‹ France (volume 2)Chapitre 36 sur 45 · SS · texte numérisé non relu

SS

duprès de Louis le Maure. Le roi de Naples fît alliance avec Pierre de Mé« dicie. Louis le Maure, se voyant en* touré d'ennemis, chercha un appui au dehors, et envoya des ambassadeurs en France pour inviter Charles VIII à faire valoir ses droits sur le royaume de Naples. Ce projet fut accueilli avec empressement par la cour de France. On ti*y parlait que des richesses de lltalie, «îhacun espérait y faire sa fortune , et le roi ne songeait qu*à jouer enfin le rôle Ue paladin qu'il avait révédepuis si longtemps. L'expédition fut donc résolue $ mais avant de se mettre en marehe, l^harles VIII voulut assurer ses der* J ières, et empêcher que la France ne fût dttaquée durant son absence. A cet effet il conclut des traités avec le roi d'Atagon , le roi d'Angleterre et le rot deê Jlomains. Il restitua au premier le lloussillon et la Cerdagne; les droits de la France sur ces deux comtés furent cependant réservés pour être examinés par des commissaires, et ces provi nces devaient retourner à la France si TEspagne manquait à ses engagements. 11 acheta la paix du roi d'Angleterre Henri VIII , en consentant à luij^ayer la pension annuelle de 50,000 écus que Louis X! avait payée au roi Edouard IV. Enfin, il restitua à Maximilieu d'Autriche la Franche-Comté, et les comtés de Charolais et d'Artois.

Qu'importait au futur ^ conquérant de Naples la possession de quelques provinces , qu'il cédait pour conserver fa paix avec ses voisins ?

En même temps , des ambassadeurs étaient envoyés à tous les États d'Italie, pour leur demander d'aider la maison de France à recouvrer ses justes droits. Les Vénitiens , qui voulaient garder la neutralité, répondirent aux ambassadeurs français «Que aide ne lui (à Charles VIII) pourroient-ils faire, à cause de la suspicion des Turcs; et que de conseiller à un si sage roi , et qui avoit si bon conseil , ce seroit trop grande présomption à eux ; mais oue plutôt lui aideroient gue de lu!

faire ennui (*}.» Pierre oe Médicis

(*) Comlaes.

donna une réponse évasive. Mais le pape Alexandre VI protesta contre la tentative du roi d'établir par les armes son droit au royaume dé Naples , alléguant que ses prédécesseurs en avaient accorde l'investiture à la maison d'Aragon, et qu'une sentence apostolique pouvait seule réformer ce jugement ea laveqr des représentants die la maison d'Anjou.

Cependant Charles VIII avait remii le gouvernement du royaume à sa sœur et au duc de Bourbon, et il s'était avancé vers le Midi , oà se réunissait l'armée française (1494). Soixante mille hommes, Français , Suisses , Génois, se trouvèrent b'ientôt réunis à Lyoo^ Suivant sa légèreté et son imprévoyance habituelles , le roi passa dans cette ville tout l'été au milieu des fêtes et dei tournois, semblant oublier le but dé son voyage. A son arrivée à Lyon, dit Arnoldf Ferron, « il ne parut plus oC'» cupé que de son amour pour lee plus belles femmes ; il les invitait à ses fes* tins ; il leur désignait des retraites se» crêtes, où ces femmes, qu'il avait sé« duites, devaient le rencontrer; et il trouvait des hommes, parmi la ncH blesse , qui se faisaient , avec empres* sèment, ses messagers et les ministres de ses plaisirs. Ainsi il abrégeait lei jours par des repes^ et les nuits se prolongeaient pour les voluptés. De la, il passa à Vienne, située sur les confins du Daupbiné, et là, sa sœur Anne, femme douée d'un grand esprit, lut adressa des remontrances qui comme»»

cèrent à le rappeler à la raison : il chercha dès lors , par des pensées et des occupations militaires, à éviter l'oo*

casion des voluptés Ce ne fut pas

sans faire verser beaucoup de iarmee aux plus belles femmes de son royaume qu'if se prépara ensuite à partir pour Kaples. » Mais déjà Charles VIII avait dissipé tout l'argent préparé pour son voyage ; les caisses étaient vides, et l'on ne savait pas comment pourvoir aot besoins les plus pressants. Le roi hési* tait à poursuivre son entreprise; le$ difficultés qu'il aurait à surmonter cooh mençaient a se présenter à son esprit | des h'ommes plus sages et pluspruoenle

que ses conseillers ordinaires, Tenga^ geaient à renoncer à son expédition.

Des banquiers de Milan et de Gênes lui ayant avancé de l'argent, il résolut enfin de poursuivre son entreprise.

Mais il ne savait pas quelle route tenir. Les Génois l'invitaient à descendre le Rhône, et à s'embarquer à Marseille pour aborder dans leur ville, comme avait fait le bon roi René, mais Charles VIII aurait regardé comine au-dessous de lui de ne pas franchir les Alpes à Texemple d'Annibal. Il envoya Comines avec un corps d'observation à Besançon, pour reconnaître les passages des montagnes, et il dépensa l'argent aui lui restait à équiper une flotte qui devait protéger les Génois contre les Napolitains. Ces nouvelles dépenses achevèrent de le ruiner, et ses irréso-: lotions recommencèrent, lorsque l'arrivée du cardinal Julien de la Rovère , obligé de fuir Tltalie pour se soustraire à la colère du pape Alexandre YI, vint ranimer ses espérances. Il se décida enfin , et, au mois d'août 1494, l'armée se dirigea vers les Alpes, remonta la Durance jusqu'au mont Genèvre, et descendit ensuite le revers oriental de cette montagne par le Montferrat. La duchesse de Montferrat, qui était cousine de Charles y^I, accueillit fort bien ce prince, et lui dit , en se servant d'une formule de politesse très-usitée alors, qu'elle se mettait à sa disposition avec tout ce qu'elle avait. Le roi la prit au mot, et l'obligea de illettré en gage ses diamants, ses bagues et ses .pierreries. Ce' fut pour lui une heureuse lortune , car il commençait déjà à ne plus pouvoir payer ses soldats.

Après quelques jours de séjour à Turin, les Français arrivèrent enLom* bardie. Louis le Maure vint à leur rencontre jusqu'à Asti , se repentant déjà de les avoir appelés. Il avait amené avec lui les dames milanaises les plus jeunes , les plus belles et les moms sévères. Le pauvre petit roi neput résister aux nouveaux excès auxauels il se livra ; il tomba malade et 1 on craignit un instant pour sa vie.

Lorsqu'il fut rétabli, il se dirigea ver% )?avie. C'était là que résidait le mal-

heureux Jean Galéas qui , épuisé par la débauche et presque dépourvu de sens, languissait attemt d'une maladie que le poison avait peut-être causée.

Charles VIII eut une entrevue avec lui en présence de Louis le Maure. La conversation n'avait. pas encore dépassé les banalités du langage des cours , lorsque Isabelle d'Aragon entra tout à coup et se jeta aux pieds de Charles VIII en le priant qu'il eût pitié de son père et de son épouse. Charles VIII fut attendri ; mais il était trop tard pour reculer sans honte, et il dut imposer silence aux mouvements généreux de son cœur.

Tout se préparait suivant ses dé sirs : la terreur était générale en Italie. C'était une chose nouvelle et effrayante pour les Italiens , qui ne connaissaient plus depuis longtemps la vraie guerre, et qui. n'étaient habitués qu'à voir des mêlées de condottieri , que cette impétuosité française qui ne reculait devant aucun obstacle et qui semblait aller au-devant du danger. Ils tremblaient en voyant cette armée composée d'archers bretons, d'arbalétriers gascons, de bataillons carrés de Suisses armés de piques et de hallebardes; cette cavalerie armée de lances et de cuirasses ; cette formidable artillerie; ces gros canons au nombre de deux cents que l'on était parvenu à rendre mobiles et faciles à manœuvrer. Paul Jove, qui vit l'entrée des Français à Rome, nous a dépeint cette armée et l'infinie variété de costumes et d'armures de ces Français, de ces Suisses, de ces Basques,* de ces Bretons , de tous ces barbares enfin qui rappelaient les grandes invasions du cinquième siècle. Remarquons aussi que tous ces soldats ignoraient la langfie et les usages de l'Italie. Ils ne savaient qu'une chose, c'est que les Italiens étaient plus intelligents qu'eux et plus fins, et qu'il fallait se défier de leur perfidie et de leur duplicité. Aussi, pour prévenir les crimes et les empoisonnements surtout que méditaient les Italiens , ils ne faisaient grâce à personne et massacraient régulièrement tous les prisonniers. Us en agirent

ANNALES DE L»fflST01ftË DE FRANCE-

ainsi à FWizzano et à Sarzana. Les garnisons ennemies et la plus grande partie des habitants furent égorgés.

Au milieu de l'effroi et de la terreur que causait cette manière de faire la guerre , Pierre de Médicis perdit la ftte, et s'étant rendu auprès du roi il consentit à lui remettre toutes- ses forteresses , à lui payer un tribut et à recevoir les Français dans Florence.

Mais Pierre de Médicis n'avait pas été autorisé par la république à faire de si immenses concessions. On lui reprochait avec raison de compromettre l'indépendance de sa patrie , après lui avoir ravi la liberté , et de retour à Florence il fut reçu avec mépris et indignation. Bientôt la révolution, comprimée longtemps, éclata. Les Médicis forent exiles, le gouvernement républicain rétabli ; et Savonarole, qui était alors le vrai chef de Florence , fut envoyé comme ambassadeur auprès de CharlesYIII. Il lui adressa de sa^es conseils et des paroles toutes chrétiennes; nie salua comme le fléau de Dieu envoyé pour punir les péchés de Tltalie , mais fui recommanda cependant le pardon des offenses, l'engageant à respecter et à défendre l'innocence , Les veuves, lesorphelins et les malheureux, et surtout à respecter la pudeur des épouses du Christ; il l'exhorta enfin à être miséricordieux partout et surtout à Florence, à l'exemple de celui qui triompha sur le bois de la croix et pardonna à ses ennemis (*). Charles VIII qui connaissait à peine la réputation de Savonarole, ne vit en lui qu'un prêtre pieux, et prit son discours pour un sermon ordinaire. Il lui répondit qu'il agirait pour le mieux et qu il traiterait lès Florentins comme des alliés. Quelques jours après il fit son entrée à Pise au milieu des acclamations et des cris d'enthousiasme d'un peuple entier. Les Pisans , qui depuis quatre^ vingt-sept ans étaient soumis au joug de Florence , crurent que l'occasion était favorable pour recouvrer leur liberté. Une députation des principaux

(*) ^oyc> 1® discourt entier de Savonarole dans Sismondi, Républiques italiennes.

17* Lkfraitm. (AimiXBS de l'hist. db Frargs.)

citoyens fut envoyée à Charles VIII pour lui exposer tout ce que Pise avait souffert sous le joug de ses oppresseurs. Ils finirent par supplier le roi de les soutenir. Charles VIII, qui probablement avait peu comnris leur harangue, crut qu'ils se félicitaient d'avoir passé sous la domination française, et il leur répondit qu'il les verrait avec plaisir recouvrer leurs libertés. Cette réponse ne fut pas plutôt connue à Pise, que le peuple se révolta, massacra les gouverneurs florentins et proclama la république pisane au nom du roi de France. Charles VIII laissa une garnison dans la citadelle de Pise et se dirigea vers Florence. Il y fit son entrée à la tête de son armée , tenant l'épée à la main et portant la lance sur la cuisse. Ce f\it dans le palais des Médicis qu'il donna audience aux secrétaires de lar nouvelle république. Il leur dit qu'il n'avait pas encore décidé s'il ferait gouverner leur ville en son nom par les Médicis, ou bien s'il en chargerait des conseillers de robe longue qu'il adjojndrait a leur Seigneurie. C'étaient là d'imprudentes paroles ; car la Seigneurie avait pris ses mesures, et déjà les condottieri réunis dans Florence étaient prêts à prendre les armes et à-se battre au premier signal qui leur serait donné. Que seraient devenus les Français dans ces rues étroites, où les Florentins pouvaient les accabler du haut de leurs malsons qui étaient comme autant de citadelles ^ Aussi l'un des secrétaires , Pierre Capponi , répondit - il fièrement à Charles VIII : « S'il en est ainsi , sonnes « vos trompettes , et nous sonnerons « nos cloches. » Et en disant ces mots il déchirait les propositions que lui avait transmises par écrit le secrétaire royal. Le roi céda; et après avoir obtenu des Florentins quelques secours pécuniaires, il sortit de leur ville et continua sa route vers le royaume de Naples.

Après avoir traversé Sienne, les Français quittèrent la Toscane et entrèrent dans les États de l'Église.

A leur approche» le prince Ferdinand

fUNlVEHà.

se retira à Rome, en même temps que iloD Frédéric ramenait sa flotte dans les ports du royaume de Naples. Ainsi les Français ne rencontraient aucune résistance, et partout de nombreux ^artisans se déclaraient en leur faveur. ties Colonna, qui étaient les ennemis personnels d'Alexandre VI, arborèrent aux portes de Rome le drapeau de France; les Orsini eux-mêmes abandonnèrent le parti du pontife, et le peuple de Rome commençait à murmurer à ses oreilles If s mots de concile et de déposition. Alexandre YI perdit alors la tête : il arrêta un jour les ambassadeurs de Charles VIII ; le lendemain, il les renvoya avec honneur, et en même temps il traitait avec le roi àe Naples et avec le sultan Bajazet. Il hésitait encore, lorsque le 31 décembre 1494 Tannée française parut devant Rome.

1495-1496. ', Entrée de Charles FUI à Rome et ^ NapUs. — Sa retraite. — Bataille de Tornovo. — Traité de VerceU. — Le pape Alexandre VI fît une dernière tentative pour empêcher les Français de pénétrer à Rome; mais ses négociations et ses ruses ayant également échoué, y laissa libre l'accès de la ville et s'enferma au château Saint-Ange. L'arinée française entra dans Rome par la porte du Peuple, le 31 décembre 1494, en même temps que Ferdinand, duc de Calabre , en sortait par la porte opposée avec l'armée napolitaine. Le peuple de Rome était frappé de terreur. Alexandre VI, qui avait négocié avec tout le monde , et qui s'était perdu (ians l'esprit de tous, était dans la consternation, et bien lui prit d'être pape. U savait fort bien ce qu'il méritait : et en effet, aucun empereur romain , pas même Élagabale^ ne s'était souillé de plus de crimes. Il craignait une déposition, et certes les motifs ne n^anquaient pas pour le faire déposer, le château Saint- Ange, dans lequel il s'était caché, n'aurait pu opposer une longue résistance : deux fois l'artillerie française fut braquée contre lui. Mais Charles VIII ressentait quelques scrupules; il craignait de s^armer contre

un souverain pontife; et d'ailleurs il était impatient d'achever au plus vite la conquête du royaume de Naples.

Disons encore qu'il y avait dans son armée quelques évéques qui désiraient devenir cardinaux f circonstance heureuse pour le pane, qui en fut quitte f>our quelques cnapeaux touges ; car es évéques qui se trouvaient avec Charles n'en demandaient pas davantage.

Sjuant à l'armée , elle était si heureuse ê voir un pape, qu'Alexandre Vi n'eut plus qu'à se défendre de l'empressement des soldats. Ils forcèrent un jour les portes du palais pontlûcai, et se précipitèrent comme des forcenés. Alexandre VI se crut à sa dernière heure ; ils voulaient seulement baiser les pieds du pontife: mais leur adoration s'exprimait si brutalement, qu'Alexandre dut supplier le roi de modérer leurs transports.

Il y avait alors à la cour de Rome un frère du sultan Bajazet, nommé Gem ou Zizim. Vaincu par Bajazet, il avait cherché un asile à Rhodes. Le grand maître, Pierre d'Aubusson, dit Guillaume de Jaliguy, et les autres chevaliers, «se saisirent de sa personne, étant fort joyeux de l'aventure gui leur était advenue , et espérant d'en ieu faire leur profit; ils donnèrent bon et sûr ordre pour la garde de sa personne. Aussitôt que le frère, qui usurpait la seigneurie, sut comme son dit frère était ainsi échappé, il en fut très-déplaisant. Toutefois , incontinent après, il envbva une grande et solennelle ambassade devers le grand maître de Rhodes , pour pratiauer «'il serait

f)ossible de ravoir son frère, ou , à tout e moins, d'être assuré qu'il ne lui pût s nuil'e à l'avenir. Enfin il fut conclu entre eux que ledit frère jouissant donnerait par chacun an une bonne et grande pension au grand maître de Rhodes, et en outre, qu'il fournirait autre grande somme pour la dépense de son frère spolié et pour sa garde. » Toutefois le grand maître croyant aue Gem n'était pas assez en sûreté à Riiodes, Tavait envoyé en France, puis vendu au pape. Charles VÎIÏ, qui méditait la conquête de Constantmople,

ANNALES DE L'HlSTÔtïlË DE FRANCE

Voulait se servir de Gem comme d'un instrument contre Bajazet. 11 exigea que Gem lui filt livré. Alexandre VI le livra en effet, il le livra empoisonné. . Charles VIII venait alors de quitter Ronie; mais il semblait ajournei* seu* lemént ses projets, car il avait fait élever dans cette ville une superbe potence comme signe de sa juridiction.

Naples même n'était pas son dernier Aut. Il espérait , comme nous venons de le dire, se faire empereur d'Orient, puis empereur d'Occident, et alors if serait revenu à Rome, et le pape aurait placé sur sa tête la couronne de Charlemagne et de Constantin.

A peine sorti de Rome , Charles VIII fut arrêté aux portes de Palestrina par deux châteaux forts : il les prit d'assaut, et ordonna que Ton égorgeât nop-seulement la garnison , mais encore tous les habitants. Ces massacres effroyables, exécutés par Tordre et sous les yeux du roi , ajoutèrent encore à la terreur universelle. Aussi ces deux combats furent-ils les derniers que les français eurent à livrer avant leur arrivée devant Naples. Le duc de Calabre , Ferdinand , occupait un camp fortifié derrière le Garigiiano; mais la vue seule de l'avant-garde française suffit pour jeter la consternation dans sorï armée, l^s fantassins napolitains s'enfuirent à l'instant même , et n'osèrent pas affronter un ennemi qui ne faisait pas de quartier; la cavalerie les suivit, et toute l'armée se replia juscfu'à Capoue. Ferdinand fut obligé de la quitter pour aller réprimer une sédition à Naples. Mais pendant son absence son armée se débanda, et les condottieri passèrent au service de France avec leur chef ^rivulzio. Ferdinand reprit alors la route de Naples; mais la nouvelle de la trahison de Privulzio et de l'entrée des Français à Capoue l'y avait devancé. Cfdignant d'être livré lui-même par les soldats goi lai étaient restés fldèles jusqu'alors, il monta sur un vaisseau avec toute sa famille et fit voile pour l'Ile d'Ischia. Son père , Alphonse II , venait de mourir en Sicile, après avoir abdiqué.

AÎQrs.ie parti angevlp /éleva partout la tête, et le royaume, de Naples restA livré aux Français, ^es gendarmes français, conome le dit Qra{\tôme,.«'eA plièrent en veste du matin et. les pieds dans des pantoufles; les fourners, îài craie à la main« n'avaient qu'à marquer les logements. La conqdête du royaume de Naples ^ effectuée dans quelques jours, ressembla à la marche pacifique d'un bon roi dans ses Etats, Ce fut le 22 lévrier 1495 queXhar- Les VIII fit son entrée triomphale à Naples. Une députation lui avait remis les clefs de cette ville à Averse. Les habitants l'accueillireAt avec des cris de joie, en haine de la tyrannie qui avait pesé sur eux. L'armée française ^ qui avait eu ordre de déployer ce jour* la tout l'éclat de sa pompe militaire ^ se montrait bienveillante pour ce peuple qui lui faisait un si non accueil.

Toutes les forteresses du royaume ds Naples firent leur soumissiori, et te) était Teffroi qu'inspiraient les armes françaises, que les Turcs établis dans l'Albanie et dans l'Épire s'enfuirent à la nouvelle que le dràpeail aux fleurs de lis flottait à Otrante , t^lndis que leS Grecs se soulevaient de toutes parts et recouvraient leur liberté. Mais lé moment où la Grèce devait triompher de^ infidèles n'était pas encore venu. L'insurrection filt bientôt noyée dans le sang de quarante mille chrétiens, parce que Charles VIII manqua à l'espoir des Grées, et qu'il perdit le royaume de Naples aussi vite qu'il l'avait gagné.

Il y avait dans cette conquête rapide, achevée sans batailles, quelque chose d'étrange et de f)rovidentiel.

Tous les historiens en paraissent frappés. « Fit par cette conclusion on peut voir, dit Comines, que ceux qui avoient conduit ce grand œuvre ne l'avoient point fait d'eux, mais fut vraie œuvi-e de Dieu, comnie chacun le vit. » Mais Charles VIII rie sut point profiter de sa bonne fortune; il mécontenta tout le hioiide: les Napolitains, en accor dant toutes les faveurs, tous les empiofs à des Français, en ti'empêdiaht pas ses soldats d'insulter les femmes

^UNIVERS

de ses sujets, et surtout en paraissant au milieu deNaples avec les ornements et dans tout rappareîl fastueux des empereurs d'Orient, la couronne d*or en iéte, le sceptre d'une main, le globe de l'autre; il mécontenta le parti angevin en ne lui rendant pas les terres confisquées qu'il laissait aux partisans de la maison d'Aragon. Le comte de Celano avait repris par force l'ancien patrimoine de sa famille : Charles VIII bailla main forte, dit Comines, pour l'en jeter. Le roi commit en6n une dernière faute : il négligea de s'emparer de quelques places qui tenaient encore pour le roi d'Aragon. Ces places, qui se seraient rendues à la première sommation , étaient sans doute peu importantes par elles-mêmes, mais elles offrirent dès lors un asile aux mécontents , dont le nombre augmentait tous les jours. En effet, les Napolitains, avec cette mobilité qui caractérise les Italiens, se prononçiaient déjà contre Charles YlIIavecautantd'enthousiasme qu'ils s'étaient naguère prononcés en sa faveur, et ils ne tardèrent pas à songer à se débarrasser dé lieurs hôtes. Venise était le centre des intrigues tramées contre la France. Le roi y avait envoyé, pour les déjouer, le fin et rusé Comines.; mais , quelle que fût la finesse du diplomate français, il fut joué par les Vénitiens. Pendant qu'il s'émerveillait « en voyant ces rues qui sont des canaux, et où l'on ne marche pas à pied , mais en petites barques dont il setrouvoit bien trente mille , ces clochers , ces monastères et ces églises fondées en la mer,» les Vénitiens s'entendaient secrètement avec les ennemis de Charles VIIL Comines ne commença à soupçonner ces mffnées que lorsqu'il était déjà trop tard. On peut en juger par ce passage de ses mémoires : « Le roi d'Espagne ronimençoît aussi à avoir peur , pour les îles de Sicile et de Sardaigne. Le roi des Romains commença aussi à être envieux, et lui faisoit-on peur de de la couronne impériale, disant ç[ue le roi la vouloit prendre , et en avoit requis le gage pour ses doutes. Ces deux rois envoyèrent grosses ambassades à

Venise.... Devant y envoj^a lé roi des Romains , car il étoit voisin. L'évéque de Trente en étoit le principal, et deux chevaliers et un docteur; auxquels fut fait grand honneur et révérence, et leurs logis bien accoutrés comme à moi, et dix ducats par jour, pour leurs dépenses , et leurs chevaux défrayés, qui étoient demeurés à Trévise. Incontinent après vint un très-honnéte chevalier d Espagne, bien accompagné et bien vêtu, qui aussi fut fort honoré et défrayé. Le duc de Milan, outre l'ambassadeur qu'il y avoit, y envoya l'évéque de Côme et messire FranciscMf Bernardin, vicomte, et commencèrent secrètement et de nuit à convenir ensemble, et premièrement par leurs secrétaires ; et n'osoient encore en public se déclarer contre le roi, parespéciàl le duc de Milan et les Vénitiens, oui encore ne savoient si la ligue aont il étoit question se concluroit, et me vinrent voir ceux de Milan, et m'apportèrent des lettres de leur maître, et me dirent que leur venue étoit parce que les' Vénitiens avoient envoyé ceux ambassadeurs à la ville de Milan; et ils avoient de coutume de n'y en laisser qu'un. Mais ce<;i étoit mensonge et tromperie et toute déception; car tout cela étoit assemblé pour faire ligue contre le bon roi.... Et pour ces raisons et voyant la ligue si approchée, ne voulus plus faire l'ignorant , et répondis au dit ambassadeur de Milan, que puisqulls me tenoient termes si étranges , que je leur voulois montrer que le roi ne vouloit point perdre l'amitié du duc de Milan, s'il y pouvoit remédier, et moi comme serviteur, m'en voulois acquitter, et l'excuser des mauvais rapports qu'on en pourroit avoir faits audit duc leur maître que je croyois être mal informé..., et les priois "^qu'ils me voulussent dire leurs doléances, peur en ad vertir le roi, avant qu'ils fissent autre chose. Ils jurèrent tous et firent grands sermenta ?[u'ils n'en avoient nul vouloir; touteois ils mentoient et étoient venus pour traiter la dite ligue {*). •

(*) Comineft. \

Enflo, après bien des intrigues , la ligue fut signée. Elle était composée des Vénitiens , du diic de Milan , du roi deNaples, du roi d'Espagne Ferdinand le Catholique , du roi d'Angleterre, de l'empereur Max i mi lien. Cnacane de ces puissances devait, suivant sa position, attaquer les Français, soit en Italie, soit sur le territoire même de France. Les Vénitiens , qui avaient si longtemps dissimulé avec Comines, lui annoncèrent cette nouvelle officiellement. Cette première ligue vraiment européenne montre clairement que risolement des peuples a cessé^ que le moyen âge a iini« qu'une nouvelle politique va commencer , la politi({ue des temps modernes , dont le principe fondamental est le maintien île réquilibre européen. Cet équilibre étant rompu par la France , les autres puissances sentent qu'il est de leur .

intérêt à tous de s'unir pour qu'il soit rétabli.

Charles VIII fut bientôt informé de la liçue qui venait de se former , et il se décida à revenir 'en France. Il partit de Naples au mois de mai 1495 , après avoir créé une apparence d*administration et laissé d'Aubigny et Gilbert de Montpensier pour gouverner^ et défendre le pays, en cas d'attaque. A son approche, le pape Alexandre VI s'enfuit de Rome. Charles VIII ne s'arrêta point dans cette ville; il traversa Sienne, Pontremoli, et passa TApennin. Les Suisses se distinguaient par leur zèle à tirer à force de bras les canons de l'armée, au milieu des montagnes. De l'autre coté de l'Apennin , on rencontra l'armée ennemie campée près de Fornoue sur les bords du Taro. L'armée française n'était forte que de 8,000 hommes, mais c'était l'élite des troupes de Charles VIU. Les Italiens étaient près de 40,000. Ils essayèrent de défendre le passage du fleuve , et la bataille fut engagée. « Dans la disposition de leur armée, dit Sismondi , les Français montrèrent une grande ignorance dans l'art de la guerre, ou une grande imprudence. L^avant - garde , commandée par le maréchal de Gié et

Jean- Jacques TriTuIzio, était forte de trois cent cinquante hommes d'armes , trois cents archers de la garde et trois mille Suisses; elle commença à marcher pendant que le roi passait la rivière, et avançant toujçurs elle se trouva en face du camp des Vénitiens, avant que le roi se fût mis en mouvement pour la suivre. Elle aurait donc Eu être coupée avec la plus grande icilité.... L'impétuosité des Français et la bravoure inébranlable des Suisses réparèrent l'imprudence de. Iwra généraux. En avançant, ils hachaient leurs ennerïlis devant eux , tandis que les Italiens indécis , précautionneux , étonnés de tant de férocité, et d'un si grand massacré, ne combattaient qu'à regret des hommes qui n'accordaienf .

poirrt de quartier et ne faisaient point de prisonniers (*). » Le roi, malgré sa , faiblesse et sa petite taille , combattit vaillamment à la tête de ses gendarmes. «Et sembloit, dit Comines, que ce jeune homme fût tout autre que sa nature ne portoit, ni sa taille, ni sa complexion , car il étoit fort craintif

à parler et est encore aujourd'hui

Mais le cheval le montroit grand et avoit le visage bon et bonne couleur , et la parole audacieuse et sage, et sembloit bien que trère Hiéronyme (Savonarole) ra'avoit dit vrai, quand il me dit que Dieu le ronduisoit par la main, et qu'il auroit bien affaire au chemin, mais que Thonneur lui en demeureroit (**). >» On peut dire que cette bataille se réduisit à une charge de cavalerie. Le roi , à la tête de sa brillante gendarmerie, écrasa les Italiens qui lui disputaient le passage, et les Stradiotes ou soldats albanais que Venise avait pris à sa solde. Le reste de l'armée italienne fut haché en pièces par les Suisses. Trois mille cinquante Italiens et Stradiotes restèrent sur le champ de bataille. Les Français n'a^ valent perdu que deux cents nommes (1495).

Après cette victoire, Charles VIII continua sa retraite. Les soldats mar«

(*) Sismondi.

(•*) Comines.

L'UEfîYERS.

cbai^t vite , mais avec ordre , et sup-

f)6rtarent avpc beaucoup de constance es fatigues et les privations auxquelle? ils étaient exposés. Les gentilshommes -aidaient les fantaçsifig à faire avancer Tartillerie, et allaient eu^f-mémes fourrager et recueillir des vivres. Au pasgage de la Trebia, Tarmée fut de nouveau inquiétée par les Stradiotes; mais trois cents Suisses^ armés de coulej vrines et d'arquebuses, suffirent pour ' les repousser; et quand Charles VIII rentra en France, il n'avait pas perdu un seùt cahon.

Cependant les Italiensy-cemme les Français, avaient besoin deTla pabt.

Parvenu à Asti , Charles VIII avait pnvoyé Comines à Casai pour traiter avec les confédérés. Par le traité de Verceil (10 octobre 1495) , il fit I4 paix avec Louis le Maure, qu'il reconnut comme duc de Milan; il lui rendit Pïovarre; et ce prince, en retour, renonça à l'alliance de Ferdinand II , et recopnut qu'il tenait (lénes en fief de la cpuronne de France.

Les Français évacuent le royaume de Naples. —Préparatifs pour une nouvelle expédition. — Mort de Charles FIIL — Quand Charles VIII eut quitté ritalie, les alliés attaquèrent larmée qu'il avait laissée dans le royaume de Naples. Kéduite à la moitié et découragée par l'interruption de ses relations avec la France, elle ne pouvait suffire à défendre le royaume qu'elle avait conquis. Partout les partisans de la maison d'Aragon reprenaient courage, tandis que tes Angevins étaient dégoûtés des Français. Toutefois, les soldats napolitains, romagnols et lombards, n'avaient ni la discipline, ni la science militaire nécessaires pour lutter contre .les Français. Leur imagination ardente les rendait accessibles aux terreurs paniques, et leur faisait exagérer le danger qu'ils couraient dans les combats. A Seminara , quoiqu'ils fussent trois fois plus nombreux que lés Français, ils furent enfoncés au premier choc; et Gilbert de Montpensier rem-

porta uneviptoijpe aussi facile que eomplcte. Ferdinand parvint \ raîlierles soldats échappés à Iq déroute deSeminara, les embarqua sur sa flotte, et vint prendre terre près de Naples. Gilbert de Montpensiq* en sortit pour marcher à sa rencontre. Mais, auparavant, il avait fait arrêter les chefs du parti

3UÎ était hostile aux Français. Cet acte e sévérité précipita la révolution qu'il devait prévenir. Les Napolitains fermèrent leurs portes sur lui, et ^^ curent Ferdinand dans leur port. Les Français essayèrent en vain de rentrer dans la ville de Naples. Les habitants 4)arricadèrent les rues, et accablèrent les assaillants de pierres qu'ils leur lancèrent du haut de leurs maisons.

Bientôt les Français furent forcés de reculer et de s'enfermer, au nombre de six mille , dans les trois châteaux où ils furent aussitôt' assiégés par le peuple. Au bout de quelques ipois, la famine força Gilbert de Montpensier à évacuer ces positions.

L'année suivante (1496) , il entreprit de reconquérir le. royaume de Naples, mais il n'avait pas de forces sufGsantes, et Charles VIIÏ ne lui envoyait pas de secours. En même temps, la population se déclarait partout contre les Français; et Gilbert de Montpensier ,''ne pouvant plus tenir la campagne, s'enferma dans la ville d'Atella. Ferdinand se garda bien de venir l'y attaquer, car les Italiens n'avaient pas oublié la valeur française. Il se contenta de lui couper lès vivres, et le réduisit enûn à capituler le 20 juillet 1496. Montpensier s'engagea à rendre non-seulement Atella , mais toutes les villes que les Français occupaient encore dfans le royaume de Naples, à l'exception de Venosa , Gaète et Tarente, dont les gouverneurs ne dépendaient pas de lui. Ces trois villes ne tardèrent pas à se rendre au roi don Frédéric , qui venait de succéder à son neveu Fercfinand II; et alors les Français ne conservèrent plus un pouce de terre en Italie.

Pendant ce temps, Charles Vni, aui s'était arrêté à Lyon, se livrait à tous les plaisirs. «Il se tinf àf.yon grand tempSi

ANNALES pjE L*HISTCH]^E DE FRANCE.

dit CominQS, à faire touroois et joutes, yoijJoît ladite somme par oc^pi , jmp

désirant toujours ne per(|re point ses places ; et ne lui chaloit qu'il lui coûtât ; mais nulle peine ne vouloit prendre pour entendre à son affaire. Pratiques lui venoient assez d'Italie, et

de grandes et sûres Mais à un autre

prince que le roi de France, seroit toujours se mettre à l'hôpital , de vouloir entendre au service des Italiens , et à leurs entreprises et secours... car ceux-là ne s,ervent point sans argent, et aussi ils ne pourroient (*). » Malgré toutes les dépenses qu'on avait déjà faites , le duc de Bourbon et une foule de seigneurs sollicitaient le rof d'entreprendre une seconde expédition.

Aussi Charles VIII, durant les deux dernière^ années de son règne, ne songea-tîl qu'à tirer vengeance de ses défaites, et a recommencer ses conquêtes. Dans ce but , il s'efforça de s'attacher son peuple, en revenant au système démocratique de son père , en réformant l'administration , en ordonnant la rédaction en un seul code de toutes les lois de la France , et surtout en soumettant aux impôts les villes, les cours souveraines, et les grands seigneurs qui en étaient exempts. Il se promettait, dans une nouvelle expédition, d'éviter les fautes qu'il avait commises, et dont il était le premier à s*accuser. « Et si , dit Comines , avoit son cœur toujours de faire et accom-

Elir le retour en Italie , et confessoit ien y avoir fait des fautes largement, et les contoit , et lui sembloit que si une autre fois il y pou voit retourner et recouvrer ce qu'il avoit perdu, qu'il pourvoiroit /nieux à la garde du

pays qu'il n'avoit fait Davantage

avoit mis de nouveau le roi son imagination vivre selon les commandements de Dieu , et mettre la justice en bon ordre et l'Eglise, et aussi de ranger ses Gaances, de sorte qu'il ne Içvât sur son peuple que douze cent mille francs , et par forme de taille , outre son domaine , qui étoit la somme que les trois états lui avoient accordée en la ville de Tours, lorsqu'il H m ; et

(*} Comines.

la défense du royaume. Et quant î il vouloit vivre de son domaine , como^é anciennement faisoient les rois; pe qu'il pouvoit bien faire, car le domaine

est bien grand S'il l'eût fait, c'eût

été un ^rand soulagement pour le peuple, qui paye aujourdliiii plus de deux millions et' demi de taille..... Il avoit mis sus une audience publique , où il écoutoit tout le monde , et par espécial les pauvres, et s'y f^isoit de bonnes expéditions , et ly vis huit jours avant son trépan 1 deux bonnes heures, et oncques plus ne le vis. il ne se faisoit pas grandes expéditioiis à cette audience; mais au moins étoit-ce tenir les gens en crainte , et par espécial ses ofOciers , dont aucuas ii avoit suspendu pour pillerie. »

Charles VIII n'eut pas le temps d'accomplir ses réformes. Il faisait alors réparer le château d'Amboise, où s'était tristement écoulée sa jeunesse.

Un jour, il vint voir une j^artie de

Ï)aume que ses courtisans jouaient dans a cour du château. Comme il traversait une galerie étroite et obscure , il se heurta le front contre la çorte, et expira quelques heures après, le 7 avril 1498. Charles VIII fut regretté de ses sujets, et il le méritait par sa bonté. « La plus humaine et douce parole d'homme qui jamais fut, étoit la sienne, dit Comines; car Je crois que jamais à homme ne dit

chose qui lui dût déplaire et crois

que j'ai été l'homme du monde à qui il a fait le plus de rudesse; mais connoissant que ce fut en sa jeunesse, et qu'il ne venoit point de lui , ne lui en sus jamais mauvais gré. » Guichardih lui-même, qui est ItaticD, et peu favorable aux Français, rend hommage aux bonnes qualités de Charles VIII , tout en les expliquant à sa manière : « Charies VII{ , dit-il , avait de rinclination à la gloire, mais c'était plus par impétuosité que par raison; il était libéral, mais inconsidérément , sans mesure et sans distinction; il était quelquefois immiuble dans ses volootés , mais alors c'était jfiu» par ob8)iii9t)on qut par

L'UNIVERS

tance; et ce que f)1u8îeûrs appelaient en lui bonté, aurait bien plus mérité le nom d^insensibilité aux injures ou de faiblesse d'âme. »

Loms XII.

Atcc Louis XII nous entrons dans le seizième siècle. Le premier événement politique qui se présente, par ordre de date, c'est la continuation des guerres dltalie. Ces guerres ont un caractère tout providentiel ; et ce caractère , nous l'avons vu , frappa vivement les générations d'alors. Les guerres des Français en Italie ne ressemblent pas en effet à de simples expéditions militaires entreprises aans un but de pillage ou de conquête.

Leur but était plus élevé : il fallait qu'il s'établît une conciliation entre resprit féodal du Nord et l'esprit municipal du Midi. Cette conciliation, que rAllemagne n'avait pu que tenter au douzième et au treizième siècle, c'était h la France à l'accomplir. Lorsque le dernier des Hohenstauffen eut porté sa tête sur l'échafaud et que l'Allemagne eut renoncé enfin à cette longue croisade en Italie , qu'elle avait entreprise au moyen âge et qui avait eu pour elle des résultats si funestes , alors commença le rôle de la France.

Mais les tâtonnements fuirent longs et pénibles , et ce fut seulement à partir du commencement du seizième siècle que les deux pays se connurent plus intimement, oour marcher désormais de concert aans la carrière de la civilisation.

On a souvent blâmé les guerres d'Italie ; on a dit que le sang français, prodigué dans tant de batailles, a été mutilement versé ; que la France n'a conservé ni le Milanais, ni le royaume de Naples; qu'elle a perdu successivement toutes ses conquêtes, et qu'elle n'a pas conservé un seul pouce de terre en Italie. Sans doute, à ne regarder que le résultat matériel, les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François I" n'ont rien produit. Mais elles ont eu un autre résultat qu'on ne

peut ni voir ni toucher ; un résultat moral et intellectuel. Elles ont mis les Français en contact avec le peuple le plus civilisé du monde , avec le peuple qui avait produit le Dante , F Arioste , le Tasse, Machiavel, et plua récemment le Titien , Raphaël et Michel- Ange. Ce contact des deux peuples a été fécond, car il a mis les vainqueurs au niveau de la civilisation des vaincus; car il a appris aux Français à admirer les chefs-d œuvre de l'art italien et de l'art antique pour les imiter et pour chercher un jour à les surpasser. Nos rois,étonnés de choses si nouvelles pour eux , s'adressèrent à l'envi aux Italiens pour élever leurs palais et pour les em- Dellir. François I*"" fit venir en France l'architecte Rosso de Florence, qui commença les travaux de Fontainebleau ; le Primatice continua ces travaux et donna le plan de Chamberd. Jules Romain, l'élevé chéri de Raphaël, ne suivit pas l'exemple de Rosso et du Primatice: il résista à toutes les sollicitations du roi qui voulait l'attirer en France ; mais cet hotnmage public et solennel que la France renclait ainsi à l'élève de Raphaël , n'en indique pas moins un immense progrès. Le Titien vfnt en France, déjà vieux, et Ton sait qu'il mourut entre les bras du roi qui l'avait appelé. La France accueillit et honora aussi André del Sarto et Benvenuto Cellini, dont on admire encore le chef-d'œuvre dans l'une des salles du Louvre, celle des Caryatides.

Ces artistes , par leurs travaux , et la connaissance de l'art antique qu'ils communiquèrent aux artistes français, exercèrent une grande influence sur l'école française : ce furent eux qui construisirent les châteaux de Saint-Germain ; de Madrid, au bois de Boulogne; Follembray, délicieux rendez-vous de chasse , depuis transporté .à Paris : .

enfin Fontainebleau, que tous les rois de France ont embelli à l'envi. La littérature italienne exerça aussi une influence considérable sur notre littérature, mais plus tard que sur notre système artistique. Son influence principale a été de ramener nos écrivains à l'étude des formes antiques que l'é-

cole de Ronsard appropria si étrangement à noi/e langue et à nos mœurs.

Les expéditions de Charles VIII, de Louis XII et de François r%>pe furent donc pas sans résultats utiles ; le san§ versé par la France en Italie a été comme une rosée féconde qui est venue , au temps marqué par la Providence, hâter les progrès de^notre civilisation. '^

événement de Louis XIL — Son mariage avec Anne de Bretagne, — Première conquête du Milanais. — Au commencement du seizième siècle, les ultramontains , rangés autour de la barrière des Alpes, n'attendaient qu'une occasion pour la forcer. Français, Espagnols, Allemands , tous s*apprctaient a fondre sur Tltalie et à se partager ses dépouilles. Les Français les premiers commencèrent l'attaque , au moment même où le duc d'Orléans devenait roi sous le nom de Louis XII.

« Nonobstant, dit Saint-Gelais, que c'était une succession à lui advenue la première et la plus grande de la chrétienté, le bon prince, plein de pitié, «sur tous autres, et mémement en toute chose où honneur et raison le requièrent, se prit à pleurer et en fit grand deuil, en disant tout plein de bien du feu roi Charles... Devers le matin, monseigneur du Bouchage arriva à Blois , lequel raconta de toutes choses ainsi qu'elles étoient advenues. Bientôt après, le roi partit pour s'en aller à Amboise , et à son arrivée trouva une très-désolée compagnie, qu'il faisoit piteux voir. Il entroit en la chambre où étoit le corps du feu roi Charles , et à l'entrée fit une grande révérence , et lui bailla de l'eau bénite,. et avoit ledit seigneur les grosses larmes aux yeux , disant tout haut que Dieu lui voulût pardonner. Il partit de là pour s'en aller déshabiller, et alla voir la reine , laquelle il trouva tant désolée et pleine de deuil, que nul sauroit raconter combien elle en avoit; car c' étoit plus que son faix. Le bon prince la réconforta au mieux qu'il put, et s'offrit à ellCf ainsi que Von peul présu-

mer, en la meilleure sorte (fu'il Ittt possible; qui fut beaucoup mieux que je ne le saurois mettre par écrit; car il ne fut oncques prince qui le passât en gracieuseté et bénignité et courtoisie. Il demeura tout ce jour à Amboise pour aviser touchant les obsèques du roi Charles, et autres choses nécessaires , puis s'en revint à Blois. » Louis XII , qui venait de succéder à Charles VIII , était fils de ce Charles d'Orléans, si célèbre par sa longue captivité en Angleterre et par les vers ^ue lui inspirèrent ses malheurs. Il était petit-fils' de Valentine Viscontî et du duc d'Orléans , frère de Charles YI , qui périt assassiné par ordre du duc de Bourgogne. Ainsi Louis d'Orléans, désormais Louis XII, était arrière-petit-fils du roi Charles V. Ses droits au trône étaient incontestables et personne ne songea à mettre obstacle à son avènement. Pendant la régence d'Anne de Beaujeu , ce prince avait été à la tête des nobles ligués contre la royauté ; il avait été vaincu . par la Trémoille et fait prisonnier.

Devenu roi, il fit venir le maréchal de la Trémoille, et après l'avoir prié de le servir avec la même fidélité que ses prédécesseurs, il ajouta ces belles paroles : « Ije roi de France ne venge pas les injures faites au duc d* Orléans. » Le chefde parti avait disparu, et il ne restait que le roi , préoccupé avant tout de Tordre et du repos de la France. Toutes les mesures du commencement de son règne furent dictées par cette noble pensée. Il introduisit des réformes sages dans l'administration des finances , dont il chargea le cardinal George d'Amboise; il refusa le droit de joyeux avènement qui se payait au commencement de chaque règne ; il refusa de faire supporter par le peuple les frais des funérailles de Charles VIII , et les paya de ses propres deniers ; il diminua tout d'abord les impôts d'un dixième , et loin de les augmenter plus tard pour subvenir aux frais des guerres d'Italie , il continua à les diminuer tant c|u'ir régna. Louis XII s'occupa de la justice avec la même prévoyance. Il

IM

rUNIVp^S.

publia une ordonnance pour déterminer le nombre et les attributions des magistrats ordinaires , les formes et la durée des procès. Il créa-un parlement en Provence , et donna le même nom à la cour de justice qui siégeait en Normandie, et qui avait conservé jusqu'alors le titre féodal de l'Échiquier.

Paris ne fut point oublié par le monarque, qu'on a surnommé avec tant de raison k père du peuple. Une inondation subite de la Seine ayant renversé lepont Notre-Dame, avec les maisons qu'il supportait, le roi le fit reconstruire en pierre, par un cordelier italien nommé Joconde , qui avait déjà reconstruit le Petit-Pont.

Toutes ces améliorations furent réalisées dans les deux premières années durègnede Louis XII. £n même temps ce prince avait contracté une union dont les conséquences étaient pour la France de la plus haute importance. Par son contrat avec Charles VIII, Anne de Bretagne s'était engagée, dans . le cas où le rot mourrait sans enfants, à épouser son successeur. Mais Anne de Bretagne paraissait peu disposée à exécuter cette clause de son mariage.

Aussitôt après la mort de Charles VIII, elle s'était retirée dans son duché , et y avait repris l'exercice de ses droits de duchesse souveraine. Louis XII comprit qu'il devait l'épouser ou renoncer au duché de Bretagne. La princesse Anne était alors âgée de vingt et un ans; elle était belle et vertueuse, mais fière et ambitieuse. Elle n'avait jamais aimé Charles VIII , qui ne lui avait fait la cour qu'en l'assiégeant à Rennes et en la forçant à devenir son épouse. Mais elle aisait souvent aux dames qu'elle admettait dans sa con« fidence, « qu'elle demeureroit plutôt toute sa vie veuve d'un roi , que de se rabaisser à un moindre que lui. Toutefois, qu'elle ne déspspéroit tant de de son bonheur, qu'elle ne pensât encore être un jour reine de France régnante, comme elle l'avoit été , si elle vouloit(*). » Mais un grand obstacle 8*opposaitàsonmariageaveG Louis XII.

(t) BruntAmp, Éloge d*Aniie de Bretagne.

Ce prince était marié deppis vinit-

deux ans à Jeanne, nîîe de Louis xl, princesse douce, vertueuse et résignée, qui aimuit Je roi, quoique sou amour ne fût point partagé. Louis XI avait obligé le duc d'Orléans d'épouser Jeanne dont les vertus ne pouvaient faire oublier les désavantages physiques; car elle était maigre, pâle, petite et boiteuse. Aussi Louis XII ne demandait-il pas mieux que de faire rompre un mariage resté infécond.

Mais le pape seul pouvait pronoiicer le divorce. Alexandre VI, qui se préoccupait bien plus de l'intérêt de sa famille que de celui de la religion, autorisa le divorce, mais en stipulant de grands avantages pour son second fils, César Borgia, qui fut créé duc de Valentinois. On l'investit du duché de Valence en Dauphiné, et il épousa une cousine du roi , Charlotte d'Albret , sœur du roi de Navarre. En reconnaissance de ces faveurs. César Borgia transmit à Louis XII une bulle du pape Alexandre VI, qui l'autorisait à faire divorce avec sa lemme pour contracter un nouveau mariage. Cepen* dant le divorce ne fut prononcé qu'après un procès scandaleux devant des juges nommés par Alexandre VI et gagnés d'avance par le roi. A pei"^ la sentence fut-elle prononcée , que Louis XII entra en Bretagne, et épousa Anne dans là chapelle du château de Nantes , le 8 janvier 1498. La Bretagne fut aipsi de nouveau réunie à la couronne , mais elle conserva ses états, ses privilèges et surtout le vote libre de l'unpôt.

Le mariage conclu , Louis XH P^ songea plus qu'à faire valoir les droits au royaume de Naples que Charles VIII lui avait légués. A ses prétentions sur le royaume de Naples u joignit celles qu'il tenait de son aïeule, ValentineVisconti, au duché de Milan.

Ces nouvelles prétentions étaient-enes fondées? On peut en douter, si ion sonçe qu'en Italie comme en France les femmes étaient exclues de la succession aux couronnes royales et flU" cales. J^i les Sfor?a avaient obtenu e Milapaia avi nom 4^s femmes, u^

ANNALES DE L'HISTOîïlE DE FRANCE.

fivaîcntppor eux rasseotioient du peuple et le'droït que donne une lopgue possession. Louis XII n'en avait pas moins pris , niêine avant son avènement au trône, le titre de duc de Milan, auquel il joignit depuis ceux de roi de Jérusalem et des Deux-Sîciles.

Puis, lorsqu'il fut parvenu par des mesures sages et conciliantes à assurer le repos et l'ordre de la France, il réunit one armée pour faire valoir ses prétentions.

Avant de partir pour l'Italie, Louis XII avait conclu un traité avec Venise. Il «çtait stipulé par ce traité que le Milanais jserait partagé entre les Vénitiens et Ips Français. Mais Venise n'était pas la seule ciliée de la France. Le pape Alexandre VI et son fils étaient désonfiais français de coeur et prêts à seconder Louis XII. Enfin la république de j&ênes avait conservé son ancien attachement pour la France, et dès la première nouvelle dé rapproche des Français , elle avait chassé de son territoire toutes les garnisons milanaises. Quant à la république de Florence, elle était trop occupée à replacer les Pisanssous le joug, pour être en état d'inquiéter Louis XII. Ainsi lorsque, au mois d'août 1499, il fit marcher son armée vers les Alpes, il avait pour alliés les trois granoes puissances du nord de l'Italie, le pape , Gênes et Venise; Louis le Maure, au contraire, ne pouvait attendre aucun secours de Florence. Dans sa détresse, il appela à son secours le sultan Bàjazef, qui essaya une diversion sur les comptoirs des Vénitiens en Grèce et en Macédoine.

Mais celte alliance impie ne fît qu'augmenter la haine que lui portaient les Italiens. Les Milanais surtout le détestaient pour sa mauvaise foi, sa politique perfide, son avarice et ses exactions, en même temps qu'ils lui reprochaient la mort de son neveu Jean Galéaz. Aussi la conquête du Milanais fut-elle achevée avec une rapidité extraordinaire. Pendant que les Vénitions s'avançaient sur la frontière orientale, l'armée française, commandée par le cpmte de Ligny, le seigneur d'Aubîgjjy e^ par |e condottiere Jean-

Jacques Trivulzio, passait les Alpes sans résistance. Le 36 août elle entrait dans Alexandrie, et, sans s'arrêter dans cette ville, elle continuait sa marche, passait le pô çt recevait la soumission de Pavie. Le peuple accueiljait partout les Français comme des libérateurs.

Déjà des mouvements séditieux se manifestaient à Milan. ;f.ouis le Maure comprit que toute résistance était devenue impossible. }\ fit partir son frère, le cardinal Ascagne, pour l'Allemagne, avec ses enfants et son trésor; et quelques jours après il sortit lui-même de sa capitale, et s'enfuit par la Valtèline à lAspruck, auprès àé son gendre l'empereur Maxîmilièn.

Après sqn départ, les Milanais envoyèrent les clefs de leur vîjle aux généraux français. Lp château de Milan se rendit par capitulation. Gênes se soumit avec empressement, et tout le Milanais fut cor^quis au bout de vingt j.ours. Le 3 octobre 1499, Louis XII iit son entrée dans la capitale de son nouveau duché. Il était revêtu de l'habit ducal , car il ne voulait pas paraître dans le Milanais comme un conquérant, mais comme le souverain légitime. Les Milanais l'accueillirent avec des acclamations de joie. Les enfants chantaient des hymnes à sa gloire, et l'appelaient le grand roi et le libérateur de leur patrie. La noblesse, le clergé, le peuple s'empressaient autour de lui pour le féliciter de sa victoire. Pour plaire à ses nouveaux sujets, Louis XII se montra affable et bienveillant. Il diminua les impôts; il rendit aux nobles le droit de chasse dont les ducs de JVTilan \ps avaient idépouillés; il protégea surtout les gens de lettres, dont l'influence sur les Français allait porter bientôt de si heureux ïruits; il augmenta je salaire des professeurs; puis il choisit pour gouverner le duché de Milan un l\lilànais, Jean- Jacques Trivulzio, espérant que les Milanais lui obéiraient avec moins de répugnance qu'à un étranger.

Croyant ensuite qu'il avait pris toutes les mesures nécessaires pour affermir la domination française en Italie, ii yf pass^ les Alpes et rçto^rn^ cib JFrauçe,

L'UNIVERS

Seconde conquête du Milanais. — TYaité de Grejiade. — Conquête du royaume de Napies,'-Cest une chose singulière en apparence , que le même prince ait été aimé en France , et haï en Itahe. On eût dit qu*il y avait deux hommes dans Louis XII. En France, la sagesse de son gouvernement, le bon ordre qu'il établit dans Tadministration, la générosité de son caractère , lui firent obtenir le titre si glorieux et si bien mérité de Père du peuple. Aus^i , son nom est-il resté à bon droit un des plus populaires parmi ceux de nos rois. Mais, lorsque Louis XII traverse les Alpes, lorsau'il pénètre en Italie , ce n'est plus le même homme. Il semble qu'il a laissé de Tautre côté des montagnes sa probité, sa franchise , sa bonne foi. Il paraît céder à Tinfluence du climat et des mœurs; il se fait Italien, pour ainsi dire, et pratique les préceptes de Machiavel. On le voit qui se plaît à trahir ses alliés, à violer sa parole, à lutter de perfidie avec son allié, le trop fameux César Borgia. Allié de Venise , il tournera ses armes contre cette république ; il appellera les Espagnols en Italie, au partage du royaume de Naples. Ses amis du jour seront ses ennemis du lendemain. Il changera sans cesse de politique au gré de ses intérêts, jusquà ce qu'enGii tout le monde s*unisse contre lui; et alors Je maladroit imitateur de Machiavel portera la peine de ses trahisons, et il en sera puni par la perte de Tltalie. Il importait d'insister sur ce double caractère de Louis XII , qtji peut seul expliquer les événements si compliqués et si divers de son règne.

Le Milanais fut perdu aussi rapidement qu'il avait été conquis. Louis XII n'avait pas répondu à l'attente du Milanais. On avait célébré d'avance sa vertu et sa bonté; on avait répété souvent, qu'il était assez riche pour abolir presque tous les impôts. Mais Louis XII n'avait' pu réaliser qu'en partie les espérances de ses nouveaux sujets.

En mémo temps , le jeune François

Sforza, fils de Jean Galéaz, qu*i1 s'était fait livrer et qu'il avait forcé à prendre l'habit monastique, excitait une compassion générale. On reprochait aussi à Louis XII son alliance avec César Borgia, qu'il avait promis de seconder dans sa guerre injuste contre les petits princes de la Romagne. Ce désappointement général augmenta^encore après le départ du roi. Trivulzio, ancien chef du parti guelfe , attaqua imprudemment tous ceux qu'il accusait d'être Gibelins. On le vit tuer de sa main, sur la place publique, des bouchers qui refusaient âe payer les gabelles. Bientôt le peuple de Milan se souleva. Trivulzio essava de résister.

Avec son artillerie il balaya les rues et écrasa les habitants pour s'ouvrir un passage; et, toujours poursuivi et toujours combattant , il se retira jusqu'au delà de J^ovarre où il attendit les secours du roi. Cette retraite encouragea les rebelles , et en un instant toute la Lombardie fut en armes. Le 6 février 1500, Louis le Maure rentra dans la capitale de son duché : toute la ville semblait ivre de joie de son retour , et partout son pouvoir fut reconnu par les populations soulevées* Cependant, dès le commencement de la sédition à Milan, des courriers avaient été expédiés à Louis XII, pour lui en porter la nouvelle. Ce prince ne perdit pas un instant. Il fit partir immédiatement pour ritalie Louis de la Trémoille, avec cinq cents hommes d'armes, commandés par ses meilleurs officiers. Il envoya le bailli de Dijon et le cardinal d'^Amboise en Suisse, pour y lever des troupes. « Les montagnards, dit Sismondi, semblaient l'emporter en force de corps et en intrépidité sur les soldats les plus aguerris des meilleures armées ; mais , accoutumés à une vie dure et sauvage, ils avaient été tout à coup enivrés par la jouissance de toutes les voluptés , que tous les princes leur avaient prodiguées depuis peu d'années pour les séduire. Les Italiens, comme les Fran-

Sais , avaient voulu , à tout prix , avoir es Suisses dans leurs armées; ils leur avaient offert une solde prodigieuse.

et ils leur permettaient une licence effrénée dans les camps. Des flatteurs, qui ne manquent pas plus aux peuples qu*au.x rois, célébraient en même temps leur vaillance , et leur faisaient croire qu'ils pouvaient acquérir de la gloire dans les combats oîj leur patrie n'avait aucun intérêt, et où aucun droit , aucune garantie morale ne les justifiait des meurtres qu'ils commettaient. Dans aucun temps , les Suisses ne se signalèrent par une valeur plus redoutable; dans aucun temps, ils ne répandirent plus de sang; mais leur férocité égala tout au moins leur courage, et aucune période ne fut plus fatale à leur gloire ; dans aucun temps , ils ne furent mus par des passions plus brutales : la débauche, la cupidité et Famour du carnage les appelaient seuls aux armées. » A cette époque^ la fin de la guerre des Suisses contre Maximilien laissait beaucoup de soldats disponibles. Aussi , l'armée française fut-elle bientôt en état de soutenir Trivulzio et d'attaquer Louis le Maure , qui s'était jeté dans Novarre pour dérendre cette ville contre les Français que commandait la Trémoillê. Il y avait rassemblé toutes ses forces et se préparait à livrer bataille. Mais les deux armées étaient également composées de Suisses. Il y avait cependant une différence : ceux de Louis le Maure étaient en général des aventuriers, tandis que ceux de la Trémoille avaient été levés avec l'asséntinient de la diète, et qu'ils combattaient sous les drapeaux de leur canton. Aussi, arrêtés par les défenses de la confédération et sans doute séduits par l'argent des Français , les Suisses de Louis - le Maure résistèrent à ses menaces , à ses promesses, à ses prières , à ses larmes, et refusèrent de combattre contre leurs frères. Les gendarmes français s'ébranlaient déjà pour charger , lorsque les Suisses de Louis Sforza rentrèrent dans la ville, en déclarant quils ne prendraient aucune part à la bataille. Les gendarmes albanais et lombards qui leur étaient associés, effrayés de rester seuls en face de rennemi, se retirèrent précipitamment^

et quelques compagnies s'enfuirent jusqu'au delà du Tésm. Le lendemain « des conférences publiques s'établirent entre les Suisses et les généraux français. Il fut stipulé que les Suisses pourraient retourner dans leur pays avec tout leur bagage; le même sauf* conduit fut accordé aux cavaliers bourguignons et francs - comtois , mais il fut refusé aux Lombards et aux Stradiotes albanais. On sollicitait des Suisses un autre manque de foi plus honteux encore : on voulait qu'ils livrassent le prince qu'ils avaient juré de défendre. Ils répondirent « que jà par eux ne seroit livré; mais que si entr'eux se pouvoit trouver , sans em* pêchement se pourroit prendre ; dont fut appointé que le lendemain au matin tous les Allemands désarmés, deux à deux, passeroient entre l'armée de France, afin que si ledit seigneur Ludovic , en état dissimulé entre eux se cuidoit sauver, tout à clair pût être avisé (*). »

Ce traité fut exécuté. Les Suisses et les Allemands, au nombre de quinze à vingt mille , jetèrent leurs piques et leurs hallebardes, et passèrent deux à deux entre les rangs de l'armée française. Louis le Maure avait essayé de se sauver au milieu d'eux; il avait pris une robe de cordelier, espérant passer pour le chapekin d'un ae leurs régiments. Mais ce prince, qui était vieux, basané et d'une taille grêle, ne pouvait être pris pour l'un de ces vigoureux montagnards qui composaient son armée. D'ailleurs il fut dési(;né par deux traîtres qui s'étaient laissé gagner pour la somme de deux cents écus. Il fut arrêté avec ses deux oncles et son neveu. Tous furent amenés en France.

Louiis fut enfermé dans le château de Loches , où il vécut encore dix ans, captif et tourmenté sans doute par le remords. L'empoisonnement de son neveu avait été un crime inutile , et il ■ mourait prisonnier de ces mêmes Français aue sa coupable ambition avait appelés en Italie.

L'indignation excitée contre les Suis»

O Jean d'Auton. . ; t

rui^lVERS.

ses retomba en partie sur les Francis.

Oti ne pouvait pas attribuer à Louis xll la trahison dont Louis le Maure avait été victime , mais il avait autorisé cette trahison et en avait tiré avantage. Ce fut fà son premier crime politique, le premier acte qui annonça quelle serait désormais sa conduite , en prouvant qu'il était devenu semblable aux Ita- Kens et qu'il s'était imbu des préceptes de Machiavel. De nouveaux actes ne tardèrent point à justifier la haine que Louis XII inspira aux Italiens depuis la journée de Novarre. Le, carcfinal d'Amboise accusa tous les Etats voisins du duché de Milan d'avoir secondé Louis Sforza ou de s'être réjouis de ses succès. Il les obligea sous ce prétexte à payer de fortes contributions.

Les petites républiques de Lucques et de Sienne et Jean Bentivogiio, seigneur de Bologne, furent taxés en punition de leurs vœux secrets, car ils avaient été trop faibles pour seconder le duc de Milan d'une manière plus efficace. En même temns le capitaine Yves d'Allègre ramena a César Borgia trois cents lances et deux mille fantassins pour l'aider à conquérir la Romagne. Louis XII avait promis à Florence de l'aider à soumettre Pise, et une armée composée de Français et de Sufsses fut en effet envoyée contre cette république qui, sous Charles VIII, avait du son indépendance aux Français. Mais lesPisans avaient su gagner raffection de la chevalerie française, par leur bravoure , leur enthousiasme et le dévouement sans bornes qu'ils avaient témoigné à leurs libérateurs.

Ils ne virent que des alliés dans les troupes françaises qu'on envoyait pour les soumettre aux Florentins ; ils sortirent de leur ville en criant : Vive la France; ils apportèrent des vivres aux assiégeants et les comblèrent de caresses. Lorsque les chevaliers leur eurent répondfu qu'ils étaient chargés de les soumettre au vouloir du roi, et qtClIs ne pouvaient pas désobéir aUx ordres de leur souverafîri, ils leur répliquèrent : « qtie , à l'aide de Dîeu et de Notre-Dame « jusoues à la jnort contre les Florentins defendfoiëiït ledr

franchise. Toutefois avertirent leè François que les eaux des puits et des fontames d'autour Pise étoient toutes empoisonnées et corrompues, et qu'ils se gardassent d'en boire , mais sûrement bussent de l'eau du fleuve ; et aussi requirent aux François qu'il leur plût ne se trouver contre eux à l'assaut, mais à eux, et aux Allemands et Florentins, s'il y en avoit , laissassent la mêlée. Après que les Pisans eurent fait leur requête, et dit tout ce qu'ils voulurent, ils se mirent à part ; et ce fait, dans le palais entrèrent cinq Ou six cent^ jeunes filles, toutes vêtues de robes blanches, et avec elles étoient deux femmes vieilles qui les conduisoient ; lesquelles firent aux François telles harangues et pareilles requêtes que les hommesleur a voient déjà faites. Et sur toutes prières , aux François, comme tuteursdesorphelins,défenseurs des veuves , et champions des dames, baillèrent en garde la pudicité recommandabledetantde pauvres pucelles....

Assez d'autres piteuses paroles, et lacrymables termes touchant leur affaire, eurent aux François; lesquels tant ne s^arrêtèrent à femminines persuasions, que au vouloir du roi ne voulussent en toute chose obéir. Voyant les dites pucelles que réponse comme elles désiroient n'auroient des François, toutes éplorées les supplièrent que au moins , puisque toutes prières humaines avoient en dédain , que en reconnoissant la Divinité leur plût ouir unes laudes faites à l'honneur de Notre-Dame , que par chacun soir chantôient devant son image. Les François à ce n'inclinèrent seulement le chef, mais jusques en terre ployèrent les genoux. Devant l'image de Notre-Pame commencèrent les pucelles à chanter tant piteusement, et de voix si trèslamentables , que là n'y eut François ni autre, à qui du plus profond endroit du cœur jusques aux yeux ne montassent les chaudes larmes (*). » Le sentiment du devoir et la discipline l'emportèrent cependant sur les affections du cœur, et Beaumont réussit à

(*) jeah ti'Auîorf, cb. xli, p. liô,

ANNALES DE L^tiîSÎOîftÉ DE FAANCË.

conduire lès Français à un premîef assaut. Mais les Pisans ayant repoussé (es assiégeants aux cris de Pise et de France, les soldais refusèrent de livrer un second assaut. Ils dirent

3 Vils avaient vu rebondir les boulets e leurs canons des murs de cette ville consacrée à la Vierge. Le siège fut levé et Pise resta libre. Un grand nombre de malades et de blessa, « ne pouvant suivre le train de Tarmée, demeurèrent là , couchés et étendus , à la mercy de leurs ennemis, lesquels ils attendoient d'heure en heure pour les venir assommer , et leur couper les gorges ; mais mieux leur fut : car après que i*armée fut éloignée, sur le soir, saillirent de Pise aux torches et falots les femmes de la ville , faisant, la recherche, par les haies et buissons, pour trouver les malades et blessés.

£t tous ceux qu'elles purent voir et rencontrer, amiablement prinrent par les mains , et doucement les levèrent, puis par sous les bras les emmenèrent peu à peu jusques à la ville, et dedans leurs hôtels les logèrent , où furent tant traités à souhait, et soigneusement pansés , que oncques ne furent mieux venus (*). »

Certes une grande victoire eût été moins honorable pour Tarmée fran-> caise; mais la noble pitié du soldat ne justiOait pas le Gouvernement français ; et Louis Xlf manqua de foi aux Florentins, en ne leur restituant pas une ville que son prédécesseur avait affranchie contre la foi des traités. Louis XII commit ensuite une nouvelle faute contraire à son ancienne réputation de franchise et de loyauté. Il envoya les troupes qui venaient de lever le siège de Pise, en Romagne, pour aider César Borgia à s'emparer de cette province. Le duc de Valentinois , l'élève de Machiavel , était passé maître à son tour. Le marquis de Moncade et un grand nombre de généraux italiens que nous verrons reparaître , se formaient à son école.

Louis XII lui-même l'admirait et le prenait pour son modèle. Du reste,

(*) Jean d'Auton, cB. xui, p. 143.

SI Ton laisse de côté les droits de U morale , si l'on consent à oublier l'atrocité des moyens , pour ne considérer que^l'utihtédes résultats et l'habileté de l'homme , on peut concevoir l'enthousiasme et l'admiration que Cé« sar Borgia inspirait à ses disciples.

La campagne de Rome fut délivrée enfin des Colonne et des Orsini qui l'avaient si souvent dévastée dans leurs sanglantes querelles; la Romagnti vit disparaître fe3 Malatesta, les Bentivoglio, les Ordelaffi, les Manfredi et tous ces petits tyrans qui dominaient à Pesaro, à Rimini, à Forli, à Césène, à Bologne. Mais aussi les moyens par lesquels César Borgia obtint"^ ces résultats furent atroces. Je n'en veux pour preuve que cette tragique his*' toire de Manu*edi gue rapporte Guicbardin. « Et toutefois les Faventins (habitants de Faênza) ayant reçu un grand dommage en cet assaut, commencèrent tellement à se considérer comme étant abandonnés d'un chacun, et qu'ils ne pourroient plus longtemps tenir contre une si grande armée, et, avec quel dommage et mauvaises con- ' ditions ils se verroient ou pris par force , ou contraints par deriiière nécessité de se mettre en la puissance du victorieux, qu'une si granae ardeur étant refroidie et ayant fait place à la peur, ils se rendirent peu de jours après au duc de Valentinois, les Liens et personnes sauves, et à condition aussi qu'Astorre de Manfredi ^ leiir duc , demeureroit en liberté , et qu'il lui seroit loisible d'aller où bon lui sembleroit, jouissant entièrement du revenu .de ses propres possessions.

Lesquelles choses le duc de Valentinois observa fidèlement à l'endroit des hommes de Faënza ; mais Astorre de Manfredi qui étoit âgé de dix -huit ads et d'une beauté remarquable (l'âge et l'innocence cédant à la déloyauté du vainqueur) , fut, soùs ombre qu'il demeureroit en sa cour, par lui retenu avec semblants et dénionstrations honorables. Mais peu de temps après, l'ayant mené à Rome^ après que quelqu'un (ainsi comme r.Qn, dit), en eut pris son plaisir et saoulé sa luxure, on

le fit secrètement mourir ensemble avec un sien frère bâtard (*). » On sait aussi que César Borgia fit empoisonner dans un repas tous ceux de ces princes qui n'avaient pas été vaincus par les armes, et qu'il avait su attirer a sa cour sous des prétextes spécieux.

Maître de la Romagne, il y établit des lois uniformes, une administration régulière, et déplova dans toutes ses mesures une rare nabileté, mais aussi une cruauté et une perfidie dont Thistoire présente peu d exemples. Louis XII crut agir dans son propre intérêt en secondant Borgia, en le soutenant contre ses ennemis. Il imita sa conduite lorsque, abusant de sa force, il soumit à un tribut les petites républiques de Sienne et de Lucques ; puis il Timita en grand , lorsque, pour conquérir le royaume de Naples, il ne craignit pas d'avoir recours à la plus odieuse des trahisons.

Louis XII savait que la principale cause de la perte du royaume de Naples avait été la mauvaise volonté de Ferdinand le Catholique et la jalousie que les victoires de la France inspiraient à ce prince. Il résolut de s en faire un ami, et conclut avec lui le traité de Grenade (1501). Par ce traité, les deux princes se promettaient de conquérir en commun et de partager le royaume de Naples, que gouvernait alors le roi Frédéric , fils de Ferdinant II ; de telle sorte que la terre de Labour et les Abruzzes, avec les villes de Naples etde Gaëte, appartiendraient à Louis XII, qui prendrait les titres de roi de Naples et de Jérusalem. La Pouilie et la Calabre , avec le titre de duchés, devaient demeurer à Ferdinand , en faveur duquel Louis renonçait à toutes ses prétentions sur le Roussillon et la Cerdagne. Pour prévenir tout sujetde contestation future, on stipula d'avance que le roi d'Espagne percevrait les droits payés pour les moutons qui passaient Tété dans les montagnes de l'Abruzze, etThiver dans les plaines de la Pouilie et de la

(*) Guidiardin , traduit par Jér. Chômedey, Ht. v , p. 4^,

Calabre, et qu'il en partagerait le pro* duit avec le roi de France.

Ce traité fut tenu secret, ou du moins il ne fut révélé qu'au pape Alexandre VI. En effet, le secret seul pouvait en assurer l'entière exécution.

On supposait qu'à l'approche de l'armée française , le roi Je Naples réclamerait l'assistance de Ferdinand le Catholique, qui lui enverrait des troupes, comme pour combattre les Français, mais en réalité pour prendre possession du royaume de Naples, après en avoir expulsé le souverain légitime.

Ce n'était pas la première mis que Louis XII imitait la politique perfide des Italiens. Mais ce nouvel acte était au moins aussi imprudent , aussi contraire aux vrais intérêts de la France, qu'il était odieux. En effet, la double conquête du Milanais avait frappé les Italiens de terreur, l^ouis XII n'avait plus rien à craindre ni des Vénitiens qui recherchaient avec empressement son alliance, ni du pape Alexandre VI qui lui était entièrement dévoué, ni des Florentins qui s'étaient placés sous sa protection. Il était le seul de tous les ultramontains qui possédât en Italie des places fortes et des a^ mées, «t voilà qu'il appelait lui-même en Italie les Espagnols qui allaient bientôt lui disputer et lui ravir sa conquête.

Le !•' juin 1601, L'armée française partit de Parme, par la route de Pontremoli et de Pise, et traversant la Toscane et le patrimoine de Saint- Pierre, elle arriva devant Rome le 25.

Ce jour-là même Alexandre VI assembla les cardinaux dans un consistoire secret, et leur communiqua une bulie qui privait Frédéric du royaume de Naples, et qui partageait ce fîef du saint-siége entre la France et l'Espagne. Déjà Frédéric s'était adresse à Ferdinand le Catholique, son cousin^ pour solliciter des secours contre les Français, et ce prince hii avait envoyé le vainqueur de Grenade , Gonzalve de Cordoue. Ce grand capitaine avait dit souvent que la toile d'honneur devait être d'un tissu très-lâche. Lorsque Frédéric II eut reçu la nourelU qu€

les ambassadeurs de France et d'Espagne avaient proclamé à Rome l'alliance de leurs maîtres , Gonzalve de Cordoue la rejeta comme une calomnie infâme. Mais sitôt qu'il apprit que les Français étaient arrivés sur les frontières de la terre de Labour , il leva le masque et déclara qu'il gardait au nom de Ferdinand les forteresses que Frédéric II lui avait confiées. Ce prince vit bien qu'il lui serait impossioie de tenir la campagne contre ses redoutables ennemis. Il renferma son armée dans ses trois principales forteresses, confia la défense de Capoue à Fabrice Colonna, chargea Prosper Colonna de la. défense de Naples , et lui-même occupa la ville d'Averse avec le reste de son armée. Mais cette résistance ne pouvait pas être de longue durée. Le 17 juillet, les Français parurent en vue de Capoue sur les bords duVuIturne, et le 19, commença le feu de leurs batteries. Au bout de peu de jours, l'artillerie des Napolitains fîit réduite au silence , et les Français emportèrent d'assaut les deux principaux boulevards. Les assiégés demandèrent alors à se rendre; mais pendant qu'on discutait les conditions de la capitulation , les Français pénétrèrent dans la ville de vive force , la livrèrent au pillage et y égorgèrent sept mille habitants. La garnison, qui avait essayé de se frayer un chemin à travers les assaillants , fut taillée en pièces. Ces massacres répandirent la consternation dans lé royaume de Naples, et aucune ville n'osa plus opposer de résistance aux Français. Naples ouvrit ses portes, et Frédéric II, prisonnier, alla finir ses jours dans un château des bords de la Loire , où il se consola de la perte de son royaume en cultivant la poésie.

Cette seconde conquête du royaume de Naples avait été accomplie aussi rapidement que la première , et, conformément au traitéde Grenade, le pays fut partagé entre les vainqueurs. Mais aussitôt après le partage , Gonzalve de Cordoue fit naître des difficultés et des causes de guerre , pour enlever aux Français la part qui leur revenait

d'après ce traité. Louis XII , qui ne pouvait croire à une violation si subite de la foi jurée, négligea d'envoyer des renforts à soii armée. Il se contenta d'ouvrir des négociations avec Ferdinand le Catholique pour mettre fin à une querelle qu il attribuait au hasard ou à quelque malentendu.

Gonzalve de Cordoue ne manquait pas de son côté d'entretenir la cour de France et ses généraux dans cette fausse sécurité; et tout en commençant la guerre, il protestait de son désir de maintenir la paix. Louis d'Armagnac, duc de Nemours, fils de ce duc de Nemours que Louis XI avait fait périr , avait été nommé par le roi vice-roi du royaume de Naples, et avait remplacé d' Aubigny dans le commandement d'une armée déjà décimée Ear les maladies. Il soutint avec gloire i lutte contre Gonzalve de Cordoue.

Toutefois , au commencement de la guerre, il y eut plutôt une série de tournois et de duels , que des combats réels. L'histoire de Guichardin est toute remplie de récits de duels, de défis, d'apertises d'armes , qui rappellent les^ combats de l'ancienne chevalerie. Au reste , les deux généraux avaient des motifs pour ne pas enga« ger de bataille décisive. Louis XII, oui comptait sur la bonne foi de Ferdinand le Catholique, avait ordonné au duc de Nemours de rester sur la défensive ; et Gonzalve de Cordoue, qui avait peu de troupes , cherchait à gagner du temps pour attendre les renr forts qu'on lui envoyait d'Espagne.

Aussitôt, que ces renforts furent arrivés, Gonzalve de Cordoue rompit les négociations et commença sérieusement la guerre. En même temps il changea de tactique, et les tournois firent place à des batailles, au grand regret ae Bnyard , de la Palisse et des autres chevaliers français qui préféraient les combats particuliers où la valeur individuelle se déployait dans tout son éclat , à des batailles rangées où chacun ne pouvait faire que son devoir et où le mérite personnel était presque annulé. Pendant ce temps y Philippe le Beau , fils de l'empereur

IS** lÀcraison. (Annalbs de l'hist. de Feàncb.)

m NI VERS.

)ilaximnien et gendre de Ferdinand le Catholique , s'était porté garant d'un traité par lequel les affaires du ' Toyanme de Naçles étaient réglées à des conditions également honorables

Îonr les rois de France et d'Espagne.

1 paraît probable que ce prince avait des pouvoirs suffisants pour conclure, €(t qu'il faisait tomber Louis XII,' sans le savoir lui-même, dans un piège habilement préparé. Tout le conseil du roi était S'avis de le retenir prisonnier ; mais louis XII s'y refnsa, en -éisarit qu'il aimait mieux perdre une tcfuronne qui pouvait se recouvrer, que l'honneur dont la perte est irréparable. Ferdinand était bien moins isensible au point d'honneur chevaleresque. Ayant appris un jour que liOuisXÏÏ se plaignait qu'il l'avait trois fois indignement trompé , il répondit : * lien a menti, l'ivrogne; je l'ai trompé «plus de dix. »

Guerre du duc de Nemours contre Gùnzahe de Cordoue ; sa défaite et sa mort.^Destruction d'une nouvelle armée française au Garialiano, — Les Franaaù abandonnent kroyaume de Naples. — Ce ne fat qu'au milieu Ûe l'été de l'an 1502 que la guerre fut «pressée avec quelque vigueur.Le duc de iNeroours assembla toute son armée à Troîa. Il avait sous ses ordres une feule de ca{)itaines dont les noms sont devenus célèbres : Gaspard de Coligny, d'Aubigny, la Palisse, Louis d'Ars, d'Allègre , Villars, Brienne ,Ghaudieu, d'Urfé,Comminges, Bavard. Cette armée commença les opérations par un brillant fait d*'armes. Coligny surprit la ville de Cérignolesqui était occupée par des forces inférieures, y massacra une partie de la {garnison , et força le reste à évacuer la place. Les Espagnols se retirèrent à Canosa. « Cette ville,' bien fortifiée, bien pourvue de vivres , était défendue par douze cents Espagnols commandés par deux de leurs tneilleurs capitaines , Peralta et Pictro Navarro. Le lis juillet 1508, Itemours en entreprit le siège; son artiUarie tira lans relâche dorant quatre

jours contre les remparts, après quoi, les brèches furent jugées assez larges pour tenter l'assaut. Chaque compagnie fournit l'élite de ses soldats , formant le cinquième du nombre total, pour monter à la brèche. On leur prodigua le vin ; on plaça devant leurs rangs des tonneaux défoncés, où ils ^ n'avaient qu'à puiser, et l'assaut commença. Parmi les plus vaillants on distingua Louis d'Ars et Bayard , chevalier dauphinois , qui commençait à se faire un nom; mais leur bravoure ne

Sut triompher de la belle résistance e Peralta et des Espagnols. Il fallut rappeler les troupes, qui avaient déjà beaucoup souffert. Un second assaut fut livré trois jours après , avec non 'moins de valeur des deux parts, mais avec un même succès. Un troisième était ordonné pour le lendemain. Cependant les Espagnols, épuisés de fatigue, et qui avaient déjà perdu un quart de leurs soldats , entrèrent en négociation avec le sire d'Aubigny, dont la loyauté était célébrée dans tout le royaume de Naples. Ils obtinrent une capitulation honorable : ils sortirent avec armes et bagages pour se retirer àBarlette, et d'Aubigny, pour être plus sûr qu'ils ne seraient point inquiétés dans leur marche , les accompagna, avec deux cents hommes d'armes , jusqu'à ce qu'ils fussent en lieu de sûreté (*). »

Pendant ce temps Gonzalve de Cordoue s'étart tenu enfermé à Barlette avec le plus grand nombre de ses soldats. !l y passa l'hiver , et ce ne ftit qu'au pnntemps de l'année suivante (1503) qu'il *n sortit avec les renforts qu'il avait reçus. Dès lors tout changea. Après quelques succès obtenus à Terranova, d'Aubigny fut complètement défait à Séminara, le 21 avril, et obligé de s'enfermer dans la petite forteresse d'Angitula, où il fut aussitôt assiégé par les Espagnols. Le 28 avril fut livrée la bataille de Cérignoles, dans laquelle le duc de Nemours fut vaincu à son tour. « Il avait sous ses ordres cinq cents lances françai-

O Sûmoiidi.

ses, quinze cents cbevau-légerset quatre mille fantassins. L!armée espagnole comptait dix-huit cents chevaux pesamment armés, cinq cents génétaires, deux mille fantassms espagnols et deux mille Allemands. La chaleur était déjà excessive dans les plaines brûlées de la Fouille ; Teau manquait aux deux armées, et les mouvements de la ca- • Valérie soulevaient des nuages de poussière qui cachaient à Tune les évolutions de Tautre. Les Espagnols , arrivés les premiers , s'étaient placés derrière un large fossé ; sur son bord, ils avaient relevé un petit rempart , et ils y avaient mis des canons en batterie. Parmi les capitaines français , les uns voulaient attaquer à Theure même, i€S autres attendre au lendemain. La dispute s'échauffa et mit de l'aigreur entre les chefs , qui n'avaient jamais été bien d'accord ; elle fit perdre un temps précieux, car lorsque Tattaque immédiate fut enûn résolue, elle ne commença qu'une demi^heure avant la nuit, rïemours, qui la conduisait, à la tête de Taile droite , fut tout à coup arrêté par le fossé , dont il ne soupçonnait pas l'existence ; et , comme il le longeait pour cherdier un passage , il fut atteint d'une balle qui l'etendit roide mort. Chaudieu , qui arriva à son tour sur le bord du fossé , à la tête des troupes suisses , y fut également tqé. Louis d'Ars et Yves d'Allègre furent forcés à prendre la fuite; Châtillon fut fait prisonnier, et en une demi-heure l'armée française perdit trois à quatre mille hommes , tous ses bagages et tous ses vivres. Le lendemain , Gonzalve se mit à la poursuite des fuyards avec la plus grande activité : en même temps tout le pays se déclarait contre eux ; ils ne trouvaient nulle part ni assistance , ni repos, ni nourriture, et leur fuite désastreuse continua jusqu'aux portes de Gaëte (*). »

f Après la défaite de Cérignoles , le royaume de Naples fut perdu pour les Français. En vain Louis d'Ars opérat-ii une savante et audacieuse retraite

(*) SismotMii.

à travers l'armée ennemie ; en vain la Tréraoille essaya-t-il de réparer les désastres des Français. Le marquis de Mantoue fut plus malheureux encore.

Le Garigliano le séparait de l'armée de Gonzalve de Cordoue, lorsque des pluies prolongées le forcèi'ent à la retraite, pendant cette retraite il fut attaqué par les Espagnols. «Les Français marchaient a petits pas', s'arretant pour combattre, et, lorsqu'ils avaient repoussé les assaillants, reprenant leur mouvement rétrograde. Mais ils voyaient avec une inquiétude croissante que Gonzalve s'étendait sur leur flanc droit , qu'il gagnait sur eux et qu'il tendait à les devancer. Le passage de chaque pont, de chaque ruisseau où l'artillerie causait quelque encombrement, augmentait leur retard et leur inquiétude.

Arrivés enfin à un petit pont, près de Mola di Gaeta, où l'encombrement se renouvela, et où l'arrière-garde livra encore un combat obstiné, une partie de l'armée française commença à fuir par la route^d'Itri et de Fondi"; l'autre se retira précipitamment sur Gaëte.

Toute l'artillerie, tous les équipages, et un nombre infini de malades, furent abandonnés, soit au bord du Garigliano, soit sur le chemin. Les Fran- ,çais, en grand nombre, qui avaient pris leurs quartiers dans des villes ou villages éloignés, accouraient pour rejoindre l'armée , mais ils ne trouvaient qu'une colonne de fuyards avec laquelle ils fu valent aussi. Les paysans, soulevés et pleins de rancune pour les outrages précédents, les attendaient au passage, les massacraient, ou tout au moins les dépouillaient (*). »

Tel fut le résultat de la dernière expédition que firent les Français sous LouisXII, pour reconquérir le royaume deNaples. Peu de jours après le désastre du Garigliano, Gaëte se rendit, et les restes de l'armée se mirent en route pour retourner en France (1504).

Mais le froid, la misère, et les maladies contractées pendant cinquante jours de bivouac dans la fange, Jes

L'UNIVERS

décimèrent en route, et il n'y eut qu'un petit nombre de soldats de cette armée qui demeurèrent en état de rendre de nouveaux services à leur patrie.

> Mort ^Alexandre FL — Revers de César Borgia. — Dans le même moment où Louis XII recevait ces tristes nouvelles, il apprenait deux événements qui lui enlevaient ses plus fidèles alliés, la mort du pape Alexandre VI , et les revers de César Borgia. Suivant Guichardin , Alexandre VI avait su se créer un revenu considérable en vendant les places de cardinaux, et en forçant ceux qui les achetaient à lui payer Tannate, les réserves et plu-, sieurs autres droits. Il était donc de son intérêt de rendre les vacances du sacré collège aussi nombreuses que possible. Lorsqu'un cardinal s'obstinait à vivre, le poison abrégeait ses jours; et, suivant l'expression du sultan Bajazet, on Renvoyait jouir datis un meilleur monde d'un plus parfait repos. Or, Guichardin prétend qu'Alexandre VI et son digne fils avaient invité le cardinal Corneto à un dîner dans leur maison de campagne du Belvédère, mais que le maître d'hôtel se trompa et servit par erreur le vin empoisonné au pape et à son fils. César, plus jeune et plus robuste, résista aux atteintes du poison ; mais Alexandre VI, épuisé par l'âge et la débauche, y succomba. Cette mort imprévue fut un coup terrible pour César Borgia. Cet homme prWcnf croyait avoir tout prévu; dix-huit cardinaux, gagnés à son parti, devaient nommer un pape favorable à ses projets ; la noblesse était abaissée, et le peuple de la Romagne, qui respirait sous son administration, était tout disposé à le soutenir. Mais César Borgia n'avait pas prévu le cas où il serait malade lui-même au moment de la mort de son père , et ce cas se présentait. Les cardmaux élurent pour pape Julien de la Rovère, qui prit le nom de Jules II. Le nouveau pape, qui avait été persécuté autrefois par Alexandre VI, fit les plus grands efforts pour renverser la puissance des Borgia. Les

villes de la Romaine se soulevèrent contre César Borgia, qui fut fait prisonnier, et ne recouvra la liberté qu'après avoir remis toutes ses forteresses aux troupes pontificales. Enfin, croyant queja parole des autres vaudrait mieux que la sienne, il se remit entre les mains de Gonzalve de Cordoue, qui le trahit et l'envoya en Espagne, où il fut enfermé pendant trois ans dans la forteresse de Médina del Campo. C'est ainsi que le héros même du système machiavélique lui donnait par ses mauvais succès le plus épatant démenti.

Pendant douze années il avait commis toutes les infamies, il s'était souillé de tous les crimes, et cependant la puissance scandaleuse qu'il était parvenu à fonder, civaitété anéantie en un clin d'œil.

Lorsque Louis XII apprit les désastres de Naples, la mort d'Alexandre VI, la ruine de César Borgia et l'avénement de son ennemi Jules II, il sembla perdre la tête; et c'est alors qu'il signa ou laissa signer les funestes traités de Blois (1504).

Traités de Blois. — Révolte et punition des Génois. — On rapporte que Louis le Maure, fuyant devantles Français qui avaient envahi la Lombardie, en 1499, avait dit aux ambassadeurs des Vénitiens, qui étaient alors les alliés de Louis XII, un mot proi)hétique : « Vous m'avez amené le « roi de France à dfner, je vous prédis « qu'il ira souper chez vous; » Cette prédiction de Louis le Maure fut sur e point de se réaliser dès l'an 1504, par les traités] de Blois. En effet, ces traités étaient dirigés à la fois contre le roi Ferdinand, dont la perfidie avait indigné tout le monde, et contre les Vénitiens, dont la puissance toujours croissante excitait depuis longtemps la jalousie des autres États de l'Europe. Mais en définitive ces traités étaient plus funestes encore àla France qu'à la république de Venise. Par le premier^ conclu entre Louis XII et Maximilien, le roi de France obtenait de l'empereur l'investiture du Miia-

ANNALES DE L'fflSTOIRE DE FRANCE.

nais pour lui et ses héritiers mâles, et même pour Claude, sa fille, qu'il avait eue d'Anne de Bretagne, mais sous la réserve d'un payement de cent vingt mille florins, moitié comptant, moitié dans six mois, et d'un hommage qui devait être renouvelé chaque année par la présentation . au jour de Noël, d'une paire d'éperons d'or. Par le second traité, conclu sous l'influence de la reine Anne « qui, dit Brantôme, n'avoit pas l'air de France agréable, » et qui préférait les intérêts de la Bretagne et ceux de sa famille aux intérêts de la France, Ciaude,fîlle de Louis XIl, devait épouser Charles d'Autriche, fils de l'archiduc Philippe le Beau et de Jeanne la Folle, et futur héritier de l'Espagne et de l'Empire.

Elle devait lui apporter en dot les droits de la France sur le Milanais et le royaume de Naples, aux conditions stipulées dans le premier traité, le duché de Bretagne, dont elle héritait au nom de sa mère ; enfin le duché de Bourgogne, avec les comtés d'AuXonne, d^Auxerre , de Mâcon et de Barsur-Seine, que les princes delà maison d'Autriche regrettaient toujours, devaient lui être restitués à titre de fief. C'était là un traité funeste. On ne comprend pas qu'un roi de France ait pu consentir a signer un acte qui démembrait le royaume, en cédant à l'étranger la Bourgogne et la Bretagne, ces deux provmces qui faisaient a force de la France, et dont Louis XII avait préparé la réunion par sa politique habile et persévérante. Le troisième traité, signé le même jour, joignait à l'inconcevable impruaence des deux premiers, la perfidie la plus odieuse: il était dirigé contre les Vénitiens, qui étaient alors les alliés des Français, et auxquels Louis XII devait en partie la conquête du Milanais.

Par ce traité, Louis XII s'alliait à Maximilien, pour punir les iniquités des Vénitiens, • qui ont Jait le plus grand préjudice à VÉgiise romaine j au saint empire romain et au roi très-chrétien, en s* emparant sur eux de plusieurs villes et provinces. Ainsi les deux monarques, sans provoca-

fa

tion, sans cause de guerre autre que la jalousie que leur inspirait la puissance de Venise, se promettaient d'attaquer de concert cette république, et de se partager ses dépouilles. Louis XII donnait par In une nouvelle preuve des progrès qu'il avait faits dans l'art de Machiavel ; et ceux qui lui conseillèrent ce traité se croyaient sans doute de rusés diplomates. Ils étaient cependant dupes des Autrichiens,qui enlevaient ainsi aux Français leurs seuls alliés en Italie, et qui préparaient pour eux-mêmes la conquête du duché de Milan ; ils étaient dupes surtout du pape Jules lî, qui espérait s'emparer, avec l'aide des Français,des villes de la Romagne dont Venise lui disputait la possession.

Si ces traités avaient reçu leur exécution , Charles-(Juint n'aurait éprouvé aucun obstacle à faire entrer les Hongrois et les Dalmates en Italie ; maître du Milanais et du royaume de Napk s, il aurait menacé la Provence et le Dauphiné , et il aurait pu revendiquer , au nom de l'Empire, ces deux provmces qui avaient fait partie de l'ancien royaume d'Arles. Maître de la Bohême et de l'Autriche, empereur d'Allemagne , souverain héréditaire des Pays»

Bas et de la Franche-Comté, la cession de la Bourgogne et du comté d'Artois l'amenait jusqu'aux portes de Paris , qu'il menaçait également à l'ouest par la possession du comté de Blois et du duché de Bretagne ; enfin , maître de l'Espagne , il pouvait attaquer la France du côté des Pyrénées. Jamais projet plus fatal pour l'indépendance de la nation française n'aurait pu être formé par ses plus ardents ennemis.

Louis XII était malade et presque mourant lorsqu'il conclut ou laissa conclure ces déplorables traités; et c'est là son excuse. En 1505, on désespéra de ses jours , et déjà la reine Anne avait fait charger quelques bateaux sur la Loire de ses effets les plus précieux, pour les transporter en Bretagne ; déjà elle se préparait à se retirer elle-même à Nantes avec sa fille, dès que le roi aurait rendu le dernier soupir. Heureuse ment la santé de Louis se rétablit, et il

TfS

L'UNIVERS

put examiner de sang-froid les traités qu'on avait signés en son nom. Ce fut alors qu'il se repentit amèrement d'avoir laissé prendre à sa femme un ascendant si luneste ; il put se convaincre de la répugnance et des craintes qu'elle inspirait a tous les bons. Français, malgré sa fausse popularité ; et il résolut sur-le-champ de sacriûer les intérêts de sa fille à ceux de son peuple. Mais , craignant de prendre sur lui la responsabilité et l'odieux d'une violation aussi éclatafite de la foi jurée , il fit comme Louis XI, et prit le parti de la rejeter sur la nation. Les états généraux furent réunis à Tours eq

Les rois de France craignaient Tes*' prit souvent révolutionnaire de ces assemblées; mais ils les trouvaient commodes pour voter des fonds lorsque le trésor était vide, et que les moyens ordinaires ne suffisaient plus,; ou bien encore lorsque des circonstances extraordinaires demandaient que la nation fût consultée. Les états généraux réunis à Tours ne comprirent qu'en partie les intérêts de la France, car 1 éducation politique de la nation était encore à faire , et personne n'entendait rien aux affaires étrangères. Ils remercièrent Louis XII de l'ordre qu'il avait introduit dans les finances , de sa bienveillance , de son affabilité, et ils lui décernèrent le titre de Père du peuple. Le roi parut touché, et on le vit répandre dèa larmes. En ce moment, tous les députés se mirent à ses genoux , et F un d'eux , Bricot , lui dit , au nom de rassemblée : <( Sire, nous sommes ici venus « sous votre bon plaisir pour vous faire o une requête pour le général bien de « votre royaume , (jul est telle, que vos « très-humbles sujets vous supplient « qu'il vous plaise de donner Madame, «votre fille unique, en mariage à « M. François, ici présent, qui est tout « Français.» Louis XII , qui avait sans doute suggéré lui-même cette demande, déclara aussitôt à rarcliiduc Philippe [u'il ne pouvait marier sa fille Claude i Charles d'Autriche; et, se conformant à la demande des états , il fiança

cette princesse à son cousin Françms, duc d Angoalême , héritier présomptif de la couronne , si le roi mourait sant enfants mâles.

Philippe le Beau était alors mou-* rant, et Charles - Quint , auquel la rupture de ce mariage fit peut-être manquer la monarchie universelle , lui succéda dans les Pays-Bas. Il était encore enfant, et Louis XII aurait pu conquérir sans peine une partie de se»

Ëtats. Mais il déclara qu'il n'abuserait jamais de la faiblesse d'un orphelin , qui était son vassal , pour lui arracher son héritage. En même temps , la veuve de Philippe le Beau, devenue folle, laissait tout le pouvoir en Espagne à Ferdinand le Catholique. Il appartenait à ce prince de faire expier â Louis XII son manque de foi ; mais la haine puérile qu'il portait à Charles d'Autriche , qui devait lui succéder un jour, le rapprocha au contraire de la France , et il ne réclama point l'exécution des traités. L'empereur Maximilien la réclama , il est vrai , mais sans agir. Restait le pape Jules II, qui avait espéré se rendre maître d'une partie de l'Italie avec l'aide des Français.

Pour se venger de Louis XII, il excita les Génois à la révolte (1507).

La république de Gênes appartenait à la France depuis la conquête du Milanais, dont elle avait fait partie.

Louis XII avait respecté les anciennes libertés de cette ville ; il n'y exerçait que les prérogatives réservées autrefois aux doges ; toutes les outres magistratures étaient conférées tous les ans par les suffrages du peuple, de telle sorte qu'elles fussent occupées moitié par les nobles, moitié par les plébéiens. Mais les Français regaruaient comme une chose ridicule que l'on appelât des roturiers au pouvoir, ils s'étaient prononcés pour les nobles avec une morgue qui indignait les patriotes génois, et portaient à leur ceinture un poignard, sur" le manche duquel on lisait en gros caractères :

«Châtie vilain. » Déjà en lô06, une sédition grave avait éclaté à Gênes, à l'occasion de l'insolente conduite d'un noble français, qui enleva un panier de

champlgiions à un tMMirgeois pendant qu'il les marchandait sur le marché aux herbes. En 1507, le peuple, tra* vaille sourdement par des éimssaires de Jules II et de jVlaximilieh, se souleva de nouveau , et ayant renoncé à robédience de la France, élut pour doge un teinturier en soie nommé Paul de Novi. A la nouvelle de cette révolution, Louis XII se mit à la tête de soa armée et passa les Alpes, malgré les menaces de Maximilien, qui avait déclaré prendre les Génois sous sa protection. Il avait avec lui le che** valier Bayard, ce bon chevalier sans peur et sans reprochcy comme rappelle son naïf historien, le Loyal Ser* viteur. Bayard s'était déjà rendu célèbre en Italie par une foule de combats singuliers, et il avait renouvelé unjour l'action d'Horatius Codes, en défendant un pont à lui seul pendant

Quelques minutes contre une partie e l'armée ennemie. Il s'était oistingué aussi h plusieurs reprises par un désintéressement et une humanité bien rares alors dans les armées. Mais Bayard partageait les préjugés aristocratiques de la noblesse française, et il avait le plus profond mépris pour les roturiers. On raconte qu'aj^ant gravi les^ montagnes qui entouraient la ville de Gènes, il s'écria en plaisantant: « Ores, marchands, défendez- « vous avec vos aulnes , et laissez les «picques et lances, lesquelles vous a n'avez accoutumées. » Cependant le trouble régnait dans la ville. Les citoyens riches, qui craignaient te pillage, se refusaient à toute résistance *, les artisans , qui s'étaient enrôlés avec empressement dans la milice, perdaient courage en se voyant abandonnés par leurs chefs. Aussi la résis^ tance ne fut^elie pas longue. Le 29 avril 1507, LouisXlIiit son entrée dans Gènes à la tête de l'armée française. Il était à cheval, et tenait Tépée nue à la main. Les magistrats et tous les citoyens l0 reçurent à genoux, en agitant des branches d'olivier qu'ils tenaient dans leurs mains, et en demandant miséricorde. Louis XII leur pardonna ( mais il leur imposa un tribut, rendit

aux nobles la moitié des cliarges et des honneurs, et fit bâtir à la Lanterne un fort qui menaçait à la fois le port et la ville. Le doge, Paul de Novi, qui avait montré une valeur et une intelligence politique admirables, fut saisi et décapité ; puis on coupa son cadavre en quatre quartiers, qui furent attachés aux quatre principaues portes de Gènes.

Cependant Louis XII résolut de se dédommager sur Venise des pertes qu'il avait essuyées. Il ne lui fût pas difficile d*ameuter contre cette république le pape, l'empereur, le roi d'Espagne et les petits princes de l'Italie.

Ligue de Cambrai, -^ Bataille d*MgnadeL — • Commencement de la guerre de Louis XII contre le pape Jules IL — La ligue de Cambrai fut signée en 1508. Les Vénitiens, contre lesquels elle était dirigée, refusèrent d'abord d'y ajouter foi. L'accession de la France leur paraissait surtout impossible à concevoir. L'année précédente, lorsque Maximilien voulait guerroyer en Italie contre les Français, ils lui avaient refusé lepas-^ sage sur leurs terres; et lorsque ses finances furent épuisées, ils l'avaient obligé à signer un traité par lequel tous les droits de la France sur le Milanais étaient réservés. Ils donnaient ainsi une preuve de fidélité dont Louis XII eut du être touché, mais il ne vit que la honte d'étré protégé par une république qui lui devait son agrandissement, et il fut indigné oue les Vé* nitiens se permissent de laire la loi dans le nord de l'Italie. Il leur reprochait aussi l'alliance qu'ils avaient conclue autrefois avec les ennemis dç Charles VIII. Enfin il croyait, comme > tous les souverains de cette époque^ au' une république était en dehors du droit des gens, et que rien n'était plus juste que de s'en partager les dépouilles. Mais en signant ce traité, Louis XII commettait une faute irréparable. Son intérêt était de fermer.

l'ItAlie aux Allemands, et pour atteio-^

L'UNIVERS

dre ce but ii était nécessaire qu'il restât rallie de Venise. Au lieu de suivre cette politique, ii s'allie à Maximilien , son ennemi naturel , et attire lui-même la maison d'Autriche dans la Lombard ie d'où il aurait dû la tenir à jamais écartée, renouvelant ainsi la faute qu'il avait commise dans le midi de l'Italie, lorsqu'il avait appelé Ferdinand le Catholique au partage du royaume de Naples. Aussi les Vénitiens refusèrentils longtemps de croire à ce traité.

Lorsqu ils ne purent plus en douter , ils employèrent, pour apaiser Louis XII, tous les arguments possibles.- L'ambassadeur de Venise, entre autres .

moyens de toucher et d'intéresser le roi , lui fit l'énumcration des talents distingués que possédait sa république, et l'éloge de la sagesse du sénat, qui avait élevé si haut la puissance vénitienne. « Monsieur l'ambassadeur, lui « répondit Louis , j'enverrai tant de « fous contre vos sages, qu'ils ne sau- « ront plus se gouverner. »

Dans ce traité, Louis XII réclamait cette partie du Milanais située au nord du Pô et à l'est de l'Adda, qu'il avait cédée d'avance auxVénitiens lors de la première conquête du duché. Le pape réclamait Ravenne, Rimini,Faénza et plusieurs autres villes de la Romagne dont les Vénitiens s'étaient emparés à la mort de César Borgia. Le roi d'Espagne réclamait Brindes et Otrante, que le roi de Naples Frédéric II avait cédées aux Vénitiens, pour prix de leur assistance contre les Français. L'empereur Maximilien réclamait Vicence, Vérone, Padoue, Trévise et le Frioul. Il n'y eut f as jusqu'au roi de Hongrie, jusqu'au petit ducde Ferrare, jusqu'au petit marquis de Mantoue, qui ne se tournassent contre les Vénitrens.Tous les malheurs semblaient alors fondre à la fois sur Venise. Le magasin à poudre de l'arsenal sauta avec une erfroyable détonation, tandis que le conseil était assemblé ; la forteresse de Brescia fut frappée de la foudre, qui entr'ouvrit ses murailles ; une barque qu'on entoyait à Raveime pour solder les troupes, fut engloutie avec dix mille

ducats ; un incendie consuma les archives de la république; un second incendie détruisit dans le port douze magniOques galères. Au milieu de ces calamités, Venise fut attaquée à la fois par tous les États de l'Europe conjurés contre elle. Déjà la plupart des princes qui avaient signé la hgue de Cambrai avaient pris possession, les armes à la main, des villes et des provinces qu'ils s'attribuaient par ce traité. Louis XII, à son tour, marcha contre Venise à la tête d'une brillante et nombreuse armée. «Le 8 mai 1509, l'armée vénitienne s'était avancée jusqu'au bord de l'Adda... Mais le même jour, Louis XII était arrivé avec toute son armée sur la rive droite. Il avait jeté trois ponts audessus de Cassano, sur cette rivière, sans que les Vénitiens s'en fussent aperçus, et il avait transporté, sans trouver de résistance, toute son armée sur la rive gauche.

«Les Vénitiens avaient à la tête de leur armée deux généraux, tous deux de la maison Orsini, Barthélémy d'Alviano, et Nicolas, comte de Pitigliano.

Mais, malgré leur parenté, une parfaite harmonie ne régnait pas entre eux.

L'impétuosité et la valeur brillante de l'Alviano lui faisaient toujours préférer les partis les plus hardis. Il aurait voulu, au commencement de la guerre,

E révenir les Français, occuper laLoraardie, et attaquer ensuite, à mesure qu'ils voudraient y entrer, les corps ultramontains , qui devaient passer séparément les montag\)es. Pitigliano, au contraire, était naUirellement précautionneux, et son courage était encore glacé par un âge avancé. Il avait proposé d'occuper avec son armée le camp retranché d'Orci, défendu par l'Oglio et le Sério, et d'attendre, pour attaquer les Français, qu'ils se fussent

S puisés par les sièges des forteresses e laGhiara d'Adda. Le sénat, comme il arrive trop souvent aux gens faibles ou ignorants, avait rejeté les deux partis extrêmes pour en adopter un mitoyen, qut n'avait les avantages ni de l'un ni de l'autre.

« Depuis que les Français se trou-

yaient vis^k-vis des Vénitiens, sur la gauche de TAdda, ceux-ci se tenaient enformés dans un camp retranché autour de Triviglio, que les Français n'avaient point osé forcer. Louis XII, après avoir passe un jour à un mille de distance d'eux, résolut, pour les engager à sortir de leurs retranchements, de s'étendre au midi, comme s^il voulait couper leurs communications avec Crème, oii étaient leurs magasins^ Il prit donc sa route par Rivolta et Aignadei, tandis que les Vénitiens, devinant son mouvement, se dirigèrent sur Vaila, où ils comptaient, dans une position également forte, lui couper de nouveau le chemin. Dans cette marche des deux armées, les Français parcouraient Tare du cercle dont les Vénitiens suivaient la corde. De hautes broussailles qui les séparaient ne leur permettaient pointue se voir. Tout à coup, le 14 mai, vers midi, Tavant-garde française, conduite par Charles d'Amboise et Jean - Jacques Trivulzio , reconnut

Qu'elle avait devant elle Farrière-garde e l'armée italienne, qui l'avait devancée, et qui, commandée par l'AIviano, se portait sur Vaila. La bataille s'engagea entre elles sans que, de part ou d'autre, on en eût formé le dessein. Le combat entre ces deux divisions n'était point inégal; mais, comme les deux armées marchaient dans le même sens, Pitigliano, qui commandait l'avant-garde vénitienne, s'éloignait toujours plus de l'Alviano, tandis c|ue Louis XII, avec son corps de bataille, s'approchait toujours plus d'Amboise, qui conduisait son avantgarde. L'Alviano envoya en hâte dire a son collègue qu'il était attaqué, et qu'il le priait de rebrousser aussitôt chemin, pour venir à son secours; mais Pitigliano, qui savait que son parent cherchait une occasion d'engager la bataille, ne crut point qu'il fût pressé autant qu'il le disait, et lui fit dire de continuer sa retraite en bon ordre, car la Seigneurie avait ordonné d'éviter une action.

« Ainsi , l'Alviano se trouva bientôt aux mains avec toute l'armée fran-

çaise , tandis qu'il n'avait lui-même que la moitié de ses bataillons. Il avait sous ses ordres une excellente infanterie italienne , nouvellement formée en Romagne , qu'on appelait les Brisighella , et qu on reconnaissait à ses casaques mi-parties blanches et rouges. Il la plaça sur une digue et la soutint par six pièces d'artillerie. La gendarmerie française, qui l'avait attaquée dans un terrain embarrassé par des vignes , s'était rompue en voulant le^ franchir. L'Alviano l'avait repoussée et poursuivie jusque dans un lieu plus ouvert ; là , il avait été entouré par toute l'armée française, et accablé par le nombre; Les Brisighella , après sa déroute, s'étaient encore défendus quatre heures avec une admirable constance, et ils avaient laissé six mille morts sur le champ de bataille. Barthélémy d'Alviano, blessé au visage, fut amené prisonnier au, roi; vingt pièces d'artillerie tombèrent aux mains des Français vainqueurs. Pendant ce temps, Pitigliano, avec son corps d'armée , acheva sa retraite , sans avoir vu l'ennemi (*). »

Après cette sanglante bataille de Vaila ou d'Aignadel, quelques châteaux essayèrent de se défendre, mais ils furent emportés d'assaut , et les habitants furent pendus aux créneaux.

C'est ainsi que les habitants de Peschiera furent passés au fil de l'épée avec toute la garnison. Lorsqu'on vint dire à Louis XII qu'un gentilhomme vénitien , nommé André de Riva , lui offrait cent mille écus de rançon , pour obtenir au'on lui laissât la vie, à lui et à son fils , il répondit avec colère : ^ Que je meure, si je bois ni mange ft jamais , qu'ils ne soient pendus et « étranglés. » Ces actes de barbarie, dont Louis XII s'entretint un jour en riant avec Machiavel , atteignirent le but qu'il s'était proposé. Les Vénitiens furent frappés de terreur, et il n'y eut plus de ville qui osât résister à l'armée française. Brescia, Bergame, Crème, Crémone, ouvrirent leurs portes au vainqueur, et Louis XII se mit

(*) Sismondi.

L'UNIVERS

en possession de ton! le territoire de Venise qu'il s'était attribué par le traité de Cambrai.

Au milieu de ces malheurs, le sénat de Venise ne démentit pas sa haute réputation de constance et de sagesse.

Il abandonna ce qu'il ne pouvait défendre. La Seigneurie rappela ses gouverneurs, délia tous ses sujets de terre ferme du serment de fidélité qu'ils avaient prêté, retira toutes ses garnisons , et engagea les villes à traiter avec l'ennemi aux meilleures conditions qu'elles pourraient obtenir. Ainsi Venise se concentra dans ses lagunes, comme autrefois au temps d'Attila, bien sûre qu'aucun de ses ennemis ne viendrait l'y chercher et attendit tranquillement que la discorde vînt dissoudre une ligue que l'intérêt seul avait formée.

Cette politique expectative sauva Venise. Louis XII était à peine de retour en France, qu'il éprouva les embarras que devait lui susciter le traité de Cambrai. Il avait détruit l'indépendance de l'Italie , en mettant les Espagnols çn possession de IVaples, et les Allemands en possession de la Vénétie ; il avait compromis la liberté de rÊglise; il avait surtout compromis sa

Sropre puissance en Italie. En effet , es que Jules H et Ferdinand le Catholique eurent obtenu ce à quoi ils prétendaient , ils ne montrèrent plus le même empressement à ruiner Venise, et non-seulement ils se détachèrent de la coalition , mais ils se montrèrent même disposés à se déclarer en faveur de Venise contre la France. Le pape Jules II surtout, qui avait, comme tous les autres alliés , reconquis les Ëtats qu'il réclamait lors de la ligue de Cambrai , se repentait d'avoir appelé les Français qu'il qualifiait de barbares. Il commençait à comprendre que la république de Venise était nécessaire à réquilibre de l'Italie ; qu'il pouvait être utile au saint-siége de i'aftaiblir, mais dangereux de la ruiner, soit au profit de la France , soit au profit de l'Autriche. Son plan avait été d'assurer à l'Église la prépondérance en Italie, et Venise avait été un obstacle à l'accom-

plissement de ce projet. Il avait voulu renverser cet obstacle, et il y était parvenu.Mais maintenant il était àcraindre que les Français ,. les Allemands et les Espagnols ne s'établissent d'une manière durable en Italie, et Jules II, comme Italien, désirait l'expulsion des ultramontains, des barbares. Il voulait, on le voit, deux choses contradictoires. Ses sentiments comme pape et comme patriote se contrariaient. A la fin, le patriote l'emporta. Il se r^oncilia avec Venise humiliée , par sa bulle du 24 février 1510, et lorsque Louis XII se fut plaint de cette bulle comme d'une violation du traité de Cambrai , il fit valoir son droit et son devoir, comme père des fidèles , de pardonner aux pécheurs repentants.

Lorsque Jules II réconcilia les Vé« nitiens avec l'Église, il avait déjà pu reconnaître que les alliés de Cambrai étaient pleins de défiance les uns à l'égard des autres. Il s'efforça dès ce moment de rompre leur ligue et de les tourner tous contre les Français. Jules II était le premier politique de son époque, et Louis XII était loin de pouvoir lutter de finesse. Pendant que Louis se retirait paisiblement en France , Jules II négociait avec les Suisses, avec les Vénitiens, avec Maximilien,avec Ferdinand le Catholique, et même avec le nouveau roi d'Angleterre, Henri VIIL

Ainsi Venise put résister; elle détacha le pape de la ligue de Cambrai , en lui cédant les yilles de la Roma- • gne; elle détacha le roi de Naples et d'Espagne, en lui cédant les places fortss qu'elle possédait dans la Fouille; enfin elle lassa , par sa constance héroïque, l'empereur Maximilien qui était venu assiéger Padoue avec une armée de cent mille hommes. Ce prince fut repoussé dans plusieurs assauts et perdit ses plus braves soldats. Partout il rencontra la plus vigoureuse résistance. Les paysans se faisaient pendre plutôt que de renier saint Marc et de crier Vive l'empereur : tant ce gouvernement sévère avait su se faire aimer. Enfin, le 3 octobre il fut obligé de lever le siège de Padoue , et de n«

cencier sa nombreuse armée qu'il ne pouvait plus payer.

Pendant ce temçs, le pape continuait d'agir. Le 7 juillet 1510, il accorda à Ferdinand le Catholique l'investiture du royaume de Naples qu'il lui avait refusée jusqu'alors. Le 9 août, il lança une bulle contre le duc de Ferrare ^ dans laquelle il l'accusait d'ingratitude envers le saint-siége, de désobéissance et de rébellion, pour s'être mis sous la protection de la France. Il le nommait fils d'iniquité et nourrisson de perdition ; il le déclarait déchu de toutes les dignités, de tous les honneurs et de tous les fiefs qu'il tenait du saint-siége ; il déliait enfin tous ses sujets de leur serment de fidélité, tous ses soldats du serment d'obéissance qu'ils lui avaient prêté.

Il fulmina de Bologne une excommunication contre les chefs de l'armée française, et il parvint enfin, en 151 1, à former contre Louis XII une ligue générale à laquelle prirent part avec lui , les Suisses , les Vénitiens , Maxiniilien, Ferdinand, et le roi d'Angleterre Henri VIII. Ainsi Louis XII restait seul , et le maladroit imitateur du système de Machiavel se voyait enfin puni.

Guerre de Louis XII contre le pape Jules IL — La sainte ligue, — Fictovres et mort de Gaston, duc de Nemours. — Bataille de Novarre» — Mort de Louis XIL — Louis XII fut singulièrement troublé, lorsqu'il apprit que le pape Jules II s'était mis a la tête d'une ligue contre lui. Il lui paraissait impie et sacrilégç de faire la guerre à l'Église, et la reine Anne surtout éprouvait des scrupules; Louis pour les dissiper prit le parti de convoquer à Tours une assemblée du clergé français. Les prélats rér pondirent sans hésitation aux vœux de la cour. Ils autorisèrent le roi à faire la guerre au pape, soit pour se défendre lui-même, soit pour défendre le duc de Ferrare, son allié.

Mais le clergé de Bretagne se conforma aux désirs de la reine, et pro-

testa contre cette décision qu'il qualifiait de contraire à l'honneur du saint-siége. Louis XII n'en fit pas moins passer son armée en Italie. Le vieux pape, de son côté, cuirassé, armé de pied en cap, pointant luimême son artillerie , au milieu de ses cardinaux tremblants , excommunia les armées françaises et les évêques schismatigues qui s'étaient prononcés contre lui. Assiégé par les Français dans Bologne, il fut délivré par les Vénitiens, et bientôt après il mit luimême le siège devant le château de la Mirandole. Pendant le siège, il s!était logé , à peu de distance de la Mirandole, dans lechâteaude Saint-Félix.

C'est là qu'il courut un grand danger.

Le Loyal Serviteur rapporteque Bayard avait advisé îine chose dont il seroit mémoire de là à cent ans. Il ne voulait rien moins que s'emparer de la personne du pape , et son audace fut sur le point d'obtenir un plein succès. Mais on était en hiver, et il tomba tout à coup la plus aspre et véhémente neige qu^on eust veue cent ans devant. Le pape rentra dans son château poursuivi de près par les chevaliers de Bayard , et lui-même aida à lever le pont-levis , qui fut le fait d'ung homme desprit, car s'il estoit autant demouré qu'on mettroit à dire un Pater Noster^ il estoit croqué (*).

Jules II n'en continua pas moins le siège et monta le premier à la brèche, suivi de ses cardinaux. Aussi Michel- Ange , chargé de faire la statue de ce Eape intrépide, le représenta- 1- il le ras droit levé dans une attitude menaçante : a Je vous ai représenté, lui dit-il, foudroyant l'univerà et non bé^ nissant le monde. » En effet le pape foudroyait ses ennemis. Lorsqu'il apprit que Louis XII avait convoqué contre lui un concile à Pise, et que les cardinaux français avaient prononcé le mot terrible d'excommunication , il déposa ces cardinaux, excommunia les Florentins pour avoir souffert oe concile sur leur territoire, lança une excommunication nouvelle contre la

Q Loyal Serviteur, cbap. kliu, p. 66.

L'UNIVERS

France, et donna le nom de sainte li-

(;ue à l'alliance qu'il avait formée avec es ennemis du roi.

Cependant Louis XII continuait cette guerre ridicule contre le pape , redoutant également la victoire et la défaite, et craignant sans cesse de frapper trop fort. Son armée ne pensait pas comme lui, et le coup de main de Bayard en est une preuve certaine; mais Louis XII l'enchaînait par ses ordres et l'arrêtait après ses victoires. Il n'y eut un instant d'énergie et d'unité que lorsque l'armée se trouva sous le commandement du jeune Gaston de Foix , duc de Nemours. Ce prince était à peine âgé de vingt-deux ans, et cependant en peu de semaines il acquit une gloire militaire que lui auraient enviée les plus vieux capitaines . D'abord il repousse les Suisses qui s'étaient avancés jusqu'aux portes de Milan. Puis il revient au cœur de l'hiver (décembre 1511) combattre les armées de la sainte ligue. Le vice-roi deNaples, don Raymond de Cardone, était arrivé en.

Ro'magne avec dix mille hommes de ces vieilles bandes espagnoles qui s'étaient signalées avec lui dans ses expéditions aventureuses sur les côtes des royaumes d'Alger et de Tuni?. Reconnu comme général en chef de toutes les troupes de la sainte ligue , il avait mis le siège devant Bologne , et la garnison de cette ville , commandée par Odet de Foix et Yves d'Allègre, ne paraissait pas en état de lui opposer une longue résistance. Déjà l'artillerie avait ouvert une large brèche, et les Espagnols se préparaient à l'assaut, lorsque, dans la nuit du 4 au 5 février, le duc de Nemours , à la faveur d'un vent effroyable et d'une neige qui tombait en abondance, pénétra dans la place sans avoir été aperçu des assiégeants. Il aurait pu le lendemain les surprendre et les tailler en pièces, mais il ne croyait pas lui-même qu'il .eut pu cacher si complètement sa marche aux assiégeants. Cardone ne fut averti de son arrivée que le 6 février, et dès la nuit suivante il leva le siège et se retira à Imola. A peine Cardone fut-il parti , que le duc de Nemours

marcha sur Brescia qui s'était tourné contre les Français. Les Vénitiens s'étaient rendus maîtres de cette ville, et ils assiégeaient la citadelle. Partout le peuple des campagnes se déclarait avec enthousiasme pour la république de Venise à laquelle il obéissait depuis cent ans. Le général français, avec une promptitude sans égale , traversa l'état neutre de Mantoue, sans en avoir demandé la permission au souverain, surprit en chemin le général vénitien Baglioni, le mit en déroute et arriva le neuvième jour devant Brescia. Le lendemain il ordonna l'assaut. Bayard conduisait l'avant-garde, composée de cent cinquante gentilshommes , qui tous avaient ôté leurs chaussures , à l'exemple du duc de Nemours, pour s'affermir mieux avec leurs pieds nus sur le terrain glissant. En un instant les Français s'établirent sur les remparts ; mais au moment même de la victoire, Bayard fut frappé d'un coup de pique qu'il crut mortel. « Compa- « gnon, dit-il au sire de Molart, faites ft marcher vos gens, la ville est gagnée; « de moi je ne saurois tirer outre, carie « suis mort. » Deux de ses archers le posèrent sur une porte de la ville qu'ils avaient détachée pour en faire une litière , et l'emportèrent dans une maison. Pendant ce temps la ville fut forcée , et alors commença un épouvantable massacre. Yves d'Allègre gardait la porte par laquelle les fuyards auraient pu s'échapper. Toute la garnison vénitienne , tous les bourgeois qui avaient pris les armes, furent massacrés sans pitié ; et quoiqu'il n'y eût plus nulle part de résistance , le carnage continua pendant toute la journée. Le jeune Tartaglia reçut un coup de sabre sur le sein de sa mère dans uneéglise.-Ce fut depuis le restaurateur des mathématiques; mais il bégaya toute sa vie du coup qu'on lui avait porté. Une seule maison fut préservée du pillage et du meurtre : celle où l'on avait transporté Bayard blessé.

Après le sac de Brescia , le duc de Nemours vint présenter la bataille aux alliés à Ravenne, et commença l'attaque par une vive canonnade sur les

Page 1