VRÈRE DE SAINT LOUIS
Sous Robert I" et Henri î"; les Normands avaient conquis l'Italie ipéridionale et la Sicile ; sous Philippe V% des Normands, des Angevins, des Bretons, etc., avaient soi^mis l'Angleterre ; des Lorrains , des Provençaux , des Languedociens , des Picards, etc., avaient recouvré Iç saint sépulcre et relevé le royaume de Jérusale,m ; quelque temps auparavant des bourguignons avaient fondé le royaume de Portugal; enfin, des Champenois et des Flamands avaient 'renver$é àous Philippe II l'empire byzantin. Soqs saint Louis, la royauté ne se trouva encore ni assez belliqueuse ni assez active pour occuper l'esprit remuant de la nation, et une nomnreuse armée, composée surtout de Provençaux, alla reconquérir pour un frère d!e saint !^ouis le royaume de Naples , possédé par une famille allemande depuis l'extinction de la dynastie normande.
L'autorité des empereurs, en Italie, avait été en quelque sorte anéantie paç la mort de Frédéric II qui, avait réuni à la couronne impériale celle de Naples et de Sicile. Que les cieux se réjouissent, que la terre soit dans l'allégresse, écrivait Innocent IV au clergé de Sicile, caria foudre et la tempête dont le Dieu puissant a menacé si longtemps vos têtes se sont changées^ par la mort de cet homme, en, zéphyr s rafraîchissante et en rosée fertiUsante. Le pontife forma immédiatement le projet Ée réunir au patrimoine de saint Pierre tout le royaume de Naples, et, dans cette vue, il écrivit au clergé, aux nobles et aux bourgeois
§our prendre les armes contre leur roi, éclarant que, le royaume de Naples était désormais irrévocablement annexé au domaine de saint Pierre. Cependant Frédéric avait laissé des fils pour recueillir son héritage, et maigre les aliathèmes du pontife,Conra.d puis Manfred régnèrent a Naples et dans la Sicile. Le pape , comprenant qu'il n'était point lui-même assez fort pour chasser les
ANNALES DE L'tïlSÏOlRE DE FRANCE.
Allemands de Tltalfè , résolut d'appeler un prince qui île serait que lé vicaire du saint-siége dans le royaume de r^aples. Eh conséquence, il entama des négociations avec Richard de Cornouailles , père de Henri III d'Ahgléterre , avec Henri lui-même , poul* soli fils Edmond , enfin avec Cbarles d'Anjou , frère de saint Louis.
Charles, pressé par Torgueil de sa femme et par sa propre aiubition, accepta lès piropositions du pape Urbain IV^ liiais sahs vouloiir rien distraire de son futur royâiimé que la ville de Bénéveiit; lé pape demanda encore et obtint uii tribut annuel de 8,000 onces d'or (480,b00 fr.) et d'une mule blanche ; de plus , la promesse , pour lui et ses descendants , de n'accepter jamais la couronne itiipériàle , et de ne prétendre à aucune autorité sur la Toscane et Tltaiie supérieure.
Le traité conclu , le pape fit prêcher en France une croisade qui fournit à Charles de nombreux soldats; quelques-uns même le précédèrent en Ital ie,et allèrent sUr ks bords du Garigliano guerroyer avec les Sarrasins de I^Ianfred ; mais , dit le Dante : Le inonde n'a pas per- 7)1 Is qiiils laissassent une renommée; regardons-les j passons et iie parlons point d*€ux.
Cependant les Gibelins, c'est-à-dire les ennemis du pape chef des Guelfes, qui, par les secours de Manfred, avaient Repris l'avantage dans la Toscane et la haute Italie, étaient trop peu nombreux pour le conserver, et le perdirent des que leurs adversaires eurefit Tespcrance d'un secours étranger.
Toute la haute Italie, au delà du Pô^ se déclara pour Charles d'Anjou , et Philippe délia Torre, seigneur dé IMi- Tan, reçut même dans* cette ville \x\\ podestat provençal. Manfred prépara une vive résistance. Les galères siciliennes. réunies à la flotte pisane , devaient fermer la mer à Charles d'Anjou, tandis que deux armées, envoyées dans la Toscane et la Marche d'^Ancône, gardaient les approches du royaume.
Aucun de ces préparatifs ne réussit.
Les Romains, qui l'avaient nommé sénateur, donnèrent aussi ce titre à
Charles d'Anjou , qui , pressé de s'assurer d'une ville aussi importante, partit des cottes de Provence avec mille chevaliers seulement, évita, à Id faveur d'une tempête, la Hotte de Manfi*ed, et entra dans le Tibre. Pendant ce temps , Parmée croisée , sous la conduite de la Comtesse Béatrix, descendit \h mont Cents , et , guidée par le marquis de Montfbrrat, s'éloigna de la ligne du Pô , défendue par les génë-i raux de Alanfred , traversa lé Milanais et le Bressan , et entra dans les États de l'Église par le territoire de Ferrare. De là jusqu'à Rome le chemin fut facile, car des lors elle ne rencontra sur son passage que des pai-tisans de l'Éfilise. Manfred pouvait encore espérer de re^ pousser les envahisseurs , mais la tra** hison l'entourait, et plusieurs postes importants furent lâchement ou traîtreusement abandonnés, sans pour ainsi dire tii^r l'épée. Cliarles s'avança des bords du Garigliano jusque dans la plaine de Bénévent , où Manfred l'atten* dait avec son année. Ce prince, qui découvrait parmi les siens des signes de tristesse ou de découragement, essaya de retarder Charles par une négociation ; mais ses ambâssaueursuyant été introduits devant le cointe, celui-ci leur répondit en français : /tllez,etdU tes au sultan de Nocera qUeJe ne vman autre que bataille , et que cejourd'hui je mettrai lui en enfer , ou it me mettra en paradis, La bataille fut décidée, et la trahison, qui déjà avait si bieh servi Charles d'Aiijou, lui donna encore la victoire au jour décisif. Mahfred avait l'avantdgè quand Tordre dé frapper aux chevaux circula dans tes rangs de l'armée française; tietté déloyauté chevàleresq\ie assura là victoire au comte de Provence; Ungrahd donh bre d'Allemands, beaucoup de ces Sar-»
rasihs si fidèles à la maisoh de Souabe^ périrent dans cette journée. Manfred aussi ne voulut point survivre à sa défaite. Comme il mettait àon casque en tête, un aigle d'argent qiii en-ft)rmaîi le cimier tomba sur l'arcon de son cheval. Hoc est signiim Dei, dit-îl à ses barons *J'avàiè attaché mon cimier de mes propres màlm, ce H'èstpài
L'UNIVERS
le hasard qui le détache. TI se jeta dans la méiée , et fut tué par un Français qui ne le connaissait pas (26 février 1266). Pendant trois jours on ne sut point ce qu'il était devenu ; enfin un valet de son armée le reconnut sur le champ de bataiHe; on porta son cadavre en travers sur un âne au nouveau . roi, Charles, qui refusant, malpé les prières de ses chevaliers , de faire en« terrer un excommunié en terre consacrée, lui fit creuser une simple fosse; mais chaque soldat de Tarmée alla y déposer une pierre comme un témoignage rendu à la mémoire du bon chevalier.
L*Éslise lui envia encore cette modeste tombe; sur un ordre du pape, on déterra ses os, et on les jeta sur les confins du royaume et de la campagne de Rome^ aux bords de la rivière Verde.
La victoire de Bénévent donna tout le pays au vainqueur; toutefois ce n'était pas le parti national ^ui avait été vaincu dans la plaibe de Bénévent : les Allemands et les Sarrasins que Frédéricll avait établis dans les deux villes italiennes de Luceria et de Nocera avaient seuls combattu; quant aux indigènes, ils détestaient trop la domination allemande, et la légèreté des princes de la maison de Souabe était trop contraire à leurs idées religieuses, pour qu'ils fussent tentés de verser leur sang en sa faveur, contre un prince qui venait comme le vicaire du pape.
Mais le jour même de la bataille , les Apuliens. purent apprendre contre quel joug ils avaient échangé l'autorité de leur prince. Bénévent qui , d'après le traité , était un bien de 1 Église , fut non-seulement pillée, mais tous ses habitants massacrés. Du reste, ce serait peut-être à tort qu'on accuserait ici Charles de cruauté, car . c'étaient des croisés qui composaient son armée, c'est-à-dire une foule de soldats mercenaires et pillards , et parmi eux se trouvaient quelques fanatiques qui , dans leur première fureur, confondirent les Bénéventains avec les Sarrasins de Manfred. Les malheurs qui suivirent la conquête étrangère ne se réduisirent jpoint à ces massacres. Lorsque Charles wX fait àNaples son eatrée solennelle,
dans toutes les directions partirent une foule d'hommes chargés de quelque emploi, et qui, comme une nuée de sauterelles , s'abattantsur tout le royaume, dépouillèrent les provinces et firent* partout sentir la présence du vainqueur.
Charles , sous le nom d'un parti différent, avait la même politique que Manfred : pour s'assurer du royaume de Naples, il voulait gouverner en chef de parti la Toscane et la Lombardie ; il voulait avoir dans ces deux contrées comme des avant-postes qui le défendissent de rapproche de ses ennemis. Il se fit donc donner, pour dix ans , la seigneurie de Florence , c'està-dire le droit d'y nommer un vicaire pour la guerre et la justice. Pour abattre le parti gibelin dans la Toscane , Charles y passa lui-même; mais il n'y put faire de progrès rapides, car Pise était encore puissante; d'ailleurs elle s'occupait à lui susciter du fond de l'Allemagne un ennemi plus redoutable, le jeune Conradin , âgé alors de seize ans. Près de lui s'étaient rendus tous les Gibelins du royaume des Deux-Siciles , qui lui représentaient la haine profonde que les Français avaient déjà sWilevée contre eux; les députés ae Sienne et de Pise , qui lui apportaient un présent de cent mille florins , et lui promettaient l'appui de la moitié de la Toscane ; des députés lombards , qui vinrent au nom de Mastino della Scala, seigneur de Vérone ; des Gibelins de la Marche trévisane , et enfin les envoyés du marquis de Palavacino, jadis maître de Crémone, de Parme et de Plaisance.
Conradin ne put résister à des offres si attrayantes; il crut qu'il lui était réservé de venger son aïeul , son père et son oncle. La première noblesse d'Allemagne vint se ranger sous ses étendards; il partit accompagné du jeune duc d'Autriche, de son oncle le duc de Bavière , et du comte de Tyrol , second mari de sa mère , qui raccompagnèrent avec leurs vassaux jusqu'à Vérone. Charles , comme Manfred , avait envoyé des troupes pour défendre les Apennms , en avant de la Toscane;
mais les nouvelles qu*il reçut de la Fouille et de Rome lui Orent sentir la nécessité de se rapprocher de ses Etats.
Henri de Castille , frère tJ'AIphonse X , avait été forcé de s'expatrier à la suite de troubles politiques où il avait pris parti pour le peuple contre son frère. Apres avoir longtemps servi le roi de Tunis , il était venu en Italie au bruit de la cpnguêtedu comte d'Anjou.
Il s'était établi à Rome , et avait obtenu le titre de sénateur de cette ville. Henri avait d'abord été du parti de Charles, à qui même, dans un besoin pressant, il avait prêté soixante mille doubles , le prix de ses services et de ses épargnes chez les Sarrasins ; mais Charles s'était bientôt montré jaloux de l'influence que Henri prenait à Rome , et avait refusé même de lui rendre l'argent qu'il en avait reçu ; aussi Henri , jurant de se venger, contracta alliance avec Conradin, et fit à Rome des armements pour le seconder. Son autre frère, Frédéric, comme lui exilé, débarqua pour la même cause en Sicile, avec deux cents chevaliers espagnols, deux cents Allemands et quatre cents Toscans, qui s'étaient réfugiés en Afrique après la défaite de la maison de Souabe. Les deux galères qui les portèrent en Sicile étaient chargées de selles et d'armes, car tous ces chevaliers n'avaient entre eux que vingt-deux chevaux. Cependant ils défirent les Provençaux a plusieurs reprises, et toute la Sicile, à la réserve de Palerme, Messine et Syracuse, arbora l'étendard de Souabe. Sur le continent, Lucéria, Aversa, plusieurs villes de la Calabre, toutes les Abruzzes s'étaient révoltées. A cette nouvelle, Charles sentit qu'il devait se hâter de combattre.
Cependant Conradin était entré à Pise , à Sienne, à Rome, enfin ; les chevaliers de Charles, en Toscane, avaient été faits prisonniers ; sa flotte avait été détruite devant Messine par celle de Pise , et il se trouvait ainsi dans une position pire que celle où était Manfred quand il était venu l'attaquer. Conradin, il est vrai , avait été excommunié
par le pape avant d'entrer à Rome; mais l'excommunication frappant de si près n'avait aucune force; Conradin n'en tint compte, et, par bravade, il fit déployer toute son armée devant Viterbe où le pape s'était fortifié. Ne craignez point , disait le pape à ses cardmaux effrayés , car tous ces efforts se dissiperont enfumée. Ce sont des victimes, ajoutait-il en voyant Conradin et Frédéric d'Autriche faire défiler en parade leurs cinq mille chevaliers, qui se laissent conduire au sacrifice. Mais alors cette sinistre prédiction ne semblait pas devoir s'accomplir. A la tête de cinq mille gendarmes, Conradin pjouvait espérer de battre un ennemi qui n'en avait que trois mille à lui opposer, et qui sentait derrière lui tout le pays révolté.
Les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de Tagliacozzo ; un stratagème déloyal donna la victoire à Charles d'Anjou; Conradin s'enfuit, avec le duc d'Autriche, du champ de bataille sans être poursuivi ; arrive sur le rivage,' il se jeta dans une barque pour gagner la Sicile , mais sa barque lut arrêtée par le seigneur d'un château voisin, qui livra son prisonnier au roi de Naples.
D'atroces cruautés suivirent la victoire de Charles. Il nomma lui-même des juges pour condamner à mort Conradin et ses partisans; cependant, tel était l'intérêt qu'inspirait ce jeune prince, que parmi ses juges, tous créatures du roi, un seul osa prononcer la peine de mort. Sur l'autorité de ce seul juge, Charles ordonna l'exécution ; lui-même y assista avec toute sa cour ; mais quand le juge inique prononça la sentence que lui seul avait renoue, Robert de Flandre, le propre gendre du roi , s'élança sur lui , et le frappant au milieu de la poitrine de l'estoc qu'il tenait à la main , il s'écria : Iln^e t* appartient pas, misérable y de condamner à mort si noble et si gentil seigneur. Le juge tomba mort en présence du roi , qui n'osa point venger sa créature. Cependant Conradin était entre les mains des bourreaux; ildé-
13* Livraison. (Annales de l'hist. pe France.)
tacha lai-méme son manteau, et, s'étant mis à genoux pour prier, il se releva en s'écriant : « Oh ! ma mère, a quelle profonde douleur te causera la « nouvelle qu'on va te porter de moi ! » Puis, jetant son gant au milieu de la foule comme gage d'un combat de vengeance, il tendit la tête au bourreau.
Avec lui furent exécutés le duc d'Autriche et les principaux prisonniers gibelins (29 octobre.)
Après avoir fait tomber de si illustres têtes , Charles ne pouvait craindre de sacrifier h sa vengeance la foule des obscurs partisans de Conradin. Toutes les provinces furent ensanglantées par des supplices. A Rome , il fit couper les jambes à tous ceux qui s'étaient déclarés contre lui; puis, redoutant la pitié que leur vue exciterait, il les enferma dans une maison de bois où il fit mettre le feu. C'est la cruauté de Commode. En Sicile , une ville entière périt sur l'échafaud , même les traîtres qui avaient livré les portes aux Français.
Charles était enfin arrivé à ce de^'ré de puissance qu'il avait ambjtionne si lon&temps ; le royaume des Deux-Siciles lui était soumis; et comme allié, comme fils chéri du saint-siége, il exerçait, sur les États de l'Église, une puissance gu'aucun souveram séculier n'avait pu ciepuîs longtemps y acquérir. De plus. Clément IV lui avait déféré le titre de vicaire impérial en Toscane; au delà du Pô , il paraissait encore comme le puissant protecteur des Guelfes, et était même seigneur de Quelques villes du Piémont. En 1269 , aans une diète réunie à Crémone , il s'était fait déclarer seigneur de la plu-
Sart des villes guelfes de la Lombarie , méipe de Milan , et probablement il n'aurait point borné là ses premiers succès, si, à cette épocjue, il n'avait été entraîné par son frère à une huitième et dernière croisade.
Cette croisade fut faite tout entière au profit du roi de Naples , qui n'arriva qu'après la mort de saint Louis , et
s'empressa d'usurper au roi de Tunis effraye un traité par lequel i 1 se reconnaissait tributaire du royaume de INaples.
Une nouvelle preuve de l'avidité et de la cruauté du roi Charles attendait les croisés à leur retour. Devant Trapani une tempête furieuse les assaillit et força un grand nombre de galères à échouer sur le rivage. Charles n'eut pas honte de confisquer tous les biens et tous les vaisseaux des naufragés.
Charles se rendit ensuite à Viterbe pour engager les cardinaux, depuis longtemps réunis en conclave, à élire enfin un pape. Toutefois la vacance du saint-siége lui était utile, car alors il était tout-puissant sur les États de l'Église. Le nouveau pape , étranger aux querelles des différents partis , ne songea qu'à les réconcilier tous , à les réunir pour une nouvelle croisade.
Mais rendre la paix à la Toscane et à la Lombardie, c'était y renverser la puissance du roi deNaples,qui ne pouvait s'y maintenir qu'en se raisant protecteur d'un parti. Grégoire X porta un autre coup à l'ambition du roi; d'abord, il reconnut Micliel Palcologue pour empereur grec, ce qui empêchait Charles d'exécuter les projets qu'il avait déjà formés sur la Grèce ; puis il fit élever un empereur d'Allemagne, qui devait contester à Charles le titre de vicaire impérial, et son autorité sur la Lombardie et la Toscane. Mais Grégoire X mourut trop tôt pour accomplir ses desseins. Un de ses successeurs devait être plus heureux :
Nicolas III, en négociant avec Rodolphe et Charles , les contint l'un par l'autre, et sut se faire céder par chacun d'eux quelques prérogatives ou quelques provinces. Ainsi Charles abandonna d'abord la charge de sénateur de Rome, et rendit tous les châteaux où il avait garnison ; d'autre part , il se fit céder réellement, par Rodolphe , les terres comprises dans les donations souvent contestées de Cbarlemagne et de Louis le Débonnaire ; de plus , ce aue Grégoire X n'avait pu exécuter, u rendit Ta paix à toute Tlta-
lie, en enT03;^nt dans toutes les villes son neveu, le cardinal Latino, avec la mission de rappeler partout les exilés et de faire solennellement jurer la paix aux deux partis.
Ainsi le roi Charles, qui, avant le pontificat de Nicolas , s'était vu Tar- Dître de Tltalie , se trouvait réduit au seul royaume de Naples ; heureusement pour lui , le pape mourut (1280). Afin d'être maître de l'élection et de n'avoir plus un pape si hostile à ses intérêts , Charles enleva du conclave et retint en prison trois cardinaux , parents de Nicolas, et força le$ autres, en les intimidant , à nommer une de ses créatures. Ce nouveau pape s'en^pressa de satisfaire à toutes les exigences de sou ancien maître, lui ouvrit tous les châteaux des États de l'Église, lui remit la charge de sénateur de Rome , et , pour favoriser les desseins de Charles sur la Grèce , excommunia Michel Paléologue. Charles, comme pour obéir aux ordres du souverain pontife , rassembla une nombreuse armée contre l'ennemi du saint-siége ; mais tous ses plans furent renversés par un homme qui , compagnon de Frédéric II et de Manfred , brûlait du désir de venger leur mémoire et de délivrer son pays.
Giovani de Procida s'était retiré, après la mort de Conradin , auprès de don Pèdre d'Aragon, gendre de Manfred , et de là il entretenait une correspondance suivie avec la Sicile, qui, éloignée du centre du gouvernement , et par là même abandonnée à une foule de petits tyrans secondaires, subissait un joug plus intolérable encore que les provinces du continent. Mais les Français n'iiabitaient que les villes et les côtes ; dans les montagnes du centre de l'île s'étaient réfugiés tous les barons mécontents. A toutes les vexations auxquelles ils étaient soumis, une* autre vint se joindre, la prédication de la croisade contre les Grecs , pour laquelle Charles levait des impôts intolér£a)les : « Déjà, dit un historien contemporain, Charles avait arboré contre nos amis de la Grèce la croix
du brigandage; car c'est sous cette bannière sacrée qu'il a coutume de répandre le sang des innocents. Ses efforts pour entraîner le peuple sicilien dans cette guerre faisaient le malheur et la désolation de notre patrie. » Procida , pour voir de près les mécontents, passa lui-même en Sicile ; il leur parla de vengeance, leur indiqua les moyens de punir les oppresseurs et leur promit un secours puissant. Deux fois il alla à Constantinople montrer à Paléologue que la révolte des Siciliens pouvait seule le sauver d'une attaque dangereuse, et obtint de lui de l'argent pour armer les Aragonais. Don Pedro hésita longtemps à attaquer un prince regardé comme le plus puissant de la chrétienté; mais décide par les instances de Procida , il arma enfin une flotte nombreuse, fious prétexte d'aller combattre les Maures , et attendit l'instant de descendre en Sicile.
Mais déjà l'heure de la vengeance avait sonné pour les Siciliens. Le lundi de Pâques 1282, un Français ayant insulté, dans une fête publique, une jeune fille , fut frappe par ceux qui l'entouraient, et sa mort fut le signal du massacre de tous les Français qui étaient à Palerme. Alors de terribles représailles des massacres de Bénévent et d'Augusta furent exercées ; à l'exception de quelques soldats , renvoyés ignominieusement au delà du Phare, tous les Français furent massacrés. Un seul sortit de Sicile avec honneur, le gouverneur de Catalasimo, Guillaume de Porcellet, qui n'avait jamais méconnu la justice.
Toutefois , quand la vengeance fut satisfaite , les Siciliens furent effrayés du choc qu'ils allaient avoir à soutenir ; ils envoyèrent des députés au saintpère pour implorer sa miséricorde et celle du roi , mais ils n'obtinrent d'autre réponse que de se défendre, s'ils le pouvaient. La vengeance de Charles aurait été atroce ; aussi les Siciliens se préparèrent avec courage à la résistance , en appelant à leur secours le roi d'Aragon; mais bientôt l'armée >3.
L'UNIVERS
que Charles tenait prête pour envahir la Grèce descendit la Calabre et fut transportée par sa flotte sous les murs de Messine. La ville fut vivement défendue ; cependant elle allait succomber, quand Pierre d'Aragon arriva à Trapani. Après s'être fait couronner roi de Sicile , il envoya défîer le roi de Naples. Charles aurait sans doute bientôt puni ce qu'il appelait l'insolence du roi d'Aragon, si la crainte de voir sa flotte détruite , sa retraite et ses vivres coupées par la flotte supérieure de l'Aragonais, ne l'eussent forcé de repasser le détroit à la hâte. Le lendemain parut Roger Loria, qui , s'approchant de la Calabre, brûla toutes les galères du roi , sans que celui-ci pût les défendre. Comme if vo)[ait l'incendie de sa flotte , il mordait avec rage le sceptre qu'il portait à la main, et s'écriait : Jk! Dieu, Dieu! moult m'aveZ'Vous offert à surmonter î Je voiLS prie , que la descente se fasse tout aoucement Voyant que toute sa puissance était inutile contre les flottes siciliennes , qu'il ne pouvait atteindre ce rivage sur lequel il voyait, des murs de Reggio , de faibles ennemis se rire de sa colère, il voulut du moins atteindre son ennemi en champ clos et le provoquer à un combat singulier.
Pierre , qui voulait gagner du temps , accepta, et quand vint le jour du combat , il refusa de se présenter, sous le prétexte que la route n'était pas libre. La Sicile était irrévocablement perdue pour la maison d'Anjou. En vain Charles fit d'immenses préparatifs; Loria vint encore détruire sa flotte , et fit même son fils prisonnier. L'année qui suivit cette nouvelle défaite , Charles mourut en proie à la honte et à la douleur de l'ambition déçue. Son fils , Charles II , était prisonnier des Aragonais; un traité, qu'il n'observa pas, lui rendit la liberté, et le roi u'Aragon , attaqué par la maison de France, le roi de Castille et le pape , se vit contraint d'abandonner les Siciliens. Ceux-ci ne désespérèrent point de leur cause; ils choisirent pour roi le frère de l'Aragonais , Frédéric , qui par i^es talents sut assu-
rer l'indépendance du peuple qui Tavait choisi, et contraignit le papelui-mêmeà le reconnaître roi d^Trinacrie, en IJOS. Pour ne plus revenir sur ce royaume français de Naples, résumons rapidement son histoire jusqu'à l'extinction de la race capétienne de ses rois. A Charles d'Anjou avait succédé Charles le Boiteux (]!285-1309); puis Robert le Bon (1309-1343), qui attaqua continuellement, mais sans succès, la Sicile. Plus heureux en Italie , il jparvint à y exercer une puissante influence, fut nommé par le pape sénateur de Rome , et reconnu par les Génois pour seigneur de leur ville. Ce fut lui qui fît couronner Pétrarque au Capitole , en 134 t. En 1339, il avait conquis les îles Lipariennes et battu la flotte sicilienne. Sa fille Jeanne, qu'il avait mariée à André de Hongrie, lui succéda de 1343 à 1382. Elle commença son règne honteux par faire assassiner son mari, puis épousa Louis, prince de Tarente; mais le roi de Hongrie, Louis le Grand (*), vint avec une armée venger son frère.
Pendant plusieurs années le pays fut dévasté par la guerre , jusqu'à ce que le roi de Hongrie eut été rappelé dans ses États par des soins plus importants. Dès lors la cour de Naples donna l'exemple de tous les scandales du crime joint a l'immoralité. Jeanne, que Charles Durazzo fit étrangler, expia enfin par une mort cruelle quarante années de désordres. Mais, avant de mourir, elle sema des germes de guerre, en adoptant Louis P^ chef de la deuxième maison d'Anjou , au détriment de Charles de Duras, son héritier naturel.
Dès lors commencèrent , entre la seconde maison d'Anjou et la branche
{*) Ce prince éiait aussi membre de la maison royale de France à litre de descendant de Charles d'Anjou , et comme il était maître de la Pologne , de la Hongrie , de la Russie Rouge, de la Valachie, de la Moldavie , de la Dalmatie , etc., Tétendard aux fleurs de lis brillait alors depuis la Manche jusqu'à la mer Noire , la mer seule séparant la France du royaume du Naples, el celui-ci de la Dalniatie où commençait la domina-, lion de Louis le Grand , pour s'étendre jii^ qu'à l'embouchure du Danube.
royale de Duras , des guerres qui devaient amener l'entrée des Français en Italie et la longue lutte des maisons de France et d'Autriche. Louis l" d'Anjou, en 1383, puis Louis II, en 1390, envahirent en effet le royaume , mais ne purent s'y maintenir. Une seconde Jeanne, sœur deLadisias, le successeur de Charles de Durazzo, et dernière héritière des Duras , ranima cette guerre, lorsqu'elle touchait à sa fin, en adoptant tour à tour Alphonse V , roi d'Aragon et de Sicile , et Louis III d'Anjou. Lorsque Jeanne et Louis moururent, en 1435, René d'Anjou, duc de Lorraine et comte de Provence, essaya de lutter contre Alphonse V , et fut un instant maître de Naples (1438) ; mais Alphonse le chassa (1442) , et reçut du pape l'investiture (1443) de son nouveau royaume.