réserver sa per-
Sonne et lei>r valeur pour la défense e la religion et de Tempire. La brusque retraite des chrétiens délivra les inusulmans, qui l'attribuèrent à un miracle. Richard vit ses lauriers flétris par la prudence ou l'envie de ses compagnons. Sur une montagne d'où l'on découvrait Jérusalem , le héros se voila IjB visage, et s'écria d'un ton dindi* gna^ion i « Ceux qui refusent de délivrer le saint sépulcre de Jésus-Christ ^qnt indignes de le contempler. » Ayant appris, en arrivant à Acre, que le sultan avait surpris la ville de Jaffa, il embarqua quelques troupes sur des vaisseaux marchands qui se trouvaient dans le port , et sauta le prenner sur le rivage. Sa présence releva le courage 4es défenseurs de la citadelle, et soixante pulle Turcs ou Sarrasins prirent la fuite en apprenant son arrivée.
Instruits de la faiblesse de son escorte , ils reparurent dans la matinée du Icndemam ; ils le trouvèrent campé sans
Srtotutions devant les portes, avec ix-sept chevaliers et trois cents archers. Il soutint l'attaque sans s'embarrasser du nombre ; et ses ennemis attestent que Richard , brandissant sa lance, galopa le long des rangs de Sarrasins , drepuis la droite de leur ar- \née jusqu'à la gauche, sans rencon-
trer un seul mahométan qui tût la.
hardiesse de J'arréter (*). »
Tandis que Richard déployait en Asie un courage inutile , Philippe profitait de l'absence de ^on bon frère, et, plus tard , de son injuste détention par l'empereur Henri VI, pour partager ses dépouijles avec le frère du captif, l'indigne Jean sans Terre.
L'arrivée de Richard , enfin sorti de prison , arrêta les progrès du roi de France en I>(ormandie ; mais , lorsque Jean hérita de la couronne par la mort de Richard , en 1199 , Philippe soutint un prétendant au sceptre d Angleterre , Arthur de Bretagne , petit- fils de Henri II. Arthur fut fait prisonnier, et poignardé, dit-on, par son oncle. A la nouvelle de ce meurtre, Philippe cite Jean à comparaître par-devant la cour des pairs, pour répondre, comme vassal de la couronne de France , aux accusations portées contre lui. Sur son refus, il confisque ses fiefs, et s*em*
{)are de la Normandie, du Maine, de 'Anjou et du Poitou , ne laissant ainsi aux Anglais que la Guyenne (1204;.
Jean ne put se résigner à tant de honte; le mécontentement de ses barons le força , il est vrai ^ de suspendre ses préparatifs contre Philippe; mais trouvant , en 1213 , une occasion favorable, il se liçqe avec l'empereur Otton qui envahit la France avec une puissante armée, et attaque Philippe près de Bovines. Le roi de France avait appelé à lui tous ses vassaux, mais surtout les milices des communes, oui suivirent courageusement l'oriflamme sur le champ de bataille. Cette mémorable victoire sauya, sinon la France, qui ne pouvait périr, du moins la monarchie des Capétiens. Us purent se vanter enfin d'un beau triomphe.
Leur autorité , vieille de plus de aeu]( siècles, avait déjà la sanction du temps; elle eut dès lors celle d'un grand succès.
(*) Gibbon.
Ifis i^mè$m aûnéefl c|e Philippe ae P9s$èren( iam le C()lme, et cependant tout était en feq autour cie lui.- Les ))aron$ ^nglajs «Jétrônaient presque l^ur roi ; un simple conUe des environs de Pari([ conduisait une croisade contre i^s prqyioces méridionales , et un comte de Flaqdrç allait s'asseoir sur le trône de Constantin , conquis par une armée de Français et de Vénitiens. Philippe ne prit directement part à aucun de 0^ (nouY^ments ; il laissait les chevaliers cQurit les lointaines aventures , porter partout le renom de la France, tandis litiMl attendait lui-même en silence leinoment d'en profiter, et qu'il s'occupait à affetmir son autorité dans ce domaine royal qui s'était aerandi , entre ses mains , de l'Artois , du Vermandois et ded provinces enlevées à l'Angleterre.
Ï)a8 deux grands événements auxquels les FraiHjais prirent part sous le règne de Phi hppe- Auguste , la oroisade contre les Albigeois et la conquête de Constantinoçle, nous avons déjà raconté le premier (*), il nous reste à parler du second. Cette étrange expédition , dans laquelle les chrétiens ouolîèrent la Syrie pour Constantinople , avait eu cependant pour pre* mm mobile on zèle ardent.
Quatrième croisade. — a Mil et cent et quatré-vins et dis-huit ans après l'incarnation Jhesu-Crist, au tens Innocent Fapostole de Rome, Phelippon roi de France et Richart roi d'Angleterre, dt un saint home en France qui ot non Foulque de Nulli. Cis Nullis siet entre Laigni sur Marne et Paris.
Il estoit prestre et tenoit la parotsce de la ville. Cis Foulques commença à parler de nostre Seigneur par Fra'nce et par les autres paîs d'entour, et sachiés fout certainement que nostre Sires fist maint espert miracle pour kii. La renommée de cil saint home ala talit qu^ele vint à l'apostole Innocent, et rapostoles li manda qu'il ser-» monast de la croix par l'autorité , et «firè^ i enl^ola un eardonilal ^i est appelé niaifetre Piei^on de Capes, croisié,
(*) voyn p«g. ea et mîv.
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et manda par lui le pardon tel que je vous dirai : Tuit cil qui se croiseroient et feroient le service Dieu un an seroient quites de tous les péchiés qu'il auroient fais , por tant qu'il fussent Gonfés. Et par ee que cis pardons fo ai grans , s'esmurent moult li cuer des gens, si que maint s'en croisièrent par le monde (*). »
Les comtes de Flandre et de Champagne prirent la croix. Eudes III, due de Bourgogne , et fioniface , marquis de Montferrat , se joignirent à l'expédition. Six barons, parmi lesquels étaient Geoffroi de Yillehardouin , fu^^ rent députés à Venise pour obtenir des vaisseaux. Les Vénitiens consentirent à prêter leur flotte, mais à la condition qu'il leur serait payé plus de quatre millions de notre monnaie. Les che« valiers ne purent jamais fournir cette somme; et lorsqu'ils eurent tout donné , argenterie , meubles précieux y bijoux , il s'en fallut encore de beaueouç que l'argent convenu se trouvât payé. On offrit alors aux croisés de les tenir quittes s'ils voulaient soumettre à la république Zara , ville de Dalmatien et la plupart d'entre eux acceptèrent.
■ Durant le siège , arriva au camp un jeune prince grec qui les supplia de se détourner encore une fois de leur route pour délivrer son père, Isaao TAnge, qu'un usurpateur avait renversé du trône. C'était, d'ailleurs, di« sait Alexis aux croisés , le seul moyen d'assurer le succès de l'expédition , que d'avoir pour eux Constantinople , c'està-dire, un- point intermédiaire entre l'Europe et l'Asie , un lieu où l'on pât se retirer, où l'on pût fabriquer des armes et toutes, les choses nécessaires à là guerre. L'Egypte offrait aux musulmans ces avantages; les chrétiens devaient chercher à se les donner. Les motifs parurent plausibles et firent impression. Mais ce qui leva tous les scrupules , ce fut l'argent promis par Alexis. Quant aux Vénitiens, ils ne pouvaient espérer d'événement plus
(*) Yillehardouin , De la conquête de Constautinople, p. i, de Tédition donné» par M. Paulin Paris.
L'UNIVERS
heareux que celui qui allait livrer à leur commerce le Bosphore, la mer Noire, tout i*orient ae l'Europe et les mers occidentales de l'Asie.
Quand les Français arrivèrent devant Constantinople sur la flotte vénitienne, « il n'i ot si hardi à qui la char nefrémisîst», dit yillehardouin.Une magnifique cavalerie de soixante mille hommes, rangée à quelque distance du rivage , les attendait. Les croisés comptaient sur une bataille terrible. Aussi descendirent-ils de leurs barques tout armés, et ayant près d'eux leurs chevaux. Arrivés non loin de la plage , ils se jetèrent à la mer , montèrent sur leurs chevaux, et chargèrent les Grecs qui s'enfuirent en un instant. Les croisés s'établirent sous les murs de la ville et s'en emparèrent bientôt, çrâce à la lâcheté des Grecs et à rhabileté des Vénitiens.
Le vieil empereur fut tiré de son cachot et replacé sur le trône. Mais il fallait payer les croisés de leurs services. Lorsque Alexis avait imploré leur secours, il n'avait pas mis de bornes à ses promesses ; quand vint le moment de les remplir, il lui fallut se livrer à des exactions qui firent regretter l'usurpateur. Puis , les sommes arrivant lentement au camp des croisés , ceux-ci parcoururent les rues de Constantinople en exerçant mille violences. Poussés à bout , les Grecs détrônèrent leur empereur , qui fut étranglé , et mirent à sa place un prince de la famille impériale, nommé Murzouflle, à cause de ses noirs sourcils; Les croisés, qui campaient hors de :1a ville, furent obligés de Tassiéger de nouveau ; ils la reprirent et en brûlèrent une grande partie. Plus d'une lieue carra de terrain dans cette ville immense fut entièrement dévastée. Les désolations d'Attila n'avaient peut-être jamais été aussi funestes pour les arts ; car un seul quartier de Constantinople devait renfermer plus d'objets précieux que bien dés provinces.
Les Francs entrèrent dans la ville à demi ruinée. Murzouffle fut précipité du haut d'une colonne , puis on délibéra sur le sort de la conquête commune. Les Vénitiens firent donner le
titre d*empereur à Baudouin, mais gardèrent pour eux un quartier de Constantinople et tous les ports de l'empire , depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer Adriatique, avec Candie et toutes les îles de l'Archipel. Dès lors le doge s'intitula seigneur d'un quart et demi de l'empire grec. Les autres chefs croisçs se partagèrent le resté de l'empire. Boniface de Montferrat eut le titre de roi de Thessalie et d'une partie de la Macédoine ; Villehardouin fut duc de Thrace , et les lieux célèbres de l'ancienne Grèce prirent un travestissement bizarre de titres féodaux :
Athènes fut convertie en duché , l'Achaîe en principauté, Corinthe en seigneurie.
Cependant les Grecs , que les croisés accablaient de mépris, montrèrent qu'il leur restait encore plus d'esprit national et de force qu'on ne leur en supposait. Trois empires grecs s'élevèrent presque aussitôt à Nicée , à Trébisonde et a Durazzo. Le nouvel empire latin, sans cesse en butte aux attaques des Bulgares et des Grecs, af^ibli par des divisions intestines, tomba bientôt dans une extrême faiblesse. Les fils des conquérants dégénérèrent en Grèce comme les Grecs ; mais sans adopter leurs arts ni leur civilisation ; et les derniers empereurs latins (^) en furent réduits à brûler les poutres dorées de leurs palais pour se chauffer, et à en vendre le plomb pour ^e procurer quelques ressources. Enfin les Grecs de Nicee , sous Michel Paléologue , rentrèrent dans Constantinople , en 1261 , avec l'aide des Génois , rivaux des Vénitiens.
Tandis que des comtes français siégeaient sur le trône de Constantin et régnaient sur les bords de la mer Noire , le fils du roi de France faisait une invasion dans l'Angleterre et était proclamé roi dans Londres même ; mais
(*) Parmi les empereurs latins figurent des comtes de Flandre , des sires de Courtenay dans i*Ile-de-France, et Jean de Brienne, d'une noble famille de Champagne.
cette entreprise, faitedansun but d'ambition particulière, réussit mal , et Louis retourna bientôt sur le continent. Plus sage toutefois que les rois d'Angleterre successeurs de Henri VI, il ne conserva point, à la suite de son nom , le vain titre de roi d'Angleterre , qu'il avait reçu dans Londres , comme ceux-ci gardèrent celui de roi de France, alors même qu'ils vinrent demander un asile à Louis XIV.
LOUIS vm.
(1223-1226.) Le nouveau roi continua, sur le trône, les deux guerres qu'il avait commencées comme héritier de la couronne.
Renouvelant la conflscation que Philippe-Auguste avait faite des possessions anglaises du continent , il marcha vers le Poitou à la tête d'une armée nombreuse, prit Niort, Saint -Jean d'Angely , la Rochelle , Limoges , Périgueux, et presque toutes les villes anglaises situées au nord de la Garonne. Il ne restait que Bordeaux et la Gascogne à soumettre, quand Louis abandonna imprudemment cette guerre pour faire une nouvelle croisade dans l'Albigeois. Nous avons vu plus haut (*) les résultats de cette expédition, le siège d'Avignon et la mort du roi à Montpensier , en Auvergne. Obéissant au funeste usage de partager ses domaines entre ses fils , il donna l'Artois au second , le Poitou au troisième, l'Anjou et le IVfaine au (]uatrième; l'aîné, Louis IX, qui devait plus tard recevoir le nom de saint Louis , hérita de la couronne.