‹ France (volume 2)Chapitre 35 sur 45 · t'UKiVERS · texte numérisé non relu

t'UKiVERS

qu'une province d'une telle importance m placée entre les mains d'un prince qui avait été l'instrument de ses ennemis? pouvait -il consentir à jeter comme un pont entre la Bretagne et ia Picardie , et à réunir lui-même les -possessions de ses adversaires les plus Iflipiacabieis ? Il fallait à tout prix ar- Taâier la Normandie des mains du duc de Berry. Louis XI n'hésita pas un instant. Il convoqua les états généraux ^ Tours; il démontra aux députés de la nation que la sûreté de la couronne était compromise s'il laissait la Normandie à son frère ; puis, fort de leur assentiment, il déchire le traité de Conflans , et entre en Normandie à la tête d'une armée ( 1466 ). Ce fut en vain que Charles de France appela à son secours le comte de Giarolais gui était occupé à réprimée une sédition à Liège , suscitée par les intrigues de Louis XI. Rouen et toutes les autres villes se soumirent à l'autorité du roi , et le duc de Berry fut obligé de chercher un refuge en Bretagne. Louis XI marcha ensuite contre le duc de Bretagne , et le contraignit de faire la paix et de renoncer à l'alliance de la Bourgogne. Dès lors il ne ménagea plus ses anciens ennemis : il fît décapiter ou noyer un grand nombre de nobles qui avaient pris part au soulèvement de , "la Normandie. En même temps il s'attacha ceux d'entre eux qu'il croyait disposés à le servir et dont il avait reconnu la capacité, notamment le sire de Damraartin qu'il avait si longtemps poursuivi de sa haine ; il en fit un de 'ses conseillers intimes, déclarant hautement qu'aucun seigneur ne lui inspirait plus d'estime, parce qu'aucun n'avait su lui faire plus de mal.

Entrevue etHraité de Péronne. — Restait à apaiser le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, qui venait de succéder à son père Philippe lé Bon ( 1467 ). Ce prince était alors un des souverains les plus puissants de l'Europe. Il possédait d'abord la Bourgogne proprement dite , avec sa belliqueuse et innombrable noblesse qui pouvait lui fournir upe excellente cavalerie; de plus, il était maître des

États belges, si riches aujourd'hui, et plus riches encore au moyen âge, où ils faisaient exception an milieu de la misère de tous les Ëtats voisins. Il tenait même la Hollande, dont l'industrie et le commerce avaient pris un développement immense. Malneureusement, les conditions de la durée manquaient au duché de Bourgogne, car les éléments qui composaient leette grande puissance étaient trop divers uour s'accorder et s'entendre. Les Î>euples réunis sous l'autorité de Charles e Téméraire ne {)arlaient pas la même langue : ici c'était le flamand ou l'allemand qui dominaient ; là le wallon ou le français. Les mœurs et les coutumes différaient autant que les idiomes. La Flandre vivait de son commerce et de son industrie, et elle était restée attachée à ses vieilles franchises communales; la Bourgogne, au contraire, et la Franche -Comté étaient habitées par une population belliqueuse, qui méprisait le commerce comme le partage aes gens de bas étage : aussi chaque contrée avait-elle conservé sa constitution et comme sa physionomie à part j et non-seulement la constitution différait de province à province, elle différait quelquefois dans les villek de la même contrée. Mais l'inconvénient le plus grave, c'était la diflicultë des communications entre les États du duc de Bourgogne. Pour aller de Bourgogne en îTlândre il était oblisé de passer par la Lorraine ou par la Champagne qui ne lui appartenaient pas. Ainsi le duché de Bourgogne se composait de deux moitiés qui étaient séparées l'une de l'autre, et dont l'une était féodale et française, l'autre communale et flamande.' Pour réunir ces diverses parties si hétérogèn^^i H eût fallu aux ducs de Bourgogne cettepuissance monarchique qui fôisait la force de la France , après avoir constitué son unité, et les ducs de Bourgogne^ comme seigneurs féodaux , étaient impuissants pour comprendre le principe de l'unité de pouvoir, et l'appliquer dans Torganisation de leurs États. Un seul lien unissait leurs domaines :

c'était l'argent. Or, Charles Iç-Témé-

faire était prodigue de l'argent de ses sujets, quMi dépensait en fêtes spiendides ou en entreprises aventureuses.

La Bourgogne et la Franche- Comté n'étaient pas riches; ii fallait donc que la Flandre payât. Mais les marchands de la Flandre ne se séparaient pas vo* lontiers de leur argent, et plus d'une fois le duc fiit obligé de leur faire la

gierre pour les contraindre à payer, r, pour lever une armée il fallait de l'aident, et Charles le Téméraire n'en pouvait demander qu*à ceux qu'il allait combattre. Telle était sa position.

Charles le Téméraire , qui comptait «ur l'appui du roi d'Angleterre Edouard IV, dont il venait d'épouser la sœur, sur celui du duc de Bretagne , et sur une foule de seigneurs mécontents du roi de France , était résolu à recommencer la guerre pour contraindre Louis XI à exécuter le traité de Conflans. Louis XI pensa que le meilleur moyen de paralyser les projets de son ennemi c'était de lui susciter quelque révolte dans une de ses bennes villes de Flandre,et de le forcer ainsi à rester chez lui. Charles le Téméraire ne craignait pas à cette époque de soulèvement en Flandre : il venait de faire son entrée par la brèche dans la ville de Liège, qui s'était révoltée ; il avait fait couder la tête aux plus coupables, abattre es tours et les remparts, désarmer les habitants et enlever leurs bannières. Il avait aboli leurs privilèges, emmené leur artillerie; puis, les jfrappant par l'endroit le plus sensible , il leur avait imposé une contribution extraordinaire de cent vingt mille florins.

Aussi la Flandre, effrayée par cet exemple de sévérité, était -elle tranquille ; mais Liège remuait toujours , et le souvenir de ses derniers malheurs ne faisait qu'aigrir ses ressentiments.

Louis XI Texcitait secrètement à la révolte par ses émissaires , et faisait promettre son assistance; en même temps il levait une armée et s'avançait vers la Picardie, comme pour encourager les Liégeois par sa présence.

' Au moment de marcher contre sort rival , Louis XI changea d'avis et ré- 90\v^ de négocier. L'homme qui , dans

le

ee moment, avait le ptus de part à ses affections et exerçait sur lui lé plus d'empire, était le cardinal la Balue, que son esprit souple et délié, son caractère sans foi et sans principes, semblaient appeler à devenir son ministre. Fils d'un tailleur du Poitou, il avait été créé évéque d'Évreux, puis évêque d'Angers. «C'est, disait le roi, « un bon diable d'évêquè pour cette « heure; je ne sais ce qu'il sera à l'ave- « nir. » Ce fut encore la protection de Louis XI qui lui fit obtenir le chapeau de cardinal. La Balue, qui était alors le conseiller principal du roi, approuva sa résolution , et Louis XI, qui avait la plus haute confiance dans son habileté comme négociateur et dans Tentiraînement de sa conversation , prit le parti de demander une entrevue à Charles le Téméraire. Il se rappelait combien il lui avait été facile de désarmer la colère de ce prince aux conférences de Conflans , et il se croyait sûr de le subjuguer encore dans une occasion semblable. Jean Vobrissel, un des valets de chambre favoris de Louis XI , fut dépêché à Charles le Téméraire, cour lui proposer de recevoir le roi à Péronne, promettant que cette conférence suffirait pour renouveler leur ancienne amitié et pour mettre fin à toute discorde. Louis ne demandait pour toute sûreté que la parole de son cousin Charles, qui lui répondit par la lettre suivante, datée de Péronne le 8 octobre : « Monseigneur, « si votre plaisir est vetiir en cette ville « de Péronne, pour nous entrevoir, je « vous jure et promets , par ma foi et « sur mon honneur , que vous y pou «i vez venir, demeurer et séjourner, et « vous en retourner sûrement à votre « bon plaisir, toutes les fois qu'il vous « plaira , franchement et quittement , A sans qu'aucun empêchement de ce « faire soit donné à vous ni à nul de « vos gens, par moi ni par autre, pour n quelque cas qui soit ou puisse adve- « nir (*). »

Sans autre garantie que cette lettre, Louis XI alla se confier à son

C*) Comine».

L'UNIVERS

ennemi. Le lendemain même de son arrivée (1468), on reçut à Péronne la nouvelle du soulèvement de Liège. On sut que révoque de cette ville, Louis de Bourbon, proche parent du duc de Bourgogne, avait été emmené prisonnier, que Tarchidiacre et un grand nombre de chanoines avaient été massacrés; les fuyards annonçaient, en arrivant à Péronne, qu'on avait rcr connu les ambassadeurs français au , milieu de la populace furieuse! Ainsi la conduite de Louis XI avait été trop rusée et elle avait dépassé le but.

Charles le Téméraire entra dans une colère furieuse , et jura que sa vengeance serait terrible. Il savait par la Balue, qui lui vendait depuis quelque temps la correspondance de Louis XI, la part que ce prince avait eue dans la révolte des Liégeois. A l'instant il fit placer une garde de ses archers à la porte du château qu'habitait le roi. Louis XI craignit un instant pour ses jours. Il entendait les propos insul-

. tants et les menaces des soldats qui le gardaient prisonnier ; et il voyait de sa prison cette vieille tour dans laquelle un comte de Vermandois avait

i fait mourir jadis un roi de France (*). Heureusement les conseillers du duc , gens graves et prudents , donnèrent à leur jeune maître de sages avis, et au bout de trois jours il se calma. Parmi eux se trouvait le sire de Comines, qui prévoyait déjà qu'à la longue la finesse et l'habileté de. Louis XI triompheraient de la fougue et de l'emportement aveugles de Charles le Téméraire. Ce fut lui peut-être qui sauva la vie du roi dans cette circonstance, s'il est vrai, comme il s'en vante dans ses mémoires, que plus tard le roi lui fit l'honneur de dire qu'il Vavoit bien servi dans cette occasion. C'était là sans doute pour Comines la meilleure manière dépasser du côté de Louis XI, dont il devmt par la suite le confident et l'ami.

Louis XI signa tout ce que voulut le duc de Bourgogne, qui était venu le trouver dans son appartement, le troi-

(*) Charles le Simple. , : .

sième jour après la réception de la fa* taie nouvelle. Louis XI, dit Olivier de la Marche qui avait assisté à l'entrevue , ne put celer sa peur. « Mon ^ « frère, dit- il au duc, ne suis-je pas sûr « en votre maison et en votre pays ?» Et le duc lui répondit : « Oui, monsieur, a et si sûr , que si je voyois venir na « trait d'arbalète sur vous, je me me^ a trois au devant pour vous garantir. » £t le roi lui dit : « Je vous remercie « de votre bon vouloir , et veux aller « où je vous ai promis; mais je vous « prie que la paix soit dès maintenant « jurée entre nous (*). » Les conditions de cette paix furent humiliantes pour le roi. Il consentit à donner à son frère le gouvernement de la Champagne et de la Brie ; c'était unir les deux moitiés du duché de Bourgogne et permettre à l'ennemi de s'établir à vingt lieues de Paris. Louis XI renonça ensuite à toutes les réserves de souveraineté et de juridiction sur les villes de la Somme, qu'il avait voulu racheter à son avènement au trône.

Mais la condition la plus dure , c'était kl promesse qu'on exigeait du roi de marcher contre ces mêmes Liégeois qu'il avait excités à la révolte et qu'il avait promis de soutenir.

Le traité conclu, Louis XI jura sur la fameuse croix de saint Laud qu'il le ferait exécuter dans toutes ses parties, et au même instant les cloches de la yjlle furent mises en branle et annoncèrent aux habitants et à l'armée que les deux princes étaient réconciliés. Le lendemam le duc de Bourgogne se mit en marche contre Liège , et Louis XI n'hésita pas à le suivre et à faire prendre à ses soldats la croix rouge de Saint-André. Il répondit lui-même par le cri de vive Bourgogne ! aux malheureux Liégeois qui criaient du haut de leurs remparts : Five le roi! vive la France ! Les travaux du siège commencèrent aussitôt, et les Liégeois opposèrent à leurs ennemis une résistance opiniâtre. Il en coûte de dire que Louis XI* se signala par sa bravoure dans cette guerre impie. Puis,

(•y^Olivier de la Marche, liv. ii,p. aiV

lorsque hrttlte eut été prise d*assaut, pillée, réduite en cendres*;^1orsqu'une partie des habitants eût été égorgée > et que les autres erraient sans asile, sans vêtement et sans pain , dans les forêts , au milieu de Thiver, il s'en vint d'un air dégagé demander à Charles le Téméraire s'il avait encore besoin de ses services. Celui-ci lui fitjurer de nouveau le traité de Péronne , et Louis XI put enfin retourner enFrance.

Réconciliation de Louis XI avec son frère. — Une fois de retour, Louis Xî s'empressa d'éluder le traitédePéronne.

Il sentait que s'il livrait la Champagne à son frère, qui était dominé par les seigneurs , il la livrait en réalité au duc de Bourgogne, c'est-à-dire, au plus redoutable de ses adversaires. C'est pourquoi il lui fit offrir la Guienne en échange , et il cagna par de magnifî-

?[ues promesses Te sire de Lescuns, son àvon , pour le déterminer à accepter.

Charles de France , prince faible et sans volonté, qui ne songeait qu'à ses plaisirs , paraissait assez disposé à céder au désir du roi. Mais le cardinal la Balue, qui, comme nous l'avons vu, trahissait depuis longtemps les secrets de son maître, avait averti le duc de Bourgogne de ce nouveau projet, et ce prince agit auprès de l'ancien duc de Berry pour le déterminer à refuser. Par malheur pour le cardinal, la trahison fut découverte au mois d'avril 1469. Un de ses agents fut arrêté et conduit au roi à Amboise. On trouva sur lui une lettre cousue dans ses habits, que la Balue adressait au duc de Bourgogne. Convaincu de trahison, le cardinal fut traduit devant une commission composée de huit juges, présidés par le redoutable Tristan. Tous ses biens furent confisqués, et on l'enferma dans une de ces cages de fer qu'il avait lui-même inventées, et dont Coniines , qui plus tard en tâta lui aussi t a laissé une si curieuse description. Depuis lors le frère du roi, qui n'était plus excité par personne, se montra plus tràita1)le , et se laissa créer duc de Guyenne. Mais Louis XI qui connaissait son caractère faible et

irrésolu, et qui craignait qu'il ne redevint plus tard l'instrument de ses ennemis , résolut d'avoir une entrevue avec lui et de chercher à se l'attacher. Cette entrevue est remarquable par les précautions que prirent les deux frères contre les dangers réels ou imaginaires qu'ils craignaient. « Ce fut un pont, mais un pont de bateaux qui fut construit pour la conférence, près de l'embouchure de la Sèvre , au milieu des grands marais qu'elle traverse entre la Saintonge et le Poitou. On choisit encore le 24 septembre , 'jour de la pleine lune, pour que les eaux, qui faisaient la sûreté du jeune prince, fussent plus élevées. Sur un des bateaux du pont, une loge avait été construite pour la conférence : elle était partagée par un grillage en fer et en bois. Louis devait laisser au village de Puyravault les quatre cents chevaux qui ravalent accompagné jusque-là, et entrer sur le pont de bateaux avec douze compagnons désarmés seulement. Le duc de Guienne devait laisser sa garde au château de Charon, sur loutre rive, et n'amener non plus que douze personnes. Mais le roi ne s'était pas trompé quand il avait compté reprendre , au premier entretien, tout son ascendant sur son frère. Celui-ci fut à peine devant lui , qu'il accusa ses conseillers d'une défiance aussi injurieuse, et qu'il demanda avec instance à pouvoir passer du côté du roi pour se jeter dans ses bras. On apporta en effet des planches avec lesquelles on jeta un pont d'un bateau a l'autre : le duc y

{)assa et se ieta aux genoux du roi , qui e releva, rembrassa et l'assura qu'il lui pardonnait. Le lendemain et les jours suivants, ils se virent familièrement; ils eurent sans témoins de longues conférences, et leur réconciliation parut être complète (*). »

Louis XI appuie les tentatives de fVarwick. — Réconcilié avec le duc de Guyenne, Louis XI tourna sa politique perfide contre le roi d'Angleterre, Suintait le beau-frère et l'allié du duc e Bourgogne. Ce n'était pas qu'il se

(*) Sismondi , t XIV, p. 293.

L'UNIVERS-

souciât de relever le trône de Henri VI et le parti de la Rose rouge , quoique le chef de ce parti, Marguerite d'Anjou, fût sa proche parente; mais ce qui lui importait beaucoup, c'était que te roi d'Ançleteri-e, Edouard IV, fôt assez occupe dans son royaume pour ne pas songer à débarquer sur quelque poiht de la Normandie , et à faire revivre les vieilles prétentions des Plantagenets. C'est pourquoi Louis fournit des secours au comte de Warwick , qui s'était réfugié en France, après s'être brouillé avec le roi "Edouard IV, et présida à sa réconciliation avecMarguerite d'Anjou dontWarwick avait autrefois détrôné le mari. Le 22 juin 1470, il écrivait à son secrétaire » Bourré du Plessis : « M. du « Plessis, vous savez assez le désir « que j'ai et dois avoir du retour de « Warwick en Angleterre » tant pour « le bien que ce me seroit de le voir A au-dessus de ces querelles, ou à tout « le moins que par son moyen le « royaume d* Angleterre fût en brouilla lis, comme pour éviter les questions « qui pour sa demeure par deçà pour- « roient advenir , dont vous en avez « connu lescommencemens ; pourquoi « vous prie que vous mettiez peine. . . « qu'il parte le plus prestement que » faire se pourra. . . mais j'entends « que ce soit par toutes les plus dou- « ces voies que pourrez , et en ma- « nîère qu'il n'aperçoive que ce soit « pour autres fins que pour son avan- « tage; et aussi ferez apprêter de « mes navires pour le conduire, si ' « sans conduite ne vouloit partir (*). » Plus tard il écrivit : « Messieurs de « Concressault et du Plessis pourront « dire à M. de Warwick que le roi « l'aidera de tout son pouvoir à recou- « vrer le royaume d'Angleterre, par « le moyen de la reine Marguerite , ou « par qui il voudra. Car le roi aime « mieux lui que la reine Marguerite ou « son fils , et par l'amour de M. de « Warwick s'est toujours tenu aussi « étranger à eux que s'il ne les avoit ja- « mais vus (**). »

(*) Preuves de Diiclos, t. Iir, p. agi. (**)Barame,t. IX,.p. «76.

Le duc de Bourgogne, qpii sans doute

se repentait alors amèrement d'avoir laisse échapper l'occasion de Péronne, envoya une flotte sur les côtes de Normandie pour empêcher Warwrck de passer en Angleterre. Le comte passa cependant à la faveur d'une tempête qui avait forcé la flotte bourguignonne à abandonner sa station. Tel était le crédit de Warwick sur l'esprit du peuple , qu'il se vit sur-le-clîamp à là tête d'une armée , et Edouard IV quitta l'Angleterre sans combat , et se réfugia en Bourgogne, pendant que le faiseur de rois replaçait Henri VI sur le trône. Louis XI envoya aussitôt des ambassadeurs en Angleterre pour féliciter Henri VI sur sa délivrance , et pour conclure avec lui un nouveau traité. Lui-même alla en pèlerinage à Notre-Dame de Celles, en Poitou, pour rendre des actions de grâces à Dieu. Il fit faire à Paris, et dans toutes les villes de son royaume , des processions solennelles ; et il voulut que la reine Marguerite d'Anjou y assistât avec le prince de Galles, son fils.

Annulation du traité de^Péronne, —Au milieu de l'allégresse générale , Louis XI jugea que le moment était venu de faire annuler par les. états le traité de Péronne. Il assembla les notables à Tours (1470). C'étaient le roi René , de Sicile , et son petit-fils , le marquis de Pont , te duc de Bourbon et ses deux frères , le sire de Beaujeu et rarchcvêçue de Lyon, les comtes d'Eu, de Guise, du Perche, le dauphin d'Auvergne , le comte de Saint-Pol »

connétable de France , le chancelier, le comte de Dunois, les évêques,de Langres , d'Avranches ,. de Soissons et de Valence, les comtes de Vaudemont et de Dammarlin , le sire de R'ohan, les sires de Loliéac et de Gamaches, maréchaux de France, le comte de Roussillon, amiral de France, sept autres grands barons, et trente-deux magistrats, présidents des diverses cours de justice ou de finance , en tout soixante et une personnes. Louis XI se plaignit devant cette assemblée de la conduite ^ue Charles le Téméraire avait tenue à sou égard; et il obtint une déclara-

tion de$ vc^réseataDls de la natmn, qui le dégageait des obtigatfoi» qu'il avait contractées à Pérofine, et qur portait confiscation des terres du due de BoBr* gogne. Ce prince s'attendait alors si peu à être attaqué, qa'après avoir re-> tenu pendant quelque temps un corps nombreux de gendarmes à gages ménagera, comme <m disait alors , c- està-cure , en> leur payant une faible solde pour qu'ils restassent chez eux à st disposition , il venait de les congédier. Peu de jours après rassemblée des notables^ un huissier du parlement osa se présenta à lui pour Tajourner. Charles, dans un mouvement de colère, le fit jeter en prison , et écrivit au comte de Dammartin oui commandait les armées du roi, pour lui reprocher de violer les traités , et de participer ainsi au parjure de Louis XI , « auquel Dieu toutpuissant y disait'il , n*a pas donné autorité de rompre ses promesses^ et cowtenmer son nom et sa puissance, v Mais , pendant qu'il se plaignait à tout le monde de la perfidie du roi , Dammartia passait la Somme avec une armée , et lui enlevait Saint-Quentin , Amiens, Roye et Montdidier. Il aurait poussé plu9 loin ses conquêtes , si Louîis XI, qui se savait entouré de traîtres , et qui se défiait avec raison des pvindpaux seigneurs qui faisaient partie de son armée, ne hii eût or* donné de condure une tr^ve avec le duc de Bourgoipe. Celui-ci profila de ce moment de répit pour aider Edouard lY à remonter sur le trône. Une bataille fut livrée à dix milles de Londres, dans la plaine de Barnet» Elle fut décisive. Warwiek perdit la vie dans la mêlée, et lÊdouard IV retourna en' triomphe à Londres (1471). La bataille de Tewkeslmry acheva la ruine de la Rose rouge, et, pourôter à ses adversaires tout espoir d'une nouvelle révolution, Edouard IV fit égorger sous ses ^^eux le fils de Marguerite d*AnJou qui se trouvait parmi les prisonniers, en même temps qu'il envoyait l'ordre de faire mourir te malheureux Henri VI, dernier roi de la maison de Lancastre.

IVoui>eiie ligue contre Louis XL --^ La xotiift 4fr lapnm^o» de Lancastre et

le triomphe dé la Rose btanôhe chan^ gèrent complètement la situation deif anfaires en France. Louis XI se tfouv* isolé et sans alliés. Charles le Témé-f raire résolut alors d'en finir avec lut.; Il ne pensa plus cette fois à humilier Louis XI, mais à partager son royaume. ' Il renouvela son alliance avec le dud* de Guyenne , prince inconstant et faible , qui était le jouet de ses favoris et de tous les intrigants qui espéraient troubler la France pour ^s'enrichir ou pour augmenter leur pouvoir. Le duc de Bretagne, qui n'avait jamais cessé d'être l'allîé secret du duc de Bourgogne, fit entrer dans cette nouvelle' ligue le comte Gaston de Foix , dont il venait d'épouser la fille. Charles le Té-" roéraire alla jusqu'à offrir sa fille unique en mariage au due de Çalabre et de ' Lorraine, à condition qu'il se déclarerait contre Louis. Une large part du royaume de France fut promise au roi d'Aragon, Juan II, et au roi d'Angleterre, Edouard IV. Ainsi, toute idée de nationalité avait disparu parmi les seigneurs français ; ils appelaient l'étranger; ils étaient d'accord avec lui., pour démembrer la France. Le seul qui défendait l'unité du royaume, c'était Louis, et quels qu'aient été les moyens qu'il employa pour sauver la France, fl est impossible qu'on ne soit [ de son parti contre ses adversaires. *

Mort du duc de Guyenne, — - Pendant que ces choses se tramaient , et qu'un des princes confédérés s'écriait déjà : « C'est fini ! tous les rets sont tendus ; Louis est pris ! » le duc de Guyenne meurt subitement (1472). et on ne peut plus à propos pour son frère. On a dit que Loufs XI l'avait empoi- , sonné. Le fait n^aurait rien d'étonnant. Les rois croyaient à la religion de la \ royauté, et il est possible que Louis XI, qui avait droit ae vie et de mort sur ses sujets , se soit cru le juge de sou frère. Ce qui confirmait aux yeux de beaucoup de personnes la culpabilité du roi , c'est qu'une armée royale préparée depuis longtemps entra en Guyen- ^ ne à la première nouvelle de la mort du prince, et qu'elle s'empara des principal les places doce duché. Brantôme, dan»'

j;UWlVEKS.

une digression sur Louis XI, prétend ^ue le fou de ce prince l'entendit un jour, comme il était en ses bonnes prières et oraisons à Cléry, devant Notre- Dame, qu'il appelait sa bonne patronne, au grand autel, comme il disait : « Ah ! « ma bonne dame, ma petite maîtresse, «s ma grande amie, en qui j'ai toujours « eu mon reconfort , je te prie de sup- « plier Dieu pour moi , et être mon « advocate envers lui ; qu'il me par- « donne la mort de mon frère, que j'ai « fait empoisonner par ce méchant « abbé de Saint- Jean. Je me confesse «.à toi , comme à ma bonne patronne « et maîtresse ; mais aussi qu*eussé-je « su faire ? il ne faisait que troubler «]mon royaume; fais-moi donc parte donner, ma bonne dame , et je sais «ce que je te donnerai. ..(*)» Cette anecdote peu vraisemblable ne saurait nullement être invoquée comme une preuve que Louis XI fût le meurtrier dé son frère. On sait d'ailleurs que Brantôme , qui la rapporte , est bien loin de mériter toujours une foi pleine et entière. Nous devons cependant citer encore une lettre que Louis écrivit à Dammartin , peu de jours avant la mort de son frère , et qu'on a invoquée quelquefois comme un témoignage contre lui. o Monsieur le grancjl maî- « tre , depuis les dernières nouvelles « que je vous ai écrites , j'ai eu nou- « velles que M. de Guyenne se meurt, « et qu'il n'y a point de remède en son « fait ; et le m'a fait savoir un des plus « privés qu'il ait avec lui , par homme « exprès; et ne croit pas, ainsi qu'il « dit, qu'il soit vif à quinze jours crici, « au plus qu'on le puisse mener. . . .

« Afin que soyez sûr de celui qui me « fait savoir les nouvelles, cest le « moine qui dit ses heures avec M. de « Guyenne; dont je me suis fort ébahi, « et m'en suis signé depuis la tête jus- « ques aux pieds (**). » La joie qui perce dans cette lettre est incontestable , et elle se conçoit aisément , si l'on songe au service que le duc de Guyenne rendait à son frère en mourant. Mais elle ne prouve nullement que Louis ait em-

(*) Brantôme, t.*II, p. 24.

[ (**) Dudos, Preuves, t. III, p.

poisonné ce prince , comme on le crut généralement. En effet, le bruit se répandit que l'abbé de Saint-Jean d'Angelj^, aumônier du duc de Guyenne , avait pelé une pêche qu'il avait présentée à la damedeXhouars, maîtresse du prince ; que celle-ci en avait roansé une moitié et donné l'autre au duc de Guyenne; que cette pêche était empoisonnée, et que l'abbé de Saint- Jean, en présentant le poison, avait servi la politique^ du roi. Comme la dame de Thouars mourut presque en même temps que le duc ae Guyenne , il est fort possible que cette mort simultanée ait donné lieu au bruit que nous avons rapporté. Il ne faut pas oublier cependant que le prince était d'une constitution faible, maladive ; que ses excès l'avaient usé de bonne heure, et qu'il a pu fort bien s'éteindre de luimême. Le duc de Guyenne lui-même n'avait conçu aucun soupçon contre son frère. Éans son testament, dicté peu de jours avant sa mort , il lui demandait pardon des offenses gu'il lui avait faites, et il lui pardonnait à son tour celles qu'il avait pu recevoir de lui. Aussitôt après la mort du duc de Guyenne, le sire de Lescuns déclara

3u'il avait été empoisonné par ordre u roi. Il alla jusqu'à nommer les coupables , et il les fit arrêter pour instruire leur procès. Mais à l'approche de l'armée royale , il jugea prudent de quitter Bordeaux. Il fît embarquer les accusés avec lui , et il les conduisit en Bretagne. Parmi eux se trouvait l'ancien confesseur du duc de Guyenne , sur lequel planaient les soupçons les plus graves. On commença , contre ce religieux , une procédure qu'il était facilede faire tourner contre le roi : innocent ou coupable , Louis avait le plus grand intérêt à l'étouffer. Le moine disparut par une nuit d'orage et de la manière la plus étrange. Le gardien de la tour aanp laquelle on ravait enfermé assura qu il y avait eu un grand bruit à l'intérieur , et que sans aucun doute le diable était venu emporter le religieux. Certes Louis fut moins innocent de la mort du moineque de celle de son fr^

Reprise des hostilités ; prise et massacre de Nesle par le duc de Bourgogne. BeUe défense de Beauvais, — Dans l'excès de son indignation , le duc de Bourgogne dénonça Louis XI connue un empoisonneur a tous les souverains de l'Europe ; et, quoique la trêve ne fût pas encore expirée, il passa la Somme à la tête d'une armée et entra dans le royaume. II se présenta devant Nesle, et, s'étant em-

f)aré de cette petite ville, il fît pendre e capitaine , couper le poing aux soldats qui avaient été faits prisonniers, et mettre le feu aux maisons. Un grand nombre de bourgeois s'étaient réfugiés dans la principale église : les soldats y pénétrèrent et les massacrèrent tous , hommes , femmes et enfants.

Lorsque le duc y entra et qu'il vit le parquet inondé de sang et jonché de cadavres , il s'écria froidement en se signant : « quHl voyoit moult belle choses et qu'il avoit avec lui de moult bons bouchers, » Le duc de Bourgogne s'empara ensuite de Roye et vint mettre le siège devant Beauvais. Dès le premier jour il ordonna l'assaut.

Les habitants de Beauvais^qui se souvenaient du massacre de Nesle , soutinrent cet assaut i)endant onze heures avec tm courage héroïque. A la un de la journée il n'y avait plus entre eux et les assaillants que les flammes qui dévoraient la porte. Mais les bourgeois alimentaient ce feu avec tant de soin qu'ils en firen t un vaste bûcher, que les Bourguignons n*osèrent pas franchir. Une jeune fille, nommée Jeanne Hachette, se signala parmi les plus vaillants défenseurs de Beauvais. Elle arracha l'étendard des Bourguignons qui venait d'être arboré sur la muraille, et le porta en triomphe à l'église des Jacobins. Un second assaut ne réussit pas davantage à Charles le Téméraire, quoique les Bourguignons, qui se battaient avec leur valeur accoutumée, fussent parvenus à planter trois de leurs étendards sur les murailles.

Alors il leva le siège et entra en Normandie, brûlant tout sur son passage à Eu, à Saint-Valery, à Neufchâtel. Il parvint ainsi jusque saus les murs de

Rouen, où il avait;donné rendez-vous au duc de Bretagne.

Louis XI est attaqué de tous côtés et fait tête à l'orage. — Captivité du duc d'Jlençon. — assassinat du duc d'Armagnac. — Louis XI paraissait alors dans un grand dan.^er. Le duc de Bourgogne avait envahi le France; le duc de Bretagne se disposait à le se- .conder; les rois d'Angleterre et d'Aragon cpntinuaient leurs préparatifs.

Ainsi, les confédérés n'avaient pas renoncé à leurs projets. Mais la mort du duc de Guyenne leur avait porté un coup funeste. Ils s'étaient proposé d'attaquer tous ensemble le roi et de l'accabler sans lui donner le temps de se reconnaître; désormais cet accord n'était plus possible. Déjà le duc de Bourgogne, emporté par sa fougue et sa colère, avait commencé la guerre sans attendre ses alliés. Louis XI, attaqué successivement par ses ennemis, eut le temps de leur tenir tête séparément. Il commença par gagner le sire de Lescuns , favori du duc de Bretagne, qui, naguère, l'avait accusé à la face de l'Europe comme un empoisonneur et un fratricide. Il lui promit de le nommer amiral de Guyenne, capitaine des châteaux de Bordeaux et de Blayes, et comte de Comminges.

A ces conditions Lescuns s'engagea à lui rendre service ; et, en effet, le duc de Bretagne resta tranquille et renonça à l'alliance du duc de Bourgogne et clu roi d'Angleterre. Charles le Téméraire, privé des secours qu'il attendait de son ancien allié, fut forcé de retourner dans son duché, pour tenir tête au connétable de Saint-Pol qui venait de le trahir et d'envahir la Picardie au nom du roi. Ce prince cessa depuis lors de causer de sérieuses alarmes à Louis.

Charles le Téméraire nourrissait deux projets à la fois. Non-seulement il voulait se rendre indépendant du roi de France, il voulait aussi devenir roi lui-même, envahir l'Allemagne et régner sur le Rhin. Pour cela il résolut de faire un archevêque de Cologne, et s'engagea dans une guerre qui

L'UNIVERS

tourna contre lui rAIIemagne tout entière. Cette contrée si lourde, si difûcile à remuer, envoya 100,000 hommes pour observer Charles le Téméraire et pour défendre Cologne, la ville sainte, ta ville des 1 1 ,000 viergçs. Le duc s'obstina une année entière à vouloir s'emparer de la forte ville de Eeuss, et fut obligé enfin de retourner chez lui.

Louis XI profita de ce moment de répit pour se venger de quelques-uns de ses anciens ennemis. Le duc d'Alençon était entré dans la ligue du bien public; il avait pris part à tous les complots formés contre le roi ; il venait enfin de traiter avec le duc de Bourgogne

f)Our lui vendre le duché d'Alençon et e comté de Perche. Louis XI cHargea Tristan l'ermite de l'arrêter dans son château de Brezoles et de le conduire dans la tour du Louvre (1473). Il prit possession de ses domaines et distribua sa fortune à ses juges, avant même que la sentence eût été rendue. Le duc d'Alençon fut condamné à mort ; mais le roi commua sa peine et le garda prisonnier jusqu'à la fin de sa vie. Il était encore un autre prince du sang dont Louis Xlvoulaittirerven^eance.C'était le comte d'Armagnac qui l'avait trahi à plusieurs reprises, et q.ui s'intitulait fièrement : comte, par la ^râce de Dieu. Cette fois Louis était déterminé à ne point faire de grâce. C'est nourqiioi il chargea de sa vengeance le cardinal d'Albi , Jean Goffredi , ancien évéque d'Arras et qu'on surnommait le Diable d'Arras depuis les sanglantes exécutions qu'il avait dirigées dans cette ville contre les Yaudois. « Il mit sous ses ordres les deux sénéchaux de Toulouse et de Beaucaire, Gaston du Lion et le sire de Balzac « auxquels il avait promis d'avancer une forte part dans la confiscation des domaines du comte d'Armagnac, afin de les intéresser davantage au succès de l'entreprise. Dèsie mois de janvier 1473, ces capitaines rassemblèrent une forte armée avec laquelle ils assiégèrent, dansLectoure, le comte d'Armagnac. Celui-ci demandait à traiter, mais le cardinal ne voulut entendre, pendant deux mois, à aucune proposition d'aeeommodement. Cependant»

comme toutes ses attaques étaient m* poussées , il consentit enfin à donner audience à l'évéque de Lombez et à Gratien Faure , chancelier du comte.

La négociation présenta moins de difficulté qu'Armagnac ne s'y était attendu, le cardinal lui promit qu'il pourrait se rendre en sûreté auprès du roi, pour y être ouï en justice sur ce qui lui était imputé ; que les gens de guerre et tous ses serviteurs

Eourraient se retirer où bon leur semlerait, sans être inquiétés; que la ville deLectoure conserverait tousses privilèges, et que la comtesse d'Armagnac aurait le choix d'un lieu sûr pour y faire sa résidence. Le 4 mars, cette capitulation fdt jurée ; le 5, le sire de Beaujeu et les autres prisonniers d'Armagnac furent remis en liberté; le comte livra le château, et vint avec sa femme, qui était grosse de sept ou huit mois, se loger dans une maison de la ville. Le 6, pendant que les deux députés du comte étaient en conférence avec le cardinal, Balzac et son lieutenant Mont faucon entrèrent dans la ville à la tête de leurs gendarmes et de leurs francs archers, par la porte qui leur avait été livrée, ils se rendirent aussitôt à la maison qu'occupait le comte; ils entrèrent dans la chambre où il était assis avec sa femme; et, après lui avoir rendu son salut, Montfaucon se tourna vers Pierre Gorgia, franc archer qui l'avait suivi :

« Exécutez, lui dit-il, ce qui vous est commandé. » Celui-ci se jetant aussitôt sur Armagnac, le poignarda sur les genoux de sa femme ; d'autres massacrèrent ses serviteurs, et arrachèrent, à la comtesse et à celles de ses femmes qu'ils laissèrent en vie, les joyaux dont elles étaient parées. Gaston du Lion, qui entra dans cet instant, empêcha de nouveaux attentats, et fit conduire la comtesse avec ses dames au château de Buzet. Mais, peu de jours après, deux secrétaires du roi, Macé Guervadan et Olivier le Roux, se présentèrent chez elle avec un apothicaire, et la contraignirent à prendre un breuvage destiné a la faire avorter^ Le poison était trop fort 'y la mère y succomba dès le sa^

AimALES DE L'QtSTÔiRB DE FRANGE.

coad joar, aTee l'enliGiiit qu'elle pfNrtaîl daas son sem. Pour jeter un voile sur toutes ces horreurs, le cardinal ne voulut pas qu'il restât dans Lectoure une personne qui pât réclamer contre la foi viotée; les soldats se répandirent dans les maisons, pillèrent tout, égor^ gèrent tout $ et, pour être assurés que personne ne leur avait échappé, ils mi* rent 1^ feu à la ville. En effet, de toute la population de Lectoure, il ne survécut que trois femmes et trois ou quatre hommes auxquels on avait permis de suivre la comtesse (^).»

Ce fut ainsi que Louis XI se débarrassa des deux seigneurs qui lui avaient fait le plus de mal. En même temps, il j^arvenait à signer un traité avec le roi d'Aragon, Jean II, qui, malgré son grand âge, venait d*enva* hir le Roussillon et de s*emparer de Perpignan. Restait le roi d'Angleterre, Edouard IV, qui aspirait toujours à recouvrer son royaume de France , et qui venait d'envoyer ses hérauts d'armes à Louis XI pour lui dénoncer la guerre.

Louis XI détache Edouard irduâuc de Bourgogne, — Traité de Pecquigny, — Edouard IV descendit en France avec une magnifique armée (1475). La nation anglaise avait fait de grands efforts pour cette guerre; il s'agissait pour elle de venger bien des défaites et de recouvrer ses anciennes possessions.

L'armée se composait de quinze cents hommes d'armes , bardés de fer et richement vêtus, qui avaient de nombreux chevaux de suite, et de quinze mille archers portant arcs et flèches , et qui tous servaient à cheval. Le roi , dit Comines , avait dans son armée dix ou douze hommes, tant de Londres que des autres villes, bien nourris, gros et ^as , et qui étaient les plus distingues dans leurs communes. On les soignait bien , on les abritait sous des tentes magnifiques. Us étaient là sans doute pour surveiller le roi et pour voir comment il gagnait l'argent que^ ses. bonnes villes lui avaient aç-

(*) Sismondî;

cordé. Mais iU forent bieitot las de cette guerre; le temps était inâuvais, les campagnes désertes, et l'on tardait à leur donner cette représentation d'Azincourt ou de Poitiers, pour la* qi^elle ils étaient venus. Au lieu du due . de Bourgogne pour les recevoir et les garder dans cette Picardie qu'ils ne connaissaient pas, ils furent accueillis à coups de canon par le. connétable de Saint- Pol, qui naguère promettait de leur livrer Saint-Quentin. Ce fut une défsagréahle surprise. Les Anglais retournèrent à Péronne remplis d'indignation, non-seulement contre le connétable, mais aussi contre le duc de Bourgogne, oui protestait que cette canonnade n'était qu'une feinte. Us accusaient hautement le connétable de trahison; mais ils commençaient à n'avoir pas meilleure opinion de Charles le Téméraire, qui ne leur avai^ pas envoyé uiv seul soldat; aussi furent-ils très-disposés à écouter les propositions de paix que leur faisait Louis^ Ce prince, qui était informé par se»

espions de tout ce qui se disait dans le camp des Anglais, leur envoya un de ses hérauts d'armes. «Après que notre héraut fut arrivé à l'ost des Angloîa avec sa cotte d'armes sur le dos, tantôt fut arrêté et mené devant la tente du , rot d'Angleterre. Il lui fut demandé

Su'il y venoit faire; il dit qu'il venoii e par le roi , pour parler au roi d'An-> gleterre, et qu'il avoit charge de s'adresser à messeigneurs de Havard et de Stanley. On le mena en une tente pour disner , et lui fit-on très-bonne chère. Au lever de la table du roi d'A»* gleterre, qui dinoit à l'heure que le héraut arriva , on mena le dit héraut devers lui , et l'ouït. Sa créance étoit fondée sur le désir aue le roi avoit dès longtemps d'avoir nonne amitié avec luy , et que les deux royaumes pussent vivre en paix, et que jamais, depuis qu'il avoit été roi de France, il n'avoit tait guerre ni entreprise contre le roy» ni le royaume d'Angleterre, s'exousant de ce qu'autrefois il avoit accueilli monseigneur de Warwick, et disott que ce n'avoit été seulement que contre le duc de Bourgogne, etno» point

as6

L'UNIVERS

contre lui. Aussi lui faisoit remontrer que ie duc de Bourgogne ne Favoit appelé, sinon pour en faire un meilleur appointement avec le roi, sur l'occasion de sa venue : et si autres en avoit, qui y tinssent la main, que ce n'étoit sinon pour en amender leurs offenses et tâcher à leurs 0ns particulières : et du fait du roi d'Angleterre ne leur cbaloit au demeurant , comment il en allast , mais qu'ils en fissent leurs besognes bonnes. Aussi lui faisoit remontrer le temps, et que jà s'approchoit l'hiver : et qu'il sçavoit bien qu'il avoit fait gratîde despence, et qu il y avoit plusieurs gens en Angleterre qui désiroient la guerre par deçà , tant nobles que marchands : et quand ça viendroit, que le roi d* Angleterre se voudroit mettre en son devoir d'entendre au traité , aue le roi s'y mettroit tant de son côté, que luy et son royaume devroient être contents (*). »

Edouard IV, qui se voyait trahi par lé duc de Bourgogne et le connétable de Saint-Pol, et qui, après s'être éloigné de quarante lieues de Calais , n'avait pu prendre encore une seule place, accueillit avec joie cette proposition, d'autant plus que ses soldats commençaient à manquer de vivres et à murmurer. Aussitôt Louis XI lui envoya trois cents chariots chargés de vins, des meilleurs qu'il fut possible de trouver, et il reçut les Anglais à table ouverte à Amiens. En un instant , ils furent plus amis de Louis que de Charles. Louis trouva moyen de faire accepter au roi et à ses favoris des présents, des pensions, des grades; il promit de payer l'ancien tribut , laissa Edouard prendre le titre de roi de France, et signa : Louis, prince des Français (1475). Enfin il demanda une entrevue à Edouard. Un pont fut constniit sur la Somme , à Pecquigny. Il fut partagé par une barrière quil était impossible de franchir, et ^ui n'avait pomt de porte. Les rois arrivèrent par les deux rives, accompagnés seulement de douze personnes. Louis XI salua le premier le roi Edouard, l'assurant de

(*)Coi

son affection et de son dévouement.

Les deux rois ratifièrent ensuite solennellement le traité qu'ils avaient conclu , et passant leurs mains au travers du grillage, ils jurèrent de l'observer, l'un sur le missel, l'autre sur la vraie croix.

Comînes raconte que, le traité conclu , Louis XI dit en riant au roi d'Angleterre qu'il fallait qu'il vint à Paris, et qu'il le festoierait avec les dames, et au'il lui donnerait monseigneur le cardinal de Bourbon pour confesseur, qui l'absoudrait volontiers s'il était entraîné dans quelque péché. Mais il trouva le roi d'Angleterre beaucoup plus empressé à accepter l'invitation qu'il n'avait espéré, et il eut toutes les peines du monde pour l'empêcher de venir. « C'est un très-beau roi , dit-il «après la conférence à Comines; il «aime fort les femmes; il pourroit « trouver (quelque affétée à Paris qui « lui sauroit bien dire tant de belles « paroles qu'elle lui feroit envie de re- « venir, et ses prédécesseurs n'ont que « trop été à Paris et en Normandie. » Ainsi finit la conférence de Pecquigny.

Les Anglais ne résistèrent point à tant d'avances. Ils s'en retournèrent chez eux gorgés d'or et de vin, laissant Louis s'applaudir de s'être défait par de l'argent d'une armée qui venait pour conquérir la France.

Supplice du connétable de Saint- PoL — Louis XI avait agi sans doute en politique sage et habile; mais il ne faut pas se dissimuler qu'il avait signé un traité humih'ant pour la France.

Lui-même le sentait a coup sâr, et sa rage contre les seigneurs qui avaient appelé l'Anglais n'en fit qu'augmenter.

C'est là ce qui explique ces affreuses exécutions qu'il fit ordonner si souvent, et qui devinrent de plus en plus fréquentes vers la fin de son règne.

La plus célèbre fut celle du connétable de Saint-Pol, qui possédait, entre la Picardie et la Flandre, de vastes domaines couverts de forteresses, dont les unes relevaient directement du roi , qu'il servait comme connétable, et les autres du duc de Bourgogne, au service duquel il avait laissé ses deux fils.

ANNALES DE L*HISTOIftÊ DE FRANCE.

Ut

Louis, pour^e rattacher, lai avait fait épouser Marie de Savoie, sœur de sa femme. Il était aussi proche parent du duc de Bourgogne. Placé entre ces deux princes, il les avait servis et trahis tour à tour. La nouvelle de la réconciliation du roi avec Edouard IV le frappa d'effroi, il savait que le roi d'Angleterre avait remis toutes ses lettres à Louis et qu'il ne lui était plus possible de dissimuler. Ses serviteurs rabandonnèrent, et il fut obligé de se livrer au duc de Bourgogne, qui le fît carder prisonnier, et le vendit ensuite a Louis. Voici par quelle ruse le roi avait réussi à le brouiller sans retour avec le duc de Bourgogne.

«Monseigneur le connétable commença à soy appercevoir de ces marchés'et avoir peur d'avoir offensé de tous costés... et pour cette cause, il envoyoit souvent devers le roy ; et sur rheure dont je parle, vint devers ledit seigneur un gentilhomme appelé Louis de Créville, serviteur du connétable, et un sien secrétaire nommé malstre Jean Kicher, qui tous deux vivent encore, et dirent leur créance à monseigneur du Bouchage et à moy, premier qu'au roy; car le plaisir dudit seigneur estoit tel. Ce qu'ils apportoient pleut fort au roy quand il en fut adverty, pour ce qu'il avoit intention de s'en èervir, comme vous oyerez. ,Le seigneur de Contay, serviteur du duc de Bourgogne ,qui avoit esté pris naguères devant Arras, comme avez ouy, alloit et venoit sur sa foy devers ledit duc; et lui promit le roy donner sa llnance et rançon , et une très-grande somme d'argent, s'il çouvoit traiter la paix.

D'aventure, il étoit arrivé devers le roy \e jour qu'arrivèrent les deux dessus nommés serviteurs dudit connétable.

le roy fit mettre ledit seigneur de Contay derrière un çrand et vieil ostevent (paravent) , qui estoit dedans sa chambre, et moy avec lui, afin qu'il entendist et pust faire rapport à son maistre des paroles dont ledit connétable et ses gens usoient dudit duc; et le roy se vint seoir sur un escabeau rasibus dudit .ostevent, afin que nous pussions mieux entendre les paroles

que diroit Louis de Créville, et avec ledit seigneur n'y avoit que le sieur du Bouchage. Ledit Louis de Créville et son compagnon commencèrent lors leurs paroles, disant que leur maistre les avoit envoyés devers^ le duc de Bourgogne, et qu'ils lui avoîent fait plusieurs remonstrances pour le desmouvoir de l'amitié des Anglois, et qu'ils l'avoient trouvé en telle colère contre le roy d'Angleterre, qu'à peu fut qu'ils ne l'avoient gagné, non [)as seulement à laisser lesdits Anglois, mais à aider à les destrousser en eux retournant; et en disant ces paroles, pour cuider complaire au roy, ledit Louis de Créville commença à contrefaire le duc de Bourgogne , et à frapper du pied contre terre, et à jurer Saint- George, et qu'il appeloit le roi d'Angleterre blanc bargue ^JUs d*un archer qui portoit son nom, et toutes les moqueries qu'en ce monde est possible de dire d'homme. Le roy rioit fort et lui disoit qu'il pariast haut, et qu'il commençoit à devenir un peu sourd, et qu'il le dist encore une foys. L'autre recommençoit encore une foys de trèsbon cœur. Monseigneur de Contay, qui estoit avec moy en cet ostevent , estoit le plus esbahi'du monde, et n'eût jamais cru pour chose qu'on luy eust sçu dire les paroles qu'il oyoitÇ*). »

Le duc de Bourgogne, averti de cette aventure, avait juré une haine mortelle au connétable, et quand il l'eut en son pouvoir, il le livra au roi. Celui-ci le lit enfermer à la Bastille, et le traduisit devant une comniission qui lui fit son procès. Il fut condamné à mort et décapité en place de Grève, quoiqu'il fût le parent du roi. Ses biens furent confisqués, et sa famille n'obtint qu'avec peine que son corps fût enseveli en terre sainte (1475).

Défaite et mort de Charles le Téméraire, — Conquête de la Bourgogne. — En même temps, Louis se gardait bien d'inquiéter Charles le Téméraire qui, après avoir amassé de

- (*}Conmies.

L'UNIVERS

l'argent et des troupes, se dirigeait vers la Suisse. Ciiarles voulait sedéDarrasser d'un voisinaçe incohimode. La Suisse était à cette époque la retraite de tous les mécontents : les pajrsans de France et d'Allemagne allaient volontiers s'établir chez ces paysans libres qui leur faisaient si bon accueil. Ils venaient dernièrement de décapiter le gouverneur bourguignon du petit pays de Ferette , dans la haute Alsace. S'apercevant que le duc se fâchait, ils s'effrayèrent d'abord, car ils comprenaient qu'il s'agissait pour eux de l'asservissement. Ils entamèrent des négociations, allèrent trouver Charles et lui exposèrent qu'il n'avait rien à gagner sur eux. « Il y a plus « d'or, lui dirent-ils, dans les éperons « de vos chevaliers, que vous n'en « trouverez dans tous nos cantons. »

Le duc ne voulut ni les recevoir ni les écouter, et il résolut de soumettre par les armes ce pauvre peuple. Peutêtre ne faut-il pas taxer sa conduite de folie. Après tout, en détruisant la Suisse il détruisait la force militaire la plus redoutable qu'il y eût en Europe, la seule qui pât l'empêcher de devenir le premier souverain de l'Occident. L'infanterie suisse avait fait ses preuves contre l'Autriche à Sempach et à Morgarten, et plus récemment à Saint- Jacques. É;ile avait Quelque chose de l'impétuosité des barbares ; elle se précipitait aveuglément, sans reculer jamais , comme Tours ou le taureau. Mais les Suisses allaient avoir affaire à la cavalerie bourguignonne, et ils manquaient, eux, de cavalerie. Charles leur donna celle du duc de Lorraine, René II, en envahissant les terres de ce jeune prince qui, chassé de ses Etats, vint s'unir aux braves paysans de l'Helvétie; et l'on vit alors le seigneur flatter humblement l'homme de la campagne. René se faisait suivre d'un ours^ en l'honneur de la ville de Berne. Dans les assemblées, on entendait souvent l'ours gratter à la porte, comme pour rappeler aux Salisses qu'ils devaient protection et secours à leur hôte.

Nous ne raconterons poiiit ici les

batailles mémorables de (jranson , de Morat et de Nancy. Il faut lire ce récit dans Comines ou dans M. de Barante.

Charles le Téméraire perdit la confiance à Granson, soh armée à Morât et la vie à Nancy (1477). On raconte que la veille de cette dei-nière bataille il avait paru à ses soldats plus sombre que de coutume. Le lendemain, comme il mettait son casque sur sa tête, le lion doré qui en ornait le sommet tomba à terre. Hoc est signum Deiy s'écria-t-il , comme autrefois Manfred à Grandella, et il ne permit point qu'on le rattachât. La bataille ne fut pas longue. Lorsque les Bourguignons entendirent retentir les cors fameux d'Uri et d'Unterwalden, qu'ils connaissaient depuis les fatales journées de Granson et de Morat, ils furent frappés d'épouvante. Bientôt les Suisses se précipitèrent sur eux et les mirent en fuite après en avoir fait un grand carnage. Quelques jours après, on découvrit le corps de Charles le Téméraire, à moitié enfoncé dans la vase d'un ruisseau; la tête était fendue de l'oreille à la bouche, et il était percé de deux coups de pique , l'un à fa cuisse, et l'autre dans les reins.

Mais beaucoup de personnes rJèrent qu'on eût pu reconnaître son corps défiguré, et pendant long-temps elles s'attendirent h le voir reparaître et exercer de terribles vengeances sur tous ceux qui se seraient trop hâtés de croire à sa mort.

Le roi fut promptement averti de la mort de son rival. En 1464 iLavait établi les postes dans tout le royaume, c'étaient des relais distribués de quatre en quatre lieues sur les grandes routes, et destinés uniquement à porter les dépêches du gouvernement. Le 9 janvier, Louis reçut de grand matin la nouvelle de la défaite et de la mort de Charles le Téméraire. Sa joie en fut excessive, pendant que tous les seigneurs étaient • plongés dans le deuil.

Le roi se donna le plaisir d'inviter a dîner tous les seigneurs qui se trouvaient à Plessis-lez-Tours. Ils nemangèreni point, car la douleur leur avait fait perdre Fappétit. Ils comprenaient

AMNALES DE X/&8StDI&£ DE FRANCE.

mie la féodalité, pritée ëe son «hef, était abaissée pour toujours, que la maison de France était affermie àé* isormais, ejt que l'inauguration «érieusa 4e la royauté aliait enfin commencer.

Après ce dtner, Louis se rendit en pèlerinage au Puy-Notre-Dame, en Anjou, pour remercier Dieu de la mort de 8<m rival. En même temps, i4 envoya une armée pour conquérir la Bourgogne, On mit en effet la main sur la Bourgogne, la Franche-Comté et TArtois, malgré les protestations de Marie, fille de Charles le Tém^aire; et des émissaires, parmi lesquels se trouvait le fameux Olivier le Diable, furent envoyés dans les Pays-Bas, pour encourager les villes à recouvrer la liberté avec le secours de la France. Louis XI répondit aux envoyés de Marie qui venaient se plaindre de ces menées,qu'ilne voulait point dépouil- ' 1er sa filleule, mais que, selon la coutume de France, la garde-noble d'une vassale mineure lui appartenait dé droit. En même temps il offrait de fnariér laîeune princesse avec le dauphin son fils. Mais les États de Flandre, qui avaient été si longtemps opprimés par les ducs de Bourgogne, ne se sou-* eiaient pas dépasser sous la domination du roi deTPrbnce, qui était assez puissant pour' fàfipe peser sur eux un joug plus louni ènëore. Ils s'opposèrent au mariage' cte Marie avec le dauphin, et mirent à mort ses conseillers bourguignons. Louis XI résolut alors de lui enlever le plus de villes qu'il pourrait. Montdidier,Roye, Vervins, Saint-Gobin, Landrecies, se rendirentsuccessivement.Thérouenne, Hesdin, Boulogne, ouvrirent leurs portes après une courte résistance.La ville d'Arras consentit également à

{)réter serment d'obéir au roi; mais es habitants de cette ville avaient en horreur le joug^de la France. Ils demandèrent un sauf-conduit au bâtard de Bourbon pour aller trouver le roi, et l'ajrant obtenu, vingt-trois de leurs premiers citoyens se rendirent au camp françai^. Mais il paraît qtt'rls voulaient trahir ce prince, car, api;ès l'avoir quitté^ ils se dirigètent vera U ;

Flandre. Le roi, qui soupçôéaflitletti* projets, fit courir après ei». Tristaa l'Ermite les surmrit à Lens, ou ils soupaient sans oéfiance, et les ayant ramenés à Hesdin, H leur fit tranchcar la tête. Ils étaient déjà enterrés lorsque Louis en fut averti : « Eh quoi t nia^ « tre Oudart aussi? s'éeria-t-il. AfaI « déterrez-ie , pour lui rendre son « chaperon rouge. » C'était un magistrat d'Arras à C[ui il avait offert une place de conseiller au parlement do Paris. En éfTet, par une plaisanterie barbare, il lui fit couvrir la tête d'un mortier éeariate fourré d'hermibe, tel que le portaient les présidents au parlement , et il la fît attacher à un poteau , pour présider; dit-il, sur le marché d'Hesdin. « Il y en avoit un entre les autres, écrivait-il à M. de Bressiure, nommé maistre Oudart de Bussy, à qui j'avois donné une seigneurie au parlement ; et afin qu*on connust bien sa tête, je l'ai faitatourner d'un beau chaperon fourré, et est sur le marché de Hesdin, là où ii préside. (*) »

Mariage de Marie de Bourgogne avec MaximUien d Autriche.— Sup* plice du duc de Nemours, — Bataùlç de Guinegate,' — Traité d^Arras, — Réunion de la Provence à la France, — Louis XI ne poursuivit pas plus loin ses conquêtes. Il enyo3[a en Flandre son barbier, Olivier le Diable, pour négocier le mariage de son fils avec Marie de Bourgogne. Olivier était un homme fin et subtil , mais dans une position subalterne, et qu'il se réservait de désavouer au premier signe de mécontentement du roi Edouard, dont la fille avait été promise au dauphin.

Le barbier, plein d'une sotte vanité et s'exagérantl importancede sa mission, parut à la cour oe Marie, habillécomme un grand seigneur, et ne souffrit pas qu'on l'appelât d'un autre nom que de celui de comte de Bleulan. « II. faut que «le roi mon cousin me croie bien « malade, s'écria Marie, quand il eti.l 9 demandé son audience • pui^u'il

• (•;Comiûe^,

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L*UNÎVËftS.

« in*ea?oie son médecin. » Admis en

Ïirésence de "la duchesse, Olivier reùsa de faire connaître en présence de* ses conseillers Tobjet de son ambassade, déclarant qu*il avait reçu Tordre de ne parler qu*à elle seule.

On traita cette demande d'impertinente, et Olivier dut s'estimer heureux d'avoir pu s'échapper de la viHe de Gand (1477). Peu de temps après son départ, la duchesse douairière négocia le mariaee de sa fille avec Maximilien d'Autriche. Ce prince se rendit de Pologne à Gana, accompagné des électeurs de Mayence et de Trêves, dçs ducs de Saxe et de Bavière, des margraves de Brandebourg et de Bade, et d'environ huit cents lances de cavalerie allemande. Les Flamands, qui redoutaient Louis XI , raccueillirent comme un libérateur. Marie de Bourgogne fut frappée de sa tournure chevaleresque et de sa noble physionomie. Lés fiançailles furent célébrées le soir même de son arrivée, et le lendemain eut lieu la cérémonie du mariage.

Louis était alors occupé du ^cès du duc de Nemours, procès qui a tant contribué à sa réputation de tyran cruel et sanguinaire. Nemours avait été le compagnon de sa jeunesse , et depuis Tan 1469, il n'avait pris part à aucune conspiration contre lui, quoiqu'il eût connaissance des intrigues du connétable et des menées secrètes des ducs de Bourgogne , de Guyenne et de Bretagne. Le 4 août 1476, Louis XI Tavait fait arrêter et transférer à la Bastille, où il lui fit faire son procès. Il ordonna qu'il fût enchaîné et enfermé dans une cage de fer; il voulut qu'on ne l'en sortit jamais, si ce n'est pour être torturé; il écrivait: « qu'on le torturât bien étroity pour le faire parler clair; » et pour être plus sûr qu'il serait condamné , il partagea d'avance ses dépouilles entre ses juges. « La torture n'arracha au duc de Nemours aucun aveu qui pût motiver une condamnation; mais de lui-même, après trois mois de procès, il essaya • il ne pourrait point toucher Louis , l'ancien compagnon de son enfance ,

en lui adressant une longnue reladoo de la part qu'il avait eue a toutes les intrigues des princes. Il confessait les avoir connues , mais sans y avoir jamais cooiiéré activement; il confessait aussi avoir donné asile à quelques serviteurs de son cousin Jean d'Armagnac » après la mort de celui-ci.- On voyait, par cette lettre, que la ligue secrète des princes du sang et des grands contre Louis était alors corn* posée du duc de Bourbon et de son frère le cardinal archevêque de Lyon , du comte du Maine et de son oncle le roi Bené , des comtes de Bresse et de Bomont, de la maison de Savoie, du sire d'Urfé, agissant pour le duc de Bretagne, enfin du comte de Dammartin , de son neveu et de son gendre.

Le duc de Nemours terminait sa lettre par des supplications touchantes; il signait du nom de pauvre Jacques,

Î\ue le roi lui donnait dans le temps de eur première intimité. Louis , au lieu de lui répondre , joignit la lettre au procès, qu'il fit poursuivre. Obligé

Îar les réclamations mêmes des gens e justice, à le renvoyer devant le parlement , il appela cette compagnie a Noyon , pour y rendre sa sentence, sous la présidence du sire de Beaujeu.

Il ne permit point aux pairs d'y prendre place; il en écarta le chancelier, tandis qu'il y adjoignit les commissaires qu'il avait nonunés d'abord, avec plusieurs autres membres externes; et, ayant ainsi tout à fait dénaturé ce tribunal suprême , il en obtint, le 10 juillet, un arrêt de mort, qui fut prononcé au duc de Nemours le 4 août, et exécuté le même jour aux Halles (*).» Le peuple, qui croyait généralement à 1 innocence du duc de Nemours , vit tomber sa tête avec les marques de la douleur la plus profonde. Louis XI , par un raffinement de barbarie, avait fait placer sous l'échafaud les enfants de sa victime , pour que le sang de leur père rejaillit sur eux. Il alla plus loin : il suspendit de leurs fonctions trois conseillers au parlement qui avaient opiné en faveur

(*) Sismondi.

de l'accusé ; et peu de jours après il publia cotte fameuse ordonnance- qui déclarait coupable de iése-majesté et passible de la peine de mort quiconque ne révélerait point une conspiration dont il aurait connaissance. On sait que cette loi odieuse coûta plus tard la vie à de Thou.

Cependant la guerre avait commencé, entre Louis XI et Maximilien. Le roi de France , pour ne pas se mettre en hostilité avec TEmpire , retira ses troupes du Hainaut et de la Franche-Comté qui étaient des fiefs impériaux , et ne conserva de ses conquêtes que la Picardie, TArtois et 1 ancien duché de Bourgogne. Il affectait la plus grande modération , et ne parlait que de soumettre aux tribunaux ses contestations sur l'héritage de Charles le Téméraire.

Mais ses commissaires ayant afQrmé que tous les grands fiefs de France étaient soumis à la loi salique, cette mauvaise foi irrita Maximilien, qui recommença sur-le-champ les hostilités, et s'empara rapidement du château et des villes de Selles, de Cambrai et de fiohain, dont il fit massacrer les garnisons. Une bataille fut livrée à 6ui- BCgate, près de Thérouenne ( 1479).

MaximUien avait rangé en une seule ligne son infanterie flamaude, armée de ses longues piques; devant elle, il dispersa eu tirailleurs, ou , comme on disait alors, en herse, trois mille arquebusiers allemands et cinq cents archers anglais ; la cavalerie fut disposée sur les ailes. « Le 7 août, au point du jour, les Français, qui avaient passé la nuit sur la colline d'Enghien, vis-àvis des Flamands, descendirent dans la plaine qui sépare les deux collines, et y laissèrent leurs bagages. Ils commencèrent ensuite à monter la colline dont Maximilien occupait le sommet, et à deux heures après midi seulement ils purent^ en venir aux mains.

Le sire d'Ësquerdes chargea avec impétuosité la cavalerie bourguignonne lui se trouvait à l'aile gauche ; bientôt 1 la sépara de son infanterie , et il la força à pi'endre la fuite. Il aurait dû alors tourner sur les bataillons flamands, et, les attaquant de front, en

flanc et à revers, il les aurait probablement détruits; mais chaque gen* darme estimait qu'il y avait bien plus de profit à faire prisonnier un cavalier gentilhomme , et capable de payer une bonne rançon, qu à tuer un fantassin, sur lequel il n*y avait rien à gagner. Toute cette brillante cavalerie française, qui faisait la force de l'armée, se mit donc à la poursuite de la cavalerie bourguignonne qui fuyait vers Aire et Saint-Omer, et, avant la fin de la journée., elle lui fit près de neuf cents prisonniers. Les deux infanteries, qui étaient demeurées vis-à-vis Tune de l'autre, se trouvaient dans une proportion de force inverse. Le duc Maximilien était en tête de la sienne , avec les sires de Romont et de Nassau; les Français n'étaient conduits que par des capitaines de francs archers sans réputation , car les sires d'Esquerdes , de Torcy, et tous les autres gentilshommes étaient à la poursuite de la cavalerie de Bourgogne, qu'ils ne quittèrent que ' quand elle arriva aux fossés d'Aire ou à ceux de Saint-Omer. Déjà les Français, en montant la colline, avaient beaucoup souffert des traits lancés par les archers et les arquebusiers ; ils attaquèrent cependant les milices flamandes avec vaillance, en même temps que le sire de Sajnt-André sortit de Thérouenne à la tête de sa garnison, et vint les prendre par derrière. Mais ce dernier, ayant rencontré sur son passage les richns bagages des Flamands, commença à Jies piller, en massacrant les femmes , les enfants et. les prêtres qu'ils avaient laissés sur leurs chariots^ Les autres vinrent se briser contre les longues piques des Flamands ; ils furent mis dans une complète déroute; et, comme ils se retiraient vers un village, ils furent arrêtés par une forte haie , où l'on en fit un horrible massacre. A leur t^ur, les Flamands les poursuivirent jusque dans la plaine, où ils trouvèrent leurs bagages, qu'ils pillèrent. Déjà la nuit s'approchait, quand ils virent arrivée 1^ sire d'Esquerdes à la tête de sa ca« Valérie victorieuse, mais harassée de fatigue. Celui-ci, étonné de trouver son armée vaincue en son absence , n'eut

16« lÀorcUson. (Annalbs dk l'hist. pe France.)

rUNlVERS.

ni la temps , ni la vigueur de renouveler le conmbat, et il se retira à Blaogy, pour y recueillir les fuyards {*), »

Ainsi se termina la sanglante bataille de Guinegate (1479). Douze à quatorze mille hommes périrent dans cette journée qui resta indécise, car Tun et Vautre parti s'attribua la victoire.

Louis XI, informé de toutes les eirconstances du cdmbat, ordonna qu'à Favenir le butin fût vendu à Tencbère, et partagé également entre tous les soldats. Voici la lettre qu'il écrivit à M. de Saint'Pierre : « M. le grand sénéchal,

* mon ami^ parlez h tous ces capitai- « nés , chacun à part ; faites que la « those vienne comme je la demande ; « et incoBitinent que vous m'aurez fait « ce service, avertissez- m'en pour me

« faire plaisir ; que ces prisonniers,

« même les plus gros , se vendent pour « un rien; c'est ce que je demande; « afin qu'une autre ^ois ils tuent tout, « et ne prennent plus ni prisonniers , « ni chevaux , ni pillage; alors nous ne

« perdrons jamais de nataille Mais

« gardez quil ne reste un seul prisonci nier dans Thérouenne. M. le grand « sénéchal , si M. de Saint-André fait « mine de vous désobéir, mettez-lui « vous-même la main au cou , et lui

• ôtez par force les prisonniers, et je « vous assure que je lui ôterai bientôt « la tête de dessus les épaules (**). »

Après cette bataille , la guerre languit pendant deux ans. En 1481, Marie de Bourgogne mourut ; et les états de Flandre refusèrent à Maximilien les subsides nécessaires pour continuer la guerre. L'année suivante, fut signé le traité d'Arras (1482). Il fut stipulé que Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien , serait remise au roi , pour qu'il relevât comme la femme de son fils.. Elle lui apportait pour dot les comtés d'Artois et de Bourgogne ; les seigneuries de Mâcon, Auxerre, Salins, Bar-sur-Seine et Noyers. Tous ces pays, que Louis avait déià conquis, devaient être gouvernés par le dauphin , selon leurs anciens privilèges, et faire

(*) fiismondi.

f *) Bantnte.

retour à Tarchiduc si le mariage venait à manquer. Presqu'en même temps mourut à Aix en Provence le dernier descendant de la maison d'Anjou, qui avait si longtemps disputé le royaume de Piaples aux rois d'Aragoa»

Charles lY, roi titulaire de Sidie, nomma par testament le roi Louis son héritier universel. Palamède de Forbin prit aussitôt possession de la Provence au nom du roi , et réprima sans peme les barons qui s'étaient ré<* voltés pour soutenir les droits de René II , duc de Lorraine. Ainsi s'aoeomplit la réunion de la Provence à la France, dont elle était séparée depuis huit siècles (1481).

ilfor^ de Louis XL — Louis XI ▼•nait enfin de parvenir au but vers lequel il tendait avec tant de persévérance. La paix d'Arras était en effet comme le complément des victoires qu'il avait remportées sur les princes du sang; elle anéantissait deflnitivement leur ligue qui avait si longtemps menacé le royaume; elle assurait à la France les deux Bourgognes et l'Artois , la frontière de l'est et la frontière du nord;. elle réconciliait enfin Louis avec la puissante maison d'Autriche. Le roi Edouard IV mourut vers cette mémo époque (1483); et l'Angleterre, agitée après sa mort par de nouvelles mro* lutions, ne put donner aucune attention aux affaires de la France. Ainsi Louis XI se trouvait çlus puissant qu'il ne l'avait jamais été. Il vivait alors retiré dans son château de Plessislez-Tours. Les précautions qu'il y prenait peuvent donner une idée des craintes qui l'assiégeaient dans 1^ dernières années de sa vie. « Ledit seigneur, vers la fin de ses jours, fit ciorre tout à l'entour sa maison de Plessislez-Tours, de gros barreaux de fer^ bons, grands et épais.* Lesdites grilleo étoient contre le mur du costé de la place, de l'autre part du fossés car il estoit à fond de cave ; et y fit mettre plusieurs broches de fer, massonnées dedans le mpr, qui avolent chacune trois ou quatre pointes, et les fit

mettre fort près Tune de l'autre. Et davdntase ordonna dix arbalétriers à chacun des moyneaux , dedans lesdicts fossés , pour tirer à ceux qui en approcheroient avant que la porte fât ouverte; et vouloit qu'ils couchassent aux dicts fossés , et se retirassent aux dicts moyneaux de fer. Il entendoit tiien que cette fortification ne suflQsoit pas pour un grand nombre de gens , ni contre une arniée ; mais de cela il n'avolt point peur : seulement craignoit-ilque quelque seigneur, ou plusieurs ne fissent une entreprise de prendre la place de nuict, demy par amour et demy par force , avec quelque peu d'intelligence ; et que ceux-là prissent l'authorité et le fissent vivre comme un homme sans sens, et indigoe de gouverner. La porte ae Piessis ne s^uvroit qu'il ne fût huict heures du matin , ny ne baissoit-on le pont jusqu'à ladicte heure : et lors y entroient les officiers, et les capitaines des gardes mettoient les portiers' ordinaires, et puis ordonnoient leur guet d'archers tant à la porte que parmjr la eour, comme en une place frontière étroitement gardée ; et n'y entroit nul que par le guichet , et que ce ne fdt du sceu du roy, excepté quelque maistre d'h^td et gens de cette sorte qui n'allolent point devers luy (*). « Telles étaient les précautions que prenait le roi contre ses ennemis. Il se cotidam'> nait à une captivité volontaire pour être en sûreté. « Est-il donc possible , ajoute Gomines , de tenir un roy pour le garder plus honnestement et en estroite prison que lui-même se tenoit?

Les cages où il avoit tenu les autres avoient quelques huict pieds en quarré ; et luy ^ui étoit si grand roy, avoit une petite cour de ehasteau à se pourmener. Encore n'y venoit*il guère, mais se tenoit en la galerie , sans par* tir de là , sinon par les chambres ^ et alloit à la messe sans passer ladicte cour (**). 9

Mais hientdt il ne suiHt plus à Louis de se tenir enfermé dans un château

(**) Gomittes.

si bien gardé. Il le fit entourer d*uit treillis de fer, armé de pointes; Il fif semer dans les fossés aix-huit mille chausse - trapes. Personne ne pouvait entrer par le guichet sans être fouillé avec la dernière rigueur. «Il avoit, dit Comines , suspicion de tous hommes , et spécialement de tous ceux qui étoient dignes d'avoir quelque auto** rite. Il crai^hoit jusqu'à son fils et le faisoit étroitement garder, se souve^ nant sans doute de sa conduite envers son père Charles VII. riul homme ne pduvoit le voir^ ni lui parler, sinon par son commandement. » Sa fille et son gendre, le sire de Beaujeu, lui < étaient suspects ; et ses gardes s'assu- { raient régulièrement qu'ils ne portaient point d'armes cachées lorsqullt allaient trouver le roi. Mais il y avait au château un homme qui était libres ment admis en sa présence , et qui al^ lait souvent jusqu'à le rudoyer. C'était son médecin, Jacques Coittier, « à qui en cinq mois il donna cinquante-quatre mille ecus contans (qui etoit à la rai* son de dix mille écus le mois,* et aua« tre mille par-dessus), et l'évesché d^A-v miens pour son neveu , et autres officel et terres pour luy et ses amis. Ledit médecin lui estoft si très-rude , que l'on ne diroit point à un valet les ou* trageuses et rudes paroles qu'il lui di* soit; et si le craisnoit tant ledit sel* gneur, qu'il ne l'eût osé envoyer hors d'avec lui, et si s'en plaignoit à ceux à qui il en parloit; mais il ne Tefit osé changer, comme il faisoit tons autres serviteurs, parce que ledit médecin lut disoit audacieusement ces mots : « Je « sais bien qu'un matin vous m'envoyez <t rez, comme vousfaitesd'autres; mais

«par la (un grand serment qu'il ju-

«roit) vous ne vivrez point huict jours ft après. » De ce mot-là s'épouvantoil tant , qu'après ne le faisoit que flatter et lui donner, que luy estoit un grand purgatoire en ce monde , veu la grande obéissance qu'il avoit eue de toutes gens de bien et de grands hommes (*). v Cependant ses forces diminuaient de Jour en jour. Sa maigi^or detenafl

(*) Gooiliiet.

L'UNIVEAS.

effrayante. Il semblait , dît Cojnines,

r*il filt plus mort que vivant. Déjà ne pouvait plus monter à cheval pour aller à la cnasse, ce qui était son plaisir favori. On lui procura un divertissement analogue, celui d'une chasse aux souris, et il parut prendre quelque plaisir à cette image de Taitiusement qu'il avait tant aimé. Mais Louis XI voulait cacher à tout le monde cet affaiblissement progressif de ses forcés physiques. Lui qui s'était vêtu jusqu'alors avec une simplicité extrême , ne portait plus maintenant que des robes de satin cramoisi, fourrées de bonnes martres. Il en distribuait quelquefois à ceux qui IVntouraient , pour les obliger; mais jamais

Sersonne n'eût été assez osé pour lui emander un pareil présent. « En noéme temps, dit Comines, il faisoit d'âpres punitions, pour paroStre cruel, et de peur de perdre obéissance; car ainsi k dist lui-même, » Souvent il renvoyait des officiers, cassait des gens d'armes, rognait des pensions, rien que pour exercer ce pouvoir qu'il craignait de lui voir échapper. Peu de jours avant sa mort il dit «î Comines qu'il voulait qu'on parlât de lui dans son royaume, et que pour cette raison il en agissait ainsi ; car il craignait aussi {^ue ses ennemis ne répandissent le bruit qu'il était mort. Aussi , quoique peu de gens le vissent, on le craignait plus quejamais, et c'était à peine si l'on osait soupçonner qu'il fût malade. Il voulait qu'on lui montrât toutes les lettres qui arrivaient. On lui présentait les plus importantes, et Comines les lui lisait. Louis faisait semblant de les entendre, et il les prenait dans sa main et faisait semblant de les lire, quoiqu'il n'eût plus assez de force d'esprit pour en prendre connaissance. Il disait alors quelques mots, ou faisait un signe pour indiquer dans quel sens il voulait qu'on répondît.

« Nous faisions , dit Comines , peu d'expéditions , en attendant la fin de cette maladie ; car il estait maistre avec lequel Ufàloit charier droict. »

£n effet sa cruauté n'avait fait qu'augmenter avec sa maladif. Le prévôt

Tristan, qu'il appelait son compère « veillait avec un redoublement de défiance sur tout ce qui approchait du château du Plessis , et , sur le plus lé-' ger soupçon , il mettait à la torture ceux qu'il arrêtait, puis les faisait jeter dans un sac à la rivière, ou pendre aux arbres de la forêt.

Louis XI ne voulait pas seulement tromper ses sujets sur l'état de sa santé, il désirait aussi en imposer à l'étranger. Car il craignait que ses anciens ennemis , le roi d'Angleterre , le roi d'Aragon et l'empereur d'Allemagne ne formassent quelque projet contre lui , et ne vinssent l'attaquer au moment où il ne serait plus en état de se défendre. Aussi s'efforçait- il d'occuper de lui l'Europe entière, par l'activité de ses négociations. Il envoyait ses messagers en tous pays pour acheter les animaux les plus rares ; des chiens de chasse dont il ne pouvait plus faire usage, des chevaux, des élans de Pologne , des rennes de Suède, des panthères de Barbarie. On les lui amenait à grands frais, et il ne les regardait pas même, satisfait qu'on pût croire en Europe qu'il allait encore à la chasse et qu'il avait conservé assez de force pour monter à cheval.

Il continuait en même temps à payer des pensions à des hommes puissants en Angleterre et en Espagne (*\ Par ce moyen il était instruit immédiatement des projets que ses ennemis formaient contre lui à l'étranger. C'était Conii« nés qui estimait ces grands personna-

§es, qui savait à quel prix la vertu 'un ministre, l'austérité d'un homme d'État f le dévouement d'un favori, se laisseraient fléchir et acheter.' Ils lui délivraient régulièrement des reçus, et Louis XI se plaisait quelquefois à montrer ces reçus à ceux qu'il admettait dans sa confidence.

Il ne s'agissait plus pour Louis, après avoir trompé tout le monde,

?|ue de se tromper lui-même et de se aire illusion sur les progrès du mal qui allait bientôt le conduire au tom-

(*) On sait que le roi d'Angleterre élait au nombre de ses pensionnaires.

ANNALES DE L'mSTOIRE DE FRANCE.

beau. Il eut recours à la dévotioD, dévotion étrange et singulière. Il portait son chapeau couvert d'images, la plupart de plomb ou d'étain,« lesquelles a tout propos, quand il lui venoit quelques nouvelles nonnes ou mauvaises, ou que sa fantaisie lui prenoit, il baisoit, se ruant à genoux , quelque part qu'il se trouvât, si soudainement quelquefois, qu'il sembloit plus blessé d'entendement que sage homme (*). »

Louis XI , on Te voit , exerçait luimême une sorte de sacerdoce 'devant ces sortes d'idoles ; il ne croyait pas avoir besoin d'un intermédiaire entre lui et la divinité : il regardait les prêtres comme les instruments d'un pouvoir rival dont il était jaloux. En même temps il faisait de pieux pèlerinages; envoyait de toutes parts de magnifiques offrandes à Notre-Dame de la Victoire, à Notre-Dame de Cléry, à Saint-Fiacre, à Saint-Martin deTours, à Sainte-Marthe de Tarascon , et fondait de nouveaux couvents, soit pour accomplir des vœux qu'il avait faits dans sa jeunesse et oubliés dans son âge mûr, soit pour rapprocher de lui , dans sa vieillesse, les saints dont il sollicitait les prières. C'est ainsi qu'il fonda dans son parc du Plessis deux ermitages , dont l'un fut occQpé par Jacques Rosa, qu'il avait appelé du fond de la Lombardie, avec sept ou huit de ses comça-

fnons ; et l'autre par le fameux saint rançois de Paule , fondateur de l'ordre des Minimes, et qu'on connaissait alors sous le nom du saint homme de Calabre. Il achetait partout les reliues les plus rares, les plus vénérées; il se fit apporter de Reims la sainte ampoule pour être sacré une seconde fois, et pour s'en faire oindre par tout le corps, si elle contenait une quantité d'huile sufQsante. Mais cette piété factice et uniquement inspirée par la peur ne fit Jamais naître dans son âme UD sentiment de compassion pour les victimes de sa politique perfide. Lorsqu'il se promenait demi-mourant dans son parc du Plessis , il entendait sans

- (*) Panégyrique de Louis XII , par Claude de SeysseL

remords les cris des suppliciés et des prisonniers qu'on mettait à la tortare se mél^r et se confondre avec les chants pieux des moi des. Aucun de ceux qui étaient enfermés dans d'horribles ca* ichots ou dans des cages de fer , n'obtenait sa liberté. Louis se donnait quelquefois l'affreux plaisir de visiter ces cages, et Jamais il ne fut tenté de briser les fers de quelque malheureux.

Enfin le 25 août 1483 , il eut une attaque d'apoplexie qui lui annonça que sa mort était prochaine. Lorsqu'il eut repris connaissance , il fit appeler soa gendre, le sire de Beaujeu : «. Allez à « Amboise, lui dit-il, trouver le roi « mon fils ; je l*«ii confié , ainsi que le « gouvernement du royaume, à votre « charge, et aux soins de ma fille, a Vous savez tout ce ^ue je lui ai re- « commandé , veillez à ce que ce soit « fidèlement observé. » Son médecin, Jacques Goittier, et ses confesseurs prirent alors sur eux de lui annoncer qu'il ne restait plus pour lui aucune espérance et qu'il devait se préparer à mourir. « Ni ne gardèrent, dit Coinines,, la révérence et humilité qu'il appartenoit au cas ; comme eussent fait ceux qu'il avoit de longtemps nourris , et lesquels , peu auparavant, il avoit éloignés de lui pour ses imaginations. . .Mais signifièrent à notre roy les dessusdits sa mort en brièvcs paroles et rudes, disant : « Sire, il faut « que nous nous acquittions ; n'ajyez « d'espérance en ce saint homme m en « autre chose, car sûrement il est fait «c de vous; et pour ce pensez à votre « conscience , car il n'y a nul re- « mède (*). » Mais Louis, qui n'était pas encore résigné à mourir , leur ré- > pondit avec quelque dépit : <i J'ai esn pérance que Dieu m'aidera, car, par « aventure , je ne suis pas si malade « comme vous pensez. «

Cinq jours après, Louis XI expira, en recommandant à son fils de maintenir la paix au moins pendant six ans, pour donner au peuple, qui avait été accablé d'impôts sous son règne, le temps de reprendre quelques tbrces et

(*) Gomines.

L'UNIVERS

ûê réparer lei pertes qu*ii avait essuyéei (SO août 1488).

Louis XI avait fait beaucoup pour ta grandeur et l'unité de la France, et son régné fut bien réellement une se* eonde fondation de la monarchie. Il avait ajouté à la France de Charles VU un grand nombre de provinces, et ttuelles provinces! les barrières mêmes du pays : T Artois et la Picardie, c'està-dire, la frontière du nord ; la Bour- Fogne, c'est-à-dire, la frontière de est; le Roussillon, ce boulevard de la France contre l'Espagne; la Provence,

Îui allait nous donner des ports sur la léditerranée; l'Anjou, qui lui livrait le point dominant de la Loire et la marche de la Bretagne. Ce n'est pas tout. Louis XI , nous l'avons vu , avait institué trois nouveaux parlements, à Grenoble, à Dijon, à Bordeaux, pour mettre ses conquêtes lous la surveil* lance active des légistes. C'étaient au» tant de centres qui, dans chacune de ees trois contrées, attiraient à eux le pouvoir judiciaire et r^résentaient l'autorité royale. Par eux, le roi anéantissait les juridictions féodales, et il se multipliait pour ainsi dire, car chaque parlement était conune un trône nou< veau.

Si Louis XI fit beaucoup pour la erandeur et l'unité de la France, i| fit beaucoup aussi pour l'ordre. C'est lui qui créa pour ainsi dire la justice, en rendant les juges inamovibles, qui fortifia et seconda l'essor du peuple, en permettant aux bourgeois de Paris de porter des armes et d'acquérir des fiefs nobles, o'est-à«dire, d'acheter les terres dont la noblesse serait forcée de se dépouiller. Voilà ce que Louis XI avait fhit; et quels que soient les re* proches que l'on puisse lui adresser, il est impossible de ne pas admirer les résultats de son règne. Nous verrons, en étudiant le règne de Charles VIII, oomment furent employées les forces que ce grand roi avaient données à la France.

LtVRB Ili.

^ ^FBÀNGE HONABGHIQUC.

CHAP. I. LA. EOTAUTB DSVfiUCK PUIttàlTTI AftPIEX AUX CONQUETU EXTEBIKUEIft. -« 6UBEEES 0*ITALIB. — IITPLUEECE DE l'iTA* LIE SUE LES PEOGEÈS DE LA CIVIUSATXO^ EZr PEAXrCE.

$ I". Réaction pasêagère de lafé^ daHté contre la royauté, -^ Corn' mencement des guerres d'Italie.

GHABLES YIII.

Régence cT Anne de Beaujeu. — A la mort de Louis XI (1483), son fils, Charles VIII, était encore enfant. Quoiqu'il eût atteint sa quatorzième année , il était hors d'état de se conduire luimême, et bien plus incapable encore de gouverner la France. Ce fut une fiilfi de Louis XI, Anne de Beaujeu, qui prit en main le gouvernement du royaume. Son premier acte fut de laommer connétable et lieutenant général du royaume le duc de Bourbon, qui était l'aîné des princes du sang, et qui paraissait le plus propre à représenter l'autorité royale; puis, menacée dans l'exercice (de son pouvoir f)ar les nobles qui commençaient à reever la tête, elle se décida à convoquer les états généraux, pour renouveler l'alliance entre le peuple et la royauté.

CowoocaHon des états généraux.-^ Les états généraux de 1484 furent, dit M. de Sismondi, les dignes émules de ceux qui avaient été assemblés sous W roi Jean en 1356. « Ils osèrent récla* mer leurs droits comme représentants de la nation; ils portèrent la main â tous les abus; ils signalèrent toutes lei réformes; ils invoquèrent enfin cette ancienne constitution française q«î toujours avait été dans les cœurs, qui jamais ne fut pratiquée, et à laquelle leurs efforts ne purent pas donner une plus longue vie, encore qu'ils révélaj^ sent aux peuples plus clairement quels étaient leurs droits. Les écrivairts contemporains, comme s'ils craigiiaiew

d'offenser la majesté royale, en pré* sentant cette assemblée au grand jour, ne lui ont consacré que quelques lignes. Mais un homme d'État, Je?n Madselin, officier de l'archevêque de Rouen, et, l'un des membres de l'assemblée qui soutinrent ses droits avec le plus de courage, nous en a laissé un procès-verbal en latin (*). » Les états s'assemblèrent dans la grande salle de Tarchevéché de Tours. La session fut Ouverte par un discours du chancelier, qui invitait les députés à lui signaler sans crainte les abus dont la nation avait à se plaindre, promettant qu'on ferait droit à toutes leurs réclamations. Malheureusement, il n'y eut pas d'ensemble dans les délibérations. Les états se séparèrent en six bureaux, sous les noms des six nations de France , de Bourgogne , de Normandie , d'Aquitaine , de Languedoc et de Langue-d'Oil. La première comprenait Paris, l'Ile-de-France, la Champagne, la Brie, le Nivernais, le Maçonnais, l'Auxerrois et l'Orléanais; la seconde, les deux Bourgognes et le Charolais; la troisième, la Normandie, Alençon et le Perche ; la quatrième , la Guyenne , l'Armagnac, Foix, l'Agénois, le Périgord, leQuerei et le Rouergue; la cinquième, le Languedoc, le Dauphiné, la Provence et leRoussillon ; la sixième, le Berry, le Poitou, l'Anjou , le Maine , la Touraine, le Limousin, l'Auvergne, le Bourbonnais, le Forez, le Beaujolais, l'Angoumois et la Saintonge. Nous n'analyserons point ici les déifbérations longues et décousues des états généraux de Tours. Elles n'eurent plais d*ailleurs les résultats qu'on pouvait en attendre. Nous nous bornerons à fhire connaître les'réclamations les plus importantes que les députés adressèrent à la fille de Louis XI, pour que l'on puissjB apprécier la disposition générale des esprits à cette époque de transition.

Il y eut dans les états de 1484 une réaction jpassagère de la noblesse contre les principaux actes de Louis XL Les seigneurs demandèrent des redresse-

(*) Sifimondi.

ments de griefs, des réhabilitations* Le sire de Croy redemandait seâ terres ç|ui lui avaient été enlevées, et qui étaient restées confisquées malgré les stipulations formelles du traité d*Arras. Charles d'Armagnac réclamait l'héritage de son frère; René II, duc de Lorraine, se prétendait dépouillé injustement de l'héritage de la maison d'Anjou et réclamait la Provence. Les fils du malheureux duc de Nemours sollicitaient la réhabilitation de la mémoire de leur père : leurs tuteurs furent introduits dans l'assemblée; ils s'efforcèrent de prouver l'injustice de la condamnation prononcée par les juges royaux qu'on avait intéressés d'avance a la perte du duc de Nemours , en partageant entre eux ses dépouilleff. Ils racontèrent, les larmes aux yeux, que sa femme avait succombé à sa douleur; que ses enfants, neveux du feu roi , étaient dans l'indigence et la misère; qu'en ce moment même l'aîné était au lit et malade. Presque tous ces seigneurs obtinrent le redressement de . leurs griefs, et plusieurs de ceux qui avaient été les instruments des cruautés de Louis XI furent mis à mdrt« De <ie nombre, fut Olivier le Diable, l'andien barbier et l'exéôuteur impitoyable des rigueurs du feu roi. Son ancien médecin, Jacques Coittier, en fut quitte pour de l'argent. On lui fit rendre cinquante mille écus, mais on lui laissa la vie. Le débat roula ensuite sur la question de la régence. Les courtisans prétendaient que les états généraux n'étaient pas compétents pour s'occuper d'une pareille question; que si le roi était hors d'état d'exercer le pouvoir, les princes du sang pourvoiraient à la régence, et que Tes députés ne devaient s'occuper que de rédiger leurs cahiers de doléances. Ils leur contestaient, on le voit, toute initiative législative, et ils ne leur reconnaissaient d'autre droit que celui de faire des remontrances.

Ces prétentions orgueilleuses furent combattues avec énergie par un député de la noblesse de Bourgogne , Philippe Pot, seigneur de la Roche, dans un discours qui respire une mâle éloquence et des principes presque repu-

L'UNIVERS

blicairo. On se croirait transporté à quelque séance de la Convention , lorsqu*on lit ces paroles du député bourguii^non ; « Avant toute chose, je dé- « sire que vous soyez bien convaincus « que la chose publique n'est que la < chose du peuple; que c'est lui qui Ta A confiée aux rois ; que quant à ceux « qui l'ont possédée de tout autre M manière, sans avoir eu le consentef ment du peuple, ils n'ont pu être « réputés que des tyrans et des usurpa- « teurs du bien d autrui. Il est aussi « évident que notre roi ne peut point « gouverner la chose publique par lui- « même; il est donc nécessaire qu'il la « conduise par les soins et le ministère « d'autrui. Mais la chose dû peuple, « dans un tel cas , ne doit point* revenir, « ou à quelqu'un des princes en parti- « culier, ou a plusieurs ; elle appartient « à tous. C'est au peuple qui l'a donnée « que la chose du peuple doit revenir, « pour qu'il la reprenne comme étant « sienne; d'autant plus qu'une longue m suspension du gouvernement, ou une «mauvaise administration, occasionw nent toujours la ruine du peuple...

«1 Or, j'appelle peuple » non point la « populace ou seulement les sujets du «royaume, mais les hommes de tous « les états; aussi, sous le nom d'états « généraux, j'entends que les princes «eux-mêmes sont compris, et que, « entre tous ceux qui habitent le royau- « me, aucun n'est exclu de ce titre. En « effet, personne ne nie, je pense, que « les princes sont compris dans la no- « blesse, dont ils sont seulement les « membres les plus distingués. » Après de longues délibérations, les états confirmèrent le pouvoir à Anne de Beaujeu , malgré l'opposition du duc d'Orléans qui aspirait à la régence. Ils lui adjoignirent un conseil de dix personnes, auxquelles les princes du sang devaient se réunir pour délibérer sur les affaires importantes. Ces princes étaient le duc d'Orléans, qui devait présider le conseil; le comte d'Angoulême, le connétable de Bourbon, frère aîné du sire de Beauieu, le sire de Beaujeu et le comte de Dunois. Les états ^pplièrent en même temps le roi

de présider lui-même son conseil le plus souvent qu'il lui serait possible, pour qu'il pût se former de bonne heure aux affaires et apprendre à bien gouverner. En son absence, c'était, comme nous l'avons dit, au duc d'Orléans à présider le conseil et à conclura à la pluralité des voix.

Le duc d'Orléans restait ainsi le chef ostensible du gouvernement. Mais Anne de Beaujeu, qui avait accoutumé le roi son frère à la craindre et à lui obéir, lui fit présider le plus souvent le conseil , pour en écarter le duc d'Orléans ; et comme le roi n'agissait que par ses ordres, c'était elle et elle seule qui exerçait le pouvoir.

Les états généraux demandèrent enfin à être convoqués tous les deux ans , et que le roi fixât par une ordonnance le temps et le lieu de leur assemblée. « Car ils n'entendent pas , dirent-ils , « qu'aucuns deniers soient imposés , si 0 les états ne sont appelés et n'ont donné « leur consentement exprès, en conser- « vant les libertés et les privilèges de « chaque province. » En vraie fille de Louis XI, Anne promit, mais ne tint pas sa promesse; et il n'en pouvait être autrement. Il ne s'agissait pas de constituer la liberté en France , mais l'ordre. La régente le comprit, et continua l'œuvre de Louis XI, se bornant à diminuer d'un tiers les impôts.

Fuite du duc d'Orléans en Bretagne.—Ligue des seigneurs contre Anne de Beaujeu,— Défaite et captivité du duc d'Orléans. — l^e duc d'Orléans se voyant exclu des délibérations les plus importantes du conseil , comprit qu'il avait été joué. Il se plaignit au parlelement de Paris et à l'université, mais sans résultat. Bientôt il apprit que la régente avait donné ordre de l'arrêter, et il eut à peine le temps de monter à cheval et de s'enfuir en Bretagne avec le jeune comte de Dunois. Anne de Beaujeu le fit déclarer rebelle et lui ôta ses gouvernements, pour les donner au comte de Dammartin. Le duc d'Orléans ne songea plus, dès lors, qu'à organiser la guerre civile , çt à fa|re

revivre cette ligue des seigneurs que Louis XI avait combattue sr longtemps. Le duc de Bretagne, qui affectait à l'égard de la France une indépendance complète, lui fournit les premiers secours; et bientôt une ligue puissante s'organisa contre la régente.

Cetto ligue, signée le 13 décembre 1486, réunissait le roi des Romains, Maximilien , fils de Tempereur Frédéric III; Madeleine de France, sœur de Louis XI, agissant pour le roi et la reine de Navarre ; les ducs d'Orléans , de Bourbon , de Bretagne , et le duc de Lorraine , René II, qui réclamait en vain depuis trois ans l'héritage de la maison d'Anjou; le comte et le cardinal de Foix, frères de la duchesse de Bretagne; les comtes d'Angouléme, de Nevers, de Dunois et de Comminges; le prince d'Orange, le sire d'Albret , le maréchal de Rieux , la comtesse de Laval ; les sires de Lautrec, de Pons, d'Orval, et un grand nombre d'autres seigneurs de toutes les parties du royaume. Leur but avoué était « de « taire entretenir les ordonnances des • trois états, violées par l'ambition et « convoitise de ceux qui entourent le « roi, qui en ont déchassé et débouté « les princes et seigneurs de son sang « et autres grands personnages , or- « donnés par les états pour être autour « de sa personne, et qui ont émeu la « guerre entre lui et le roi des Ro- « mains. Au cas , disaient-ils encore, « que nous fassions au contraire de ces « présentes, nous voulons que tous les ft autres nous courent sus^ et-puissent « traîner nos armes à la queue de nos « chevaux (*). »

La régente, par une marche rapide dans le Midi ^ déconcerta les projets des seigneurs. Personne n'osa s'opposer à sa marche ; on eût craint de se rendre coupable de lèse -majesté en combattant une armée au milieu de laquelle se trouvait le roi en personne. Partout les villes lui ouvraient leurs portes : Saintes , Blaye , Château-Trompette, Fronsac, la Réole, Saint-Sever, Dax, se rendirent sans

(*) Lobineaii, Preuves,. p. i465.

résistance; et, le 7 mars 1487, Anne de Beaujeu lit son entrée à Bordeaux.

Le comte de Comminges, gouverner de la Guyenne, qui était un des chefs de la ligue , fut privé de sa charge de sénéchal , de son gouvernement de la Guyenne et de son comté de Comminges. Les autres seigneurs du Midi, effrayés de ces succès rapides de l'armée royale, se soumirent ou se réfugièrent en Bretagne. Anne de Beaujeu envoya ensuite une armée en Bretagne, sous les ordres de Saint-André et de la Trémoiile , que Guichardin regardait comme le premier capitaine de son temps. Une formidable artillerie fut mise à leur disposition , et elle les aida à s'emparer en peu de jours de châteaux qui , autrefois , auraient pu opposer une longue résistance, même à une armée beaucoup plus nombreuse.

« Les Bretons avaient résolu d'attaquer Saint-Aubin du Cormier; mais, arrivés à Orange , à deux lieues de ce château, ils apprirent que l'armée française se préparait à la bataille. Ils convinrent alors de l'attendre, et de passer la nuit où ils étaient. Le lendemam dimanche, 27 juillet 1488, ils employèrent une partie deUa matinée à se confesser et

a communier L'armée se rangea

ensuite en bataille en avant du village d'Orange, couvrant une de ses ailes par ses charrois, appuyant l'autre contre une forêt. Des Bretons , ^uxauels on fit arborer la croix rouge, se mêlèrent aux Anglais, pour que les Français crussent le nombre de ces auxiliaires plus considérable. Le maréchal de Rieux commandait l'avant-garde , Albret le corps de bataille , et Châteaubriant Tarrière-

garde Les Français né croyaient

point les Bretons si près, et ils s'^avan- <jaient.en désordre; aussi, auraient-ils été probablement défaits , s'ils avaient été attaqués au moment où les coureurs des deux armées se rencontrèrent. Mais les Bretonis se confièrent dans la force de leur position , et ne voulurent pas en sortir. La Trémoille eut bientôt remis ses gens en ordre, et fit jouer sur l'ennemi sa puissante artillerie. Un capitaine allemand, nommé Biaise, qui se trouvait en face , fit fléchir un peu

HQ

L'UNIVERS

sa tvouBe sur le côté^ pour éviter le feu. et laissa ainsi un vide dans la ligi^e d9 bataille. La gendarmerie française, qui venait de faire sans succès une charge sur le maréchal de Rieux, l'aperçut et en profita aussitôt : elle se prédpita dans cette ouverture, et coupa la ligne de Tarmée bretonne.

D'autre part , Giacomo Galeotto , condottiere napolitain au service de ("rance, avait, avec cent chevaux bardés, tourné Tarmée bretonne , sans en être pperçu, et il vint charger Tinfanterie par derrière. Il fut tué au premier choc ; mais ses soldats continuèrent à hacher les rangs de ceux oui leur étaient opposés. La cavalerie bretonne, qui était sur les ailes, prit la fuite après lUie légère résistance ; l'infanterie combattit avec plus de valeur, mais elle souffrit bien davantage. Tous les Anglais, et tous les Bretons qui s'étaient mêlés dans leurs ran^s en prenant la croix rouge, furent tues.Trois ou quatre inilie morts restèrent sur le champ de bataille, et le nombre des prisonniers fut tout aussi grand. Lord Scaies fut tué , Albret et {Vieux prirent |a fuite. Le duc d'Orléans fut arrêté dans le bois, où il cherchait à rallier les fuyards; le prince d'Orange, qui avait arraché de ses habits la croix noire des frétons , fut reconnu comme il cherchait à se cacher entre les morts, et l'arrestation de ces deux illustres prisonniers acheva la ruine du parti vaincu à Saint- Aubin du Cormier (*). »

Majorité de Charles VUl, — Sm mariage avec Anne de Bretagne, — Quelaues jours après cette bataille, le duc JelaTrémoilleinvitaà dîner le duc d'Orléans , le prince d'Orange et les autres grands seigneurs qui avaient été faits prisonniers. Vers la fin du repas, deux franciscains entrèrent dans la salie du festin. Les prisonniers com* prirent que leur dernière heure était Tenue, et tous demeuraient en silence, lorsque la Trémoille se leva et leur dit : «Pour vous, princes, mon pouvoir

(!) Sismoadi.

« ne s'étend pas jusi^u'à vous; et, si « vcMis y étiez soumis, encore ne Taxer' « cerais-je pas. Je renvoie vôtre juge- « ment au roi. IVJais vous , chevaliers, « qui , autant qu'il était en vous , avex «aonné occasion à cette guerre, en « rompant votre foi et faussant votre « serment de chevalerie , vous payerez « aujourd'hui de votre tête votre crime « de lèse-majesté. Si vous avez quelque «remords sur la conscience, voilà des « moines pour vous confesser. > Ce fut en vain que les chevaliers implorèrent l'appui du duc d'Orléans pour lequel ils avaient pris les armes: le prince tremblait lui-même pour sa vie. On les entraîna dans la cour et ils eurent la tête tranchée. Le duc d'Orléans fut enfermé dans une prison à Bourges, le prince d'Orange au château d'Angers. Mais la victime la plus intéresf sante des vengeances d'Anne de Beaujeu , ce fut Comines , sire d' Argenton, qui avait embrassé le parti des mécontents. Il fut enfermé dans une cage de fer où il resta huit mois. Il eut alors tout le loisir de faire connaissance avec ces prisons terribles dont il nous a laissé la description: «Il est vrai que le roi notre maître avoit fait de rigoureuses prisons comme cages de fer... couvertes de plaques de fer par le dehors et par le deoans, avec terribles ferrures, de quelque huit pieds de large, et de la hauteur d'un nomme et un

Pied plus. Le premier qui les devisa fut évéque de Verdun, qui en la première qui fut faite fut mis incontinept et a couché quatorze ans. Plusieurs depuis l'ont maudit, et moi aussi, qui en ai tâté sous le roi de présent l'espace de huit mois. Autrefois avoit fait faire à des Allemands des fers très-pesants et terribles pour mettre aux pied» ; il V étoit un anneau pour mettre au pied fort mal aisé à ouvrir, comme à un carcan ; la chaîne grosse et pesante, e^ une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante que n'étoit la raison, et les appeloit-on les filleUes du roi (*). » Ainsi se termina par des supplices et par des prisons cette

(*) Comines.

ANNALES DE L'HISTOIRE DE FHANCE

IM

duerre foUe qui mérita bî i)ien oe nom. Une fois le duc d'Orléans écrasé et la guerre terminée , rien ne put empêcher la Bretiigne de passer a la oouronne de France par le mariage du roi avec Fhéritière du duché.

Le duc de Bretagne venait de signer un traité avec Anne de Beaujeu à Sablé. Il s'engageait à renvoyer de ses États toua ceux qui avaient pris part à la révolte, et à ne plus recevoir chez lui les ennemis du roi. Trois semaines après, il mourut , sans laisser de fils (1488). Aussitôt la récente fit occuper par des troupes les pnncipales places du duché de Bretagne : Cliâteaubriant , Guingamp , Concarneau et Brest. £u même temps Charles YIII réclama la garde-noble d'Anne de Bretagne, fille et héritière du duc François IL La jeune duchesse se jeta dans les bras de Maximilien qui Tépousa par procuration , mai& n^ut pas le temps de venir la défendre. Les Anglais, les Espagnols lui envoyèrent des secours, car le projet d'une conquête aussi importante que celle de la Bretagne avait mis l'Europe en émoi. On comprenait qu'une fois adossée à la Bretagne, la France allait avoir une force qu'elle n'avait jamais eue. Aussi Henri VII, roi d'Angleterre, Ferdinand le Catholique et Maximilien s'unirentils contre Charles VIII, qui en ce moment même atteignait sa majorité et commençait à gouverner par lui-même.

Ce fut en vain. Pendant qu'ils faisaient des préparatifs, les Français pénétraient en Bretagne avec des forces supérieures* Nantes se rendit par capitulation (1491), et déjà la Trémoille s'approchait de Rennes, ayant sous ses ordres le vicomte de Rohan, Adrien de l'Hôpital et le vicomte de Saint-André. Anne de Bretagne se vit liientôt assiégée dans cette ville et forcée de se rendre. Toute la Bretagne était alors au pouvoir des Français ; la duchesse n'eut plus d'autre parti à prendre que de traiter avec son vainqueur.

Elle eut l'honneur d'épouser le roi Charles VIII, et ce mariage , qui fut autorisé par une dispense du pape, accomplit enfin la réunion de la Bre-

tagne à la France (1491). Il Ait stipulé que si le roi mourait sans enfants, Anne de Bretagne épouserait son successeur, de sorteque la Bretagne resterait indissolublement unie au royaume.

Charles VIII venait alors d'atteindre sa majorité. Son premier acte fut. la mise en liberté du duc d'Orléans pour lequel il s'était toujours senti une vive aftection. Il restitua leurs biens et leurs honneurs à ses cousins, Jean et Louis d'Armagnac > fils du duc de Nemours , « abolissant , disait-il , autant que métier seroit, toute macule et incapacité qu'ils pourroient avoir encourue , au moyen de certain prétendu arrêt, que l'on dit avoir été donné et exécuté à rencontre du susdit Jacques d'Armaffnac , leur père (*). »

Puis il songea à exécuter ses grands projets de conquêtes qu'il avait formés depuis longtemps.

Commencement des guerres (T lia- Ue, — Marche de 1^ armée française jusqu'à Rome. — - Charles Vllf, depuis qu'il commençait à monter à cheval et à manier la lance, depuis qu'il était devenu homme, en un mot, ne s'entourait plus que déjeunes seigneurs impatients de faire la guerre , et de prêtres peu favorables aux actes de Louis XI.

Aussi semblait-il tout disposé à défaire l'œuvre de Louis et de sa sœur, et À céder à l'Europe tout ce qu'elle ne pouvait lui arracher de vive force , sauf à s'en dédommager par de gigantesques conquêtes. Il se croyait appelé à imiter les exploits des anciens paladins dont il avait lu et relu les merveilleuses histoires. C'était à Charlemaçne surtout qu'il aimait à être compare; et il était bien résolu à former un empire quî égalât le sien. Lorsque, le 10 octobre 1492 , il eut un fils d'Anne de Bretagne , il lui donna le nom de Charles Roland, comme pour lui marquer d'avance le rêle qu'il aurait à jouer.

Quels étaient donc les projets de Charles VIII? quels étaient les paye

(*) Godefroy, Preuves de Cbarl^ VUI, p,6i4.

L'UNIVERS

quMl voulait subjuguer pour en former an nouvel empire carlovingien?

II fera de si graiit balai Mes Qa'il subjuguera les Ytailles.

Ce fait , d'iiee il s'en ira , Kt passera de là la mer ; Entrera puis clous la Grèce, Où, par sa vaillante prouesse.

Sera nommé le roi des Grecs ; T.n Jérusalem entrera.

Et mouL Olivet inootera.

Ces détestables vers d'un poëte de cette époque, si toutefois on peut ap- |)eler vers une prose si singulièrement rîmée , nous indiquent exactement les projets de Charles VIII. Il voulait con-

Suérir l'Italie, et surtout le royaume e Naples , comme héritier des droits de la maison d'Anjou ; puis passer dans l'empire grec, comme avaient fait les Normands du onzième siècle; s'avancer jusqu*à Constantinople , en chasser les Turcs; rendre au culte chrétien la mosquée de Sainte-Sophie ; se faire reconnaître empereur au nom du dernier des Paléologues, dont il avait acheté les droits; traverser le Bosphore, l'Asie Mineure et la Syrie, sur les traces de Pierre l'Ermite , par une route qui avait vu plus d'une fois les étendards victorieux de la France ; entrer à Jérusalem , et s'y faire couronner roi de Palestine, comme l'héritier du bon René, héritier lui-même des antiques maisons royales de Jean de Brienne et de Lusignan.

C'était par l'Italie qu'il fallait commencer. Ce n'était pas chose nouvelle en France qu'une expédition en Italie.

De tout temps, l'attraction la plus forte, la plus irrésistible, avait existé entre les deux pays. Plus d'une fois les anciens Gaulois avaient passé les Alpes et envahi les belles plaines de l'antique Italie, attirés par la douceur de son climat et surtout par ses vins, et ils y avaient gardé pendant des siècles les terres qu'ils avaient conquises : la Gaule cispadane, la Gaule transpadane , l'Ombrie. Puis , plus tard, ils y avaient reparu sous la conduite de César, lorsqu'ils poursuivaient de leurs bruvants défls les taciturnes légions de Pompée. On se rappelle aussi qu'au temps de l'empire ce fut avec une ar-

mée gauloise que Constantin dé6t Maxence. Charlemagne devint fort aisément roi d'Italie, et son autorité fut reconnue depuis la Lombardie jusau'à Bénévent. Uiarles d'Anjon y avait établi sans peine la domination française. Rien ne paraissait donc plus naturel, ni plus raisonnable, que cette expédition de Charles VIII. Toutes les chances semblaient en faveur de la France. L'Espagne était épuisée par sa latte contre Grenade; et la découverte de l'Amérique, qui se bornait encore h celle de quelques îles , paraissait insignifiante. L'empire d'Allemagne était très-pauvre. La puissance impériale y était brisée depuis longtemps. Frédéric III et Max imi lien étaient souffrants , pauvres, humiliés.

En Angleterre , Henri VII recevait de l'argent de son parlement pour faire la-guerre en France , mais il ne songeait qu'à vendre la paix à ses ennemis et à tromper les Anglaié. Ainsi, 4'expédition d'Italie pouvait réussir, et l'entreprise de Charles VIII n'était pas aussi déraisonnable qu'on l'a prétendu.

Nous avons vu quelle était la situation de la France. Voyons maintenant dans quel état se trouvait l'Italie.

L'Italie , au quinzième siècle , était le pays le plus civilisé du monde ; car il ne faut pas croire que la civilisation* italienne n'ait porté tous ses fruits qu'au seizième siècle. Ce dernier perfectionnement de la forme, représenté par Raphaël , n'était que le plus haut point de l'art en Italie. Dans les époques précédentes, l'art avait été plus essentiellement un art chrétien. Les peintures du musée de Pise, du Campo- Santo, prouvent que, depuis Dante, l'art s'était perfectionné de plus en plus«n Italie, et qu'il y avait, dans ce pays, une école symbolique de peinture comparable à tout ce que l'Allemagne a produit de plus éclatant dans son école mystique qui finit avec Albert Durer. En littérature, c'est Tépoque de Machiavel , qui peut être considéré, sous un certain rapport s comme le représentant de l'Italie de son temps. Or, qu'est-ce que Machiavel, et que

AÎ^NALES DE L^ttlSTOIRE DE FRANCE.

ââ9

rej^rësente-tHl en littérature? Il y représente ce que l'Arioste représente en poésie , le positif; car on peut dire qu'il a formulé les pratiques non-seulement de l'Italie , mais du monde européen au quinzième siècle. Or,.d,e quelle pensée est-il rexpressiqo ? Nous la trouvons dans cette deûnition célèbre au'il a donnée du Prince. « Le Prince, dit-il, a deux faces: face d*homme, face de bête ; il doit apparaître alternativement sous ces deux figures , comme roi et comme tyran. » Au fond, le livre du Prince n'est point une satire ; Machiavel ne loue ni ne blâme ; il fait de Thistoire sous une forme qui n'est point la forme habituelle de Thistoire. C'est un esprit froid et indifférent avec un grand sens historique.

Son défaut, qui est celui de l'Italie au quinzième siècle, c'est l'absence de moralité. Lorsque Machiavel écrit la pratique des gouvernements de son époque , il n'en témoigne aucune horreur. Il raconte comme une nouvelle de ville le massacre des seigneurs de la Romagne par César Boreia, et l'assassinat d'un gouverneur détesté, que l'on trouve un jour n^qtilé , coupé en quartiers. C'est qu'au milieu de cette vie élégante et polie, de cette société dont la conversation était fleurie et philosophique , il se passait des scènes barbares. Quand le duc de Gandia fut jeté la nuit dans le Tibre, on Interrogea un batelier qui gardait du bois sur la rive , et on lui demanda pourquoi, ayant été témoin du crime, il n'avait pas fait sur-le- champ sa déclaration. « C'est une chose qui m'ar- « rive si souvent , répondjt-il , de voir « jeter des corps dans le fleuve , que je « n'y prends plus garde. » Ce mot peut donner une idée des mœurs du temps.

Il semble qu'un passage célèbre de Yico s'applique à la situation de l'Italie à cette époque : «Quand les nations, dît-il , conservent leur indépendance, elles passent successivement sous trois gouvernements. La législation divine fonde la monarchie domestique et commence l'humanité. La législation héroïque ou aristocratique forme la cité et limite les abus de la force, lia

législation populaire consacre dans la société l'égalité naturelle. La monarchie enfin doit arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.

Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors un autre plus efficace. Le peuple corrompu était l'esclave de ses passions effrénées ; il devient esclave d'une nation meilleure qui le soumet par les armes, et qui le sauve en le soumettant. Car ce sont là deux lois naturelles: qui ne peut se gouverner obéira; et au meilleur l'empire du monde. Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation ni par la monarchie, ni par la conquête , il faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes. Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt privé. On n'en trouve pas deux qui s'accordent , chacun suivant son plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance ! La première barbarie était de nature; la seconde est de réflexion.

Celle-là était féroce, mais généreuse :

un ennemi pouvait fuir ou se défendre; celle-ci ^ non moins cruelle , est lâche et perfide. C'est en embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas : vous voyez une foule de corps , mais si vous cherchez des âmes humaines, la solitude est profonde:

ce ne sont que des bêtes sauvages.

Qu'elle périsse donc cette société , par la fureur des factions, par l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent forêts ; que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors, stupides, abrutis, insensibles aux raffinements qui les avaient corrompus, ils ne connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux, le nécessaire ne leur manque pas ; ils sont de nouveau susceptibles de culture ; avec l'antique simplicité. Ton verra bientôt renaître la piété, la véracité, la bonnet foi , sur lesquelles est fondée la justice, et qui

Ui

L'UNIVERS

font toute la beauté de Tordre éternel établi par la Providence (*). v Ces paroles de Vico sont Tarrét de condamnation de ritalie. Elle était corrompue , sans religion , sans moralité : elle devait être régénérée par la conquête.

Kous devons ajouter quelques mots sur l'état politique de ITtalie au quinzième siècle,

M. Sismondî estime qu'il y avait à cette époque en Italie une population d'environ dix- huit millions d'habitants (**). Or, de ces dix-huit millions d'Italiens, il y en avait à peine dix-huit mille qui exerçassent les drqits de citoyens. A l'époque de Dante, Florence seule faisait sortir de ses portes 25,000 soldats. Au quinzième siècle, l'Itafie entière ne pouvait en fournir autant; car les vils mercenaires, les condottieri, que les villes prenaient à leur solde, ne méritaient pas ce nom. Voici la cause de cette diminution de la population libre : au quatorzième siècle , et déjà même vers la fin du treizième siècle , des tyrannies locales s'étaient établies au nord de lltalie , et elles avaient fini par faire place à deux grandes dominations, Venise et Milan. Au milieu de ces petites tyrannies qui s'élevaient de toutes parts , le nom de citoyen était devenu de plus en plus rare. A Venise même, où le gouvernement avait conservé quelques formes républicaines, il n'y avait j>ius qu'un petit nombre de citoyens jouissant de quelques droits politiques. Le peuple proprement dit n'y était plus même consulté. A Milan et dans la Lombardie, il n*y avait presque plus de citoyens. Il en restait un petit nombre à Florence , à Sienne, et dans quelques autres villes de la Toscane. Mais plus leur nombre diminuait, et plus les charges qui pesaient sur eux devenaient onéreuses; en^orte que chacun reculait devant ce dangereux honneur, comme au temps de l'empire , oii personne ne voulait du rang de curiale , et où la loi attachait par la force ces magistrats à leur

ft

Yico, traduction de M. Michelet.

Sismoodi, Républiqties italiennes.

diaise curule. Ainsi l'Italie, au quln* zième siècle, offrait presque la inéme caducité que le vieil empire romain.

Non pas que le zèle et le dévouement manquassent aux Italiens : lors de l'ex- . pédition de Louis XII ^ il y eut des paysans qui aimèrent mieux se laisser pendre que de renier lé nom de saint Marc. Mais ce dévouement était choso exceptionnelle, et on ne Peut trouvé que dans les provinces vénitiennes , et peut-être en Toscane , dont le gouvernement avait toujours été doux et bienfaisant. Il ne restait donc à l'Italie qu'une seule chance de salut, qu'un seul moyen qui pût la préserver de la conquête et de la dommation de Vé* tranger, c'était la réunion de tous contre l'envahisseur; l'unité, en un mot. On tenta cette unité. Au moment même où Louis le Maure appelait les Français, Il essayait de triompher sans eux et de constituer un royaume italien, dont il" serait devenu le souverain. Pierre II de Médicis y songeait également. Alexandre VI en avait, lui aussi, conçu le projet. Mais il n'appartenait ni à im prince empoisonneur, ni à un pape souillé de crimes, ni à un duc connu par sa nullité incurable, de constituer l'unité italienne. Tous leurs efforts échouèrent, et lltalie resta divisée, c'est-à-dire, faible et exposée à la conquête.

Ce fut une querelle de ménage qui fournit à Charles VIII un prétexte pour entrer en Italie avec son armée. Louis le Maure avait marié le jeune Jean Galéas Sforza , son neveu, avec la fille du roi de liantes. Ce jeune prince était entièrement incapable de gouverner te duché dé Milan dont il était l'héritier. Louis le Maure le gouvernait en son nom, mais Isabelle d'Aragon eherchait depufs quelque temps a ressaisir pour elle-même un pouvoir qui aurait dû appartenir à son mari. «Elle étoft, dit Gomines, fort courageuse, et eût volontiers donné crédit à son mari, si elle eût pu ; mais il n'étoit pas guère sage , et révéloit ce qu'elle lui dfsoit. » Trompée dans ses espérance , elle s'adressa à son père Ferdinand» roi de Naples, et sollfcfta son intervention

ANNALES ÙË L^HISTOIRÊ DE FRANCE.

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