IS
« de nommer pour votre héritière uni- « verselle? » « L'emploi de distribuer « rhéritage aux pauvres, » dit le vieillard. « Ah ! je 1 accepte de bien bon « cœur, reprit la reine ; et je jure que <c cette succession m'est plus agréable « que si le roi de France, mon frère, « me faisait son héritière universel- « le. » Aussitôt un sentiment intime de joie se répandit sur le visage de ce vieillard; et s'étant levé, il dit à la reine: « Madame, j'ai besoin d'un « peu de repos ; adieu, réjouissez-vous, « et que Dieu vous conserve. » Puis il alla se jeter sur un lit qui était tout près de là. On crut qu'il s'était endormi; mais quand on s'approcha de lui, on trouva qu'il était mort au Seigneur»
Catherine de Médicis n'accorda pas le commandement des troupes catholiques au fils de François de Guise ; elle le donna à son propre fils, qui fut depuis roi sous le nom de Henri III,et qui avait alors dix-huit ans. Cette armée se composait de douze mille hommes de pied Français, six mille Suisses, quatre mille chevaux et un grand train d'artillerie. Après une guerre d'escarmouches, les deux armées prirent leurs quartiers d'hiver, et ne rentrèrent en campagne qu'au mois de mars 1679. Elles se rencontrèrent sur les bords de la Charente. Les protestants cherchaient à éluder le combat, parce qu'ils attendaient les renforts que le uc de Deux-Ponts Rêvait leur amener d'Allemagne. Mais les catholiques ayant forcé le passage de la rivière qui séparait les deux camps, la ba* taille devint inévitable (13 mars 1569).
« Le corps de cavalerie que conduisait Puy-Viand venait d'être mis en désordre; mais il avait été soutenu à temps par la Noue et Dandeiot, et il s'était rangé derrière le ruisseau, dont il défendit quelque temps les bords.
Enfin le passage fut forcé parBrissac, qui commandait l'avant- garde cathoïique; la Noue fut fait prisonnier....
Coligny cependant avait tait reculer les catholiques qui s'étaient trop avancés, et les avait cnassés de Bassac. Il avait ensuite continué sa retraite jusqu'à un
second ruisseau, où il' était eseèri' couvert par un marais; et c'était là qu'il avait fait dire à Condé de venir le soutenir.
« Condé, blesséla veille par unechiite de cheval, portait le bras en éeharpe.
Au moment où il rejoignait Coligny, un cheval fougueux de son beau-frère^ le comte de la Rochefoucauld, lui cassa la jambe jpar une ruade. « Allons, no» « blesse trançaise, » s'écria-t-il,en 8*adressant à trois cents gentilshommes environ qui l'entouraient, et auxquels il montrait sa jambe, « voici le oombat « que nous avons tant désiré ; souvenez^ « vous en quel état Louis de Bourbon y « entre pour Christ et sa patrie. » C'^ tait la devise de sa cornette : Doux le péril pour Christ et le pays. Mais avec quelque vaillance qu'il eût conduit la< charge contre la cavalerie ennemie, il était trop tard : une petite partie seulement de la cavalerie des nuguenc^ se trouvait engagée contre toute Tarmée catholigue; une charge de rettre»
avait fait fuir h la débandade le corpe qui s'appuyait au marais. Chastelier** Portaut, qui le commandait, renversé de son cheval et fait prisonnier, fui reconnu pour celui qui avait tué Charry cinq ans auparavant , et tué aussitôt. Soubise et Languiller fu-»
rent pris aussi. Condé, accablé pat le nombre, fut renversé avec son cheval tué sous lui. Les gentilshommes qu'il avait menés au combat se retirèrent autour de lui pour le défendre encore; on y vit entre autres ua vieillard nommé la Vergue,. qui, avec vingt-cinq jeunes gens ses fils^ ses pe*» tits-fils et ses neveux, combattit autour du prince jusqu'à ce que lui<»
même et quinze des siens fussent tués, et les autres faits presque tous prisonniers. Enfin Condé se trouva sans défenseurs. Entre les ennemis qui l'entouraient, il reconnut Cibar Pisson, seigneur de Fissac et d'Argence, auquel il avait précédemment sauvé la vie ; il l'appela et se rendit à lui , en lui tendant son gantelet. D'Ar^ gence, secoi^é par Saint>Je«i de Ro»
ches, promit ae le protéger. Mais ceux qui entouraient le diM éiÂM^/ovi
aratent vu la chute de Condé, et Montesquiou, capitaine de ses gardes suisses, s'avança aussitôt. Condé Favant reconnu, s'écria : « Je suis mort; d'Ar- «t gence, tu ne me sauveras jamais ! » £n effet, Montesquieu arrivant sur lui par derrière, le tua d'un coup de pistolet. Le duc d'Anjou témoigna de cette mort la joie la plus indécente ; il se lit apporter le corps du premier prince du sang, attache sur une vieille anesse; il l'insulta par des .quolibets; il parla de faire élever une chapelle à Fendroit où Condé avait été tué. Enfin, son ancien gouverneur, Carnavallet, lui fit sentir l'inconvenance de sa conduite. Le corps de Condé fut rendu au duc de Longue ville, son beaufrère, qui le fit enterrer à Vendôme auprès de ses ancêtres (*). »
Après la mort de Condé, massacré de sang-froid après la victoire, Coligny resta seul chef du parti protestant. Malgré les pertes qu'il venait d'essuyer, il trouva des ressources inattendues dans son génie, et livra bientôt une nouvelle bataille aux catholiques à Moncontour. Il y fut blessé à la joue par l'aîné des Rhingraves, et forcé de quitter le champ de bataille.
La cavalerie huguenote se débanda, et les lansquenets furent abandonnés à la furie des Suisses, qui les massacrèrent sans pitié par rivalité de métier.
Dans un combat livré à la Roche- Abeille, peu de temps avant la bataille de Moncontour, les catholiques avaient eu le dessous et les protestants n'avaient fait aucun quartier. Les catholiques' usèrent à Moncontour de sanglantes représailles. Les débris de l'armée vaincue ne furent sauvés que par le dévouement dequelgues-unesdc leurs compagnies. D'Aûbigné raconte gu'un vieillard, Saint-Cyr Puy Grefner, « ayant rallié trois cornettes au bois de Maire, et reconnu que car une charge il pouvoit sauver la vie a mille hommes , son ministre , qui lui avoit aidé à prendre cette résolution , l'avertit de faire un mot de harangue.
« A gens de bien, courte harangue,
(*) Sîtmondi.
« dit le bon gentilhomme : Compa- « gnons, voici comment il faut faire. « Là-dêssus , couvert, à la vieille françoise , d'armes argentées jusqu'aux grèves et sollerets , le visage découvert et la barbe blanche comme neige, âgé de quatre-vingt-cinq ans, donne vingt pas devant sa troupe, et même battant tous les maréchaux de camp , et sauve plusieurs vies par sa mort (*). »
Les protestants se relevèrent encore après cette défaite accablante. Ils furent encouragés par la reine de Navarre, l'héroïne de leur parti, qui n'hésita pas à amener dans leur camp son jeune fils, Henri de Bourbon. Cependant Coligny échappait aux troupes royales avec les débris de son armée, et quittait le théâtre de sa défaite. II fit le tour de la France sans pouvoir être atteint, ralliant dans chaque province les débris de son .parti, qui partout avait été vaincu, et en forma une armée aussi redoutable que jamais n'avait été aucune armée protestante.
Après avoir passé sans difficulté la Dordogne et le Lot, il arriva à Montauban, où sa petite armée se reposa quelques jours ; puis il s'approcha d'Agen , jeta un pont sur la Garonne et marcha sur Toulouse, où il répandit la terreur. De là il se dirigea vers Nîmes, dont les protestants venaient de s'emparer. Il y arriva au mois d'avril 1570, et profita des ressources de cette grande ville pour subvenir aux besoins de ses soldats. C'est là qu'il annonça aux gentilshommes protestants, dont le nombre augmentait tous les jours, son intention de les ramener près de Paris. En effet, l'armée protestante remonta la vallée du Rhône, et fut rejointe en route par le brave Dupuy- Montbrun avec la noblesse du Dauphiné, parmi laquelle commençait à se distinguer le jeune Lesdiguières. Elle était arrivée dans le Forez, lorsque deux gentilshommes catholigues vinrent trouver Coligny, et lui faire au nom du roi des propositions d'accommodement. La paix fut signée à Saint-
(*) D'Aubignéy liv, v, chap. r;.
ÀNîfALES DE L'HISTOIRE DE FRANCE.
Germain en I^ye, le 8 août 1570, et enregistrée aussitôt dans toutes les cours du royaume. Les protestants reçurent des places de sûreté, avec faculté d'y entretenir garnison pendant deux ans ; c'étaient la Rochelle , Montauban , Cognac et la Charité. Ils furent autorisés à récuser entièrement la juridiction du parlement de Toulouse; on leur accorda en outre la faculté de récuser six juges dans les parlements de Rouen, Dijon, Aix, Rennes, Grenoble, et huit dans celui de Bordeaux. Les autres conditions, re< nouvelées des traités de Longjumeau et d'Amboise, étaient une amnistie complète pour le passé, l'approbation de tout ce qui s'était fait, le rétablissement des protestants dans la liberté de conscience et l'exercice libre de leur culte par toute la France, excepté à Paris et a la cour ; enfin leur admission à tous les emplois.
avances faites par la cour aux protestants. ^Mariage de la sœur du roi avec le prince de Béam. — Massacre de la Saint' Barthélémy. — Les catholiques frémirent d'un traité si humiliant après les victoires de Jarnac et de Moncontour ; les protestants eux-mêmes, y croyant à peme, ne l'acceptèrent que par lassitude, et les gens sages attendaient decette paix suspecte Quelque épouvantable malheur. Le tait suivant peut donner une idée des sentiments de la population de Paris.
Un protestant , nommé Philippe Gostines, V avait été pendu en 1569, par arrêt au parlement , pour avoir reçu dans sa maison des protestants qui étaient venus en secret pour y célébrer leur culte. Ses biens avaient été contisqués, sa maison rasée, et sur le terrain qu'elle occupait rue Saint-Denis, on avait élevé un monument expiatoire qu'on nommait la Croix de Gastines. Ce monument fut abattu pendant la nuit, par ordre du gouvernement, qui ne taisait qu'exécutei'' le traité de Saint- Germain. Aussitôt le peuple indigné se mit à piller trois maisons qui appartenaient à des pro-
testants, et le prévôt des marchands, Marcel , ne put dissiper le rassemblement que les armes à la main, et après avoir tué plusieurs des meneurs.
Cet acte de vigueur rassura le plus grand nombre des seigneurs protestants ; les jeunes princes de Béarn et de Condé renoncèrent à toute défiance.
La reine de Navarre et Coligny hésitaient seuls , et refusaient de croire à la bonne foi de la cour. C'est alors que Catherine de Médicis proposa le mariage de Marguerite , soeur du roi, avec le prince de Navarre. Elle se rendit à Blois avec Charles IX , et elle y reçut Henri de Béarn et la reine de Navarre qui amenaient avec eux cinq cents gentilshommes protestants.Charles IX redoublait de prévenances envers eux tous. Il ne lui suffisait point d'avoir à sa cour la reine de Navarre et les Bourbons, il désirait y faire venir Coliçny et les autres chefs qui s'étaient signalés dans la guerre civile.
Pour y parvenir, il déclara qu'il voulait désormais employer leur courage à relever la gloire de la France ; il rappela ses droits sur les Pays-Bas^ et annonça son intention de les faire valoir, sf Coligny consentait à l'aider de ses conseils et à commander ses armées.
L9 situation des Pays-Bas était effrayante. « Philippe II,' dit M. Micheletj n»? comprenait ni la liberté, ni l'esprit du Nord, ni l'intérêt du commerce; tous ses sujets , belges et bataves , se tournèrent contre lui , et les calvinistes, persécutés par l'inquisition, et les nobles , désormais sans espoir de rétablir leur fortune , ruinée au service de Charles-Quint, et les moines, ^ui craignaient les réformes ordonnées par Te concile de Trente, ainsi que l'établissement de nouveaux évécnés dotés à leurs dépens; enfin , les bons citoyens, qui voyaient avec indignation l'introduction 'des troupes espagnoles et le renversement des vieilles libertés du pays. D'abord, l'opposition des Flamands force le roi de rappeler son vieux ministre , le cardinal Granville (1563); les plus grands seigneurs forment la confédération des Gueux, et
24* Livraison. (Annales de l'hist. de Frange.)
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L'UNIVERS-
pendent à leur am des écuelles de 'fcoîs, s'assocîanl ainsi au petit peu- 'p!e (1566). Les calvinistes lèvent la tête de tous Ci*jtés , impriment nlus de cinq mille ouvrages contre 1 ancien culte, et, dans les seules provinces du Brabant et de la Flandre, pillent et prorftment quatre cents églises.
« Ce dernier excès combla la mesure. L'âme barbare de Philippe II couvait déjà Jes pensées les plus sinistres : il résolut de poursuivre et iJ'extermîner ces ennemis terribles, «u*il rencontrait partout , et jusque dans sa famille. If enveloppa dans la inéme haine et l'opposition légale des nobles flamands , et les (\ireurs iconoclastes des calvinistes (*). »
Déjà des préparatifs se faisaient dans les ports de France pour porter la guerre en Flandre. Philippe II était sérieusement alarmé, et le duc d'Albe faisait épier avec la plus extrême défiance Genlis qui rassemblait les huguenots fran^is en Picardie. Coligny hésitait cependant encore, et restait enfermé à la Rochelle, lorsque Xlossé vint le trouver de la part du roi pour l'inviter à venir à la cour. L'amiral ne résista pas à ces nouvelles prévenan ces , et se rendit à Paris au mois d'octobre 1571. <t Le roi , à Tarrivée , dit d'Aubigné, l'appela son père, et après trois embrassades , la dernière une joue collée à l'autre , il dit de bonne grâce, en serrant la main du vieillard: « JNous vous tenons maintenant ; vous « ne nous échapperez pas quand vous « voudrez. » Cependant l'exaspération des Parisiens était arrivée au comble, lorsqu'aux noces de Marguerite de Valois et de Henri de Navarre , ils virent arriver dans leurs murs ces hommes sombres et sévères qu'ils avaient si Souvent rencontrés sur les champs de bataille, et dont ils regardaient la présence comme un outrage. Les gentils hommes huguenots arrivés des provinces étaient peu nombreux. Les catholiques se comptèrent et commencèrent a jeter sur leurs ennemis des
' (*) Michelet , Précis d'histoire de France,
regards sJAÎstres. Ce qm ijontait à
leur rage , c'était l'asceaclstit qm'Hs voyaient j)rendre à l'amircil sar ie jeune roi. Un jour qu'ils avaient discuté leurs projets sur Ja Flandrei, Charles IX dit à Coligny : « Mon père, il « y a encore une chose en ceci à ^^ooi a il nous faut bien prendre garde; c'est « que la reine, ma mère, qui veut m^- « tre le nez partout, comme vous s»- « vez, ne sa«îhe rien de cetteentreprise, a au moins quant au fond, car elle nous « gâteroit tout. » — « Ce qu'il vous « plaira, sire, répliqua l'amiral; mais « je la tiens pour si bonne mère, et si « affectionnée au bien de votre État , « que quand elle le saura , elle ne gâ- «terarien; joint qu'à lui celer, j'y ft trouve de la difficulté et de i'incon- « veulent. » — « Vous vous trompez, <t mon père, lui dit le roi, laissez -tii<^ .« faire seulement ; je vois bien que « vous ne connaissez pas ma inère , « c'est la- plus grande brouillonne de la « terre. » Si Catherine' èeMédicis n'avait pas déjà conçU' le projet du massacre des protestants, l'asceodant que Coligny commençait à exercer sur l'esprit de Charles IX Vy détermina peutêtre. Mais elle; ju^çeait que Jeanne d'Albret était u]n témoin troc vigilant et trop dangereux de ses menées^. Otte reine , dit d'Aubigné , « n'a voit de femme que le sexe ; Tâme entière aux choses viriles, l'esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités. » Elle mourut empoisonnée (1572).
Cette mort subite jeta les premières alarmes parmi les protestants. Les habitants de la Rochelle supplièrent Coligny de se tejîir sur ses gardes. Le capitaine Blosset , qui s'était distingué au sié^e de Yézelav, vint lui demander son congé « car, dit-il , on ne nous a veut pas de bien ici. » — « Comment « l'entendez-vous? dit l'amiral; croyez « que nous avons un bon roi. » — « Il « nous est trop bon, dit-il, c'est poar- « quoi j'ai envie de m'en aller. • Quelques jours après Coligny assista au mariage de Marguerite de Valois avec le jeune roi de ^Navarre, qui fut célébré dans l'église de f^otre-Dame^
ANNALES D£ L'aRTOIRl DE FRANCE.
et nyanl aperça les drapeaux de Moncontour suspendus aux voûtes : « U « faudra bientôt arradier oeux-4à , dit- « il, pour y en loger de mieux séans , « voulant parler de ceux qu'il espérait gagner sur les Espagnols.
« Deux jours avant que le massacre fût résolu, suivait de Tbou, le roi s'étant approché de Goli^ny avec les démonstrations de Taraitiié la plus sincère, lui dit : a Vous savez, naon Dère^ a la promesse que vous m'avez laite, tt de u*insulter aucun des Guises, tant « que vous demeureriez à la cour; d'au- « tre part ils m'ont donné parote qu'ils tt auroient pour vous , et pour tous les « gens de votre suite , la considération R que vous méritez. Je compte entiè- « rement sur votre parole, mais je ne « me 6e pas tant à la leur ; car outre « que je sais qu'ils ne cherchent qu'une « occasion pour faire éclater leur ven- « geance, je connois leur caractère « hautain et hardi, et comme ils ontle u peuple de Paris à leur dévotion , et « qu'en venant ici, sous prétexte de la « solennité du mariage de ma sœur, R ils ont amené avec eux une troupe « nombreuse de soldats bien armés, je « serois au désespoir qu'ils entreprisa sent quelque chose contre vous; « cette injure retomberoit sur mpi.
a Cela étant , si vous pensez comme « moi, je crois qu'il est à propos que « je fasse entrer dans la ville le r^i- « ment des gardes, avec tels et tels caa pitaines. » (Il ne nomma que des gens qui n'étoient point suspects à Coiigny.) « Ce secours , ajouta le roi , as- « surera la tranquillité publique , et si « les factieux remuent , on aura des « gens à leur opposer. » L'amiral, qui désiroit ardemment la paix dans le royaume, et qui s'etoit laissé gagner par les caresses de la cour, consentit a la proposition que le roi venoit de lui faire avec tant de marques de bontés Ainsi ce régiment entra dans Paris sans que les protestants en prissent ombrage (*). »
Il paraît que Catherine de M^dicis poussait eu secret le duc de Guise
i^) De Thott , iiv* ux, p» 571.
à tuer Colign]^ ^ pour le fafre ^èlmftfe massacrer lui-même par les protestants , et amfener une m^ée générale q|ui la délivrât des chefs des deux par^tis. Quoi qu'il en soit, le ducdeGuîse était résolu à venger sur Coligny 1^ mort de son père. Il litt^htHx de Louvier de Maurevel qui lui proîtiîtde tuer l'amiral d'un coup <l'ai^ehuse.
« M. d'Âumale , dit Tavannes, le log^ dans le logis de Chailli, son maître d'hdtel. Il s'affuste,il se couvre dé drapeaux aux barreaux des femgtres , ç et dispose sa fuite par une porte de derrière , sur un cheval d'Espagne. *
Ce logis de Chàâli était une petite maison située près du Louvre, en face du cloître de Saint-Germain î'Auxerrois. Maurevel s'y tint enfermé pendant trois jours. Enfin , le 20 août , il vît arriver Cdigny qui sortait du Louvre à pied, et qui marchait lentement, lisant une lettre. Il l'ajusta aussitôt et l'atteignit de deux balles , dont l'uttîè lui emporta l'index de la main droite, et l'autre le blessa grièvement au coudé gauche» Coligny oesiiina de la main la maison d'où le coup était parti , et regagna son logis à pied en se soutenant sur ceux qtii l'accompagnaient. La maison fut enfoncée à l'instant ; mais un cheval tout sellé attendait Maurevel , qui s'eiifuit par Une porte de derrière.
Le roi témoigna la plus violente colère , lorsqu'il apprit la nouvelle de cet attentat. Accompagné de sa mère Catherine de Médicis, M se rendit aussitôt auprè^ de Coligny , et lui dit en entrant : « Mon père , vous avez la « plaie, et moi la perpétuelle douleur ; « mais je renie mon salut, que j'en fe- « rai une vengeance si horrible , que «jamais la mémoire ne s'en perdra. »
Puis il l'invita à s'entourer de ses plus braves amis, et il déclara en même temps qu'il ferait entrer le reste du régiment des gardes dans Paris, et qu'il en mettrait une compagnie à la porte du logis de Coligny. Cosseins, colonel aux gardes et créature des Guises, vint en effet s'y établir un moment après.
Suivant Tavannes et la plupart dé^
ara
i;UNIVERS.
écrivains catholiques, ce fut alors seulement que Charles IX se détermina au massacre. « Le roi averti s'offense, dit Tavannes , menace ceux de Guise, ne sachant d'où venoit ce coup; et après, un peu radouci par la reme, à l'aide du sieur de Retz , ils mettent Sa Majesté en colère contre les huguenots. . .Us lui font croire avoir su une entreprise des huguenots contre lui ; les desseins de Meaux et d'Amboise lui sont représentés ; soudain gagné , comme sa mère se Tétoit promis , il abandonna les huguenots , demeura fâché avec les autres que la blessure n'étoit mortelle. Les nuguenots, encore aveuglés du roi , ne pénètrent ce coup; passent à grandes troupes cuirassés devant le logis de MM. de Guise et d'Aumale , menacent de les attaauer ; eux s'excusant somment le roi ae prendre leur querelle ; ce qui fait que iesdits huguenots pénètrent plus avant , soupçonnent M. d'Anjou, demandent justice , ou qu'ils se la feroient sur-le-champ, menacent Leurs Majestés. Le conseil est tenu , com-^ posé de six, le roi présent , connaissant que tout s'alloit découvrant , et que ceux de Guise même , pour se laver, accuseroient la reine et M. d'Anjou, et Que la guerre étoit infaillible ; qu'il valoit mieux gagner une bataille dans Paris, où tous les chefs étoient, que la mettre en doute en la campagne, et tomber en une dangereuse et incertaine guerre. Du péril présent de Leurs Majestés , et des conseillers te-, nus en crainte , naît la résolution de nécessité, telle qu'elle fut, de tuer l'amiral et tous les chefs du parti ; conseil né de l'occasion , par faute et im- . prudence des huguenots, et qui ne se fût pu exécuter sans être découvert, s'il eût été prémédité; la feinte du roi Charles n'eût pu être telle que la vérité ; il ne lui etoit besoin de déguisement, puisqu'il étoit à eux , et porté à la guerre ; nul conseil de si longue haleine ne se cèle dans la cour (*). »
On lit aussi dans les mémoires d'É-
(*) Mémoires de Tavacnes, chap. xxvn, p. x65.
tat de Villeroy, que le duc d'Anjou, devenu roi de Pologne, dit à une personne d'honneur et de qualité qui l'interrogeait à Cracovie sur les causes de la Saint-Barthélémy : « Nous l'emportâmes, et reconnûmes à l'instant une soudaine mutation, et une merveilleuse et étrange métamorphose au roi , qui se rangea de notre côté- Car en se levant, prenant la parole, et nous im- S osant silence , nous dit de fureur et e colère , en jurant par la mort de Dieu, puisque nous trouvions bon qu'on tuât l'amiral, qu'il le vouloit, mais aussi tous tes huguenots de France , afin qu'il n'en demeurât pas un qui pût lui reprocher après. >».
La Saint- Barthélémy, — Le samedi soir, 23 août, le duc de Guise alla trouver le prévôt des marchands , et lui ordonna au nom dti roi de tenir prêts deux mille bourgeois armés, qui porteraient, pour se reconnaître, une écharpe blanche au bras gauche , et une croix blanche à leur chapeau.
Le roi, disait-il, ne tarderait pas à leur transmettre de nouveaux ordres; et en effet, quelques heures plus tard, Marcel vint leur annoncer quels étaient les projets de Ja cour. £n même temps les échevins avertissaient dans chaque rue que l'on devait éclairer toutes les fenêtres , sitôt que l'on entendrait la cloche du Palais.
A minuit , Charles IX donna le signal du massacre. Aussitôt la cloche du Palais fut mise en branle , les rues se remplirent de soldats , des lumières parurent à toutes les fenêtres , et de toutes les portes on vit sortir des hommes revêtus d'écharpes blanches, qui faisaient retentir l'air des cris mille fois répétés de :, Vive Dieu ! vive le roi! Le jeune Henri de Guise, qui avait à venger son père , commença le massacre en égorgeant Coligny. Le Lorrain Besme, ayant pénétré, l'épée a la main , dans la chambre de Coligny, lui demanda : « Est-ce toi qui es « Coligny ?» — « Respecte ces cheveux « blancs, répondit le vieillard, c'est moi- « même. » Et Besme lui plongea son épée dans la poitrine. « Est-ce fait ? » cria le duc de G uise qui était resté dans
ANNALES DE UmSTOIRE DE FRANCE.
la cour, «t Oui , » répondit Besme. — (t Voyons donc le corps ! » Besme Je jeta par la fenêtre, et le duc de Guise s'étant assuré que c'était bien Coligny, sortit de la cour dans la rue pour continuer le massacre. Dès lors on n'entendit plus qu'un cri : Tue! tue!
La plupart des gentilshommes protestants furent sur{)ris dans leurs lits et égorgés. Un gentilhomme fut poursuivi la hallebarde dans les reins jusque dans la chambre et dans la ruelle de la reine de Navarre. Tavannes, joignant l'ironie à la fureur, criait sans cesse au (peuple : « Saignez , saignez : les médecins disent que la saignée est aussi bonne en tout ce mois d'août, comme en mai. » Un catholique se vanta d'avoir racheté des massacretirs plus de trente huguenots pour les torturer à plaisir. S'il faut en croire les historiens protestants, Charles IX contemplait d'un balcon du palais cette horrible tragédie , et tira même quelques coups d'arquebuse sur les malheureux qui tentaient de s'échapper en traversant la Seine à la nage.
Puis ayant fait venir le jeune roi de Navarre, son beau-frère, et le prince de Condé , il leur dit : « £a messe ou la mort. »
Le lendemain une aubépine ayant refleuri dans le cimetière des Innocents , le fanatisme fut ranimé par ce prétendu miracle , et les massacres recommencèrent. Trois jours entiers le sang coula dans les rues , et les cadavres étaient précipités dans la Seine.
De Thou évalue à aeux mille le nombre de ceux qui périrent dans la nuit même de la Saint-Barthélémy ; Davila évalue à dix mille le nombre des morts des trois journées. Parmi les victimes les plus illustres, on comptait l'avocat Ferrières , le secrétaire cT'État Loménie, rhistorien la Place, président de la cour des aides , Pierre Ramus. Il faut ajouter l'Hôpital aux victimes de la Saint-Barthélémy. Lorsqu'il apprit l'exécrable nouvelle, il ordonna qu'on ouvrît les portes de sa maison aux massacreurs qui viendraient. Déjà les assassins pénétraient jusqu'à lui, lorsqu'une troupe envoyée par la reine ac-
courut pour le protéger et lui annoncer que Catherine de Médicis lui pardonnait. Il répondit qu'il ne comprenait pas ce pardon , et six mois après il mourut de douleur , répétant toujours : « Exddat ilia dies œvo ! »
Des ordres avaient été expédiés dans toutes les provinces pour que les protestants de toute la France fussent enveloppés dans un massacre général.
Meaux, Orléans, Angers, Troyes, Bourges , la Charité , Lyon , Toulouse et Rouen , se signalèrent par leur acharnement au carnage. Un petit nombre d'hommes d'honneur refusèrent d'obéir aux ordres du roi. Parmi eux il faut citer Chabot, de Gorde, de Saint-Hérem , Tanneguy le Veneur, Matignon , les frères Montmorency et surtout le vicomte d'Orthez qui répondit à Charles IX ce billet à jamais célèbre :
« Sire, j'ai communiç[ué le comman- « dément de Votre Majesté à ses lidè- « les habitants et gens de guerre de « la garnison ; je n'y ai trouvé que « bons citoyens et braves soldats, mai$ « pas un bourreau. C'est pourquoi eux « et moi supplions très-humblement « Votre dite Majesté vouloir employer « en choses possibles , quelque liasar- « denses qu'elles soient , nos bras et « nos vies , comme étant , autant « qu'elles dureront, sire, vôtres (*). »
Quel fut le nombre des victimes?
Les récits diffèrent : Péréfixe dit cent mille, Sully soixante et dix mille, le président de Thou trente mille. Un auteur catholique, le docteur Lingard, rejette tous ces chiffres comme exagéra, et se contente de rapporter que l'auteur du Martyrologe reformé obtint des ministres des différentes villes où les massacres avaient eu lieu les listes nominales des personnesr qui périrent ou qu'on crut avoir péri ; qu'il en publia le résultat en 1582, et que dans toute la France il n'avait pu découvrir que les noms de 786 personnes ; si l'on
(*) Cette lettre dont Fauthenticité est révoquée en doute par M. Gapefigue, on ne sait Dourciuoi, nous a été conservée par d'Aubigné.
LUNITEJISL
I ce Àonbfe, ajoute TàuleiBr a»»
gtaûs y on D€ sera peut-être pas loin de la vérité. Plaise à Dieu qu'il n'y ait n^aeii plus de victimes , et que la seule horreur d'un pareil crime , que la seule iadignatioii de la France entière ait centuplé leur nombre!
Vm diose aussi horrible que la Saint-Barthélémy , c'est la joie qu'elle excita dans («cœur des monstres qui l'avaient ordonnée. Le roi, s'étant rendu an parlemeot le 28 août, pour y tenir un li^oe justice, et ayant déclaré solennellement « qu'il vouloit que tout le monde « sût que ce qui s'étoit fait le 24 août «.pour punir tant de coupables, avoit a, été fait par ses ordres , » le premier président, Christophe de Thou, eut la lâcheté de lui répondre en citant ces mots de Louis XI : Qui nescit dkisimtdare nescit regnare. On en frappa des médailles à Rome. Philippe II félicita la cour de France. U croyait le potestantisme anéanti, et associait la Saint-Barthélémy et les massacres ordonnés par le duc d'Albe en Flandre à la glorieuse victoire de Lépante.
Çuatriéme guerre (fe religion^, — Siège de la Rochelle. — Paix de la Bochelk'— Cinquième guerre.— Mort de Charles IX. — « Le roi Charles , ayant le soir d.u même jour et tout le lendemain , ouï conter les meurtres et tueries qui s'y étoient £aiits des vieillards , femmes et enfants , tira à part maître Ambroise Paré , son premier chirurgien, qu'il aimoit infiniment, quoiqii il fûtue la religion, et lui dit : « Ambroiâe, je ne sçay ce qui m'est « survenu depuis deux ou trois jours, « mais .je me trouve l'esprit et le corps « grandement esmeus, voire tout ainsi « ^uQ si j'avois la fièvre , me semblant « à tout moment, aussi bien veillant « que dornoant, que ces corps massa- « crés se présentent à moy les faces « hideuses et couvertes de sang. Je « voudrois que l'on n'y eût pas com- «priâ le& imbéciles ^t inpocen.s, »
Charles IX ressentait déjà des remords et se repentait d'avoir fait verser tant de sang. Il se ju^Ufi.a en
Suisse, ea AugletMrîre, aiipria éespm% ces protestant&d« T Alèeiiia^e^ s'efiforçant de faire croireque les huguenela âvaieat comploté pour massacrer la famille royale. Les Rochelois ayant repris les armes , Chaicles IX M v»iir la Noue qui avait été fait prisooftier. C'était un des chefs huguenots ; mais sa vertu auatère l'avait lait respecter également des. deux partis. Charles IX lui paria avec douceur et affection, excusant presque la Saint-Barthélemy, et le pria d'aller à la Rochelle pour sauver, disait-il , les habitants de leur propre imprudence. Il ne leur demandait qu'une obéissance purement extérieure. Mais les habitants de la Rochelle ne pouvaient pa& se fier à un prince qui venait de laisser eomn^ettre un si grand crime. Us affectèrent d'abord de ne pas reconnaître la Noue, dont ils suspectaient la bonne foi , en le voyant chargé de leur porter les (NToposi lions de Charles IX. « La Noue, dit d'Aubigoé, leur montra son bras perdu à leur service ; eux répliquèrent: « M nous sou vient bien d'un la ft Noue , duquel le personnage étoit bien « différent de celui que vous jouez ; c'é* « toit notre grand ami,qui par sa vertu, « expérience et constance , défendoit « nos vies, se couronnoit d'honneur, et « n'eût pas voulu nous trahir par belles « paroles, comme fait celui à qui nous « parlons, semblable de visage et non de « volonté. » La Noue se trouvait en effet dans une position extraordinaire.
Il avait accepté la commission du roi, mais il se regardait aussi comme l'hôte et le champion des habitants de la Rochelle; il croyait que le salut de sa religion était lié à la défense de cette ville, mais il croyait aussi que les vrais intérêts du parti consistaient à éviter .la guerre. « Si vous êtes fidèle « à la foi f}our laquelle vous avez corn* ft battu, lui dirent les Rochelois, venez « nous défendre, venez nous éclairer de « votre vieille expérience. » — « Je n'iié- « siterai point à le- faire, répondit la « Noue; je pourvoirai à la sûreté de b « ville, je rectifierai vos fortifications, « pourvu que, d'une part, j'obtienne do « roi permission de le faire ; que» deito
«tft^ veu» me croyiez quand je voui « pualeste que c'est cte la paix que vous tta^i^ besoin aujourifhui, que c'^est « diMis wft but de paix que j'entrerai « dam vos nuirs. » Cbarles ÏX donna flonconseiitemenli à cette transaction Kaaire , à condition que la Noue re- Boneerait au commandement de la Rocheïte , aiWRitdt qu'on lui en transmettrait l'ordre. La Noue mit alors au service d«s Rochelois sa valeur, sa vigiJBiice et l'énergie de son caractère. So» biras de fer, qui remplaçait celui eu'il avait perdu à la guerre', lui suffisak pour tenir la bride- de son cheval. Il était présent partout, présidait â tous les ouvrages, et la Rochelle se trouvait «n état de défense lorsque le duc d'Anjou vint l'assiéger à la tête de Farméfe royale (1573). La Noue se mit à la tête des sorties ; il s'efforçait de cbasser les travailleurs de la tranchce; il paraissait y chercher la mort. Enlin Albert de Gondi l'ayant sommé de teiuff la parole qu'il avait donnée au roi , il sortit de la Rochelle. Le siège fut poussé alors avec vigueur.
Les catholiques tirèrent jusqu'à douze mille coups de canon contre le seul bastion dit de l'Evangile , où les Rochelois se croyaient assurés de la protection' céleste. Les vivres diminuaient dans la ville; mais la mer offrait uoe quantité inaccoutumée de poisons et de coquillages , et les ministres affirmaient que le sourdon, ^'on péchait en si grande abondance, était la manne que Dieu leur envoyait. L'enthousiasme était si ^rand q^e, dans deux assauts consécutifs, on vit les femmes de la Rochelle combattre sur la brèche aussi vaillamment que les hommes, et repousser avec eux les assaillants.
Le succès couronna tant d'efforts. Charles IX, par défiance contre le duc d'Anjotrson frère, offrit aux Rochelois, non plus une capitulation, mais une paix pour tout le parti. La liberté de conscience fut accordée aux huguenots; mais on ne leur laissa l'exercice de leur culte que dans les trois villes de la Rochelle , de Montauban ^t de Nîmes. A ces conditions la paix
fut signée à la Kochelîe , le 6 jûàfeU 157S.
Cependant Catherine de Sfédicis, fidèle à sa vieille politique, n'avait cherché qu'à gagner du temps. Elïe se flattait de se rendre maîtresse par sur:» prise de la Rochelle, et d'abattre ainsî te' dernier boulevard des huguenots.
Biron , du Lude, Roukault et Pu^r* Gaillard se chargèrent d'exécuter cette trahison. Tandis qu'ils s'approchaient de la ville avec des troupes, des conjurés qu'ils avaient séduits à prix d'argent, devaient leur livrer une des portes de la Rochelle. Mais ces conjurés, dénoncés au maire , furent arrêtés et condamnés au supplice. Charles TÎC écrivit aussitôt aux habitants de la Rochelle , pour protester qu'il n'avait eu aucune part à la conjuration , et pour approuver les sentences qu'ils venaient d'exécuter. Les protestants ne furent pas dupes de ces protestations , et , pour- se mettre en état de mieux soutenir la guerre, ils organisèrent au sein de TÊtat un gouvernement à part avec des formes moitié féodales , moitié républicaines. Le mardi gras 1574, les gentilshommes protestants du Poitou reprirent les armes , ayant à leur tête du Plessis- Mornay et la Noue. Dans la ïiuit du mardi au mercredi des Cendres, ils surprirent les châteaux de Lusignan , de M elle et de Fontenay. Les jours suivants ils s'emparèrent de Pons , Tonnai -Charente, Royau, Talmond, Saint-Jean d'Angely etRochefort. En même temps les protestants se soulevaient dans le Velay , le Vivarais , le Forez, et des troupes de gentilshommes parcouraient le Dauphiné, la Nor* niandie et le Maine, pour y appeléîr leurs coreligionnaires aux armes.
Ainsi le royaume semblait sur le point de se dissoudre; partout l'autorité royale était méconnue; partout les gentilshommes huguenots agissaient en maîtres, déclarant ne vouloir plus relever que de Dieu et de leur épée.
Au milieu de ces événements, Charles IX, agité par les remords et par les commencements d'une maladie qui allait le oonduire au tombeau, paraié-
L'UNIVERS
sait comme insensible aux nouyelles bonnes ou mauvaises qu'on lui apportait tous les jours. Cette âme faible et capricieuse avait perdu toute énergie de* puis la nuit de la Saint - Barthélémy. Lorsqu'un jour Catlierine de Médiçis entra dans la chambre de son fils malade, « avec quelques insolences de joie, dit d'Aubigné , qu'on n'avoit jamais remarquées en elle, pour annoncer à son fils la prise de Montgommery, » Charles IX détourna la tête et ne témoigna aucune satisfaction de l'événement qui mettait entre ses mains le meurtrier de son père.
Charles IX sentait qu'il allait mourir. Il avait fait venir son premier médecin, Mazille , et s'étant plaint à lui des douleurs qu'il souffrait , « car « je suis , disait-il , horriblement et « cruellement tourmenté , » le médecin lui répondit que tout ce qui dépendait de son art il l'avait fait et qu'il n'y avait rien oublié ; mais que pour dire la vérité, Dieu seul était le souverain médecin en telles maladies , et qu'il devait s'humilier sous sa main étendue, et n'attendre que de lui sa grâce et sa guérison. « Jecroy, dit le roy, « que ce que vous dites est vrai, et n'y « sçavez autre chose. Tirez -moi ma « custode, que j'essaye de reposer (*). » Charles IX chercha en vain le repos qui le fuyait. Le souvenir des meurtres qu'il avait ordonnés et dé cette horrible scène de carnage qu'il avait contemplée de sa fenêtre , lorsqu'il suivait des yeux les corps des morts et des mourants entraînés par la Seine et se débattant dans leur agonie , venait troubler son âme dans ce moment suprême. La maladie même à laquelle il succombait lui retraçait l'image de son crime. Il ne voyait autour de lui que du sang. Sully dit crue a durant l'excès de ses douleurs, il se voyoit tout baigné de sang dans son lit. » D'Aubigné ajoute que le sang lui sortait « par les pores de sa peau , presque en tous enclroits. »
, Dans la dernière nuit de sa vie, «comme il ne restoit plus dans sa
{*) Journal de l'Estoile , 1. 1, p. 3i.
chambre, dit rÉtoile, que la Ton»; Saint-Pris et sa nourrice, qu'il aimoit beaucoup, encore qu'elle lût huguenotte, et que celle-ci sefut miseàurun coffre, où elle commençoit à sommeiller , elle entendit le roi se plaindre, pleurer et soupirer; elle s'approcha tout doucement du lit, et tirant sa custode , le roi commença à lui dire , jetant un grand soupir , et larmoyant si fort que les sanglots lui interrompoient la parole : « Ah ! ma nourrice , « ma mie , ma nourrice , que de sang ft et que de meurtres ! An ! que j'ai « suivi un méchant conseil ! O mon « Dieu , pardonne-le-moi , et me fais « miséricorde s'il te plaît 1 Je ne sais « où j'en suis, tant ils me rendent « perplexe et agité (*). » Alors sa nourrice lui dit : « Sire, les meurtres et le « sang soient sur la tête de ceux qui * vous les ont fait faire et sur votre « méchant conseil ! Mais de vous, sire, «t vous n'en pouvez mais ; et puisque M vous n'y prêtez point de consente- « ment et que vous y avez regret, « comme venez le protester tout pré- « sentement, croyez que Dieu ne vous « les imputera jamais , et qu'en lui « demandant pardon de bon cœur, « comme vous le faites, il vous le dona nera et les couvrira du manteau de « la justice de son fils. »
Le lendemain matin, 30 mai, jour de la Pentecôte, Charles IX fit dresser par le chancelier des lettres patentes , qui furent lues auprès de son lit, par lesquelles il donnait à sa mère le titre et l'autorité de régente , jus-
?|u'au retour du roi de Pologne , son rère. Il fit écrire à tous lesr gouverneurs de province pour leur ordonner d*obéir uniquement à Catherine sa mère. Quelques heures après qu'il eut accompli ce dernier acte de son règne, il ex()ira, âgédevingt-troisans, et après un règne de treize ans et demi^^O mai 1674).
(*) Ibidem.
^ IV. La sainte ligue.
HENBI III.
événement de Henri III. — Son caractère. — Continuation de la cinquième guerre civile. — Paix de Monsieur. — Catherine de Médicis se trouva de nouveau récente à la mort de Charles IX. Sa politique fut, comme par le passé, d'affaiblir les grands et surtout les Guises, dont elle redoutait Tinfluence; mais elle ne voulut pas que sa régence fût marquée par des résolutions énergiques et décisives. Pendant les trois mois qu'elle exerça le pouvoir, du 30 mai au 5 septembre 1574, elle s'efforça de tout calmer, de tout assoupir, et d'ajourner ainsi les grandes questions jusqu'au retour de son fils Henri III, roi de Pologne.
« Comme elle était , dit Davila (*) , déterminée à dissimuler beaucoup, et à tenir compte de la substance plutôt que de l'apparence des choses, elle résolut' de s'armer avant tout , pour n'être pas prise à l'improviste; et pour le reste , par des opérations lentes et des espérances prolongées, d'endormir ou de calmer l'attente ou l'inclination des grands , et d'empêcher que des armées étrangères n'envahissent aucune partie du royaume. Dans ce but, elle donna ordre au comte de Schomberg , de mettre la plus grande diligence à ^ lever six mille Suisses et quelques cor- * nettes de cavalerie allemande. Elle chargea Montpensier, que l'état déses-' péré du rM avait fait revenir à la cour, de retourner en toute hâte à son camp de Poitou , pour le grossir de cavalerie et d'infanterie ; et elle donna les mêmes ordres au prince dauphin, qui rassemblait l'autre armée sur les confins du Dauphiné et du Languedoc.
^ Elle prodigua les démonstrations d'hon- W neur et de bienveillance au duc d'Alençon et au roi de Navarre , sans leur repdre la liberté cependant. Leur honneur exigeait, disait -elle, que leur
(*) Davila, liv. vi, p. .297.
innocence fût reconnue auparavant par le roi légitime. Mais sur toutes les affaires importantes elle leur demandait leur avis , avec l'apparence de la plus entière confiance. »
Pour disposer les esi)rits à la paix, elle adressa des circulaires à tous les gouverneurs de province. Après leur avoir annoncé la mort de Charles IX, « La perte que j'ai faite en lui , contint nuait-|elle , m attriste et aggrave tel- « ment de douleur que je ne désire « rien plus que de remettre et quitter « toutes affaires, pour chercher quel- « que tranquillité de vie; néanmoins, « vaincue de l'instante prière qu'il m'a « faite par ses derniers propos.... , j'ai « été contrainte de me charger de la « régence qu'il m'a commise.... , vous « priant vouloir tenir la main là où « vous êtes, d'obvier à toutes entre- « prises qui se pourroient faire pour
« troubler la tranquillité publique
<t Vous savez que l'intention du feu « roi, monsieur mon fils, a toujours « été de conserver tous ceux qui se tf disposoient à vivre doucement sous « le bénéfice des lois et édits ; comme a je sais que telle est la volonté de son « successeur, c'est ce que je désire que « fassiez observer, afin de convier un « chacun à rechercher et procurer ce « qui regarde l'entière réunion de ce « royaume. » En même temps elle faisait écrire à la Noue et aux habitants de la Rochelle pour les exhorter k à « rentrer dans leur devoir, et ne trou- « bler ainsi le royaume en l'absence « de celui au(]uel légitimement il ap- « partient,qui par aventure s'en pource roit venger à son retour, encore que « naturellement il fût bénin, et bien 0 résolu de maintenir ses sujets en paix « sous l'exercice de l'une et l'autre re- « ligion.... Et qu'il avoit la paix d'auc( tant plus à cœur que le malheur et a hasard des guerres passées lui avoient a assez appris combien tels discords « et partialités civiles importoient pour « le repos d'un royaume. Qu'elle, de « sa part, assuroit lesdits de la Reli- « gion qu'ils n'auroient jamais meil- « leurs avocats envers sadite Majesté « qu'elle-même. »
zn
ttmtVERS.
Lei protestants s*étaient relevés f)îbs redoutables que jamais après la Saint- Barthélémy. Les persécutions , les sappKces , les massacres n'avaient fbit qu'augmenter teur nombre , et le peupie, qui haïssait leur religion, était assez disposé à admirer leur courage, depuis qu'il les avait vus affronter la mort pour leur foi. Agrippa d'Aubigné avait raison de dire dans son langage incisif et poétique :
Lm cendres des bràléa sont précieuses graines , Qui , après les hivers noirs trorage et de pleurs , Ouvrent, aux doux printemps, d'un million de fleurs Le baume salutaire , et sont noaveilea plantes Au milieu des parvis de Sion florissautes. Tant de sang que'Ies rois épanchent à ruisseaux. S'exhale en douce pluie et en Tontaines d'eaux , Qui , oonlantea an pied de ces plantes divines , Donneot de prendre vie et de croître aux racines....
Une assemblée s'était tenue à Milhaud, le 16 juillet 1674. Un grand nombre de députés des églises du Languedoc, de la Guienneet du Dauphiné, y avaient feit serment de totit sacrifier pour la cause. Le prince de Condé, réfugié en Alsace, avait protesté contre les massacres et les tueries légales, contre l'arrestation du roi de Navarre, du duc d'Alençon, et, dans un manifeste adressé a toutes les égKses réformées, il avait offert à ses coreliek)nnaires de lever une armée en Allemagne pour les aider à résister aux catholiques. L'assemblée de Miihaud accepta ces offres au nom de tous les réformés de France, et élut le prince de Condé pour chef, gouverneur général et protecteur de toutes les églises du royaume, à condition qu'il emploierait ses armes pour le bien commun de la noblesse et du public , et qu'il ferait convoquer une assemblée libre des états généraux.
Cependant Henri III avait reçu à Craeovie la nouvelle de la mort de son frère. Les Polonais, par admiration
Eour la valeur qu'il avait montrée aux atailies de Jarnac et de Moncontour, l'avaient élu roi. Mais Henri III, qui n'aimaiiqud les plaisirs, s'était bientôt ennuyé de vivre au milieu de cette natio» chevaleresque et belliqueuse; il ne désirait rien tant que de terminer son exil et de revoir Itt France. La po*
litique jalouse dfe Charïes TX le retînt longtemps dans ee r^iaume, au milieu d'une situation^ difficile qui se compliquait tous les jburs.
Des troubles avaient éclaté en Moldavie et en Valaehie; une guerre avec la Turquie paraissait imminente; mais des périls lointains et obscurs ne pouvaient pas tenter un jeune homme de vingt-trois ans, élevé au miKeu du luxe 3e Paris, dans la cour la plus corrompue qu'il y eût peut-être alors en Europe. A peine eut-il appris la mort de son frère, qu'il résolut de se dérober au trône de Pologne cour venir régner en France. « Le 18 juin, cinq jours après avoir reçu la nouvelle de la mort de son frère, le roi de Pologne, après s'être couché en présence de ses courtisans polonais, et avoir feint de dormir, s'évada aussitôt qu'il les entendit sortir de la chambre; et, profitant de ce que le château de Craeovie était bâti sur les murs, se fit ouvrir sans bruit la porte qui donnait sur la campagne, fît un quart de lieue à pied par une nuit obscure, pour gagner une petite chapelle où ses chevaux l'attendaient, et delà partit au galop, n'ayant avec lui que Miron, son médecin, Souvré, Larchant et du Halde. Il ne rencontra point le guide qui devait l'attendre avec Chemerault ; il se perdit dans la forêt ; mais ayant découvert la cabane d'un charbonnier, il le contraignit à monter en croupe d'un de ses gens, ets'enfuyant avec autant de crainte qu'un criminel qui échappe à ses juges, il courut toute la nuit, fit vingt lieues de chemin, et arriva enfin an matin à Piezin, ville frontf^,re de la Moravie. Au reste, ce n'était pas sans raison qu'il redoutait" la colère des Polonais : sa fuite ne fut pas plutôt divulguée, que, de toutes parts, les officiers de la couronne, les gentilshommes, les paysans même se mirent à sa poursuite; ces derniers, armés de pieux et de faux, faisaient la garde sur toutes les routes. II était trop tard', Henri s'était mis en sûreté; mais plusieurs de ses courtisans qui, instruits de sa fuite, s'étaient aussi échappés dans la nuit, moins^ leste» que fcil, fit»
ANNALES DE {.^mSTOIRl DE FRANCE.
Une fois sorti ée la PoLogoe, Iim« ri m ne se crut plus obligé d« se hâter. Il traversa leatemeot une partie de l'Aliemagne, et mit 4eux «ois à traverser b nord de FUalie, se complaisant aux fêtes que ie$ Vénitiens et les petits princes de la Looibardie lui donnaient sur son passée» et ne pré-^ tant son attention (}u*à sa toilette»
à des danses, à des processions, à des amusements de tout genre. Arrivé en France, il fut reçu par sa mère, et fit avec elle son entrée à Lyon. Ce n'étaient que fêtes et réjouissances, pendant que la guerre civile continuait à décnirer le royaume.
Henri III n'était pQS homme à la terminer. Au lieu de déployer de l'énergie et de se mettre à la tête de soa peuple pour réduire à Tobéissance les gentilshommes rebelles, il ne songea qu'h ajourner les difficultés, à se soustraire aux embarras de sa position. Au lieu de combattre, il allait s'enfermer au fond de son palais avec de jeunes courtisans uniquement occupés de leur toilette, et qu'on nommait ses mt-
Îjnons, Il se promenait avec eux sur a Saône dans un petit bateau peint, entouré de rideaux, et il passait ses heures mollement couché et dans une eomplète indolence. A son dîner, sa table était entourée d'une balustrade, pour que ses courtisans ne pussent pas s'avancer jusqu'à lui. A l'issue de ses repas, il lisait à la hâte quelques placets* puis il s'enfermait de nouveau, de sorte que personne ne pouvait rappmcher. Aussi la noblesse se retira-t-elle avec dégoût, et bientôt l'infamie de Henri III ne fut plus un secret pour le re^te de ses sujets. Tout le monde répétait ces vers d' A grippa d'Aubigné, dans lesquels il flétrissait avec tant d'énergie et de verve ce nouveau Sardanapale :
Une mère étrangère • apri« aroir été
M Ji ses fils I en a l'an arrêté
Sauvage dans les bois , et pour belle conquête , Ijt faisait triompher da sang de qaelqae bêle. £Ue ea & on BÎaa» d» qui les ris, les jeux
(*) SiamoQdL
Sentaimt bitai un î^mAi , m. tflHÎtcJb ». 4ii; hmèwt Vont se faire crael , sa j[eu;iesse igatén N*aiuiait rien qne le sang, et prenait sa coréb ▲ tuer sans pitié les eern qai- gémissaient, A transpercer les daims et les faousqoi naiewieq^ Si qu'aux plus avisés cette sauvage vie A fait prévoir de lui massacre et tyrannie. L'autre (kit mieus instruit à juger des atours,
Des p;. de sa coiu, et plus propre au3(. amouni
Avoir ras le menton , garder la ftice pAlc, r« geste efféminé, l'œil d'an Sardanapale;. Si bien qu'un jour des rois , oe donteuit atrânaT , Sans cervelle , sans fron\,, parut tel eu son» bal t Des cordons empertés sa chevelure pleine» Sous un bonnet sans bord, fait à l'italienne, fessait de«x arcs ToÀtés; son menton pincetét Son visage de blanc et de rouge empâté. Son «hef tout empoudré , nous firent voir l'idée*
En la place d'un roi , d'une p fardée.
Pensez quel beau spectacle, et comme il fit bien voie Ce prince avec un buse . un corps de salin noir Coupé à r«spagnole , où , des déchiquetures , Sortaient des passements et des blanches tirures ; 9t , afin qne l'habit s'entresnivit de rang , U montrait des manchons gaufTrés de satin blAnc, D'autres manches encor qui %'éteudaieut fendues. Et puis jusques aux pieds d'autres manches perdues.. Pour nouveau parement, il portait tout oe jonr Cet habit monstrueux , pareil à son amour ; Si qu'au premier abord chacun était en peine S'il voyait un roi femme ou bien un homme reine.
Ainsi Henri III, à peine arrivé en France, était déjà devenu un objet da mépris. Ce mépris ne fit qu'augmenter par la suite, lorsqu'on le connut davantage, et que ses vices furent mieux constatés. Au siège de Livron, les femmes même voulurent prendre part à la défense, et du haut desmurs elles insultèrent les favoris du roi, leur reprochant de n'être redoutables
Sue lorsqu'ils s'armaient du couteaa es assassins. Il assiégea vainement une petite bourgade protestante dont les habitants étaient résolus de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Ils l«ii criaient du haut des tours :
A Venez , assassins ; venez, massa- « creurs ; vous ne nous trouverez pas « endormis comme à la Saint-Bartoé- « lemy. » Henri III était connu pour un des principaux auteurs du massacre.
Voilà sous quels auspices commença le r^ne désastreux du dernier des Valois. Catholiques et protestants,tous méprisaient ce prince qui sacrifiait son royaume et peut-être ses convictions religieuses à ses plaisirs. 11 se formai un troisième parti qui tenait Iç milieu entre lespsotesftanls et ks eatbcdiQmA»
L'UNIVERS
On l'appda le parti des politicpes. Ce parti était composé cl*un très-grand nombre de puissants seigneurs qui redoutaient l'ambition des Guises et qui avaient en horreur le massacre de la Saint-Barthélémy. Il se rattachait aux idées de THôpital, mais il y avait progrès : i*Hôpitai s'était borné à penser; le parti des politiques voulait agir et réaliser ses idées de tolérance. Il avait pour chef Henri de Montmorency, maréchal de Damville, qui était catholique, et qui avait souvent trempé ses mams dans le sang huguenot. De ses trois frères, l'atné était protestant dans le cœur ; les deux autres Tétaient ouvertement. Aussi les Guises avaientils proposé dans le conseil de Charles IX d'envelopper la famille entière dans le massacre de la Saint-Barthéiemy. Au mois de janvier 1576, Damville jura publiquement, dans l'assemblée des reh'gionnaires,à JSÎmes,r de protéger les églises réformées qui avaient reconnu le prince de Condé pour chef suprême; 2** de réclamer la délivrance du roi de Navarre et du duc d'Alençon, détenus depuis deux ans; 3<> de ne conclure ni paix ni trêve avec Henri III sans l'assentiment des relîgionnaires; 4<» d'accepter le conseil mi-parti des deux religions ^ui lui serait donné pour l'administration de la police, de la justice et des finances. \
Un événement imprévu prêta bientôt de nouvelles forces aux huguenots et aux politiques. Le duc d'Alençon, qu'on désignait sous le nom de Monsieur, s'échappa de Paris et vint se mettre à leur tête. L'appui d'un prince du sang fut pour eux un secours immense. Le jeune prince publia un manifeste dans lequel il déclara qu'il avait pris Jes armes pour la défense des lois. Il y parlait de la pesanteur des impôts, « lesquels ne tendoient qu'à enrichir quelque peu de personnes, presque toutes étrangères, qui s'étoient emparées du roi, et des prmcipaux états et gouvernements du royaume. » Il déclarait que « pour re- « mettre la France en sa première « splendeur, dignité et liberté, il de-
« mandoit une assemblée générale et « libre des trois états de ce royaume ; « et enfin, que pour ôter tous empé- « chements et réunir les cœurs des « naturels français, il prenoit sous sa « protection et sauve-çarde tous, tant a a*une que d'autre religion , les exhor- « tant, au nom de Dieu, à se comporter « les uns envers les autres comme n frères, voisins et concitoyens ; jus- « qu'à ce que par les états généraux et «^ assemblée d un saint et libre concile, « il fût pourvu sur le fait de la re- « ligion. »
Henri III apprit en même temps que le prince de Condé était sur le point de pénétrer en France à la tête d'une armée allemande. Il ordonna , pour repousser cette invasion , que toutes les troupes et les milices du royaume fussent prêtes à marcher au !•* octobre, et il menaça des punitions les plus rigoureuses ceux qui se ran-
Seraient sous les drapeaux du duc 'Alençon, de Damville ou de Condé.
Malgré ces mesures , ^ui promettaient de l'énergie et de la vigueur, la guerre fut conduite mollement. Le duc de Guise seul se signala contre les Allemands, qu'il mit en déroute à Dormans en Champagne. Toute résistance avait cessé, lorsqu'un soldat huguenot qu'il voulait forcer à se rendre lui ajusta dans le visage un coup d'arquebuse qui lui fracassa la mâchoire et le renversa. C'est à la cicatrice de cette grave blessure que Henri de Guise dut le surnom de Balafré.
La déroute des Allemands en Champagne n'avait pas terminé la guerre civile. La plus grande partie de l'armée n'avait pas pris part à ce combat, et se trouvait en Bourgogne avec le prince de Condé. Deux autres armées ravageaient encore la France : celle du duc d'Alençon , dans le Poitou , et celle de Damville , en Languedoc. A la fin de février 1576, la cour éprouva une nouvelle frayeur en apprenant l'évasion du roi de Navarre. Ce prince n'avait conservé avec lui que deux serviteurs huguenots : d'Aubigné, son écuyer, et Armagnac , son premier valet de chambre. Le premier avait trouvé
grâce auprès du roi , comme poëte , et auprès des Guises comme homme de bonne société. Tous deux couchaient dans la chambre de Henri de Navarre^ lorsque d'Aubigné l'entendit soupirer, puis chanter à voix basse le psaume 88, verset ii :
Tu m'dtes , pour comble d'ennuis »
L'ami que j'aTais cm fidèle ; C'est en vain que ma toîx l'appèle»
Dans l'état funeste où je suis.
Hélas I au fort d'une détresse , Chacun se cache et me délaisse^
Aussitôt les deux serviteurs accoururent près de son lit : n Est-il donc « vrai, lui demandèrent-ils , que Tes- « prit de Dieu travaille et habite ence core en vous? Mais s'il en est ainsi, « pourquoi demeurez -vous captif?
« Pourquoi obéissez-vous à une femme, « tandis que vos amis combattent?
« Croyez que ceux qui ont défendu « votre berceau aimeroient bien mieux « se ranger autour de vous que de « suivre les étendards du duc d'Alen- « çon , étranger à leur religion , et « dont ils se défient. Pour nous deux, « Sire , nous parlions de nous enfuir « demain , quand vos propos nous ont « fait tirer le rideau. Avisez qu'après « nous , les mains qui vous serviront « n'oseroient refuser d'employer sur « vous le poison et le couteau. »
Le 20 février, Henri de Navarre profita d'une partie de chasse pour s'évader avec d'Aubigné et quelques autres gentilshommes mécontents de la cour. D'Aubigné raconte que lorsqu'il eut passé la Loire et qu'il se crut enfin en sâreté, il s'écria : « Je ne re- « toumeplus à Paris si on ne m'y traîne. « J'ai laissé à Paris la messe et ma « femme ; pour la messe , j'essayerai « de m'en passer , mais ma femme , « je la veux ravoir. »
Les protestants étaient alors plus de trente mille, sous les ordres du duc d'Alençon, de Condé, de la Noue, et du prince Casimir. Ils paraissaient peu disposés à traiter, car ils comptaient sur la victoire, et ils méprisaient Henri III; mais Catherine de Médicis , fidèle à sa vieille politique, leur fit dire qu'elle leur accorderait sans combat des conditions aussi avantageuses que celles
qu'ils pouvaient attendre des succès les plus. éclatants. Elle-même, suivie de son brillant cortège de dames d'honneur, vint trouver leurs chefs, et elle parvint à faire signer à Chastenoy la paix de Monsieur.
Ce traité méritait ce nom. Monsieur reçut en apanage pour lui et pour ses héritiers mâles, les trois duchés d'Anjou, de Tou raine et de Berry, « le tout afin de parvenir à quelque grand et heureux mariage. » Les protestants obtinrent le libre exercice de leur culte par tout le royaume , excepté à Paris, à la cour et à deux lieues à la ronde. La liberté la plus parfaite fut rendue à leurs écoles, à leurs synodes, à leurs consistoires. Des chambres mi -parties devaient être établies dans tous les parlements, pour leur assurer des juges impartiaux. Tous les arrêts rendus contre eux furent annulés. Les plus illustres victimes de leur parti étaient réhabilitées ; les enfants de tous ceux qui avaient péri à la Saint- Barthélémy étaient exemptés de toute imposition pour six ans. Ils reçurent un grand nombre de villes de sûreté en Languedoc , en Guienne , en Auvergne, en Provence et en Dauphiné.
Enfin le roi s'engageait à convoquer , pour le 15 novembre, les états généraux à Blois , pour assurer le maintien de la paix publique.
C'est ainsi que par faiblesse Henri III signait une paix par laquelle il cédait aux huguenots et aux politiques tous les avantages généraux et personnels qu'il leur avait plu de réclamer.
Méconientement du peuple, — Ortgine de la sainte ligue. — Premiers états de Blois. — Sixième guerre de religion y moUement soutenue par les deux partis. -^Sixième paix. — La paix ae Monsieur, qui accordait aux protestants les mêmes droits qu'aux catholiques, excita une indignation générale. Les catholiques zélés regardaient la célébration d'un culte hérétique comme une souillure pour les villes où elle était permise. D'autre part, les seigneurs huguenots n'osaient '
vvmyEKS.
pas se fier à la cour et se disperser au ttHtèfi de lenf s andens adversaires. Ils ëemeuraîent cantonnés dans le royaume; chaque chef conservait près de M une troupe de guef riers fidèles et <Jiévoués. Tous restaient en armes, prêts à recommencer la guerre. LeH eatfroliques comprirent alors qu'ils étaient délaissés par le roi et qu'ils ne devaient plus compter que sur eux. Ils formèrent la sainte ligue.
La Picardie donna le signal. Les gen- Iflsbommes, les prélats et les bourgeois éecette province s'unirent « pour maintenir les lois et la religion antiques de la monarchie; » ils déclaraient « qu'ils avoient été bien avertis que sitôt que la TiHe de Péronne seroit saisie par les troupes de Condé , le dessein étoit d'y dresser le magasin et amas des deniers de ceux de la nouvelle religion ; que de ià on proposoit envoyer et lancer les ministres par toutes les villes du gouvernement, dépécher les mandemens et ordonnances , et, en cas du moindre f eftis , procéder par arrêt et emprisonnement des catholiques , saisie et dégât de leurs biens Pour rompre
toutes ces pratiques , ils croient leurs biens Tîe pouvoir être mieux employés, ni leur sang plus justement ni plus saintementrépandu.» Pour atteindre cebut, lès ligueurs s'engagèrent à « honorer, suivre et servir lé chef principal de la confédéi'ation , en tout et partout , et contre tous ceux (jui s'attaqueront directement ou indirectement à sa per- 80nne,pour lui faire très-humble service, et verser tout leur sang pour sa grandeur et conservation d'icelle... Chacun, pour son regard, attirera le plus qu'il lui sera possible d'autres gentilshommes, soldats et bons marchands qui auront envie de se conserver. » C'était Jacques d'Humières, gouverneur de Péronne , de Roye et de Montdidier, qui s'était mis à la tête de ce mouvement, après avoir pris conseil des Guises. Il trouva bientôt de nombreux imitateurs. Dans le Poitou, le duc de Thouars, Louis de la trémoille, fit signer ce même acte par tous les catholiques. A Paris, le premier promoteur de la ligue fut le président du
parlement, Pierre Henne^n. U bloya deux hommes du peuple, le parfumeur Pierre la Bruyère, et son fils qui était conseiller au (3iâtelet , à recueillir des signatures parmi la boui> geoisie. Ils commençafent^par lire au récipiendaire un manifeste semblable â celui qui avait circulé en Picardie. Ce manifeste portait que le but de la ligue était de rétablir le service de Dieu selon les formes de l'Église catholique , et de maintenir l'obéissance due au roi , mais sous la réserve des engagements qu'il avait pris au sacre. Les ligueurs s'engageaient à sacrifier leurs biens et leurs vies pour combattre tous ceux qui mettraient obstacle au but de la sainte ligue; à se défendre mutuellement; à poursuivre jusqu'à la mort le parjure qui , après avoir prêté le serment delà ligue, voudrait s'en retirer; à obéir enfin a celui qui serait proclamé le chef de la sainte ligué. Le récipiendaire prononçait ensuite cette formule :
« Je jure à Dieu le créateur, touchant «cet Évangile, et sous peine d'ana- « thème et damnation éternelle ^ que «j'entre en cette association catho- « lique , selon la forme du traité qui « m*a été lu présentement, justement, « loyalement et sincèrement, soit pour « y commander, ou y obéir et servir; « et promets , sur ma vie et mon hon- « neur , de m'y conserver jusqu'à la « dernière goutte de mon sang , sans y « contrevenir, ou m'en retirer pour « quelque mandement, prétexte, ex- « cuse , ni occasion que ce soit. »
Ainsi la France se trouva partagée entre deux confédérations puissantes.
Celle des catholiques l'emportait par le concert, l'organisation r^ulière, l'obéissance et le nombre. Ses chefs n'étaient pas encore nommés officiellement. Mais personne n'ignorait qu'elle s'était formée à l'appel des Guises et qu'elle recevait d'eux sa direfction. Le duc Henri de Guise était l'idole de la nation, et il méritait de l'être. Le Balafré, c'est ainsi que l'appelait le peuple, était un homme grand, beau, brave , éloquent , plein or ardeur et de zèle pour sa religion. Il aspirait , diton , au trône., et le peuple l'y appelait
de tous ses vœux. On avait trouvé dans les papiers d'un avocat, mort à Lyon en revenant de Rome,, une pièce oà i! disait que les descendants de îlu* Çucs -Capet aviiient régné jusque-là inégitmîement et par une usurpation ♦nattdite de Dieu ; que le trône appar^ tenait de ^roit aux princes lorrains , vraie postérité de Cliarkmagne. Que pouvait opposer Henri !II à un pareil tioiïime ?
Lel4jmHet,on vitle roi rentrer dans Paris avec la reine , amenant «vec lui VL-ne grande quantité de gtienons , de perrotpiets et de petits cfiiens qu'il av-ait achetés à Dieppe. Ses mignons, qui imitaient tous ses caprices, excitaient de plus en plus Tindignationdii peuple car leur !uxe et leur insolence. « Ils «toicnt, dit l'Étoile, fort odieux an peuple, tant par leurs feoons de faire badines et hautaines, que par leurs acco»tremensefféminés,et les dons immenses qu'ils rece voient du roi. Ces beaux mfgnons portoient les cheveax longuets , frisés et refrisés, renK)ntans par-dessus leurs petits bonnets de velours, comme font lès femmes; et leurs fraises de chemises de toiles d'atour empesées , et longues de-detni^pied , de façon qu'à voir leur tête dessus leur fraise", il senabloit que ce fdt lé chef de saint Jean dans un plat (*). w^H parut, à cette époque , un poème "^satirique sur les favoris de Henri lïl. Il était intitulé ; les rertuset l^ûpriétés des mignons^ En voici quelques extraits :
Nostre roi doit cent millions.
Et Aiit pour acquitter sies dettes , Que messieurs les mignons ont faites »
Rechercher les intentions D'un nonvean tyran de Florence, Et les pratiquer en la France. Avant que l'argent ne soit prêt , . Monsieur le mignon le consomme , Et fait un parti de la somme A ctnt pour cent de l'intérêt.
Leur parler et leur Tetemenl
Se voit tel qu'une honnête femme
Anroit peur d'en recevoir blâme»
En usant si lascivement ;
Leur œil ne se tourne à son aise,
Dedans i« repli de leur fraise;
Déjà le fourment n'est plus hou
Pour l'empois blanc de. leur chemise,
{*) Journal de lIÊtoile, t. I, p. 74.» édit. jbe BÎicbaud.
Et faut pour façon plus exquise, f «irt «la ris Iwir Amidon.
LearfMsil est tond» |»arcoiap«t.
Et nan d'une façon pareille t Par rn avant depais l'oreille.
Il est long ; et derrière bas.
Se tienneiA droits ^n ftrlifioey Et une gomme les hérisse , Ou retord leurs plis refrisés j El dessus lenr tête légère , tlu petit bonnet]^ dcs-rière.
Les t-end encor plus desguisés.
^e n'osie dk« que te fard Leur est .plus compinun qu'ik la feiiim«| J'aurois peur d'en recevoir blâme, El qn'unn Vm* ils pratiquent l'ail De l'imptidiqQe Gao^rmède.
Quant à leur habit , il enoède' Tout leur bien et tout leut trésor :
Car le mignon , qui tout ceirscAOïme , Ne se Tel plus en gentilhomme , Mais comme on prince , de drap d'or.
Pens«HVous que nos beaux François ,
Qui . par leurs armes valeureuses ,
En tout de guerres dangereuses.
Ont fait retrtitir maintes fois
Le l^ruit répandu de leur gloire.
Avec le nom de leur victoire ,
En tant de périlleux hasards ,
Eussent la diemise empesée , ,
Eussent la chemise frisée ,
Eussent le teint blanchi de fard.
Bt pour pouvoir mieux contenter Leur jeu, leur pompe, leur bobance»
Et leur trop prodigue dépense, Il fant tous les jours inventer Nouveaux impdts , no«v«lles tailles.
Qu'il faut du profond des entrailles Des pauvres sujets arracher.
Qui traînent leurs chétives viea Sous la gHffe de ces harpies Qui avalent tout sans mascber.
Tous les jours on répandait contre le roi des couplets satiriques , des épi« grammes latines , des libelles diffama»
toires, et le peuple n'était que trop dis«> posé à regarder comme fondées toutes lès imputations odieuses dont il était l'objet. Les Guises ne négligeaient rien decequi pouvaitattirer sur lui le méprit de la nation , espérant qu'ils parvien* d raient un jour à l'écarter au trônt pour régner à sa place. Eux seuls, di» sait-on , étaient les vrais descendants de Charlemagne ; eux seuls étaient coui» verts de la bénédiction du souverain Dontife ; eux seuls aviiient {)ersisté dans l'obéissance due au saint-siége,et brili» laientdes vertus des anciens chevaliers* La France , disait^on , ne pourrait être heureuse que lorsqu'ils remonteraient sur le trône, auquel ils assurorateot
Sd4
L*tJNiVEAS.
de nouveau la bénédiction d» PÉglise.
Telle était la situation des esprits , lorsque le roi, se conformant à Tune des conditions du dernier traité , assembla les états généraux à Blois. Il présida lui-même la séance d'ouverture, le 6 décembre 1576. Sitôt qu'il fut entré dans la salle, toute l'assemblée se leva pour lui faire honneur; chacun se découvrit, et les députés du tiers état mettant un genou en terre , demeurèrent dans cette position jusau'à ce que le roi se fût assis sur le trône qui s'élevait au fond de la salle. Henri III ouvrit la séance royale par un discours remarquable de non sens, de modération et de noblesse :
« J'espère, dit-il, qu'en cette assem- « blée de tant de gens de bien, d'hon- « neur et d'expérience , se trouveront ^ « les moyens pour mettre le royaume « en repos, pourvoir aux désordres et « abus qui y sont entrés par la licence « des troubles , délivrer mon peuple « d'oppression , et^en somme donner « remède aux maux dont le corps de « cet État est tellement ulcéré qu'il « n'a membre sain ni entier. . .Quand « je viens à considérer l'étrange chan- « gemeat qui se voit partout depuis le c temps des rois mes père et aïeul , je « connois combien heureuse étoit leur « position, et la mienne dure et difG- « cile. Car je n'ignore pas que de tou- « tes les calamités publiques et pri- « vées qui ad viennent en un État , le . « vulgaire peu clairvoyant en la vérité « des causes de tous maux, s'en prend « à son prince , l'en accuse et appelle : c à garant , comme s'il étoit en sa I « puissance d'obvier à tous sinistres i « accidens , ou d'y remédier aussi I « promptement que chacun le de- « mande. Bien me conforte que de la « couine et blâme de tant de calami- « tés, le bas âge auquel le feu roi mon « frère et moi nous étions alors nous « justifie assez. Et quant à la reine « ma mère , il n'y a personne qui ait « pu ignorer les incroyables peines « et travaux qu'elle print, pour obvier « au commencement des malheurs. . .
« Aussitôt que j'en» atteint l'âge de « porter les armes. . . j'ai exposé ma
« personne et ma vie à tous hasards « de la guerre , où il a été besoin par « les armes d'essayer de mettre fin « aux troubles; et d'autre part, où il « a été besoin de les pacifier par ré- « conciliation, nul plus que moi ne l'a « désiré, ni plus volontiers que moi « n'a prêté l'oreille à toutes honnêtes n et raisonnables conditions de paix...
« De tous les accidens de ces dernières « guerres , je n'ai rien senti si grief, « ni qui m'ait pénétré si avant dans le « cœur, que les oppressions et misè- « res de mes pauvres sujets , la com- « passion desquels m'a souvent ému « a prier Dieu de me faire la grâce de « les délivrer en bref de leurs maux, « ou terminer en cette fleur de mon « âge mon règne et ma vie... A|>rè8 « avoir bien considéré les hasards et « inconvéniens qui étoient de tous « côtés à craindre, j'ai finalement pris « la voie de douceur et de réconcilia- « tion , à quoi je veux principalement « travailler, accommodant autant que « possible toute chose pour affermir « et assurer une bonne paix , laquelle « je tiens être le remède seul et uni- « que pour conserver le salut de cet « État. »
Henri III désirait la paix. Il la croyait indispensable au salut du royaume. Mais le peuple ne vouhait pas de cette paix honteuse qui accordait aux huguenots les mêmes droits qu'aux catholiques. Il paraissait monstrueux alors qu'une Église dissidente fût tolérée à côté de l'Église universelle. La noblesse prit l'initiative dans les états généraux. Le 19 décembre, elle décida qu'elle insérerait, en tête de son cahier, une résolution portant que le roi ne souffrirait qu'une seule religion dans son royaume; que les ministres protestants seraient exilés ; que tout gentilhomme convaincu d'en avoir reçu un dans sa maison secait dépouille de ses biens. Le clergé à son tour décida, le 22 décembre, « que « dès le commencement du cahier, en ft traitant de l'honneur de Dieu, on sup- « plieroit le roi de remettre la sainte « Église catholique, apostolique et ro- « maine , en son entier ; défendre toute
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« autre religion et exercice dUcelie; et « supprimer et révoquer tous édits tant « de pacification qu'autres , faits en fa- « veur de Ja religion prétendue réfor- « mée ; ministres chassés, punis ...» Le tiers état se déclara avec plus d'éner-
fie encore pour le maintien de l'unité e religion. 11 fut arrêté , le 26 dé* cembre, sur la proposition des députés de Paris, « que le roi seroit supplié « réunir tous ses sujets à la religion ca- « tholique romaine, parles meilleures et « plus saintes voies et moyens que faire « se pourroit; et auetout autre exercice « de religion prétendue réformée fût « ôté,tant en public qu'en particulier.
« Les ministres dogmatisans, diacres « et surveillans, contraints à vider le « royaumededans tel temps qu'il plaira « au roi ordonner, nonobstant tous « édits faits au contraire ; et que le « roi seroit supplié de prendre en ce sa protection tous ceux de la re- « ligion , autres que les dogmatisans, (c ministres , diacres et surveillans , « en attendant qu'ils se réduisent « à la religion catholique. » Cet article, qui allait forcer les huguenots à reprendre les armes, fut adopté à l'unanimité par les députés des gouvernements de l'Ile de France, de la Normandie, de la Champagne, du Languedoc , de l'Orléanais , de la Picardie et de la Provence. Les députés des gouvernements de Bourgogne , de Bretagne , de Guienne , du Lyonnais et du Dauphiné, avaient proposé comme amendement qu'on ajoutât ces mots (i que Tunion de ladite religion « se feroit par voies douces et pacifiques A et sans guerre ; » mais ils n'avaient pu l'obtenir.
Ce ftit là le premier triomphe de la ligue. Henri III risquait de se voir débordé et de demeurer seul et sans' appui au milieu des deux partis qui divisaient la France. Il allait être contraint d'opter. Les huguenots le sentirent, et comme le choix de Henri III ne pouvait pas être douteux , ils protestèrent contre la réunion qui se tenait à Blois, la déclarant illégale parce qu'elle avait été convoquée à l'exclusion des huguenots. Le prince de
26* lÂvraison. ( AmfALSS db l*hist.
Condé prit alors pour devise ces mots î Deo et victricibus amtiSy déclarant qu'il en appelait à Dieu et aux armes contre l'injuste violation des traités.
Aussitôt la guerre éclata de toutes parts. Le 21 décembre, le roi de Navarre adressa d'Agen une lettre circulaire à la noblesse de Guienne pour l'inviter à reprendre les armes. Le ca« pitaine Jean Favas s'empara de Bazas, au nom du roi de Navarre , puis de la Réole et de plusieurs autres places.
Langoiran surprit Périgueux, [)endant que le roi de Navarre assiégeait Mar« mande. En même temps la Noue, d'Aubigné, Saint-Gelaisse soulevaient dans le Poitou. L'exaspération du peuple et des députés fut alors au comble. Henri III fut obligé de se jeter dans leurs bras pour conserver son autorité. Il signa l'acte de la ligue (1577); il le fit signer à son frère et à toute la famille royale, et promit de faire bonne guerre aux huguenots. Cette démarche , qui lui avait été conseillée par sa mère Catherine de Médicis, et qui donne la mesure exacte de leur misérable politique, ne fit que légitimer la ligue aux yeux d'un grand nombre de bourgeois qui , sans être factieux , étaient catholiques zélés ; et Henri III ne fit que s'avilir aux yeux du peuple et de ses ennemis ; car les Guises n'en restèrent pas moips les chefs réels de la ligue.
Nous ne raconterons point ici les événements de la courte guerre qui éclata alors en France. Cette guerre ne fut remarquable ni par de grands faits d'armes , ni par de grands efforts tentés par les deux partis. Ce fut une complication de petits combats, de traités, de trêves d'un moment, mêlées de petites intrigues et de petites trahisons. Ainsi , c'est la reine mère qui ramène au roi de Navarre sa femme Marguerite, et qui, au moyen de ses filles d'honneur, essaye de séduire les principaux capitaines de ce prince et de l'endormir lui • même ; puis , au mépris d'une paix solennellement jurée , elle lui surprend une ville pendant un bal. Du reste , dans cette guerre, il semble que ni le roi ni les pro-
. dbFaangb.) 26
L'UlflVERS-
testants ne petitent plus lever d'arnées « que la France est entièrement épuisée , et qu'elle va devenir la proie des étrangers « qui ouvroient les yeux et frétilloient au seul nom deTrance. » Henri 111 surtout manquait d'argent.
Les députés du tiers et du der^, tout en votant la guerre , lui avaient refusé les subsides pour la faire avec succès. C'était là sans doute une . manœuvre des Guises, qui d'un côté dépopularisaient le roi en l'empêchant d'agir avec vigueur contre les huguenots, tandis qu'eux-mêmes flattaient le peuple en refusant de laisser augmenter les impôts. Le malheureui Henri III fut réduit aux plus misérables expédients pour se procurer les ressources qui lui manquaient. On le voyait assister assidûment aux processions, un cierge à la main , nu-pieds , revêtu d'habits de pénitent. Il voulait prouver au peuple qu'il était bon catholique ; mais il ne parvenait pas à le tromper. Une foule de libelles, de pamphlets, ^e satires en vers, le décriaient tous les jours , et déversaient sur lui l'odieux et le ridicule. Voici quelques-uns des couplets satiriques qui eurent le plus de vogue :
h» roi, poar aroir da l'argent, A fait le pauvre et l'indigent , Et l'hypocrite.
Le grand pardon il a gagne i An pain, H Teau i! a jeûné.
Comme un ermite.
Mais Paria qni le connatt bien , Ne Toudra ploa loi donner rien
A sa reqaéte.
Car il en a je tant donné , Qu'il a de lui dire arrêté:
Allez en quête.
. Henri IIÎ n'ayant pas les moyens de faire la guerre , se vit contraint de négocier la paix. Elle fut signée à Bergerac le 17 septembre 1577. Les protestants obtinrent la liberté de conscience dans tout le royaume, et le libre exercice de leur culte, excepté à Paris et à deux lieues à la ronde. Leur religion ne devait plus les exclure d'aucune dignité, d'aucun honneur. Des chambres mi-parties furent établies dans le ressort de chaque parlement; un grand nombre de villes de sûreté
forent accordées aux protestants pour six ans : Montpellier et AiguesrMortes, en Languedoc; Nyons et Serre, en Dauphine ; Seine la Grand'Tour, en Provence ; en Guienne, Périgueux, la Réoie et le Mas de Verdun. Condé obtint Saint-Jean d'Angely pour sa place de sûreté et sa ré^sidence. £nGn la confédération protestante et la sainte ligue devaient être dissoutes.
Ce furent là. les principaux articles de la i)aix de Bergerac. Le roi, qui en avait réglé lui-même les conditions, s'efforça pendant tout son règne de la maintenir, et il l'appelait avec quelque satisfaction sa paix,
Guerre des Amoureux, — JPaîx de Fleix. — Malgré la paix de Bergerac, les protestants restèrent en armes, et la sainte ligue, loin de se dissoudre, ne devint que plus populaire et plu^ puissante, Henri III, qui croyait avoir paciGé la France, était retombé dans la mollesse et l'indolence. Les bruits les plus outrageants sur son caractère et sur ses mœurs s'accréditèrent. Tout l'antique respect pour les rois avait disparu. De toutes parts on répandait contre lui des satires ea i vers et en prose, en latin et en fran-
riis. La licence universelle du langage la cour et dans le public permettait de désigner par le mot même les turpitudes qu'on lui reprochait. L'impri- À merie multipliait ces libelles, et la po- .■ lice ne parvenait que rarement à saisir ^ les presseis clandestines.
Henri III nétait pas cependant un prince médiocre. Plus d'une fois il fit preuve d'énergie et de talent. Il était grand et d'une belle figure, quoiqu'un peu efféminée ; il avait conservé cette élégance militaire que ses soldats avaient admirée en lui aux batailles de Jarnac et de Moncontour. Il était brave de sa personne et il aimait la bravoure dans les autres; il la demandait surtout à ses favoris. Son esprit était ' orné : il aimait les arts, les lettres et ; la poésie. Malheureusement il admi- I rait avant tout Machiavel, et cette mi; i séràble politique italienne qui avait si |
ANNALES DE L'HlStOIRE DÉ FRANCE.
mat réussi jlisqu'diors à Catherine de Médi^is. En accordant la paix aax hu- ]guenots, H espérait toujours que le moment n'était pas éioîené où il pourrait les attaquer et les détruire; mais il voulait auparavant profiter de leur énergie pour affaiblir les ligueurs, qu'il détestait non moins qu'eux. On eût dit qu'il spéculait sur la ruine de ses Sujets pour augmenter sa puissance.
D'un coté, il voulait abaisser les Bour^ bons, les Montmorency, les Ciiâtillon, les Latour d'Auvergne, les Dnras^ uui étaient à la tête des huguenots et aes politiques; de l'autre, il voulait abais^ ser les Guises, qui étaient ies chefs de In sainte ligue. C'est ainsi qu'il espérait relever la royauté.
Quelques jours aprè^ la conclusion du traité de Bergerac, Henri III vint dîner à l'hôtel de Guise, oh l'on devait célébrer un mariage. Le souper fini, il se rendit au bal, « lui trentième, dît l'Étoile, masqué en homme, avec trente princesses et dames de la cour, vétueS de drap et toile d'argent, et soie blanche, enrichies de pierreries en grand nombre et de grand prix. Les mascarades y apportèrent telle confusion, pour la grande suite qu'elles a voient, que la p'upart de ceux de la noce furent contraints de sortir, et les plus sages dames et demoiselles se retirèrent et firent sagement ; car la confusion du monde y afjporta tel désordre et vilenies, que si les murailles et tapisseries eussent pu parler, elles auroient dit beaucoup de belles choses. »
Chose singulière ! le duc d'Alençoii dénonçait le premier ces Scandales à la France, espérant sans doute que son frère serait déposé et qu'il pourrait régner à sa çlace. Kt cependant lui-même ne menait pas une vie moins déréglée avec le fiameux Bussy d'Amboise, si célèbre alors pour sa galanterie et sa bravoure, a Le lundi 6 janvier 1578, la demoiselle de Pons de Bretagne, reine de la fève, fut par le roi, désespérément brave, frise et gauderonné, menée du château du Louvre à la messe, en la cliapelle de Bourbon; étant le roi suivi de ses jeU''
Des mignons^ dutftnt et plu« braver que lui. Bussy d'Amboise, le mignon de iVlonsieur, frère du roi, s'y trouva à la suite de M. le duc son maître, habillé tout simplement et modestement, mais suivi de six pages vêtus de drap d'or frisé, disant tout haut que le temps étoit venu quie les bélitres seroient les plus braves ; de quoi suivi» rent les secrètes haines et querelles qui parurent bientôt après.
« Bussy, lé soir du jeudi précédent, avoit pris querelle avec Grammont, au bal qui tous les soirs, en la grande salle du Louvre, se faisoit et continuoit depuis les Rois ; le vendredi 10, il envoya a la porte de Saint-Antoiiie trois cents gentilshommes bien armés et montés ; et Grammont autant de mignons et partisans du roi, pour là y démêler leurs querelles h toute oiitrance. Or, furent-ils empêchés de .«e battre par exprès commandement du roi ce matin ; nonobstant lequel com* mandement, Grammont, bien accomp pagné, alla Taprès-dîner rechercher Bussy en son logis, rue des Prouvaires, où il s'efforça d'entrer, et y fut par quelque espace de temps combattu entre ceux du dehors et ceux du dedans. De quoi le roi averti envoya le maréchal de Cossé et StrozT^i, qui amenèrent Bussy au Louvre, où aussitôt après fut amené Grammont, par exprès commandement du roi ; et le lendemain matin furent mis d'accord par l'avis des maréchaux de Montmorency et Cossé.
« Le samedi T' février, Quélus, ac* compagne de Saint-Luc, d'Arqués et de Saint-Mégrin , près de la porté Saint-Honoré, hors la ville, tira l'épée et chargea Bussy d'Amboise, qui, monté sur une jument blagarde de i'écurie du roi, revenait de donner car** Hère à quelque cheval dans les corri* dors des Thuileries; et fut la fortune tant propice aux uns et aux autres^ que de plusieurs coups d'épée tirés, pas un ne porta, fors sur un sentiU nomme qui âcconipngiioit Bussy Jequel fut blessé. Le 3 et le 4 de ce mois, an conseil privé du roi. Sa Majesté présentCj fut arrête que Quélus, agre&-
LTJSIVERS.
seur, seroit constitué prisonnier, et son procès fait, suivant Tordonnance faite dans le mois précédent contre tels querelleurs; dont toutefois rien ne fut mis en exécution, le roi Payant sous main couvert comme son mignon.
De quoi Monsieur offensé, et des querelles au*il sembloit qu*on lui dressoit jouHieAement, en la personne de Bussy, son favori, délibéra de partir de Paris et delà cour...
« Or, étoit résolu M. le duc de partir le mardi-gras pour se retirer, et avoit commandé à ses gens de tenir ton train et cariage tout prêt ; de quoi le roi et la reine mère avertis entrèrent en quelques soupçons; de manière que, sortant du bal, ils allèrent voir Monsieur en sa chambre, où montans en hauts propos, ils s*assurèrent de sa personne et lui donnèrent bonne garde. £t le matin firent saisir la Châtre, Simier, et autres confidens du duc, qu'ils firent, mettre à la Bastille (*). •
Telles étaient les misérables intri- (Ries qui préoccupaient la cour. Le duc de Guise en profitait pour fortifier son parti. Il était entouré, comme le roi, d*un grand nombre de ieunes seigneurs et de pages qui se dévouaient a ses intérêts. L*un d'eux, Antraguet, ayant accablé de ses mépris le comte de Quélus, deux autres favoris du roi, Maugiron et Livarot, embrassèrent la querelle de leur camarade; tandis que deux pages du duc de Guise, Schomberget Riberac, s*unirent à Antraguet. Le combat de trois contre trois eut lieu, avec le consentement du roi, le 27 février 1 578, à cinq heures du matin, près de la Bastille. Les six combattants s'avancèrent Tun contre l'autre, la poitrine nue, fépée et le poignard à la main. Leur acharnement fut extrême. Schomberç et Maugiron furent tués sur place; Riberac et Quélus furent blessés à mort. Cette nouvelle plongea le roi dans une morne douleur, « à cause de la merveilleuse amitié qu'il avoit portée à Quélus et i Maugiron. Il les baisa tous deux
(*) L*Étoile , Journal de Henri m.
morts, dit TÉtoile; fit tondre lenn têtes et serrer leurs blondes chevelures, et 6ta à Quélus les pendants de ses oreilles, que lui-même auparavant lui avait donnés, et attachés de sa propre main.... et l'honora, lui et les autres, de superbes convois et sépultures de princes. » Il eut un instant l'idée de faire traduire en justice Antraguet, seul survivant de ce combat terrible; mais le duc de Guise déclara « qu'il n'avoit fait acte que de gentilhomme et d'homme de bien, et qoe si on le vouloit fâcher, son ép^, qui coupoit bien, lui en feroit raison. » Le roi renonça à son projet.
Pendant aue l'on était tout occupé des funérailles de Quélus , de Maugiron, et de Saint-Mégrin, que le duc de Guise avait fait assassiner pour venger une injure personnelle, les protestants reprenaient les armes dans le Midi.
De jeunes étourdis de la cour de Nérac, que leurs maîtresses poussaient à la guerre, s'emparèrent par surprise de quelques villes. Le seul fait d'armes de quelque importance fut la prise de Cahors ^ar le roi de Navarre. Le | 5 mai 1580, à minuit, il envoya par une nuit orageuse deux artificiers , accompagnes de deux soldats , attacher | le pétard à la porte de Cahors. La ville fut surprise et emportée après un combat opiniâtre. Mais bientôt des conférences furent ouvertes au château de Fleix, dans le Périgord. « Pour traiter la paix, dit Sully dans ses Économies J royales , l'on avoit fait une espèce de trêve, mais qui ne s'étendoit que dans Coutras et une lieue et demie à i'entour ; la reine-mère n'ayant jamais voulu étendre davantage ces limites, pour ce, disoit-elle, qu'elle étoit résolue de conclure la paix ou en ôter du tout l'espérance , plus tôt qu'une trêve générale n'auroft été publiée aux lieux éloignés. Tellement que dans cet espace où résidoient ces quatre cours (de Catherine, de Marguerite, de Monsieur et du roi de Navarre) , Ton n'y voyoit ni ovoit-on parler que de paix, d'amour, danses, oallets, courses de bagues et autres galanteries ; mais sitôt que, sans passeport, l'on étoit hors
ANNALES DE rfflSTOmE DE FRANCE.
de ces bornes, ils se prenoîent prisonniers et se don noient coups d*épée et de pistolet entre gens de différens partis , lesquels se rencontroient à la campagne (*). »
Le traité signé à Contras et à Fleix ne fut que la confirmation de celui de Bergerac. La guerre qu*il terminait n'avait été suscitée par aucun motif politique ou religieux ; elle n*avait été qu*un symptôme de la corruption des mœurs et de la frivolité féroce de quelques grands seigneurs.
Anéantissement de Faviorité royale.
— Mort de Monsieur, Le traité de Fleix avait rendu la paix à la France , mais non point l'autorité au roi. L'action royale sur le royaume était presque nulle, et Ton vit naître peu à peu une nouvelle féodalité. Plusieurs des gouverneurs des grandes provinces s'étaient tellement ancrés dans leurs gouvernements, que le roi n'avait pas le pouvoir de les leur reprendre. Henri III avait essayé en vain d'enlever le gouvernement du Languedoc à Dam ville, duc de Montmorency. Le roi de Navarre n'était pas moins solidement établi en Guienne.
Le duc de Guise était' maître absolu dans son gouvernement de Champagne , son frère Mayenne dans celui de Bourgogne , le duc d'Aumale dans celui de Picardie. Ni les traités , ni les ordres formels du roi n'avaient pu donner cette dernière province à Condé; mais en revanche , Condé dominait dans tout le Poitou, quoiqu'il n'en eût pas été nommé gouverneur. « Jusqu'à un certain point cependant, dit Sismondi , les gouvernements des grandes provinces demeuraient sous la main du roi , tandis que les gouvernements particuliers étaient en quelque sorte aliénés à perpétuité. Beaucoup de districts d'une étendue médiocre , beaucoup de villes , souvent même des châteaux forts , étaient érigés en gouvernements , que le roi ne croyait pas pouvoir reprendre à ceux auxquels il
i' (•) Sully, Économies royales , 1. 1 ,p. 3o5.'
les avait une fois accordés ^ sans les leur racheter. Nous connaissons mal la réunion des droits , des services obligés , des easualités qui rendaient ces gouvernements si lucratifs ; nous voyons seulement que même les plus petits produisaient un revenu considérable, levé tout entier sur les habitants ou sur le transit du commerce. Le roi n'accordait aucune paye au gouverneur, il ne lui boniGait aucune dépense ; les fortifications , la garde , la police , tout demeurait aux frais de ce petit despote, ou plutôt des sujets
Su'on lui abandonnait. Mais aussi , ans son château , sa ville ou sa petite province , tout dépendait de lui ; les armes , les soldats et leur capitaine lui a()partenaient ; les habitants , qui n'avaient à attendre que de lui protection ou justice , lui étaient dévoués ; ils se croyaient obligés à le défendre , à suivre son parti , a en clianger avec lui , souvent même au préjudice de leurs sentiments religieux. Le roi ne faisait rien pour eux , eux-mêmes ne faisaient rien pour le roi ; mais par dévouement à leur gouverneur , ils se soumeÀaient à des hasards , à des dangers qat nous ne comprenons plus aujourd'hui; car s'ils étaient pris a'assaut en se défendant y ils avaient peu de merci à attendre pour leur vie ou l'honneur de leurs femmes, aucune pour leurs biens, qui étaient immanquablement livrés au pillage.
« La vanité de la noblesse cherchait alors, et a cherché davantage encore depuis, en en réveillant les souvenirs, à rattacher cet ordre de choses à l'ancienne féodalité. Un long espace de temps les sépare cependant, et leur origme n'est point la même. L'antique féodalité était une fédération de nobles propriétaires de la terre, liés par des devoirs mutuels, avec les soldats qui cultivaient leurs champs,sous l'obligation du service militaire, avec leurs ducs et comtes auxquels ils rendaient à leur tour leur service à l'host et à la cour de justice ; elle avait fini au plus tard avec saint Louis. C'est sous son règne qu'on avait vu les dernières guerres privées ; toutes les an-
L'Uli|¥£RS.
cjennes maison» priocières s^étaîent éteintes vers cette époque; tous les grands fiefs avaient été réunis à la couronne. Dès lors Thistoire provia^ ciale est silencieuse; toutes les chroniques locales finissent et Ton dirait que les provinces ont cessé d'avoir une existence digne d'un souvenir, avec le$ comtes d'Ai\iou et de Poitou, les ducs d'Aqukaine et de Normandie. Il restait cependant des gentilshommes dis-, perses dans toute la France, autrefois arrière-vassaux de ces grands seigneurs, et qui suivaient par une affection héréditaire la carrière des armes; quelques-uns conservaient avec un soin religieux les tours et les fossés de leurs châteaux, mais ils n'avaient plus d'bomnies à eux pour les défendre^ et aucun d'eux n'aurait osé relever ces bannières châtelaines qu'on avait vues dressées contre Celle de France...
« Henri III, en abandonnant entiè- Fe«)^nt les rênes du gouvernement, fit reparaître auel(]ue cliose de beaucoup plus semblaolç a Tancienne féodalité; on vit se relever une puissance provinciale indéiendaute du roi, souvent opposée au roi, et qui s'attribuait les droits de lever les impôts, de contracter des alliances et de faire la guerre; elle y joignait celui de haute et basse justice, que, malgré les efforts des parlements, l'autorité royale n'avait lamais entièrement enlevé à la noblesse. Cette féodalité nouvelle, issue de la ligue, cette double fédération, Qrganisée pour la guerre civile, ne comprenait qu'un très-petit nombre de descendants des grandes familles ; car toutes celles du premier ordre, et la plupart de celles du second, étaient étemtes depuis longtemps; mais les grands vassaux d'autrefois étaient rem»
placés par les princes apanages, puis par les souvemeurs ée province, eofia par les favoris et les mignons enrichis des dons de la couronne. Aucun d'eux ne pouvait compter comme autrefois sur le loyal service de chevaliers et d'écu^ers', qui tinssent d'eux des fiefs, et qui leur dussent la foi et l'bommage; les gentilshonunes s'étaieat
désaccoutumés de suivre leurs baronSf même aux guerres royales, et l!arrjère-ban ne faisait plus partie de la force militaire du royaume. Des aventuriers et des soldats, les uns .attachés à la personne d'un chef par le choix et l'espoir de s'avancer, les autres levés pour l'occasion, faisaient toute la force des princes apanages et des seigneurs dans leurs châteaux.
a Du reste, comme au temps de la féodalité ancienne, la France n'était pas seulement un assemblage de princes, mais aussi de repubn'ques.
Les villes , ne pouvant plus compter sur la protection des lois ou sur celle de l'autorité royale, avaient confié une autorité beaucoup plus étendue aux magistrats de leur choix. Elles les chargeaient de lever des impôts et d'administrer les finances municipales ; de faire des approvisionnements d'armes ; de correspondre pour les intérêts de la religion ou de la faction, avec les princes ou les cités de leur parti; de donner enfin une nouvelle discipline à leurs milices. £t l'on vit en eifet les bourgeois combattre sous leur bannière avec un acharnement dont ils s'étaient depuis longtemps désaccoutumés. Paris, Rouen, Marseille, Bordeaux, Toulouse, dans le parti catliolique, la Rochelle, Montauban, Nîmes, dans le parti protestant, ne tardèrent guère à juuer le rôle de républiques presque indépendantes (*). »
Ainsi le royaume se désorganisait chaque iour: les lois étaient sans vigueur, lie roi sans autorité. Le peuple imputait ses malhejjrs publics à l'impiété et à la négligence coupable de Henri III; il souhaitait la mort de ce prince, et l'appelait de ses vœux ; car il espérait quelque soulagement sous le r^ne du duc d'Alençon, son frère.
Mais en 1584 le dpc d'Alencon mourut, après une entreprise malheureuse pour se mettre à la tête des révoltés de Naples. « J'eusse apposé eo ce lieu, ait d'Aubigné, un tableau pu-
(*) Sismondi, Histoire des Français, t. XX, p. 13-19,
ANNALES DE L'HISTOttE DE FRANCE.
tUé d€ oe temps, pour moi^trçr labaîoa qu'il avolt acquise; mais j'ai eu crainte qu'on m'eût pris pour un certificateur des éDormités. Bien pouvons -nous dire que, hormis les compagnons ou serfs de ses plaisirs, il mçuroit ayant acquis autant d'ennemis qu'il y avoit de gens qui le connussent. »
Conséquences de fa mort du duc d'Alençon. — Articles de Nemours.
— Révocation des édits de tolérance.
— Le ^"c d'Alençon était mort sans laisser d^enfants. Cet événement donna une force toute nouvelle au parti desi ligueurs, fin effet, Henri III n'ayant pas d'enfants et ne pouvant plus guère en avoir, la couronne allait échoir, conformément aux lois antiques du royaume, au roi de Navarre, qui, en sa qualité de chef de la maison de Bourbon, était le premier prince du sang. Il fut solennellement excommunié par le pape Sixte-Quint; et comme il avait été lorcé de professer la religion catholique lorsqu'il avait été prisonnier de Charles IX, après la Samt- Barthélemy, il était considéré comme relaps, et en conséquence il ne pour vait que bien difficilement se réconcilier avec l'Église.
Les Guises ne hé^ligèrent rien pour exciter la frayeur du peuple. Ils répandirent le bruit que Henri III était secrètement d'accord avec le roi de Navarre. On persuada au peuple de Paris que dix mille huguenots, cachés dans le faubourg Saint-Germain, n'attendaient qu'un signal pour couper la gorge à tous les catholiques. Plus ces fables étaient grossières, plus les ca- Jo^omies étaient absurde^, et plus on les écoutait avidement. Les Guises firent faire de grands tableaux sur toile, représentant les effroyables supplices que la reine d'Angleterre avait tait subir à quelques catholiques. Ils les exposèrent dans les principales rues aux yeux du peuple. Des hommes apostës les expliquaient aux passants, et ils ne manquaient jamais d'ajouter que tel serait le s< rt des catholiques ae France, si l'hérétique relaps, Henri
de Navarre, parvenait à la cooronDe«f En même terop«,les prédicateurs, dans kurs sermons, ne parlaient que des dangers que courait TÉglise, clés per-^ sécutions que lui feraient essuyer les hérétiques partout où ils étaient les plus forts ; et, en préchant ia haine, ils semblaient animés du sentiment de la charité. Non-seulement à Paris, mais dans une foule de villes de province, à' Soissons, à Rouen, à Orléans, à Toul, la ligue comptait de ces orateurs populaires dont le langage grossier,mais énergique, électrisait la foule et lui inspirait une haine profonde contre le roi de Navarre et ses alliés. Ces prédicateurs appartenaient presque tous à l'ordre des jésuites. C'étaient eux qui parcouraient sans cesse le royaume pour organiser partout des associations semblables à celle de Paris, en sorte que bientôt la ligue embrassa la France tout entière. Déjà un comité directeur était organise à Paris pour donner Timpulsion au reste de la France. Ce comité siégeait alternativement à la Sorbonne; au collège de Fortet, qu'on appelait 1» berceau de la ligue; au couvent des jésuites, dans la rue Saint-Antoine , et dans les maisons des principaux conjurés. Maineville en était le président; il avait sous lui un certain nombre de bourgeois qui, presque tous, avaient pris part au massacre de la Saint-Barthélémy, et qu'on désigna plus tard sous ie nom des Seis^y lorsqu'ils se furent emparés du pouvoir municipal, et qu'ils furent devenus ainsi les représentants des seize quartiers de Paris.
Jusque-là c'étaient les protestants qui avaient donné le signal des guerres civiles ; cette fois ce furent les catholiques. Le 1*' avril 1585, le duc de Guise, le duc de Mayenne, le cardinal de Bourbon, prirent les armes. En même temps, le cardinal de Bourbon publia un manifeste qui était la déclaration de guerre des ligueurs. Il y rappelait le sang versé dans les guerres de religion, la mort de François II, de Charles IX et du duc d'Alençon, qui n'avaient pas laissé d'enfants ; la conduite de Henri ÏU, qui ne pouvait plus
tn
L'UNIVERS
guère en avoir. « Ce rojaume très- « chrétien, disait-ii, ne souffrira jamais « réjs;ner un hérétique , attendu que les c sujets ne sont tenus de reconnottre ni « soutenir la domination d*un prince dé- «rogéde la foi catholique et relaps; « étant le premier serment que fassent « nos rois, lorsqu'on leur met la cou- « ronne sur la tête, maintenir la reli- « gion catholique, apostolique et rôti maiîie, sous lequel serment ils reçoi- « vent celui de Gdéiité de leurs sujets, « et non autrement. » Suivait une longue accusation contre Henri III, qui favorisait, disait-on, les protestants de Flandre contre le roi d'Espagne, ceux d'Allemagne contre l'empereur; qui était l'allié du roi de Navarre, et qui, en attendant l'avènement d'un prince hérétique, écartait les grands du pouvoir, et permettait à de vils favoris de saisir l'autorité. « Pour ces «justes raisons, disait-il enfin, nous, « Charles de Bourbon, premier prince « du sang, à qui il touche de plus près « de prendre en sauve-garde et protec- «ction la religion catholique en ce « royaume, et la conservation des bons « et loyaux serviteurs de Sa Majesté et « de l'État, assisté des princes, cardi- « naux , pairs, prélats, officiers de la « couronne, gouverneurs des provinces, « seigneurs, gentilshommes, capitaines, « villes, et autres, faisant la meilleure « et ()lus saine partie de ce royaume; « après avoir sagement posé le motif de « cette entreprise, eten avoir pris Tavis, « tant de nos bons amis très-affection- « nés que de gens de savoir et craignant « Dieu,gue nous ne voudrions off^enser « en ceci pour rien au monde, déclarons « avoir juré tous et saintement promis K de tenir la main forte et armée, à ce « que la sainte Église soit réintégrée en « sa dignité et en la vraie et seule re- « ligion catholique ; que la noblesse «jouisse comme elle dott de sa fran- « diise tout entière, et le peuple soit « soulagé, les nouvelles dispositions « abolies et toutes crues ôtées, depuis « le règne de Charles IX que Dieu ab- « solve. Qcie les parlements soient re- « mis en la plénitude de leur connois- « sance et en l'entière souveraineté de
c leurs jugements , diacun en son res- « sort, et tous sujets du royaume main- « tenus en leurs gouvernements, char- « ges et ofQces , sans qu'on les puisse « oter , sinon en tous cas des anciens « établissements, et par jugements des « juges ordinaires ressortissant au parci lement. Que tous deniers qui se lè- « veront sur le peuple soient employés « à la défense du royaume, et à l'effet « auquel ils sont destinés, et que désor- | « mats les états généraux soient libres « et sans aucune pratique , toutes les « fois que les affaires le requerront, « avec entière liberté à chacun d*y faire \ « ses plaintes. »
La publication de ce manifeste fut accompagnée d'une prise d'armes gé- i nérale. Les ligueurs essayèrent de I s'emparer des principales villes du royaume. Ils échouèrent à Marseille et à Bordeaux , mais ils réussirent à 1 Lyon, à Verdun et à Toul. Déjà le duc I de Guise et le cardinal de Bourbon marchaient sur Paris avec douze mille cavaliers. Henri 111, consterné, envoya sa mère au-devant d'eux pour traiter.
Les demandes du duc de Guise furent exorbitantes ; mais tel était l'abaisse- i ment du roi, qu'il fut obligé de céder | et de se jeter dans les bras de la ligue. Un traité fut signé à Nemours, le 7 juillet 1585. Les principaux articles portaient l'interdiction au culte protestant en France; l'expulsion du royaume, dans l'espace d'un mois , de tous les prédicateurs protestants; la reddition des places de sûreté ; la suppression des chambres mi-parties. Le roi prenait à sa solde les troupes des ligueurs , et s'engageait à livrer des places de sûreté à leurs chefs : Soissons au cardinal de Bourbon; Dinant et le Conquest au duc de Mercœur; Verdun , Toul et Saint-Dizier au duc de Guise ; Dijon et Beau ne au duc de Mayenne ; Samt-Esprit de Rue au duc d'Aumale; le Bourbonnais au duc d'Elbœuf. Henri 111 porta lui-même au parlement de Paris les lettres patentes qu'il donna en exécution du traité de Nemours. Il révoqua tous les anciens édits de tolérance, et interdit le culte protestant sous peine mort et
de oonfiscatton des biens. Le parlement enregistra solennellement ces lettres patentes, et lorsque le roi sortit du palais, il fut accueilli par la foule avec des acclamations et des vœux pour sa longue vie, auxquels son oreille n'était plus depuis longtemps accoutumée.
Guerre des trois Henri.^BatalUe de Coutras. — A la première nouvelle de la reprise des hostilités, le pape, Sixte-Quint, excommunia solennellement le roi de Navarre et le prince de Condé : « L'autorité, dit-il, baillée à « saint Pierre et à ses successeurs, par « TinGnie puissance du roi éternel, a surpasse tous les pouvoirs des rois « et princes terriens, et étant fondée « sur la ferme pierre , et n'étant ja- « mais ébranlée par aucuns vents ou « orages contraires ou favorables, « elle prononce des arrêts et jugemens « irrévocables. Avec toute diligence, « elle prend garde à faire observer les A lois , et quand elle trouve aucuns « contrevenans à l'ordonnance de Dieu, « elle les punit de griève condition, les « privant de leurs sièges , quelque « grands soient-ils , et les terrassant « comme ministres de Satan. » Il annonçait ensuite qu'il allait exercer cette autorité contre deux enfants de colère, « Henri de Bourbon , jadis roi « de Navarre, et Henri, aussi de Bour- « bon, jadis prince de Condé... Le « premier revautré en la bourbe , chef « et défenseur des hérétiques et re- « belles , a pris les armes contre son « roi très-chrétien et les autres catho- « liques , a contraint les citoyens et « babitans catholiques à force de me- « naces et de coups à recevoir son « impiété... Le second s'est rendu au- « teur des séditions et guerres civiles, « a usé de toute sorte de cruauté et «inhumanité; engeance détestable, « dégénérant de la famille et sang de « Bourbon... Prononçons et déclarons « Henri , jadis roi de Navarre , et « Henri , jadis prince de Condé , être « hérétiques, relaps, non repentans^ « chefs, fauteurs, protecteurs, mani-
« festes publics et notoires , et par « ainsi coupables de. lèse-majesté di- « vine, et par ce être privés, savoir, « Henri , jadis roi de son prétendu « royaume de Navarre , et Tautre « Henri, de Condé, eux deux et tous « leurs successeurs, de tous et quel- « conques autres principautés, duchés, « seigneuries, fiefs, honneurs et offices « royaux; les déclarons indignes et « incapables de les tenir. Et par ce « même droit les déclarons incapables « et inhabiles de succéder à quelque « principauté ^ duché , seigneurie et « royaume, et spécialement au royaume « de France... Et en outre , tous ma* « gistratç, seigneurs , tenant fiefs et « vassaux , sujets et peuples çui leur • ont juré fidélité, sachent qu'ils sont « absous à jamais de tel serment, soit « de fidélité , obéissance , ou sTutre « (}uelconque, et interdisons à tels su- « jets de leur rendre obéissance aua cune. »
Cette huitième guerre civile fut appelée la euerre des trois Henri, parce que les chefs des trois partis portaient ce nom. Henri de Valois était à la tête du parti oui voulait avant tout le maintien de l'autorité royale; Henri de Guise dirigeait les ligueurs; enfin, à la tête des protestants se trouvaient Henri de Navarre, Henri de Condé, et Henri vicomte de Turenne. Henri III avait assemblé trois armées, l'une pour combattre le roi de Navarre au midi , l'autre pour arrêter ses alliés allemands au nora, et la troisième pour surveiller les provinces du centre. Il crut faire un coup de maître en envoyant contre la faible armée du roi de Navarre l'un de ses mignons , le duc de Joyeuse, avec une armée considérable, tandis qu'il envoyait le duc de Guise avec fort peu de troupes contre les Allemands auxiliaires que les protestants avaient appelés à leur secours.
Mais toutes ses prévisions furent dé- .
eues.
Le roi de Navarre avait avec luises deux cousins , Condé et Soissons , et tousses plus vieux capitaines. Turenne, la Trémoille, Montgommery, Galerande, Salignac ; il comptait 6ous
L'UKIYiaS.
nos osdres deux mlHe dnq cents cavaliers et quatre mille fantassins , mal équipés , luais vieillis dans la guerre eiviie et d*une valeur éprouvée. Le duc de Joyeuse avait sous ses ordres dix à douze mille hommes. Son ar« mée était toute brillante d'or et de soieries. EUe^ait com()osée de jeunes seigneurs ({ui soupiraient après le Gon(tbat, mais qui ne connaissaient pas le métier de la guerre. Ce fut à Cou* tras, sur les bords de la Dronne, que se reneoDlrèrent les deux armées.
Avant le combat « les protestants en* tonnèrent le verset iS du psaume cxym :
La Toici l'IiearttBse joaenée Qui répood k notre dmiv
Quelques catlioliques, qui se trou* vaient assez près pour les entendre, s*écrièreat : « Par la mort ! ils trein* a blent, les poltrons; ils se confessent ! » On raconte a^ssi qu'au moment où le roi de Navarre allait donner ie signal de Tattaque , un ministre Tarréta et le somma de réparer un scandale qu'il avait donné à la Rochelle en séduisant la fille d'un, magistrat^ le menaçant, s'il refusait, de la colère du ciel* Henri confessa sa faute, protesta de son repentir, et promit, s'il était vainqueur, de donner toute la satisfaction qui était en son pouvoir. En marchant au combat , il s'écria , en a'adressant à Condé et à Soissons : « Je ne vous di- « rai qu'une chose, c'est que vous êtes* « de la maison de Bourbe n , et , vive « Dieu ! je vous montrerai que je suis « votre aîné, v
Il avait formé ses cavaliers sur six de nauteur , et il les avait entremêlés d'arquebusiers , dout le premier rang était couché ventre à terre , tandis que les autres s'inclinaient à des hauteurs différentes, de sorte que cinq rangs pouvaient tirer à la fois. Ils avaient ordre de ne faire feu que lorsque l'ennemi serait à vingt pas. Joyeuse, avec sa brillante noblesse, dont les armes dorées resplendissaient au soleil, dont les lances, ornées de longues banderoles de soje , ombrageaient le terrain , fondit avec impétuosité dans cette enceinte que les (luguenots entouraient
comme d'un mor d'airain. Les cavaliers furent reçus presque à bout portant par un feu meurtrier ; plus de la moitié furent renversés à terre, les autres s'enfuirent en désordre. Joyeuse resta sur le champ de bataille. Les drapeaux, les canons, tes bagages, et uu Dutin qu'on évaluait à six cent mille écus , tombèrent au pouvoir des vainqueurs.
Henri de Navarre ne profita pas de cette victoire , la première que les protestants eussent remportée depuis le commenceiiient des guerres de religion.
Au lieu de tendre la main à l'armeé allemande, qui s'approchait de la Loire, il traversa toute la Gascogne avec une troupe de cavalerie , pour aller porter vingt-deux drapeaux , qu'il avait enlevés aux vaincus , à la comtesse de Grammont sa maîtresse. Pendant ce temps , les Allemands , rassemblés en Alsace , sous la conduite du baron de Bohna, avaient envahi la Lorraine.
Le duc de Guise leur tint tête avec sa petite armée, et les empêcha de piller la campagne. Après avoir traversé toute la Lorraine, le baron de Dohna fut rejoint en Champagne par François de Châtillon , fils de Coligny , qui lui amenait des renforts. Son armée s'éleva alors à quarante mille hom« mes. Elle menaçait Paris , qui n'était défendu que par la faible armée du duc de Guise. Celui-ci était à table, quand l'Albanais Fratta , son confident , vint lui dire que les Allemands étaient dispersés dans la campagne de Montargis , sans vedettes , sans précautions militaires, mettant une sorte d'orgueil à ne tenir aucun comptede leurs ennemis. Il demeura pensif quelques instants, puis donna l'ordre au trompette de sonner le boute-selle. « Pourquoi « donc? dit Mayenne.» — « Pour aller au «combat.» — «Réfléchissez donc à ce « que vous allez faire. »— «Les réflexions ^que je n'ai pas faites en un quart « d'heure,jeneles ferois pas en un an.» L'autorité du duc de Guise était si grande , qu'en peu d'instants tous furent à cheval. Les Allemands étaient endormis. Ils furent surpris , et sans la présence d'esprit du baron de
ANNALES DE L'fflSTOIRï; PE FRANCE.
Dohna , le ckic de Guise les écrasait.
Quelques semaiues adirés, il les sur*prit de nouveau au château d'Auneau, a quatre lieues de Chartres ^ et en fit un horrible massacre. Après ces deux écJiecs, cette armée, qui avait fait trembler la France , et dans laquelle les huguenots avaient placé presque tout leur espoir, perdit toute confiance et commença la retraite. Cette retraite fut désastreuse. « Il n*y a voit plus moyen de tenir ordre de gens de guerre, ni entre les Allemands, ni entre les François, dit l'auteur d'une relation qui tut envoyée au roi de Navarre. Plusieurs gentilbommes françois s'étoient jà retirés et se retiroient par chaque jour en leurs maisons ; on n^avoit aucune assurance de plusieurs parmi lesquels on étoit ; il ne se voyoit aucune résolution pour le combat ; les chemins étoient pleins de bagages et armes, tant des Allemands que des François ; les chevaux harassés ; il falloit faire de longues traites pour s'éloigner de rennemi. Quand on arrivoit , on ne trouvait aucun guide pour dresser les chemins et montrer les villages , de sorte qu'on perdoit le plus souvent autant de temps pour trouver le logis , après être arrivé au rendezvous , c|u'on eût fiait à cheminer deux ou trois lieues. La plupart demeuroient , ou dans les bois , ou aux premières maisons qu'on rencontroit, sans pain pour les hommes et sans fourrage pour les chevaux ; plusieurs montures demeuroient recrues faute d'être ferrées ; il falloit passer (]uatre journées de bois ; les arquebusiers et ^ens de pied dimtnuoient ; néanmoins il en falloit quantité pour fournir à la queue et à la tête de l'armée. Tout le régiment de Villeneuve s'étoit débandé, n'y avoit pas plus de trois jours, parce ^e leur mestre de camp étoit prisonnier. Il n'v avoit quasi plus d'hommes en celui de M. de Mony. Ceux que le sieur de Châtillon avoit amenés de Languedoc , pour n'être pas montés , ne pou voient suivre ; ou pour suivre en si longues traites, étoient contraints do jeter leurs arr mes. La plupart fi'^voient point de
poudre ni de moyens d'en recouvrer; les arquebuses étoient ou rompues ou inutiles , faute d'ouvriers pour les accommoder. Il ne restoit pas deux cents bons arquebusiers ; ce qui restoit de lansquenets, environ deux mille, étoient désarmés (*).
Un grand nombre de traînards , exténués par les Gèvres, tombaient le long des chemins et périssaient sous les coups des paysans. Davila rapporte qu'on en vit dix-buit réfugiés dans une grange, et hors d*état de faire aucune résistance , qui furent tous égorgés par une femme avec le même couteau.
Si Henri III avait voulu seconder le duc de Guise , il ne serait pas échappé un seul soldat de cette armée ; mais il craignait d'augmenter encore le crédit de cet homme , qu'il regardait avec raison comme un rival. C'est ppurquoi il leur permit de sortir de France, à condition qu'ils lui livreraient toutes leurs enseignes.
Journée des Barricades. — Ainsi , comme nous l'avons dit , Henri III s'était vu trompé dans son attente.
S» I mignon , le duc de Joyeuse , avait ét^ vaincu et tué à Centras , tandis que le duc de Guise obtenait un succès complet , et forçait les Allemands à une retraite désastreuse.
Lorsque Henri III retourna à Paris, après avoir contribué à déljvrer le royaume d'une invasion formidable , « il fut chanté , dit TÉtoile , un second Te Deum , et furent faits feux de joie, mais sans grande réjouissance. Cependant les prédicateurs crioient que sans la prouesse et constance du duc de Guise, l'arche sainte seroit tombée entre les mains des Philistins , et que l'hérésie eût triomphé de la religion... Il n'y eut [irédicateur qui ne criât que Saiil en avoit tué mille et David dix mille , dont le roi fut fort mal content... Là-dessus la Sorbonne, c'està-dire trente ou quarante pédans, maîtres es arts crottés, qui, après grâcesi traitent des sceptres et couronnes, .
(*) Hiin^irep 4^ la ligue, t. IÇ , p. a3a^. ,
L'UNIVERS
firent enjeur collège, le 16 du pré* sent mois , un résultat secret , qu*on pouvolt ôter le gouvernement aux princes qu'on ne trouvoit pas tels qu'il falioit , comme l'administration au tuteur qu*on avolt pour suspect... Le rot en étant informé , le 30 décembre , manda venir au Louvre sa cour de parlement et la faculté de théologie , et Ot aux docteurs une âpre réprimande , en la présence de la cour , sur leur licence effrénée et insolente de prêcher contre lui. Et s'adressant particulièrement à Boucher , curé de St-Benoît, l'appela méchant, et plus méchant que défunt Jean Voisle, son oncle, qui avolt été indigne conseiller de sa cour. » Cependant il le renvoya sans lui infliger de punition. Accoutumé à n'opposer à ses ennemis que la ruse et la temporisation, il semblait incapable de prendre une résolution énergique.
Pendant ce temps le duc de Guise était accueilli partout avec des acclamations de plus en plus menaçantes pour le roi. Il se crut assez fort pour essayer de lui imposer un gouvernement choisi par lui. Il lui demanda la publication en France des décrets du concile de Trente , l'établissemertf de l'inquisition , In concession de places de sûreté à la ligue, l'entretien d'une armée catholique en Lorraine aux dépens des hérétiques, dont on vendrait les biens. Knim le roi devait s'engager à n'accorder la vie à aucun
f)risonnier, « sinon en jurant et ballant bonne assurance de vivre catholiquement, et payant comptant la valeur de tous ses biens , et s'obligeant de plus à servir trois ans sans solde. » Henri III éluda la demande du duc de Guise; mais celui-ci n'en avait pas moins atteint son but en se posant ouvertement comme le champion de la religion catholique. Déjà les Parisiens commençaient à méconnaître l'autorité royale. Le jour où le roi voulut faire arrêter le curé de Saint-Benoît , ils sonnèrent le tocsin et repoussèrent les gardes. On appela cette journée Vheitreuse journée de Saint-Severin. Deux commissaires avaient reçu l'ordre d*arréter ce prédicateur , qui, du haut
de la chaire , arait nommé Aenri m un tyran , fauteur d'hérétiques. Le procureur Crucé , l'un des seize , le prit sous sa défense; il ameuta les bourgeois , qui coururent aux armes, fit reculer les archers , et obtint ainsi une première victoire sur Tautorité royale. Ce succès encouragea Jean Leclerc, la Chapelle-Marteau , etiieux autres des seize , à préparer un soulèvement pour arrêter le roi le Jour du mardi gras. Henri III, averti du complot , ne sortit pas ce jour-là , mais il n'osa ordonner aucune poursuite. Il se contenta d'écrire au duc de Guise pour lui interdire le séjour de Paris.
Sa pénurie était telle, que l'on ne trouva pas même de quoi payer un courrier : la lettre fut mise à la poste. Guise prétendit ne l'avoir pas reçue.
Il partit de Soissons par une route détournée, pour ne pas rencontrer les courriers que le roi pourrait lui envoyer. Un grand nombre de ses gentilshommes l'avaient devancé et l'attendaient à Paris avec les seize. Le lundi 9 mai , à midi , il fit son entrée dans cette ville.
« Quoique Guise n'eût dans ce moment autour de lui que sept cavaliers , entre gentilshommes et serviteurs, son cortège, comme une boule de neige qui descend de la montagne, grossissait à chaque pas, chacun abandonnant sa maison ou sa boutique pour le suivre avec des applaudissements et des cris de joie. Il ne fut pas à moitié de la cité , qu'il avait autour de lui trente mille personnes , et la foule était si grande que lui-même pouvait à peine avancer. Les cris du peuple retentissaient jusqu'au ciel.
Jamais on n'avait tant crié vive le roi qu'on criait alors vive Gtdse. Van l'embrassait, un autre le remerciait, un autre se courbait devant lui ; on baisait les plis de ses vêtements, et ceux gui ne pouvaient l'atteindre s'efforçaient du moins , en élevant les mams, et par tous les mouvements de leur corps, de témoigner leur allégresse. On en vit jplusieurs qui, l'adorant comme un saint , le touchaient de leurs chapelets, qu'ils portaient en-
suite à leurs bouches ou à leurs yeux; de toutes les fenêtres , les femmes répandaient des fleurs et bénissaient son arrivée; Tune d'elles, abaissant son^ masque, lui cria : « Bon prince, puis- « que tu es ici, nous sommes tous sau- « vés. «Pour lui, le sourire sur la bouche^ montrant à tous un visage prévenant, il répondit à cbacun d'une manière affectueuse , pu par des paroles , ou par le geste ,* ou par le regard. Il traversait la foule, la tête découverte , et n'omettait rien pour se concilier de plusen plus la bienveillance et les applaudissements du peuple. De cette manière, sans s'arrêter à sa maison, il alla tout droit descendre de cheval à Saint-Eustache , au palais de la reine mère. La reine , étonnée de son arrivée imprévue, parce que Bellièvre, qui l'avait précédé de trois heures seulement , avait cru l'avoir dissuadé , le reçut toute tremblante, avec un visage pâle , ayant presque , contre son usage, perdu sa présence d'esprit. Le duc de Guise affecta de paraître humble, affectueux et profondément soumis. Les paroles de la reine furent ambiguës; elle lui dit qu'elle le voyait avec plaisir, mais que
8 lus volontiers encore elle l'aurait vu ans une autre occasion. Il répliqua avec orgueil , quoiqu'en affectant une extrême modestie , qu'il était bon serviteur du roi , et qu'informé des calomnies répandues contre son innocence, et des trames ourdies contre la religion et les hommes de bien, il était venu ou pour empêcher le mal et se
I'ustifier, ou pour sacrifier sa vie pour a sainte Église et le salut de tous.
« La reme s'interrompant , tandis que le duc saluait, suivant son usage , les autres dames de la cour, appela son gentilhomme d'honneur, Louis Davila O ; elle lui ordonna d'aller avertir le roi que le duc de Guise était arrivé, et que bientôt elle le conduirait en personne au Louvre. Le roi , qui était dans son cabinet avec MM. de Villequier, de Bellièvre et l'abbé del Bene, fut si troublé, qu'il fut forcé de
(*) C'est le frère de rhiatorien.
s'appuyer du bras sur la table, en couvrant son visage de sa main. Après avoir interrogé Davila sur tout ce qu'il avait vu, il le renvoya à sa mère, le chargeant de lui dire en secret qu'elle tardât le plus qu'elle pourrait à lui amener le auc. L abbé del Bene et le colonel des Corses, Alfonse , depuis maréchal d'Ornano, qui était entré en ce moment dans le cabinet , et en qui le roi avait une grande confiance, lui conseillèrent de recevoir le duc de Guise dans ce cabinet même, et de l'y faire venir à l'instant, l'abbé ajoutant ce texte de l'Écriture : Percutiampastorem etdispergenturooes.
Mais Villequier, Bellièvre, et le graïul chancelier, qui survint aussi , furent d'opinion contraire. Ils dirent qu'ils voyaient dans le peuple tant de fermentation que peut-être après un tel événement il ne respecterait plus la majesté royale ou l'autorité des lois, et courrait à la vengeance, d'autant que rien n'était pré[)aré pour défendre le palais ou contenir la fureur de la cité, et que les forces des Parisiens étaient trop redoutables pour les provoquer. Tandis que le roi balançait dans l'incertitude , la reine survint, conduisant le duc de Guise. Elle avait traversé Paris dans sa chaise à porteurs, et le duc avait toujours marché à pied à côté d'elle, mais avec une telle suite , et au milieu d'une telle foule,
âue la ville entière semblait rassemblée ans la cour du Louvre et les rues voisines. Ils traversèrent cette cour entre deux haies de soldats que commandait Grillon , inestre de camp de la garde, militaire hardi, peu ami du duc de Guise. Grillon répondit à peine au salut que faisait Guise, même au moindre soldat. On put remarquer à la pâleur du visage de Guise qu'il s en apercevait, et cette pâleur augmenta ensuite, lorsqu'il traversa les Suisses, rangés en haie sous les armes, au pied de 1 escalier, puis les archers dans la grande salle , et les gentilshommes , tous rassemblés dans les chambres pour l'attendre. La reine et Guise entrèrent dans la chambre du roi , lequel, tandis que Guise lui faisait une
Md
L*tTMVËftS.
t^fofobde Vévéfértice , liiî dîl d'un Visage courroucé : « Je vous avais fftit « avertir de ne pas venir ici. » Lé duc, aviec la même contenance soumise QU*ii avait aftectéè devant la reine , mais avec des paroles plus humbles, lui dit
3u*il était venu se mettre sôus ta main e sa justice , pour se disculper des calomnies dont ravâietit chargé ses ennemis; que toutefois il ne serait point venu, si on lui avait porté de la part de Sa Majesté un commandement exprès de ne paà le faire. Le roi, se retournant vers Bellièvré, lui dertiànda d'une voix altérée s'il n*avait pas annoncé au duc de Guise qu'il ne devait Ï)as venir, sous peine d'être tenu pour 'auteur de tons les scandales et de tous les soulèvements des Parîsiens.Bellièvre s'avança , et voulut rendre compte de son message ; mais , dès les premiers mots , lé rbî l'interrompit en disant : « Il suffit. » I^uis, se tournant verà le duc de Guise, il lui dit qu'il ne savait pas que personne l'eût calomnié, mais que, eh supposant qu'il en fût ainsi , son innocence paraîtrait clairement, Yi sa venue ne faisait naître aucun mouvement, et ne troublait point, comme il le prévoyait, la tranquillité publique. La reme , jui con. aissait a fond le naturel du roi . comprit à son» visage qu'il inclinait à prendre quelqu'e résolution vigoureuse; et, le tirant à part, elle lui dit en substance ce qu'elle avait remarqué du concoure do peuple, ajoutant au'il ne devait pas songer à prendre quelque parti violent, puisque le moment n'était pas favorable, îa duchesse d'Usez , qui était prè§ ii'elle, répéta les mêmes choses au roi; et le duc de Guise , qui observait attentivement tout ce qui se passait, Comprit cette hésitation. Aussi , pour lie paà donner au roi le temps dé délibérer, il se plaignit de la fatigue du voyage, et, prenant congé en peu de paroles , il sortît escorté de là même roule , mais sans êtfe accompagné d'aucune personne de la cour, et il fentra danS sa maison i-ue Saint-Anfoine(*).»
^ (•) tWvira , Kv. it , p. 4S6 sq.
Pendant ttfùVa fà nuft àh fit là gdfde autour de sa mai on , car il craignait d'être arrêté. Au Louvre et au palais de la reine mère on prenait lé$ mêmes précautions. Le lendemain matin, mardi 10 mai, des groupes menaçants* Se formèrent dans les rûe$, et le dtic de Guise se rendit au Louvre; accompagné de plus de quatre cents ^ntitsnommes qui portaient des pistolets cachés Sons leurs tlnanteaux. Cette fois il parla au roi avec l'audace d'un homme sûr d'être appuyé car le peuple. Il lui rappela ^ue son devoir était d'exterminer fes hérétiques , cju'îl Pavait promis, et que cependant il lie lès avait jamais att^^iqués avec vf^ûeur. Le roi lui répondit qu'aucun Souverain n'avait autant haî les hérétiques que lu! , mais que sans argent il ne pouvait leur faire la guerre, et que les ligueurs étaient opposés à toute augmentation des impôts. Puis II Se plaignit de l'insolence des Parisiens, ajoutant qu'il l'attribuait à la présence de quinze mille étrangers accourus à Paris pour y fomenter lie désordre , et
Ï triant le duc de Gûise de l'aider à lés aire renvoyer.
Le mercredi 1 1 mai, continuèrent les visites domiciliaires commencées les jours precédentis. Mais les Pansiens étaient résolus de les irendre inutiles , car ils considéraient comme leurs défenseurs ces soldats du duc de Guise qu'on voulait îes forcer à renvoyer. Le roi, averti que cette niesure ne produisait aucun effet, donna Tordre de faire entrer dans Paris les Suisses et la compà^^nie des prdès qui étaient à VihcenneS. Aussitôt le tluc de Guise fit annoncer dahs tbus ies quartiers que le roi appelait deS troupes pour égorger cent vingt dés principaux catholiques. îl ert fit circuler la liste, à la tête de laquelle îl s'était mis lui-même ; puis le président de Neuillv, le président Ife Mïiistre, Bussy-Leclerc, la Chapellè-Martéau, Hottmann, Rolland, Crucé, Compan et les autres membres du conseil (tes Seize ; puis les principaux curés et tous ceux qui n'avaient pas caché leur haine pour le rdi. L'i&aigna<i
ANNALES DE L^taSTÔIRÈ DÉ tlUNCÈ.
tion devint générale, et le peuple résolut de prendre les armes.
Le jeudi 12 mai, une heure avant lé
i*our, on entendit dans la rue Saintïonoré lés fifres et les tambours des Suisses qui entraient dans la vilie,précédés par le maréchal de Biron, à cheval. Ils étaient quatre mille. Après eux venaient les compagnies des garde$ françaises, la mèche allumée. Ils étaient deux mille, des meilleures troupes du royaume. Pendant qu'ils occupaient le cimetière des* Innocents, la place de Grève, le Marché-Neuf, le Petit-Pont, le pont Saint-Michel et la porte Notre-Dame, les bourgeois prenaient les armes et se rapprochaient , ceux de l'Université, de la place Maubert ; ceux du Marais, de la place Saint- Antoine et de l'hôtel de Guise, qui devinrent les deux foyers de l'insurrection.
Aussitôt qu'on eut appris auLouvrç que des rassemblements se formaient place Maubert et place Saint-Antoine, des troupes furent envoyées pour occuper ces deux points. Mais il était trop tard. Des chaînips avaient été tendues au coin de chaque rue, et les Parisiens s'empressaient d'apporter derrière elles des solives, des tonneaux remplis de terre ou de fumier, pour former des barricades. Ce furent les écoliers dé l'université qui élevèrent la première barricade à l'entrée du pont Saint-Michel. Ils étaient commandés par firissac, dont le roi s'était moqué un jour en disant : « Brissac n'est bon ni sur terre ni sur mer. »
Aussi Brissac fut-il le premier qui commanda le feu sur les troupes royales, et il cria, en plaisantant, aux gardes françaises : « Dites au roi que Brissac a trouvé son élément , etqu^û est bon sur le pavé. »
Les troupes qu'on avait envoyées pour occuper les places Saint- Antoine et Maubert furent arrêtées par les barricades, et eurent de la peine à se réfugier dans le quartier de la Cité. Le§ Parisiens, encouragés par ce premielr succès, commencèrent l'attaque des troupes que lé roi avait fait venir dé Vincennes. Les Suisses qui occupaient le nràrché des Innocents furent mas-
sacrés par la populace, ou &its prisonniers. Ceux qui campaieht sur la place de Grève et sur le Marché-Neuf eurent le même sort. Les gardes françaises furent obligées d'éteindre leurs mèches et de mettre leurs armes en faisceaux. Les Parisiens se trouvèrent alors maîtres sur tous les points, et ifs poussèrent leurs hairricades jusqu'en face du Louvre, à trente pas de la garde royale.
Henri III était perdu. Ce fut une ruse de Catherine de MédiciS qui le sauva, en lui donnant le temps de s'évader. Elle se fit porter en chaise à l'hôtel de Guise. On entr'ouvrait chaque barricade pour la faire passer, puis on la refermait aussitôt, en sorte que le trajet dura deux heures. Leduc de Guise demanda que le roi le nomniât lieutenant général du rovaume; au'il convoquât les états généraux à Paris; que le roi de Navarre et ses
Îiarents fussent déclarés déchus de eurs droits à la couronne; que d'Épernon, la Valette et les autres chefs dont le peuple suspectait les intelligences avec les huguenots, fussent privés de leurs gouvernements ; que six places de sûreté fussent accordées aux ligueurs. Catherine de Médicis lui répondit que ses conditions étaient exorbitantes, et que ïç roj s'avilirait pour toujours s'il cédait. Mais comme elle ne voulait que gagner du temps, elle entreprit de discuter chaque condition. Pendant que cet entretien se prolongeait, Maîneville vint dire à l'oreille du duc de Guise que le roi s'était enfui de Paris. « Madame, s'écria « le duc, je suis trahi; pendant queVo- « tre Majesté cherche a m'aniùser ici, « le roi est parti de son palais avec l'in- « tention dé me faire la guerre. »
En effet, pendant que la reine partait pour l'hôtel de Guise, lé roi était sorti de Paris, accompagné seulement de seize gentilshommes, et jurant qu'il b'y retournerait que par la brèche.
« Ainsi que le roi sortoit ^ar la porte Neuve, dit PalmaCayet, quelque quarante arquebusiers, que l'on avoit mis à la porte de Nesle, tirèrent vivement sur lui et sur ceux de sa suite; le
L'UNIVERS
même peuple erioit, du bord de Teau, mille injures contre le roi; et même eomme ils virent que quelques-uns passoient le bac des Tuileries, pensant qu*il Ait dedans , ils en cuopérent la corde. (*) » Henri III prit le chemin de Saint-Cloud ; il coucha tout botté à Rambouillet, et arriva le lendemain à Chartres, où il fut reçu par Chiverny avec les marques du plus profond respect.
Da x6 mai au a4 décembre.
Édit (TntUon. — Seconds états de BUns»— Massacre des Gttisc*.— Après la fuite du roi, le duc de Guise se trouva seul maître à Paris; et comme les provinces étaient disposées à suivre l'exemple de la capitale, il n'eût dépendu que de lui de se faire proclamer rm. Le peuple Tidolâtrait et l'appelait un nouoeau Gédéon, un iKmveau Machabée. Les nobles le nommaient leur grand. « La France étoit foll'j de cet homme- là, dit un historien de l'époque, car c'est trop peu dire amoureuse. » Déjà àa sœur, la duchesse do Montpensier, montrait des ciseaux d'or pour tondre, disait-elle, le dernier des Valois. Mais le duc de Guise préférait devoir le trône aux députés de la nation gu'à un soulèvement populaire. Il traita avec Henri III, oui déclara qu'il consentait à assembler les états généraux du royaume àBlois.
Un traité fut signé sous le nom d'édit d*uni<m. Le roi promit de combattre les huguenots jusqu'à l'entière extirpation de l'hérésie en France. II nomma le duc de Guise lieutenant général du royaume. Il donna au duc de Nevers le commandement de l'armée du Poitou ; au duc de Mayenne celui de l'armée du Dauphiné, pour agir contre les huguenots.
Les élections se firent dans toute la France sous l'influence des ligueurs.
Les Seize avaient fait circuler dans les provinces un écrit intitulé: Articles pourproposer aux états et/aire passer en loi fondamentale du royaume. Cet
{*) Palma Cayet, p. ta;.
écrit contenait les points sur lesquels les ligueurs étaient d'accord, et que les candidats devaient promettre de maintenir s'ils voulaient obtenir les suffrages des bons catholiques. Aussi les ligueurs arrivèrent-ils en majorité à Blois, animés des sentiments les plus hostiles contre leroi. Les états n'étaient pas encore ouverts, et déjà les députés ne parlaient que de la nécessité de contenir l'autorité royale dans de justes limites. « A quoi servira, disait- « on, suivant Palma Cayet, cette as- « semblée d'états, si les remèdes pour te restaurer la France, que nous pré- « sentons en nos cahiers, ne sont point « publiés ainsi que nous les résoudrons « sans y rien changer ? Ne savons-nous « pas tous qu'aux états de l'an 1577 la * France espéroit qu'il seroit pourvu « sur toutes les remontrances qui y fu- « rent faites, et toutefois on n'en tira « le fruit que l'on auroit espéré, à cause « de la longueur que le conseil du roi « tinta en arrêter une partie, sans rien « ordonner sur la plupart de nos plain- « tes. Le conseil du roi en pourra faire « autant encore à présent, et par ainsi, « cette présente assemblée des états « sera infructueuse aussi bien que « celle de 1577. C'est pourquoi il est « très-nécessaire que les remèdes que « nous proposerons pour la restaurait tion de 1 État ne passent pas par « les longues délibérations du conseil « du roi, et que ce qui en sera résolu a par l'assemblée des états soit incona tinent publié. Ne sont-ce pas les « états qui ont donné aux rois l'auto- « rite et le pouvoir qu'ils ont? Pour- « quoi donc faut-il que ce que nous « aviserons et arrêterons en cette as- « semblée soit contrôlé par le conseil « du roi ? Le parlement d'Angleterre, « les états de Suède, de Pologne, et « tous les états des royaumes voisins « étant assemblés, ce qu'ils accordent A et arrêtent, leurs rois sont sujets dé a le faire observer sans y rien changer. « Pourquoi les François n'auront-ils « pareil privilège? Et quand bien il « taudroit que nos cahiers fussent ré- « pandus et arrêtés au conseil privé « du roi, il y devroit donc au moins
ANNALES DE UmSTOIRE DE FRANCE.
« assister un nombre de députés de « chaque ordre (*). »
La séance d'ouverture avait été fixée pour le 16 octobre. Cent trentequatre députés du clergé y assistèrent, avec quatre-vingt-seize de la noblesse et cent quatre-vingt-un du tiers état.
Parmi ces derniers , on remarquait la Chapelle-Marteau, le président Neuilly et Compans, qui appartenaient tous trois à la faction dçs Seize. Le duc de Guise , en sa qualité de grand maître, était assis devant le trône , auquel il tournait le dos, et en face des députés. « En sa chaire, habillé de satin blanc, la cape retroussée à la bizarre, perçant de ses yeux toute Tépaisseur de rassemblée, pour reconnaître et distinguer ses serviteurs , et d'un seul élancement de sa vue , les fortifier en Tespérance de Tavancement de ses desseins , de sa fortune et Âe sa grandeur , et leur dire sans parler : Je vous vois. Ensuite il se leva , et après avoir fait une grande révérence , suivi de deux gentilshommes et capitaines des gardes , il alla quérir le roi , lequel entra plein de majesté, portant son grand ordre au col (**). »
Henri III adressa à l'assemblée des états généraux un long discours , dans * lequel il demanda leur coopération pour rétablir l'ordre dans le royaume.
Il invoqua le témoignage de plusieurs des députés « sur le zèle et bon pied « dont il avoit marché à l'extirpation « de l'hérésie et des hérétiques. » II protesta qu'il y sacrifierait sa vie, disant qu'il ne pourrait s'ensevelir sous un plus superbe tombeau que les ruines de l'hérésie. « Se trouvera-t-il donc , « ajouta-t-il , des esprits si peu capa- <c blés de la vérité , qu'ils puissent « croire que nul soit plus enflammé « à vouloir leur totale extirpation , ne « s'en étant rendu de plus certains ef- « fets que les miens ?... De qui .est ce « que les hérétiques occupent et dissi- «pentle patrimoine.^ De qui est-ce « qu'ils épuisent les reutes ? De qui
(•) Palma Cayet , p. 346.
(*^ Recueil des états géoéraux, t. lY, r-42.
« aliènent-ils les sujets ? De qui mé^ « prisent-ils l'obéissance ? De qui est-ce « qu'ils violent le respect, l'autorité et « la dignité ? Et je désirerois moins* « qu'un autre leur ruine! Dessillez vos « veux, et que chacun de vous juge de « l'apparence qu'il y a...
« La juste crainte que vous auriez « de tomber , après ma mort , sous la « domination d un roi hérétique , s'il « arrivoit que Dieu nous dâortunât « tant que de ne me donner lignée , « n'est pas plus enracinée dans vos «cœurs que dans le mien.... C'est « pourquoi j'ai fait mon saint édit d'ua nion.... Et je suis d'avis que nous « en fassions une des lois fondamen- « taies du royaume ; et qu'à ce pro« « chain jour de mardi , en ce même a lieu , et en cette notable assemblée « de tous mes états , nous la jurions « tous.... Mais par mon saint éditd'u- « nion , toutes les autres ligues ne se « doivent souffrir sous mon autorité ; « et quand cela n'y seroit assez claire* « ment porté , ni Dieu ni le devoir ne « le permettent... Je mets pour ce re- « ^ard tout le passé sous le pied ; mais « je déclare que je confirme dès à pré- « sent.... atteints et convaincus du « crime de lèse-majesté , ceux de mes « sujets qui ne s'en départiront pas ou « y tremperont sans mon aveu. »
Les paroles du roi produisirent sur l'assemblée une impression pénible. On voyait en effet qu'il conservait au fond du cœur de la rancune contre ceux auxquels il avait accordé une amnistie.
Dans la séance du mardi 18 octobre , le comte de Brissac se rendit l'organe des mécontents , dans un discours où la majesté royale était entièrement foulée aux pieds. Après avoir développé cette thèse : « Que îe roi et les nobles « avoient été ordonnés de Dieu pour « la lumière des peuples , comme le « soleil et la lune dans le ciel , telle- « ment que, quand advient éclipsed'en- « tre eux , toute la terre en demeure « obscure, » il ne craignit pas d'avancer que le peuple était « inerveilleu- « sèment refroidi en l'amour qu'il por- « toit jadis à ses princes.... » « La « maladie est extrême, dit- il, et la pos-
26* Livraison, (Annales de l'hist. pe Fbange.)
se
UUNIYBilS.
• aibilîté d'y remédier est limitée à fort f peu de temps ; car si celte assemblée n est rendue illusoire, et ne produit un % fruit certain et très-apparent , vous « perdres le reste de la foi et de i'a- « mour que le peuple a encore pour « vous. Or , Sire , si vous voulez ou- « vrir vos sens , et déployer les dons « que Pieu a mis en vous , je suis en « espérance très-grande que vous sauf veres le péril de ce trop éminent nauf frage... Lepremiernioyen qu'il con-:
n vient tenir , c'est qu'il faut vous $ adjoindre à Dieu... Le second, c'est
3u aux guerres que vous entreprenrez, vous ayez en objet perpétuel de « venger, non les injiires à vous faites, « mais l'honneur de Dieu.,. Une faut
{>|u8 dissimuler les injures faites à 'honneur de Dieu , pour lesquelles 9i seulesvenger vous êtes roi. Vous pen- M sez par là détourner le mal qui est en « France, et vous y courez de droit fil... « Voyez-vous pa^ que depuis que Thé- « rétique n'est plus puni en France , il « s'en prend a votre État ? Cette M maxime est toujours vraie : Que , « où le crime de lèse-majesté divine ne « sera puni, là lecrime de Ij^se-majesté « humaine viendra à n'être plus crime... « Jadis vos prédécesseurs rois sont allés ,« chasser les hérétiques et mécréans « jusques en Afrique, jusques en Asie ,
• jusqu'au.houtdu monde,et ont pros- « néré. Voqlez-Vous aujourd'hui souf- « trir au milieu de votre royaume , à « votre porte et à vos yeux , la plus « pesti lente hérésie qui oncques ait
• été ?..•
« Pour le regard de votre police, et « déportement civil envers les nommes, « deujL grosses fautes vous rendent K comptable et sujet à l'ire de Dieu.
«( L'une est que les évéchés et prélatu- « res ecclésiastiques sont possédés par 4( des femmes, par des hommes mariés, « par des gens de guerre , et même « suspects d'hérésie. C'est une horreur
Qu'aujourd'hui le peuple est sans conuite de pasteur m de berger....; l'au- « tre est qu'on vend les puissances de
• judicature, et quiconque vous donne « ce conseil vous trahit.. .Enfin, je vous k «vertis, Sire, que le plus grand Iléavi
« de ce royaume, après l'hérésie, a été « l'étranger italien. Il a butiné et bu- « tine cruellement toute la France.
« Vous le favorisez par trop ; il se rit « de notre ruine et s'en agrandit. Il d vous a déjà fait dépiter une partie de « votre peuple, et fera révolter le reste. « Si vous ne le chassez bientôt, il sera a chassé par fureur et sédition popua Iqire , avec grandissime danger de ^ tous ceux qui le favorisent... Lon- « gue patience méprisée est cause de « rigueur sans pitié. »
A tant d'audace , le roi ne répondit qu'eu iurant de nouveau l'édit d'union.
Tous les députés le jurèrent après lui, et l'assemblée se sépara aux cris mille fois répétés de Vive le roi. L'édit d'union fut déclaré loi fondamentale du royaume, Mais pour continuer la guerre, le roi avair besoin d'argent.
Il proposa aux états d'augmenter les tailles, et demanda trois millions pour sa maison et deux millions pour la guerre. Cette proposition excita de violents murmures ; les députés déclarèrent qu'ils étaient venus pour obtenir une diminution des tailles , et qu'ils ne consentiraient pas à les augmenter.
Contraint ç|ç céder , le roi convoqua les trois ordrëà , et leur annonça qu'il consentait à Jà Réduction des impots. # Un Te Deum fut clianté pour remercier Dieu de Cette réconciliation du roi avec son peuple ; mais elle ne fut pas de longue durée. Trente-cinq trésoriers du roi protestèrent contre l'autorité que les états s'arrogeaient en matière de finances. Les députés irrités exigèrent que chaque trésorier lacérât lui-méme^sa protestation, et ils les condamnèrent en outre à mille écus d'amende et à la prison. Ainsi l'autorité royale était méconnue , avilie. Le duc de Guise , dont l'influence sur les états était toute-puissante, abreuva le roi de tant d outrages, qu'enfin, dit M. Michelet, il arracha au plus timide des hommes une résolution hardie , celle de l'assassiner.
Le dimanche, 17 décembre, Henri III communiqua son dessein à deux de ses cpnseillers. « Mettre le Guisart en pri- « son , leur dit-il , seroit tirer un sai?-
«glier aux filets « qui se trouveroit « possible {>lus puissant que nos cor- « des ; là où , quand il sera tué , il ne « nous fera plus de peine ; car homni,e « mort ne tait plus peine (*). » Les conseillers l'approuvèrent. Il n*y avait en effet que ce moyen de se défaire du duc de Guise , qu'aucun tribunal en France n'aurait osé condamner.
Henri HI s'adressa d'abord à Grillon , dont il connaissait la bravoure et l'antipathie cour le duc de Guise.
Grillon lui répondit qu'il était prêt à le défier à un combat singulier, mais qu'il ne consentirait jamais à l'assassiner. Il promit cependant de garder le secret. Le roi s'adressa alors à Longuet , gentilhomme de sa chambre , qui se chargea de l'exécution avec huit autres gentilshommes. On fixa le diman* che , 23 décçmbre , pour le jour de l'exécution.
Gependant les avertissements n'avaient pas manqué au duc de Guise.
La veille de sa mort, comme il se mettait à table pour dîner , il trouva sous sa serviette un billet dans lequel était écrit : « Donnez-vous de garde , « on est sur le point de vous jouer un « mauvais tour. » L'ayant lu, il écrivit au bas : « On n'oseroit, » et il le jeta sous la table. «Voilà, ajouta-t-il, le neuvième d'aujourd'hui. » Malgré ces avertissements , il persista à se rendre au conseil qui avait été convoqué pour le lendemain dimanche.
Sitôt qu'il fut entré au château, on en ferma les portes pour le séparer de ses gardes; c'était a huit heures du matm. Le duc de Guise sortait, dit-on, d'un rendez-vous de galanterie avec madame de Marmoutiers. Il paraissait pâle et défait et se plaignit d'un frisson. Peut-être eut-il alors l'idée de son danger, lorsqu'il se sentit absolument aux mains du roi. « Sur ce, dit l'Étoile , le roi le manda par Revol , l'un de ses serviteurs d'État, qui le trouva comme il achevoit de serrer dans un drageoir d'argent qu'il portoit , quelques raisins ou prunes qu'il avoit pris pour son mal oe cœur. Et
(*) L'Étoile, 1. 1, p. 367.
à l'instant, se levant du conseil potir aller trouver Sa Majesté , comme il entroit dans la chambre du roi, un des gardes lui marcha sur le bout du pied , et , combien qu'il entendît assej^ ce que cela vouloit dire, néanmoins, sans faire autre semblant, il poursuivit son chemin vers le cabinet , comme ne jsouvant fuir à son malheur : et soudain, par dix ou douze des quarantecinq, là disposés en embuscade, derrière une tapisserie, fut saisi aux bra9 et aux jambes , et par eux poignardé et massacré, jetant entre autres parc* les et cris ce dernier qui fut clairement entendu : « Mon Dieu , je suis mort, « ayez pitié de moi, ce sont mes péchés « qui en sont cause. » Sur ce pauvre corps fut jeté un méchant tapis, et \h laissé quelque temps gisant et exposé aux opprobres et moqueries des courtisans qui l'appeloient le beau roi de Paris, nom que Sa Majesté lui avoit donné. (*). »
Lorsque le roi entendit les cris, il sortit de son appartement , insulta au cadavre de sa victime ; mais en contemplant ses traits attentivement il ne put s'empêcher de s'écrier : « Mon « Dieu, qu'il est grand ! Il parott en- « core plus grand mort que vivant. » Il fit arrêter sur-le-chainp le cardinal de Lorraine. On ne lui donna qu'un instant pour faire sa prière. Il se mit à genoux, couvrit sa tête de son manteau, et fut tué à coups d'arquebuse par quatre soldats. Henri III ordonna ue l'on jetât les deux cadavres dans e la chaux vive , de peur que le peuple n'en fît des reliques. Puis il se rendit à l'appartement de sa mère , le visage altéré. Gatherine de Médicis était malade dans son lit. Le roi lui demanda en entrant comment elle se trouvait. Elle répondit qu'elle se trouvait mieux. « Moi aussi , reprit le roi, « je me trouve beaucoup mieux, car ce « matin je suis redevenu roi de France, « ayant fait mourir le roi de Paris. » « Dieu veuille, lui dit sa mère d'une « voix mourante, que vous ne soyez « bientôt roi de néant. »
(*) L'Étoile, t. ï, p. 268.
L'UNIVERS
Du ai décembre ï588 au a août i5Sg. conçue en ces termes : « Premîère-
Saulèvement de Paris et des provinces.—Réconciliation de Henri III avec le roi de Navarre. — Siège de Paris. — Assassinat de Henri IIl. — La nouvelle de la mort du duc de Guise arriva à Paris le 24 décembre, veiKe de Noël. Elle 5; répandit la terreur et la consternation. A l'instant les boutiques furent fermées, comme si Ton s'attendait à un pillage. Le peuple
{)rit le deuil et adopta solennellement *enfant que la veuve du duc de Guise venait de mettre au monde. Les églises furent tendues de noir. Les prêtres tonnèrent du haut de leurs chaires contre le tyran qu'ils ne désignaient plus que sous le nom de vilam Hérode (*). Le curé de Saint-Gervais déclara publiquement que les Français ne devaient plus reconnaître Henri III, le parjure, rassassin. Il exigea de tous ses auditeurs le serment « d'employer jusqu'à la dernière goutte de leur sang, et jusqu'au dernier denier de leur bourse, pour venger la mort des deux princes lorrains , massacrés par le tyran, dans le château deBlois, à la face des états. » Tous levèrent la main et jurèrent. Le premier président, Achille de Uarlay , était assis en face de la chaire. Il était connu par son attachement au roi, et l'on se souvenait des paroles qu'il avait adressées au duc de Guise, après la journée des barricades : « C'est grand'pitié , monsieur, « quand le valet chasse le maître ; au « reste, mon âme est à Dieu, mon cœur « à mon roi, et mon corps est entre les « mains des méchants.» Le curé, l'apercevant, le désigna de la main et s'écria : « Levez la main , monsieur le « président, levez-la bien haut, encore « plus haut, aûn que le peuple la voie.» Et il fut obligé de jurer comme les autres. La très - sainte faculté de théologie , assemblée au collège de Sorbonne , pour connaître quels étaient les droits du peujfle vis-à-vis du roi , prit une résolution qui étoit
' ' (*) Anagramme de son nom Henri de Yalois.
« ment, le peuple de ce royaume est « délié et délivré du sacrement de fi- «r délité et obéissance prêté au susdit a roi Henri. En après, le même peu- « pie peut licitement et en assurée « conscience être armé et' uni, re- « cueillir deniers , et contribuer pour a la défense et conservation de l'Église tt apostolique et romaine , contre les a conseils pleins de toute méchanceté « et efforts dudit roi et de ses adhé- « rens, quels qu'ils soient, depuis qu'il « a violé la foi publique , au préjudice « de la religion catholique , et l'édit « de la sainte union , ainsi que la naa tureile liberté de la convocation des « trois ordres de ce royaume. »
Lorsque cette conclusion de la Sorbonne eut été publiée, l'indignation fut portée à son comble. Les prêtres défendirent unanimement qu'on priât Dieu pour le roi.« Nous n'avons plus de roi,» disaient-ils dans leurs sermons , et ils désignaient à la haine publique Henri de Valois. Des processions de petits enfants parcouraient les rues, avec des chandelles allumées qu'ils éteignaient ensuite avec leurs pieds , en criant :
Le roi est hérétique et excommunié.
Partout on déchirait ses portraits , et l'on rayait les armes de France jointes à celles de Pologne, aux lieux delà ville où le roi les avait fait mettre. Les tombeaux en marbre de Quélus, Saint- Mégrin et Maugiron, qu'il avait placés dans le chœur de l'église de Saint- Paul, furent brisés ; et le grand tableau qui représentait Henri III créant des chevaliers du Saint-Esprit, fut effacé. Le parlement seul hésitait encore à se déclarer contre l'autorité royale ; mais il n'eut plus assez de force pour lutter contre la volonté du peuple. Le gouverneur de la Bastille , Bussy-Le* clerc , entra dans la grand'chambre, armé d'une cuirasse et le pistolet à la main. Les gardes l'attendaient à la porte. « J'ai bien du regret, dit-il , de « devoir mener en prison des personnes « aussi respectables que celles dont les « noms sont sur cette liste; mais il faut « suivre mes ordres. » Et il commença l'appel par le premier président, Achille
de Hariay. « De qui sont ces ordres ?» demanda le président. — « Obéissez et «suivez-moi, ou vous pourriez vous en /n trouver mal. » Le président se leva et ee remit entre les mains des gardes.
Les présidents Pothier et de Thou le suivirent, avec cinquante à soixante conseillers. ^ussy-Leclerc les conduisit à la Bastille au milieu des insultes du peuple. Le parlement ainsi épuré connrma le décret de la Sorbonne sur la déchéance du roi (30 janvier 1589).
Le décret de la Sorbonne , conGrmé par le parlement , donna aux ligueurs toute Tapparence de l'autorité ïégale.
Aussi les provinces se hâtèrent-elles de suivre l'exemple de la capitale.
Meaux, Crespy, Corbeil, Melun, Saint- Denis, Pontoise, Senlis, Se déclarèrent contre le roi ; et bientôt toute Tlle de France, à la réserve du château de Vincennes, fut rangée sous l'autorité de la sainte ligue. Rouen se déclara pour la ligue le 9 février, et cet exemple fut bientôt suivi par Louviers, Mantes , Vernon, Lisieux, Ponl-Audemer, Havre de Grâce, Honfleur, Évreux, Fougères, Falaise, Argentan, Dreux et toutes les autres villes de la Normandie, à la réserve de Coûta nces et deCaen.Amiens, Abbeville, et toutes les villes de la Picardie, se déclarèrent également pour la ligue. Dans le Midi , la ville de Toulouse donna l'exemple à Marbonne , Atbi , Lavaur, Cahors , Casteinaudary , Gaillac. Le premier président du parlement de Toulouse, Duranti, et l'avocat général DafOs , qui s'opposèrent au décret de déchéance, furent massacrés par le leuple avec des circonstances atroces, i^a Bourgogne, la Champagne, le Dauphiné, la Provence, toutes les B^ovinces du centre, accomplirent successivement leur révolution , pendant que Henri Hl recourait en vain aux états généraux qui refusaient de le défendre. Il prit enfin le parti de les congédier, et alors il se trouva seul et sans appui dans son royaume. Ses prisonniers même lui échappaient successivement , car il ne trouvait plus personne pour les garder. Dans sa détresse il s'efforça de gagner le duc de
Mayenne , que la ligue venait de proclamer lieutenant général du royaume.
11 lui offrait des conditions qui l'auraient rendu bien plus puissant dans le royaume qu'il ne Tétait lui-même.
En même temps il s'abaissait devant le pape jusque dans la poussière. Se& ambassadeurs furent chargés de lui exprimer le repentir de leur maître, de demander pour lui l'absolution et l'abrogation du décret de dé-, chéance^ prononcé par la Sorbonne.
Mais il ne réussit ni auprès du duc de Mayenne, ni auprès du pape. Sa cause semblait perdue sans retour.
Il ne lui restait plus que de s'adresser au roi de Navarre , de faire alliance avec les huguenots, et de justifier ainsi toutes les défiances que lejpeuple avait conçues contre lui. Henri III tenta cette dernière chance , et contribua ainsi à relever le protestantisme qu'il aurait dû combattre. Le roi de Navarre accueillit avec empressement ses ouvertures , et Duplessis- Mornay rédigea en son nom un ma«nifeste adressé aux trois états de France. Il y rappelait que les états de Blois n'avaient pas été des états vraiment généraux , parce qu'une partie de la nation n'y avait pas eu de représentants. Il rappelait ensuite que dans ces quatre dernières années , dix armées avaient été envoyées contre les protestants, et que Dieu les avait dissipées. Puis il ajoutait : « Je veux que « ces écrits crient pour moi , par tout « le monde , qu'aujourd'hui je : suis « prêt à demander au roi , mon sei- « gneur, la paix, le repos du royaume « et le mien. J'avois, au commence- « ment de ces armemens, le respect « de maconscience etde mon honneur, . « que j'ai toujours supplié très-hum- « blement Sa Majesté de laisser en- « tiers; les guerres n'ont rien diminué « de cela , mais elles n'ont rien ajouté « sur quoi aussi je puisse me rendre « difficile. Je l'en supplie donc trèsa humblement.
R Je sais bien qu'en leurs cahiers, « vos députés ont pu insérer cette (i maxime générale, qu'il ne faut « qu'une religion en un royaume, et
4oe
LTNITERS.
« que le fondement d'un État est la' « piété, qui n'est point en lieu où Dieu < est diversement servi, et par consé- « quent mal. Je Favoue, il est ainsi, « à mon très - grand regret : je vois « force gens ^ui se plaignent de ce c mal, i)eu qui veuillent y remédier... c Et moi , et tous ceux de ta religion, « nous nous rangerons toujours, à ce « que décernera un concile libre ; c'est « le vrai chemin , c'est le seul que de « tout temps on a pratiqué; sous ceé )ui-là nous passerons condamnation.
« Mais de croire gu'à coups d'épée on « le puisse obtenir de nous , j'estime ft devant Dieu que c'est une chose a impossible , et de fait , l'événement « le montre bien...
« Or, laissons cela ; si vous désirez « mon salut simplement, je vous re- « mercie. Si vous ne souhaitez ma « conversion que pour la crainte que « vous avez qu'un jour je vous con- « traigne, vous avez tort ; mes actions « résistent à cela... Il n'est pas vrai- « semblable qu'une i>oignée de gens « de ma religion puisse contraindre « un nombre inGni de catholiques à a une chose à laquelle ce nombre in- « fini n'a pu réduire cette poignée...
« Je vous conjure donc tous par cet « écrit, autant catholiques, serviteurs « du roi mon seigneur, comme ceux « qui ne le sont pas ; je vous appelle « comme Français; je vous somme « que vous ayez pitié de cet État et de « vous-mêmes.. ..Nous avons tous assez « fait et souffert du mal ; nous avons « été quatre ans ivres, insensés et fu- « rieux; n'est-ce pas assez? Dieu ne <i nous a-t-il pas assez frappés les uns « et les autres, pour nous faire reve- « nir de notre endurcissement , pour « nous rendre sages à la fin , et pour « apaiser nos furies?.. .Gomment peut- « on persuader notre roi de faire une « guerre civile, et contre deux, tout à « un coup? Il n'y a point d'exemple, « point d'histoire, pomt de raison qui « lui promettent une bonne issue de « cela. Il faut qu'il fasse la paix, et la « paix générale avec tous ses sujets , « tant d'un côté que d'autre parti , « tant d'une que d'autre religion , ou
« qu'il rallie au moins avee lui ceux « qui le moins s'écarteront de son « obéissance...
« J'appelle à cette heure tous les « autres de notre État qui sont asses « spectateurs de nos folies ; j'appelle « notre noblesse , notre clergé, nos « villes, notre peuple... Que fera la « noblesse, si notre gouvernement se « change , comme il fera indubitablea ment, et vous le voyez déjà ; si les « villes, par la crainte des partisans, « sont contraintes de se renforcer « dans leurs portes , de ne souffrir « personne leur commander , et de se « cantonner à la suisse? Il n'y en a « nulle de cette volonté, je m'en a»- <c sure ; mais la guerre les y forcera à « la longue, et à mon grand regret , « j'en vois déjà nattre les commence- « mens (*). »
Le roi de Navarre envoya Duples* sis-Mornay à Tours pour ofû*ir toutes ses forces à Henri III. Il stipulait seulement que le roi lui accorderait un passage fortifié sur la Loire. C'est à ces conditions qu'un traité d'alliance et d'amitié fut conclu entre les deq< princes, qui eurent une entrevue au château du Plessis. Le roi de Navarre raconte lui-même les détails de cette entrevue dans une lettre qu'il écrivit le même jour à Duplessis-Mornavf « Monsieur Duplessis, la glace a été « rompue, non sans nombre d'avertîs- « semens que si j'y allois j'étois mort. «J'ai passé l'eau en me recomman « dant à Dieu, lequel par sa bonté ne « m'a pas seulement préservé, mais « fait paraître au visage du roi une «joie extrême, au peuple un applau- « dissement non pareil, même criant « Vivent les rois, de quoi j'étois bien « marry. Il y a eu mille particularités « que l'on peut dire bien remarqua- «bles. Envoyez-moi mon bagage, et « faites avancer toutes nos troupes.
« Le duc de Mayenne avait assiégé « Château-Regnault ; sachant ma ve- « nue, il a levé le siège, sans sonner ft que la sourdine, et s'en est allé à « Montoise et Laverdin. Demain vous
(*) Duplesnfr-Mermy, t. IV» p. 5a6-34o«
« saurez plus de nouvelles. Adieu:
«votre très- affectionné maître et « meilleur ami. Du faubourg de Tours, « 30 avril. «
Henri III se trouva ainsi en état de tenir tête aux ligueurs. Le duc de Mayenne essaya en vain de s'emparer de Tours: il fut repoussé. Le duc d'Épernon vint joindre le roi avec deux cents chevaux et douze cents fantassins. Le sieur de Sancy, que d'Aubigné a rendu si célèbre par sa confession 8atiri<]ue, lui amena douze mille Suisses, mille lansquenets, trois mille fantassins français et quelques cavaliers allemands.' Ce fut à Gonflans que le roi fit sa jonction avec cette belle armée ; et Tarant passée en revue, il adressa publiquement des remerctments au sieur de Sancy. De là il marcha vers Paris et vint camper à Saint-Cloud, avec une armée de quarante-deux mille hommes. Lorsqu'il aperçut Paris de sa demeure à Saint- Cioud : « G*est le cœur de la ligue, dit- « il, c'est droit au cœur qu'il fautfrap- « per. Ce serait grand dommage ae « ruiner une si belle et bonne ville; « toutefois, il faut que j'aie raison des « rebelles qui sont dedans et qui m'en « ont ignominieusement chassé. »
SuivantDaviia, il aurait ajouté: «Dans « peu de jours il n'y aura plus là ni « murs ni maisons , mais les ruines « seules de Paris. »
Assassinat de Henri ///.—La ville de Paris se trouva bientôt investie de toutes parts, et un assaut général fut annoncé pour le 2 août. Henri III devait commander l'attaque du faubourg Saint-Honoré -, le roi de Navarre celle du faubourg Saint-Marceau et du faubourg Saint- Germain. Le succès paraissait assuré, lorsqu'un jeune homme de vingt-deux ans résolut de sacrifier sa vie pour sauver son parti. Jacques Clément se crut appelé par Dieu luimême à délivrer la France de son tyran ; il crut avoir des révélations qui lui commandaient cette sainte œuvre.
A};ant trouvé moyen d'obtenir pour le roi des recommandations du comte de Brienne et d'Achille de Harlay, il sortit de Parts le %i juillet au soir, et
se rendit au quartier du roi à Saint- Cloud. L'audience fut remise au lendemain.
« Il étoit environ huit heures dd matin , dit l'Étoile , quand le roi fut averti qu'un moine de Paris vouloit lui parler; il étoit sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre ^ur ses épaules, lorsqu'il entendit que ses gar* des faisoient quelque difficulté de le laisser entrer, dont il se courrouça, et dit qu'on le fit entrer , et que si on le rebutoit, on diroit gu'il cfaassoities moines et ne les vouloit voir. Incontinent le jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et ayant fait une profonde révérence au roi, qui venoit de se lever, et n'avott encore ses chausses attachées, lui pré** senta des lettres de la part du comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit chargé de dire en secret à Sa Majesté -quelque chose d'importance. Lors le roi com« manda à ceux qui étoient près de lui de se retirer, et commença à lire la lettre que le moine lui avait apportée, pour I entendre après en secret. Lequel moine voyant le roi attentif à lire, tira de sa manche son couteau, et lui en donna droit dans le petit ventre, au-dessous du nombril, si avant qu'il laissa le couteau dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine , et s'écria :
« Ha! le méchant moine, il m'a tué; « qu'on le tue.» Auquel cri étant vitement accourus les gardes et autres, ceux qui se trouvèrent les plus près massacrèrent cet assassin de jacobin aux pieds du roi (*). » D'Aubigné ajoute que, pendant qu'on le frappait, il étendit ses deux bras contre une muraille, en contrefaisant le crucifix.
Au premier moment, les chirurgiens jugèrent la blessure peu grave; et Henri III fit écrire une circulaire à tous les gouverneurs de province et à tous les souverains étrangers. «Dieu, « disait-il, qui a 43oin des siens, n'a « voulu que, pour la révérence que je
(*) L'Étoile.
L'UNIVERS
« porte à ceux qui se disent voués à « son service, je jperdisse la vie ; ains a me l'a conservée par sa grâce, et émit péché son damnante dessein, faisant « glisser le couteau de manière que ce « ne sera rien, s'il plaît à Dieu, espé- « rant que dans peu de jours il me « rendra ma première santé. » Mais quelques jours après les chirurgiens ayant examiné de nouveau sa plaie, reconnurent que l'intestin était perforé, et annoncèrent au roi qu'il n'avait plus que peu d'heures à vivre. 11 se confessa, reçut l'absolution, puis il fit ouvrir toutes les portes de sa chambre et introduire la noblesse. Il dit à haute voix qu'il ne regrettait point la vie, mais qu'il s'affligeait de laisser son royaume déchiré par la guerre civile; il demanda qu'on ne vengeât pas sa mort, parce ^u'il avait appris, disaitil, du Christ a pardonner les injures; puis il exhorta toute la noblesse à reconnaître le roi de Navarre héritier légitime du trdne, malgré la différence de religion. « Ce roi, disait-il, est « d'un naturel trop sincère et trop « noble pour ne pas rentrer à la fin « dans le sein de l'Église catholique. « Lorsqu'il eut achevé ces exhortations, il expira, entre deux et trois heures du matin, à l'âge de trente-huit ans (2 août 1589). Avec lui s'éteignit la dynastie des Valois, qui occupait le trône depuis deux cent soixante et un ans.
S V. Fin des guerres de religion. — Triomphe de la royauté sous Henri ir.
HENBI IV.
Joie du peuple à la nouvelle de la mort de Henri UI. — La duchesse de Montpensier , sœur du duc de Guise, attendait sur la route la nouvelle de Tassassinat de Henri III. En voyant accourir le messager de Saint-Cloud qui lui annonçait vheureuse nouvelle, elle lui sauta au cou et lui dit en Tembrassant : « Ha ! mon ami , soyez « le bienvenu ! Mais est - il vrai au « moins ? Ce méchant , ce perfide , ce
« tyran es^il mort ? Dieu! que vous « me faites aise ! je ne suis marrie que « d'une chose, c'est qu'il n'a su, avant « de mourir, que c'étoit moi qui l'a- « vois fait faire. » Puis, se tournant vers ses demoiselles : « Que vous en « semble, leur dit-elle, ma tête ne me « tient-elle pas bien à cette heure? Il « m'est avis qu'elle ne branle plus « comme elle raisoit. » A l'instant elle monta en carrosse, presque folle de joie, retourna à Paris et se mit à parcourir la ville pour annoncer la bonne nouvelle. Partout où elle voyait du peuple rassemblé, elle s'arrêtait et criait à haute voix : « Bonnes nouvel- « les, mes amis , bonnes nouvelles , le « tyran est mort ! il n'y a plus de « Henri de Valois en France (*). »
Aussitôt le peuple passa de l'abattement à l'allégresse la plus vive. On offrit dans les églises l'image de Clément à l'adoration des fidèles. On le proclama saint et martyr. Lorsque sa mère, pauvre paysanne de Bourgogne, fut venue à Paris , la foule se porta au-devant d'elle en criant : Heureux le sein qui vous a 'porté et les mamelles qui vous ont allaité!
La Sorbonne, qui avait prononcé la déchéance de Henri lU , fut unanime pour déclarer le roi de Navarre hérétique et relaps, incapable de succéder au trône. Après une mûre délibération , elle proclama son arrêt dans les termes suivants:
// est de droit divin inhibé et défendu aux catholiques de recevoir pour roi un héiétique ou Jauteitr d* hérésie y et ennemi notoire de VÈglise ; et plus étroitement encore de recevoir un relaps y et nommément excommunié du saint-siège.
Que s'il échet qu'aucun , diffamé de ces qualités , ait obtenu en jugement extérieur absolution de ces crimes et censures , et qu'il reste toutefois un danger évident defeiniise et perfidie^ et de là ruine et subversion de la religion catholique, icelui néanmoins doit être exclu du royaume par le même droit.
(*) Journal de l'Étoile » t. II , p. i.
Et quiconque s^effbrcera de faire parvenir un tel personnage au royaume f ou lui aide et favorise, ou même permet qu'il y parvienne, le pouvant empêcher et te dtvant selon sa charge^ cestui fait injure aux satires canons , et le peut-on soupçonner d'hérésie, et d'être pernicieux à la religion et à l'Église ; et pour cette cause on peut et on doit agir contre lui , sans aucun respect de degré et de prééminence.
Partant, puisque Henri de Bourbon ' est hérétique ou fauteur d'hérésiCy notoirement ennemi de P Église, relaps, nommément excommunié par notre saint-père , et quHl y auroit danger évident defeintise et de perfidie, et ruine de la religion catholique^ au cas quHl vint à impétrer extérieurement son absolution : les François sont tenus et obligés en conscience de l'empêcher de tout leur pouvoir de parvenir au gouvernement du royaume très-chrétien , et de ne faire aucune paix avec lui, nonobstant ladite absolution ; et quand ores tout autre successeur légitime de la couronne viendroit à décéder ou quitter de son droit, tous ceux qui le favorisent font injure aux canons, sont suspects d'hérésie, pernicieux à U Église ; et comme tels doivent être soigneusement repris et punis à bon escient.
Or, comme ceux qui donnent aide ou faveur en quelque manière que ce soit audit Henri, prétendant au royaume, sont déserteurs de la reUgion^ et demeurent continuellement en péché mortel : ainsi ceux qui s'opposent à lui par tous moyens à eux possibles^ mus du zèle de religion, méritent grandement devant Dieu et les hommes; et comme on peut à bon droit juger qu'à ceux-là étant opiniâtres à établir le royaume de Satan la peine éternelle est préparée, ainsi on peut dire avec raison que ceux-ci seront récompensés au ciel du loyer éternel , s'ils persistent jusques à la mort, et comme défenseurs de la foi remporteront la palme du martyre*
Retraite de Henn IF en Normandie. — Combat d'Arqués. •— Que se passait-il pendant ce temps dans le camp ennemi ? Henri HI , sur son Ht de mort, avait exhorté les gentilshommes qui l'entouraient à reconnaître pour roi Henri de Navarre , sans s'arrêter à la différence de religion.
Ils vinrent, eu effet, saluer le Béarnais comme leur roi ; mais à quelques pas de là on les entendait dire : « Plutôt « mourir de mille morts que d'obéir à « un roi hérétique. »
Bientôt un grand nombre de gentilshommes catholiques abandonnèrent l'armée. Le duc d'Épernon donna le signal de la défection. En vain le baron de Givry s'écria, s'adressant au roi : « Sire, vous êtes le roi des braa ves , et vous ne serez abandonné « que des poltrons. » L'exemple du duc d'Épernon et de plusieurs autres grands seigneurs entraîna les autres, et au bout de peu de jours cette armée de quarante-deux mille hommes se trouva réduite à six mille. Cette ariTî«e était trop faible'pour continuer le siège de Paris. Henri IV devait craindre au contraire d'être attaque par les Parisiens commandés par le duc de Mayenne, qui avait fait proclamer roi le cardinal de Bourbon, sous le nom de Charles X. Trop faible pour tenir tête aux armées de la sainte ligue, Henri IV leva le siège de Paris et se retira en Normandie. Il songeait à quitter la France et à se rendre en Angleterre pour solliciter l'appui de la reine Elisabeth. Mais d'Aubigné, Biron et les principaux gentilshommes de son parti le dissuadèrent de ce projet , en lui représentant que s'il quittait son royaume ii aurait l'air d'y renoncer.
Cependant les catholiques qui lui étaient restés fidèles le pressaient vivement de se réconcilier avec l'Église.
Le roi ayant pâli , de colère ou de crainte, leur répondit avec fermeté:
« Parmi les étonnemens dont Dieu « nous a exercés... j'en reçois un de « vous, messieurs, que je n eusse pas
L»UNIVERS
« attendu. Vos larmes sont-elles déjà « essuyées ? La mémoire de votre « perte et les prières de votre roi... « sont-elles évanouies avec la révé- « rence qu'on doit aux paroles d'un « ami mourant? Si vous quittez le « chemin de venger le parricide, corn-
• ment prendrez- vous celui de con-^ « server vos vies et vos conditions ?... « Il n'est pas possible que tout ce que « vous êtes ici consentiez à tous les « points que ie viens d'entendre. Me « prendre à la gorge sur le premier « pas de mon avènement, à une heure « si dangereuse ; me cuider traîner à « ce qu'on n'a pu forcer tant de sim- « pies personnes, pour ce qu'elles ont « su mourir I £t de qui pouvez-vous « attendre une telle mutation en la « créance que de celui qui n'en auroit « point? Auriez -vous plus agréable « un roi sans Dieu ? Vous assurerez-
• vous en la foi d'un athée, et aux « jours des batailles suivrez - vous « d'assurance les vœux et les auspices « d'un parjure et d'un apostat? Oui, ie
• roi de Navarre , comme vous dites, c a souffert de grandes misères, et ne « s'en est pas étonné ; peut-il dépouil- « 1er l'âme et le coeur à l'entrée de la « royauté? Or , afin que vous n'appe- « liez ma constance opiniâtreté , non « plus que ma discrétion lâcheté , je « vous réponds que j'appelle des juse- « mens de cette compagnie , à elle- « même, quand elle y aura pensé, et
• quand elle sera complète oe plus de
• pairs de France et officiers de la « couronne que je n'en vois ici. Ceux
• qui ne pourront prendre une plus c mûre délibération^ que raflliction de « la France et leurs craintes chassent « de nou^, et qui se rendent à la vaine n et briève prospérité des ennemis de « l'État, ie leur oaille congé iibremeitt « pour aller chercher leur salaire sous « des maîtres insolens. J'aurai parmi M les catholiques ceux qui aiment la « France et rhonneur (*). »
Ainsi l'armée de Henri IV devenait de plus en plus, faible , tandis que celle de Mayenne grossissait tous les jours.
C) D'Aubigné, t. III , «hap. i$6
Déjà la pénurie d'argent et de vivres commentait à se faire sentir dans les troupes rovaies. Henri IV eut besoin de toutes fes ressources de son esprit pour soutenir le courage de ses partisans. « Il s'efforçoit , dit Davila , de satisfaire à tout le monde , et de se concilier la bienveillance de chacun, par la vivacité de son esprit, la promptitude de ses reparties, l'aisance de ses paroles et la familiarité de sa conversation. Il faisoit plus le compagnon que le prince , et il suppléoit à la pauvreté de ses moyens par la prodigalité de ses promesses. A chacun tour à tour il protestoit que c'étoit à lui seul qu'il devoit la couronne, et que la granoeur des récompenses seroit proportionnée à la grandeur des services qu'il confessoit. Aux huguenots , il protestoit qu'il leur ouvroit son coeur; aux catnoiiques, il témoignoit toutes les déférences extérieures; il leur parloit avec une singulière vénération au souverain pontife et du siège apostolique.
Avec eux il laissoit percer tant d inclination pour la religion romaine , qu'il leur taisoit prévoir une prompte et indubitable conversion. Il témoignoit aux bourgeois des villes , aux paysans des campagnes , la pitié qu'il ressentoit pour leurs charges et pour les calamité dont la guerre les accabloit ; il s'excusoit sur la nécessité de nourrir ses soldats , et il en rejetoit toute la faute sur ses ennemis. Il se faisoit le compagnon des gentilshommes , qu'il appeloit les vrais François, les conservateurs de la patrie, les 'restaurateurs de la maison royale. Il mançeoit en public , il admettoit chacun a parcourir ses plus secrets appartements; il ne cachoit point sa pénurie actuelle, et il tournoit en plaisanterie tout ce qu'il ne pouvoit Caire passer par des propos sérieux (*). »
Ce fut à Arques que se rencontrèrent las deux armées. Henri IV , avec sept mille hommes, ne recula point oevant trente mille ligueurs, commandés par le duc de Mayenne.
Il paya bravement de sa personne ..
(*) Davila, liv.x, p. Sg5,
le
et remporta une victoire complète.
Pendant que Mayenne se dirigeait vers Amiens , pour y faire sa jonction aveo un corps de troupes que ie prince de Parme envoyait à son secours , Henri lY reçut des secoursd' Angleterre.Élisa* beth lui envoya un corp^ d'infanterie de quatre mille Anglais et de mille Écos* sais. Avec cette armée, il partit de Dieppe le 19 octobre, et marcha sur Pans. Les duchesses de Montpensier et de Nemours avaient annoncé chaque jour au peuple parisien que le Béarnais était entouré de toutes parts avec sa poignée d'hérétiques , et ou'oa avait pris des précautions pour rempécher de s'enfuir en Angleterre. Déjà les curieux avaient retenu des places aux balcons et aux fenêtres , pour ie voir passer prisonnier et chargé de chaînes. Aussi Teffroi fut-il immense, lorsqu'on vit arriver ce prétendu fu-
fitif à la tête d'une armée formidale.
L'attaque commença le V novembre. Les bourgeois qui garnissaient les remparts soutinrent vaillamment le combat pendant une heure , puis ils cédèrent sur divers points. La Noue pénétra dans le faubourg Sain^Germain , et descendant par la rue de Toumon, il poursuivit, l'épée dans les reins , les compagnies bourgeoises, qui eurent de la peine à rentrer dans fa ville par la porte de Nesle. Les faubourgs de Saint-Victor , de Saint- Marceau, de Saint-Jacques et de Saint- Michel ^ furent forcés également par les troupes royales. Neuf cents Parisiens furent tués, quatre cents furent faits prisonniers. Henri IV promit à ses soldats le pillage des faubourgs ; et ces soldats déguenillés , privés de solde , et qui avaient souffert d'une extrême misère , se trouvèrent enrichis en un jour. Mais des sauvegardes avaient été données à chaque église , car Henri IV voulait convaincre les Parisiens de son respect pour le culte catholique.
Lorsque le duc de Mayenne fut averti de la direction de l'armée royale , il revint en bâte vers Paris, et y entra le $ BoveailH*« 1689. La position des
royalistes dans les faubourgs cessa alors d'être tenable» Le 4 , Henri donna le signal du départ. Il prit sa route par Montlhéry et Étampes, et mit ses troupes en quartier d'hiver dans les provinces qui lui étaient restées iîdèles.
Seconde campagne.-— Bataille d'I* vfy, — Siège de Paris. — Famine et détresse des Parisiens. — Le duc de Parme force Henri IP^ à lever k siège. — f^endant l'hiver , les deux partis SQ préparèrent à recommencer la guerre avec une nouvelle vigueur. Le duc de Mayenne reçut du prince de Parme quinze cents lances et quatra cents carabiniers ; il prit en outre à sa solde douze cents cnevaux et douze mille fantassins allemands. Son armée se trouva alors forte de vingt mille fantassins et quatre mille cinq cents chevaux. Henri IV n'avait que trois mille cavaliers et huit mille fantassins* Il se retira en Normandie pour maintenir ses communications avec l'Angleterre ; mais voyant son armée s'atfaiblir par la désertion , il résolut de tenir tête à l'ennemi dans la plaine d'Ivry.
« Cette plaine où le roi voulait offrir la bataille aux ligueurs, s'étend, au couchant de la rivière d'Eure , entre Anet et Ivry : aucune digue, aucune haie , aucun obstacle naturel ne la coupe ; mais ie terrain s'abaisse au milieu par une courbe presque imperceptible , en sorte aue 1 armée royale , appuyée d'un coté au village de Saint-André « de l'autre à celui de Turcanville , ne pouvait être atteinte par l'artillerie ennemie. Henri IV , après avoir fait reposer ses troupes, vint occuper cette position, le mardi 13 mars, partageant sa cavalerie, presque toute composée de gentilshommes , et sur laquelle en conséquence il comptait le plus y comme plus accessible au point d'honneur , en sept corps , appuyés chacun par deux régiments d'in* fanterie. Le maréchal d'Aumont , le duc de Montpensier , le grand prieur, assisté de Givry , maréchal de camp , le baron de Biron , le roi , le maréchal
L^UNIVERS
de Bfron^ et Schomberg, commandant des reltres , étaient à la tête de ces sept divisions. Pendant que Tarmée prenait place sur le terrain , elle fut rejointe successivement par Duplessis, de Muy, la Trémoilie, d'Humières et Rosny, qui , avec deux ou trois cents chevaux , arrivaient de Poitou , de Picardie et de riie- de -France, pour prendre part à cette bataille,. impatiemment attendue. Les derniers venus étaient presque tous huguenots.
Jusqu'alors on n'en avait compté qu'un très-petit nombre dans l'armée.
« Le duc de Mayenne ne supposait pas que Henri voulût l'attendre ; mais il se flattait de l'atteindre au passage de quelque rivière, dans sa retraite sur la basse Normandie, et il pressait sa marche dans cette espérance , non sans exposer ses propres troupes au désordre dans lequel il croyait trouver celles de l'ennemi. Mais, entré le 13 mars , après midi , dans la plaine d'I- Try , il vit devant lui les royalistes qui l'attendaient , et qui s'étaient rangés en bataille avec tout l'avantage du terrain. Il ralentit sa marche pour remettre de Tordre dans son armée , et il n'arriva à portée des ennemis que le soir, lorsqu'il était déjà trop tard pour songer à engager le combat. Le temps était très-mauvais ; et les soldats de la ligue , fatigués par les pluies froides qu'ils avaient essuyées pendant toute leur marche , furent obligés de coucher à découvert ; quelques officiers seulement purent réussir à dresser leurs tentes , tandis que les royalistes se restaurèrent pendant la nuit dans les villages de Saint-André et de Turcanville.
« Le mercredi, 14 mars, au matin, l'armée royale vînt reprendre la même position qu'elle occupait la veille. Les deux armées ne furent point rangées en bataille avant dix heures du matin.
D'Aubigné rapporte qu'en mettant son casque , Henri adressa ce peu de mots à ses compagnons d'armes : « Mes « compagnons , Dieu est pour nous ; « voici ses ennemis et les nôtres , « voici votre roi , donnons à eux. Si
«'vos cornettes vous manquent, ral« « liez-vous h mon panache blanc, vous « le trouverez au diemin de la victoire « et de l'honneur. » Ces paroles furent accueillies par un cri général de f^ive le roi! et la bataille commença.
L'artillerie royaliste porta en plein sur les ligueurs , qui se découvraient sur le renflement du terrain ; celle de la ligue , au contraire , ne put atteindre les royalistes, abrités dans son enfoncement. Le comte d'Ëgmont, qui était à l'extrême droite de l'armée de Mayenne, ne voulut pas attendre une troisième décharge de cette artillerie, et se précipita avec fureur sur la cavalerie légère du grand prieur , qui lui était opposée , et quNl culbuta.
Avec la même impétuosité, il parvint jusqu'aux canons du roi qui avaient maltraité sa troupe : « Compagnons.
« cria-t-il,je vais vous montrer comme « il faut traiter cette armée de là- « ches et d'hérétiques , » et faisant en même temps tourner son cheval , II vint frapper de la croupe contre la batterie royale. Il n'y eut pas un de ses hommes d'armes qui ne voulût se vanter d'en avoir fait autant. Ils ne perdirent pas seulement leur temps à cette bizarre manœuvre , toute la cavalerie d'Egmont se mit en désordre; elle n'avait plus l'élan qui avait fait sa force , lorsqu'elle fut chargée en même temps par le maréclial d'Aumont , le baron de Biron , le çrand prieur et Givry. Egmont fut tue avec ses principaux ofliciers ; tout le reste fut enfoncé et mis en pièces. Dans une autre partie de la ligne , le duc de Brunswick , qui conduisait les reîtres des ligueurs , fut également tué. Ces reîtres avaient coutume, après chaque charge , de passer dans les intervalles laisses à dessein entre chaque bataillon i pour aller se reformer derrière la ligne; mais le vicomte de Tavannes , que Mayenne avait chargé de ranger son armée en bataille , avait la vue si courte, qu'il s'était trompé sur l'intervalle qu'il devait laisser entre les corps , et que l'espace manquait pour cette manœuvre. Les reîtres , en revenant de la charge, vinrent donc don-
ANNALES DE L'fflSTOIRE PE FRANCE,
ner dans l'escadron de lanciers du duc de Mayenne, et le mirent en désordre.
Le duc fut obligé de les repousser à coups de lance; il ne put point faire prendre carrière à ses chevaux ; et tandis qu'il s'efforçait en vain de les remettre en ordre,' il fut chargé avec fureur par le roi , qui voyait son embarras. Il fut enfoncé, et forcé à s'enfuir vers le bois. Bientôt toute la cavalerie de la ligue fut entraînée dans la même déroute; les bataillons de fantassins qu'elle avait couverts se trouvèrent alors isolés au milieu de la
1>laine, et de toutes parts attaqués par es troupes du, roi. Les Suisses , quoiqu'ils ne fussent point encore entamés, soulevèrent leurs armes en signe qu'ils voulaient se rendre , et furent aussitôt reçus à quartier par le maréchal de Biron. Les lansquenets , encouragés par cet exemple , et affaiblis en même temps par cette défection , levèrent à leur" tour leurs piques et crièrent qu'ils se rendaient. Mais Henri IV et ses soldats nourrissaient contre eux une profonde rancune ; plusieurs d'entre eux avaient déjà pris part à la trahison d'Arqués , où ils avaient feint de se rendre; plusieurs, engagés par les princes protestants , pour renforcer rarmée de Henri IV, avaient passé à ses ennemis ; le roi déclara qu'ils avaient forfait à la foi militaire , et qu'il ne leur accordait aucun quartier. Le massacre dura une heure entière ; mais pendant qu'on les tuait sans défense , le roi criait : « Sauvez « les Finançais et main basse sur « rélranger. » En effet , après la mêlée , il n'y eut plus de Français tués. Les fuyards de la ligue allèrent chercher un asile , les uns à Chartres , les autres à Mantes. Le pont d'Ivry , par lequel ils s'échappaient , fut rompu , et la cavalerie du roi , pour continuer à les poursuivre, fut obligée de faire un long détour , et d'aller passer l'Eure à Anet. La perte de l'armée de la ligue fut cependant fort considérable : Davila la fait monter à six mille hommes... Du côté du roi , le colonel Schomberg fut tué. Henri lui avait adressé des excuses au moment du
combat , pour les |)aroles trop dures avec lesquelles il avait repoussé la veille ses demandes d'argent, et Schomberg, touché de cette condescendance , s'était écrié : « Votre Majesté me tue par « sa bonté, car c'est mon devoir désorft mais de donner ma vie pour son ser- « vice(*). »
Depuis le cojnmen cément des guerres de religion, aucune victoire aussi brillante n'avait été remportée par les huguenots. Henri IV fut salué par les applaudissements de son armée, dont le dévouement pour lui devint sans bornes. Ses ennemis eux-mêmes célé^ brèrent sa valeur et son humanité.
Les chefs de la ligue craignirent un instant que le peuple de Paris ne se déclarât pour lui, par découragement; c'est pourquoi ils chargèrent les prédicateurs d'annoncer la nouvelle en termes tels, que le peuple sentit se ranimer sa haine contre les huguenots. Don Christian de Nice remplit cette mission avec le plus dliabileté.
Il avait choisi pour texte de son sermon ces paroles de l'Écriture, que Dieu châtie ceux qu'il aime; et, après avoir exposé avec éloquence et chaleur que les fidèles doivent supporter sans murmurer les châtiments de Dieu, il se ût interrompre par un messager qui lui apportait des dépêches. Lorsqu'il les eut lues à voix basse, il s'écria (jue Dieu avait voulu qu'en ce jour il fît l'office de prophète, parce que le moment de la tentation était arrivé; et il annonça la défaite d'Ivry. Tous les auditeurs, transportés d enthousiasme, jurèrent qu'ils affronteraient la faim et la pauvreté pour maintenir lasainte ville de Paris dans sa fidélité au service de Dieu. Aussitôt on creusa des fossés, on ferma les brèches, on disposa Tartilierie sur les remparts, et l'on résolut d'attendre l'attaque des huguenots.
En effet, Henri IV marcha sur Paris. Il occupa Chevreuse, Montihéry, Lagny, Corbeil, Melun, Provins, et parut devant la capitale le 8 mai 1590, avec une armée de douze mille fan-
(*) SismondL
LnaiiivERS.
tassins et froii mille cavaliers. La Tille de Paris était en état d'opposer une longue résistance; elle avait eu le temps de s'approvisionner de vivres , et elle contenait une population nombreuse et ardente qui pouvait mettre jusqu'à cinquante mille hommes sous les armes. Les duchesses de Nemours, lie Montpensier et de Mayenne ne négligeaient aucun moyen pour ranimer l'exaltation des passions religieuses, et les prédicateurs entretenaient et échauffaient tous les jours Tenthousiasme public. Des processions fréq^uentes ajoutaient encore à l'exaltation des Parisiens. Le 14 mai, le 30 mai et le 4 juin, les prêtres et les moines, revêtus de corselets et armés d'arquebuses, d'épées et de pertuisanes, parcoururent en procession les rues de Paris, et jurèrent à Sainte- Geneviève de défendre Paris jusqu'à la mort, plutôt que de se soumettre à un roi hérétique. Ces processions furent pour les soldats de Henri IV un grana objet de ridicule. Mais lorsqu'ils virent ces moines monter joyeusement sur les remparts et s'exposer sans trembler au feu, lorsqu'ils virent ces bourgeois supporter les fatigues et les privations, alors ils reconnurent tout ce qu'il y avait d'énergie et de dévouement dans ces hommes dont ils s'étaient raillés.
Cependant les vivres devenaient de' Jour en jour plus rares. Aucun travail n'était commandé ou récompensé, et la suspension de tous les métiers aggravait la famine. Le cardinal de Gondi , évêque de Paris^ fit vendre toute l'argenterie des églises pour l'employer à des aumônes; le cardinal-légat obtint cinquante mille écus du pape, et il y joignit toute son argenterie, qu'il' avait fait fondre, pour l'emplover au même but. Tous les jours, l'ambassadeur d'Espagne distribuait de l'argent, du pain et d'autres aliments. Tous les seigneurs du parti de la ligue, et les dames ellesmêmes, contribuèrent de leurs dons k soulager la misère publique. Mais ce n'étaient là que des ressources précaires. Déjà le froment commençait à
manquer; les soldats no feoevaient
plus que de l'avoioe pour la manger en soupe. On ne trouvait plus dans les boucheries que de la viande de cheval, d'âne et de chien , et encore ces viandes se vendaient-elles à des prix excessifs. Les pauvres étaient obligés de se contenter d'herbes qu'ils arrachaient dans les rues désertes, et qu'ils faisaient bouillir; quelquefois ils faisaient du pain avec des ossements de morts. Il y eut une mère qui mangea son enfant. On ne voyait plus dans les rues qu'une population hâve et décharnée ; les maladies se multipliaient avec une effrayante rapidité ; et à mesure que les maisons se vidaient, on s'empressait de les démolir pour brûler le bois de charpente, car il y avait aussi disette de bois. Les Parisiens, opprimés par leurs défenseurs, ne trouvaient de pitié que dans le prince qui les assiégeait. Henri IV laissa pas* ser une grande partie des bouches inutiles: « Faudra-t-il donc, disait-iU « que ce soit moi qui les nourrisse?
« Une faut pas que Paris soit un ci-' « metière;je neveux pas régner sur « des morts, y^ Et encore: « Je res- « semble à la vraie mère deSalomon; «f aimerais mieux n'avoir point de « Paris, que de l'avoir déchiré en « lambeaux, » Le 27 juillet, il était mort déjà trente mille personnes de faim et de misère. Le peuple commençait à murmurer. Les ducs de Nemours et d'Aumale lui annoncèrent qu'on allait traiter, et lui demandé* rent de redoubler de patience pendant Quelques jours, pour ne pas porter dommage à leurs négociations. Maïs ce n'était là qu'un moven de gagner du temps; car les chefs de la ligue étaient déterminé? à continuer la lutte jusqu'au bout. Paris ne fut délivré que par l'arrivée du prince de Parme, qui, par ses savantes manœuvres, força Henri IV de lever le siège, et retourna ensuite aux Pays-Bas sans se laisser entamer, et sans accepter le combat que lui offrait l'armée royale. Henri IV se retira sur Saint-Denis, humilié et presque découragé. Tout à coup il lui vint a la pensée que les Parisiens, dans
AimALES DE LnEnSTOmS DE FRANGE.
Texeès de leur joie, aumient peut-être négligé leurs précautions. Il revint au milieu de la nuit, espérant les surprendre. Deux échelles furent appliquées en silence contre le mur du faubourg Saint-Marceau. Mais il y avait encore trop de deuil et de douleur dans la ville de Paris, pour que les habitants se fussent abandonnés à Tivresse de leur délivrance. Les moines qui gardaient cette partie des remparts donnèrent l'alarme; l'un d'eux renversa l'une des échelles, et arrêta bravement les assaillants qui montaient par l'autre, tandis qu'il appelait ses compagnons à son secours. Bientôt la nïurailTe se trouva garnie de défenseurs, et Henri IV fut obligé de se retirer. De retour à Saint-Denis, il mit ses soldats en quartiers d'hiver.
Journée des farines. — Jffaiblis* sèment du parti de ta ligue, — Au printemps de Tannée suivante, Henri IV fit une nouvelle tentative pour reprendre Paris. Il savait qu'on y apportait le plus souvent les vivres sur Je dos de nêtes de somme, et qu'on leur ouvrait les portes la nuit. Il fit chargerde farine quatre-vingts mulets, et donna à chacun d'eux pour conducteur un soldat choisi parmi les plus braves, et déguisé en paysan. Le capitaine de Vie se mit à la tête dans la nuit du 20 janvier, et se présenta à la porte Saint- Honoré. Il espérait que sa petite troupe lui sufUraitpour s'en saisir, et il comptait s'y mamtenir sans peine jusqu'à ce que le roi pût venir le secourir. Mais les mouvements de l'armée de Henri IV n'avaient pu échapper à la vigilance du marquis de Belin, qui venait de remplacer le duc d'Aumale dans le commandement de Paris. Lorsqu'à trois heures après minuit, les fariniers se présentèrent à la porte Saint- Honoré, on leur répondit que des barques étaient préparées pour les embarquer à Ghaillot.
Mais de Vie ne fut pas dupe de cette ruse, et le tocsin qu'il entendit bientôt lui prouva que tout était découvert. Cette journée, connue sous le nom de
Journée des farines^ se termina aiini.
sans que les soldats eussent échange un coup d'épée.
Pendant que la guerre se traînait en longueur, Henri IV apprit un jour
âue le jeune duc de Guise s'était sauvé u château de Tours, où il était en captivité depuis la mort de son père.
« La nouvelle, d'abord, n'en toucha pas moins le roi Qu'elle le surprit. Il redoutoit ce grana nom de Guise, qui lui avoit fait tant de peine. Il avoit
f)eur que ce jeune prince ne recueillit 'amour des peuples, que son père avoit possédé a un si haut point ; et II regrçttoit d'avoir perdu un gage qui lui pouvoit servir a beaucoup de choses. Toutefois, après qu'il y eut un peu rêvé, il diminua ses appréhensions, et dit à ceux qui étoient autour de lui, qu'il avoit plus de sujet de s'en réjouir que de s'en plaindre , parce qu'il arriveroit, ou que le duc de Guise se rangeroit aupcès de lui, auquel cas il le traiteroit comme son parent, ou
Î[u'il se jetteroit dans la ligue, et qu'a* ors il seroit impossible que le duc de Mayenne et luipussent demeurer long* temps ensemble sans se brouiller et devenir ennemis.
« Ce pronostic fut très-véritable.
Le duc ae Mayenne ayant vu les ré»
jouissances que toute la ligue témoin Çnoit de cette nouvelle, les feux de joie qu'en firent les grandes villes, lee actions de grâces que le pape en avoit rendues pimii^uement, et les espéran* ces que les Seize concevoient de voir ressusciter en ce prince la protection et les qualités de son père, dont ils avoient été idolâtres ; le duc de Mayenne, dis-je, voyant tout cela, fut frappé d'une sorte de jalousie; et, quoiqu'il lui envoyât de rargent, avee prières qu'ils pussent s'entrevoir, néanmoins il ne le comptoit pas comme un nouveau renfort, mais comme un nouveau sujet d'inquiétude et de fâcherie pour lui.
« En effet , ce jeune prince noua aussitôt une grande liaison avec les Seize, et leur promit de prendre leur
I protection. Par ce moven-là, et par 'appui des Espagnols, ifs s'enhardirent
L'UNIVERS
de telle sorte, qu^ils résoIureDt de perdre le duc de Mayenne, ne cessant de décrier sa conduite parmi les peuples.
On assure qu'il v en eut quelques-uns d'entre eux qui écrivirent une lettre au roi d'Espagne, par laquelle ils sejetoient entie ses bras, et le supplioient, s'il ne vouloit régner sur eux , de leur donner un roi de sa race, ou de choisir un gendre pour sa fille, qu'ils recevroient avec toute obéissance et fidélité. Ils s'avisèrent, outre cela^ de donner un nouveau formulaire de serment pour la ligue , qui excluoit les princes du sang, afin d'obliger tous les suspects qui ne voudroient pas jurer une chose si contraire à leur sentiment, de sortir hors de la ville, et de leur abandonner leurs biens. Par cet artifice, ils chassèrent plusieurs personnes, entre autres le cardinal cie Gondy, évéque de Paris, qu'ils avoient pris en haine, parce qu'avec quelques curés de la ville il travailloit auroitemeut à disposer les peuples en faveur du roi (*).» Le parlement n'était pas moins suspect aux Seize à cause de ses opinions modérées. Le samedi 5 novembre, les plus violents d'entre eux s'assemblèrent chez le P. la Bruyère , sous prétexte d'obvier aux taxes et impôts que l'on voulait faire frapper sur le peuple. Au milieu de la déliJi)eration , le cure de Saint- Jacques s'écria avec colère : « Mes- « sieurs , c'est assez connivé; il ne faut «jamais espérer ni justice, ni raison « de la cour du parlement : c'est trop « endurer, il faut jouer du couteau ! » Pendant quMl pariait encore, un bour-
Îçeois vint lui dire quelques mots à 'oreille. Il reprit alors : « Messieurs, « je suis averti qu'il y a des traîtres en «cette compagnie; il faut les chasser « et jeter en la rivière. » Les meneurs se séparèrent, et dans une nouvelle assemblée plus restreinte, ils chargèrent un comité de dix membres de prendre toutes les mesures nécessaires au salut du parti. Ce comité chargea Bussy le Clerc et le curé de Saint- Côme de consulter la Sorbonne pour savoir s'il pourrait , en sûreté de (*) Périfixe , Histoire de Hemi le Grand, t. I, p. 162 sq. *
conscience, exécuter l'entreprise qu'il méditait. Munis de l'approbation de la Sorbonne, ils rassemblèrent les compagnies bourgeoises, occupèrent toutes les rues qui conduisaient au palais de justice , et arrêtèrent le premier président Barnabe Brisson, Claude Larché, conseiller au parlement, et Jean Tardif, conseiller au Châtelet. On leur lut une sentence que le conseil des dix venait de prononcer contre eux sans les entendre, et qui les condamnait à être pendus et étranglés, comme fauteurs d'hérésie, ennemis et traîtres à la ville de Paris. Cette sentence fut exécutée sur-le-champ : on les pendit tous trois à la fenêtre de la chambre qui leur servait de prison. Leurs biens furer.t confisqués par ordre du prévôt des marchands et des échevins. Toutes les autorités municipales , les quarteniers et les colonels furent pareillement épurés, en sorte que le pouvoir se trouva entre les mams de la populace.
Quelques-uns des Seize voulaient que 1 on allât plus loin encore. Ils disaient qu'il fallait achever la tragédie, et se défaire du duc de Mayenne, s'il approchait de Paris ; qu'ensuite ils seraient les maîtres de la capitale, et qu'ils pourraient choisir un chef qui dépendît d'eux. Et certes, il y a apparence que, maîtres de la Bastille, dont Bussy était gouverneur, et ayant pour eux la populace et la garnison espagnole, ils eussent pu s'emparer du çouvernement à Paris , et traiter soit avec le duc de Guise, soit avec le roi d'Espagne; mais ils manquèrent de résolution. Au lieu de rompre ouvertement avec Mayenne qui compromettait tout par sa lenteur , ils lui proposèrent des réformes. Les articles rédigés par le curé de Saint- Jacques portaient :
« Les catholiques demandent qu'il soitétabliunechambre ardente dedouze personnages qualifiés et gradués, d'un président, d'un substitut du procureur général, et un greffier, qui soient notoirement de la sainte ligue, pour faire le procès aux hérétiques, traîtres, leurs fauteurs et adhérents, qui seront nommés par le conseil des seize quarteniers de la ville.
« Que l'exécution faite contre les emprisonnés soit présentement avouée par messieurs du conseil, comme faite pour le bien de la religion, de TÉtat et de la ville.
« Qu*ii soit établi un conseil de guerre en cette ville, composé de M. Je gouverneur, de M. de Saulzay, de M. de Beaulieu, gouverneur du bois de Yincennes, du sieur de Bussj, capitaine du cbâteau de la Bastille, des deux colonels des garnisons espagnole et napolitaine, du sieur de Saint-Yon, commandant au régiment des Wallons , du sieur de Champagne, commandaiit au régiment de Picardie, et des colonels de cette ville qui seront nommés par le conseil des seize quarteniers; ce conseil se tiendra au moins deux fois par semaine.
« Qu'il ne sera fait aucune conférence avec les ennemis, par aucune personne, de quelaue qualité qu*elle soit, sans ravis dudit conseil de guerre.
« Qu'il sera aussi promptement et présentement pourvu aux places des conseillers de ville qui sont absents, au profit de ceux qui seront nommés par le conseil des seize quarteniers.
«Qu'il soit élu et choisi en chacun des quartiers de la ville, un homme capable, pour tous ensemble ouïr les comptes des deniers qui ont été levés extraordinairement en cette ville, et ce par un bref état, à laquelle audition il sera procédé sans discontinuation.
«QueM. le gouverneur, enfin, est supplié de se fier aux bourgeois de cette ville, comme ils se fient à lui , et qu'à cette fin il n'ait autre garde que la fidélité et amitié desdits bourgeois.»
Lorsque le duc de Mayenne apprit que le pouvoir venait de passer aux mains d'une populare furieuse», que le parlement était foulé aux pieds, que ses amis les plus dévoués étaient déclarés suspects par des hommes si prompts à verser le sang, il fut singulièrement effrayé. Quelques jours après, son effroi redoubla, lorsqu'il sut que les Seize avaient écrit au roi d'Espagne la lettre suivante : « Nous « pouvons certainement assurer Votre
« Majesté que les vœux et souhaits de « tous les catholiques sont de vous « voir , Sire, tenir le sceptre, et cette « couronne de France , et régner sur « nous, comme nous nous jetons trè&- « volontiers entre vos bras ; ou bien « qu'elle établisse ici quelqu'un de sa «postérité, ou nous en donne un au- «tre, celui qui plus lui est agréable; « ou qu'elle se choisisse un gendre, « lequel avec toutes les meilleures af- « fections, toute la dévotion et obéis- « sance qu'y peut apporter un bon et « fidèle peuple, nous recevrons roi et « lui obéirons (*). »
Mayenne se rendit aussitôt à Paris avec sept cents chevaux d'élite et deux régiments d'infanterie. Il affecta d'a« bord une grande modération ; mais lorsqu'il eut pris toutes ses mesures, il força Bussy le Clerc à lui livrer la Bastille, et arrêta quatre des plus factieux d'entre les Seize, qui furent pendus immédiatement dans une salle basse du Louvre. Cinq autres, parmi lesquels se trouvait Bussy le Clerc, s'étaient sauvés en Flandre. Le greffier et le bourreau, qui avaient minuté et exécuté la sentence contre le président du parlement, furent également pendus. Ainsi, la bourgeoisie ressaisit le pouvoir qui lui avait été un instant enlevé par la populace. La victoire de Mayenne sur les exaltés n'en fut pas moins fatale à son parti. C'étaient eux qui faisaient la force des ligueurs et qui leur donnaient ce caractère populaire et national qui les rendait si redoutables. Leur chute marque l'affaiblissement du parti de la ligue, qui ne montra plus depuis la même ardeur et le même enthousiasme.
Siège de Rouen par Henri ir. — États généraux de la liauepour élire un roi.— Henri IV embrasse la religion catholique.-— Venâotnl que le duc de Mayenne absent de son armée s'occupait de rétablir l'ordre à Paris, Henri IV assiégeait Rouen avec une armée formidable. L'attaque fut poussée avec
(*) Capefigue, d'après les archives do finances.
27* Uvrai^on. (Aiynàles ds l'hist. de Fbàngb.)
L'UNIVERS
tant d« vigueur , que la ville se se* rait vue obligée de capituler, sans l'arrivée des Espagnols. Le prince de Parme ayant déclaré qu*il secourrait les Rouennais pour la plus Î;rande gloire de Dieu et pour la dé* ense de la religion catholique^ entra en France avec une armée de vingt* quatre mille fantassins et six mule chevaux. Henri IV marcha à sa rencontre pour le harceler pendant sa marche et lui couper les vivres. Mais r excès de sa bravoure Tempécha de rester fidèle à ce plan sagement conçu. A deux reprises, elle faillit même lui devenir fatale.
« Dès son arrivée à Folleville, il se trouva à portée des ennemis : emporté par le désir de bien reconnaître leur ordre de bataille, et plus encore de faire preuve de vaillance, il s'avança lui-même à la découverte avec moins de deux cents cavaliers; il fit le coup de pistolet avec les prdes avancées et fut sur le point d'être enveloppé. Le surlendemain , 5 février, auprès d'Aumale » il retomba dans la même faute.
Il avait pris, il est vrai , plus de monde avec lui, car, outre les archers de sa garde, il avait deux cents chevaulégers et trois cents gentilshommes d'élite; mais aussi, il s'avança beaucoup plus imprudemment encore.
Après avoir gravi une colline qui lui dérobait la vue de l'ennemi, il se trouva, sans s'y être attendu, dans une vaste plaine, aux prises avec les coureurs de la ligue et en face de toute l'armée du duc de Parme. Grâce à la valeur de son corps d'élite, il mit en fuite ceux avec lesquels il s'était d'abord engagé; mais il voulut alors mieux voir la belle distribution de l'armée de la ligue. Il remarqua le duc de Parme , qui , pesant de corps et souffrant de la goutte, se faisait cependant porter rapidement, dans une chaise uécouverte, sur les divers points de sa ligne de bataille, où il avait quelque ordre à donner. Pendant que Henri , déjà retardé par le combat, s'amusait à l'observer, il ne remarqua point que la cavalerie légère espagnole et les cavaliers flamands l'avaient dépassé par les
flancs et se reformaient derrière lui.
Tout à coup il se vit presque entièrement enveloppé; il donne Je signal de la fuite; mais presque aucun de ses gentilshommes n'avait eu le temps de lacer son casque en tête. Lui-même fut bientôt reconnu à ses plumes bl.inches, et de toutes parts il entendit retentir autour de lui le cri : Au roi de Navarre! Il redescendit au palop la colline malencontreuse qui lui avait caché l'approche de l'ennemi. Dans sa course il fut blessé aux reins, mais légèrement , la balle qui l'atteignit ayant auparavant percé l'arçon de sa selle. Les braves gentilshommes s'efforçaient, pour le sauver, d'arrêter Tennemi par des charges hardies: mais con^me ils reprenaient ensuite leur course pour descendre la colline, leurs chevaux s'abattaient ^ embarrassés par des ceps traînaots de vigne, et ils étaient aussitôt accablés par les ennemis qui les poursuivaient. Dans cette fuite, presque tous les archers de la garde et plus de la moitié des gentilshommes qui l'avaient accompagné furent tués.
Henri^ IV était toujours le point de mire âe tous les cavaliers de la ligue. Pour qu'il fût moins remarqué , le baron de Givry lui jeta son manteau sur les épaules. Il courut ensuite vers un corps de chevau - légers qui n'était pas éloigné , pour l'engager à s'avancer et à couvrir la retraite du roi. Mais ceux-ci avaient pris l'alarme à leur tour, et fuyaient à la débandade. Enfin, le duc de Nevers, avec un gros corps de cavalerie, arriva au secours au roi et le recueillit. Alors il engagea les gentilshommes, démontés ou blessés, qui arrivaient en grand désordre, à se retirer avec le roi, sur la lisière d*un petit bois à deux milles au delà d'Aumale , et prenant position derrière la petite rivière de Bresle , qui traverse cette ville, il y soutint quelque temps l'effort des ennemis. Il évacua enfin cette ville avant la nuit, et vint rejoindre le roi, qui, après s'être fait panser, avait poussé jusqu'à ^eufchâtel , cinq lieues plus en arrière. Dans ce jour, le duc de Parme aurait tué ou fait prisonnier le roi avec tous ses com-
AJSNALES DE L'HISTOIRE DE FRANCS
DOS d'armes, s'il n'avait fait des , ïorts inouïs pour modérer i*ardeur de ses troupes. Car, dès qu'il avait reconnu son adversaire , il n^hvait pais douté qu'un piège ne lui fût tendu.
Lorsqu'on lui reprocha ensuite une déOance qui lui avait été fatale, il répondit : « Je retomberais encore « dans la même faute; ie croyais avoir « affaire à un roi, à un général d'une «grande armée; comment supposer « que ce n'était qu'un carabin (*) ? »
Le prince de Parme s'avança ensuite jusque sous les murs de Rouen, et força , par ses savantes manœuvres , l'arméeroyaleàlever le siège. Henri IV se retira au Pont-de-l'Arche (20 avril 1692). Ce fut là une grande victoire pour la sainte ligue. Le ouc de Mayenne résolut d'en profiter. Il convoqua les états généraux , espérant qu on ie proclamerait roi.
L'assemblée s'ouvrit dans la grande salle du Louvre, le 26 janvier 1593.
Mayenne siégeait sous le baldaquin réservé jusqu alors au roi ; il était entouré des grands officiers de la couronne et des présidents des cours judiciaires. Auprès de lui étaient rangés les députés des trois ordres ; mais ils étaient peu nombreux, parce que la guerre avait empêché un grand nombre de députés de se rendre à Paris.
Mayenne prononça un discours d'ouverture , dans lequel il annonça aux états qu'il les avait assemblés' pour trouver un remède aux calamités qui désolaient la France. Il dit, mais d'une voix mal assurée et presque tremblante , que le seul remède pour tant de souffrances était l'élection d'un roi , sincèrement catholique , doué de valeur , qui pût ramener à l'obéissance un peuple soulevé , et assez fort pour contenir à la fois \es ennemis du royaume et ceux de l'Église.
On crut comprendre que Mayenne avait la prétention de se faire nommer roi , mais qu'il n'avait pas le courage de l'avouer. Si les états eussent été unanimes , soit pour proclamer le duc de Mayenne , soit pour
C) Siimoiidi.
élever au trône le fils de Henri de Guise, nul doute que Henri IV ne serait jamais parvenu a faire prévaloir son droit et à relever l'autoriré royale. Les rois catholiques de la chrétienté se seraient empressés à coup sûr de reconnaître l'élu de la nation ; le clergé , la noblesse et le peuple l'auraient accueilli avec enthousiasme, et auraient salué en lui le champion de la religion. Henri IV serait resté seul avec ses gentilshommes huguenots , et certes il aurait fini par être expulsé de France.
Heureusement les ligueurs étaient divisés. Les uns étaient pour le duc de Mayenne , les autres pour son neveu le duc de Guise. Le roi d'Espagne était porté par un parti nombreux.
Mais craignant de ne pas réussir , s'il demandait la couronne pour lui-même, il avait enjoint à son ambassadeur à Paris , le duc de Féria , de la réclamer pour sa fille aînée , l'infante Elisabeth , comme légitime reine y selon droit de nature aivin et commun, puisqu*il n^avoitpluàDien de conserver en vie aucun légitime héritier mâle du roi Henri II son aïeul; toutefois il consentait à ce qu'on y joignît l'élection, si l'on croyait qu'il en fût besoin. Cette proposition insolente choqua le sentiment national des Français , d'autant plus que Philippe II avait promis sa fille en mariage à l'archiduc Ernest, frère de l'empereur. Ses agents répandirent alors le bruit qu'ils étaient autorisés à choisir pour époux de J'infante un prince de la maison de Lorraine. Ce bruit causa une grande joie aux Parisiens ; mais Mayenne comprit bien que le roi d'Espagne ne chercnait qu'à gagner du temps , pour mieux assurer la réussite de ses projets. C'est pourquoi il fit rendre par le parlement un arrêt célèbre pour le maintien de la loi salique. Cet arrêt portait : Que de très -humbles remontrances seraient faites au duc de Mayenne , lieutenant général de la couronne , pour protêtter contre tout traité quon voudreUi faire , dans le but de transférer la couronne à des princesses ou des princes étrangers , contre la loi/on^
L'UNIVERS
dameniale du royaume; déclarant de plus que tout transfert semblable j comme fait en violation de l'indépendance au royaume , serait nul et de nul effet.
Cet arrêt célèbre fut porté solennellement au duc de Mayenne. Il déconcerta les projets ambitieux du roi d'Espagne, et fit ajourner réiection d*un roi. Dès lors le parti de la ligue s'affaiblit tous les jours. Le lien de ce parti avait été la naine de Henri III. Il avnit préparé de loin sa propre dissolution, en assassinant ce prince. Depuis ce jour , les ligueurs s'étaient di- .visés en deux factions principales, celle des Guises , appuyée longtemps par la noblesse et le parlement , et celle de TEspagne , appuyée en secret par les Seize et quelques obscurs démaçoçues, dont on s*est peut-être exagère l'importance. Cette seconde faction avait été réprimée par Mayenne, qui , du même coup , avait ôté à la ligue son énergie démocratique. Les divisions qui éclatèrent aux états généraux de Paris achevèrent de désorganiser Ja ligue : la conversion de Henri IV lui porta le coup mortel (1593).
Sully raconte dans ses Mémoires que Henri IV lui ayant fait connaître » ses intentions à ce sujet, il lui répondit : « De vous conseiller d'aller à la « messe , c'est chose que vous ne de- « vez pas, ce me semble, attendre de « moi < étant de Ja religion ; mais bien « vous dirai-je que c'est le plus prompt « et le plus facile moyen pour renver- .« ser tous ces monopoles, et faire al- ; « 1er en fumée tous les plus malins I « projets... De vous accommoder , , a touchant la religion , à la volonté du « plus grand nombre de vos sujets , « vous ne rencontrerez pas tant d'en- « nuis , peines et difficultés en ce « monde; mais pour Poutre, lui dit-il « en riant, je ne vous en réponds pas. » Dans le parti de la ligue, beaucoup de personnes ne croyaient pas à un pareil projet. L'envoyé de Savoie écrivait à cette époque à son maître : « Le Ka- « varrais , de religion calviniste , si « aucune ^ en a , a grand désir de se « maintenir , par les calvinistes , en
« opinion de grand observateur de la « religion ; toutefois il a échappé sou« « vent , .et croit toutes choses d'une « autre façon. Pour l'intérêt , il ne « changera pas de religion ; et s'il le « fait , il sera d'accord avec les siens et a feindra. Il est courageux et soldat, « mais sans discipline militaire, plu- « tôt comme chef de soudards et ban- « nis que comme général d'une armée.
« 11 est libéral , agréable , un peu mo- « queur et gausseur ; fait profession « de bon Français , grand amateur de « la noblesse ; et encore qu'il montre « d'oublier les injures , mais en effet « il en a bien souvenance. Il est adonné « surtout au plaisir de la chair ; mais « cela ne l'alfectionne pas , et trouve « moyen de le conjoindre avec les ar- « mes (*). » Tous les seigneurs catholiques qui se trouvaient dans l'armée de Henri IV , le pressaient de se convertir. Les uns agissaient ainsi par conviction; les autres, et c'était le plus grand nombre, par intérêt. Tous se déclaraient fatigués de la guerre et avides de repos. « D'O protestoit qu'il ne vouloit pas être plus longtemps trésorier sans trésor; Bellegarde, Saint-Luc, Termes, Sancy, Criilon , et tous les anciens serviteurs du roi Henri III , déploroient leur mauvaise fortune , qui , après un roi d'or , leurenvoyoit un roi de fer. L'un, en effet , les combloit de richesses ; l'autre , étroit de fortune , et non moins étroit d'âme et de naturel, ne leur offroit pour récompense que des guerres, des sièges et des batailles. Ils déclaroient ne vouloir pas soutenir plus longtemps la fatigue intolérable des armes , ou rester enfermés dans leurs cuirasses comme des tortues , avec du fer sur la poitrine et du fer sur les épaules. Un roi élevé à la huguenote , courant jour et nuit pour vivre de rapine avec ce qu'il pourroit trouver dans la chaumière des malheureux paysans , se chauffant à l'incendie de leurs maisons , et couchant à Técurie avec leurs chevaux , ou dans la
(*) Capefigue d'après les manuscrits do Colbert
})uanteur d'une bergerie , n*étoit pas eur fait. A la bonne heure de faire la guerre un peu de temps pour obtenir Je repos ; mais à présent ils servoient , un prince qui ne se soucioit pas de mettre jamais un terme au travail des armes , et qui ne recherchoit d'autres délices qu*arquebusades , blessures , meurtres et batailles. Souvent le roi pouvoit entendre ces propos dans son antichambre, quelquefois entremêlés de juremens et de malédictions , plus souvent assaisonnés, à la manière française , d'épigrammes et de quolibets (*). »
Henri IV était alors entièrement résolu à changer de religion ; et , voulant donner à sa conversion autant d'éclat que possible , il se rendit, le 25 juillet, à neuf heures du matin , à Tégiise de Saint-Denis. Il élait précédé par ses gardes-suisses, écossaises et françaises, et entouré d'un grand nombre de princes et de gentilsiiommes. Lorsqu'il se présenta aux portes du temple , il les trouva fermées. Le chancelier frappa à la porte principale , qui fut aussitôt ouverte. L'archevêque de Bourges, ^ssis sur son siège pontifical , et entouré d'un grand nombre de prêtres, demanda au roi qui il 'était , et ce ^u'il voulait. Le prince répondit qu'il était Henri, roi de France et de Navarre, et qu'il demandait à être admis dans le sein de l'Église. « Est-ce du fond du « cœur, lui demanda l'archevêque , et « étes-vous vraiment repentant de vos « erreurs passées ? » Le roi, se mettant à genoux, répondit : qu'il était profondément affligé de ses erreurs, qu'il les abjurait et les détestait, et quil désirait désormais vivre et mourir dans la Srofession de la foi catholique, qu'il éfendrait au péril de sa vie. Alors seulement il tut admis dans l'intérieur du temple, au milieu des cris de joie d'un peuple immense et au bruit de l'artillerie. Il s'agenouilla devant le maître-autel , et reçut l'absolution de l'archevêque de Bourses. Puis il reprit place sous le baldaçiuin , et assista a la messe de réconciliation qui fut célébrée par révêque de Nantes.
(^ Davila, liv. xiii, p. 870.
Conséquences de la conversion du roi. — Cossé - Brissac lui ouvre les portes de Paris, — La conversion de Henri IV le plaça dans une position toute nouvelle. Elle lui attacha l'immense majorité des Français, qui voulaient le rétablissement cfe la paix , le maintien de la royauté légitime , l'ordre et la sécurité pour tous. Mais les plus ardents d'entre les ligueurs persistèrent à lui faire la guerre, et un grand nombre de gentilshommes huguenots, qui avaient combattu jusqu'alors pour sa cause , l'abandonnèrent. Parmi ces derniers, le plus illustre fut Duplessis- Mornay. Il s'éloigna de la cour de Henri IV, la regardant désorniais comme souillée. Henri IV lui écrivit à plusieurs reprises, pour le presser de venir le rejoindre. Dans sa lettre du 7 août, il lui disait : « Je vous ai écrit a plusieurs fois de me venir trouver , « mais en vain ; et je vois bien que « c'est; vous aimez plus le général (*) « que moi ; si serai-je toujours et votre R bon maître et votre roi. » Il termine plusieurs de ses lettres par ces mots : «Venez, venez*, venez, si vous m'ai- « mez. » Duplessis-Mornay lui adressa en réponse un long mémoire, dans lequel il se faisait l'organe des craintes des huguenots. « Ils se voient , disait-il , « encore la corde au cou, demeurant « en pleine vigueur et rigueur les ty- « ranniqueséaitsdela ligue, faits pour a sa ruine autant que pour la leur...
« Ils demandoient taiU seulement de « pouvoir posséder leurs consciences « en paix et leurs vies en sûreté... ce « qui est un droit commun , et non un « privilège... Maintenant, au bout de « leur longue patience , ils voient pour « tout résultat que , sans leur pour- « voir en sorte quelconque , Votre Ma- « jesté a changé de religion en un inso teint. Le vulgaire dit Là-dessus, si « c'est de franche volonté , qu'alten* c dons-nous plus de son affection ? Ou , « si c'est par contrainte, attendons-en • encore moins , ou n'attendons que « mal , puisque notre mal est en puis-
(*) La généralité des huguenots.
4tB
rUNI¥£IlS.
« sance d'autrui , puisque notre bien • n'est plus en sa puissance... De quoi « fera-t-ii plus de difHcuité , s'il ne Ta « faite d'ônfenser Dieu ? Certes, il y a « bien plus loin de la pure religion à « Tidolatrie , qu'il ne vous reste de « ridolâtrie à la persécution.
« Voyez, Sire, par quels degrés on « vous a mené à la messe. On vous di- « soit , vous désirez la réformation , « nous sommes pleins d'abus ; entrez « seulement dedans , vous les repurge- « rez. Ores, premier que d'y entrer, « on vous a obligé aux plus grossiers, R aux moins tenabies. Ceux qui sont « crus d'un chacun ne croire point en « Dieu vous ont fait jurer les images « et les reliques , le purgatoire et les « indulgences... Vos pauvres, sujets, « par ce même chemin , vous voient « mener plus outre. Ils voient que vous « envoyez faire soumission à Rome; « ils savent que l'absolution ne peut « être sans pénitence; ils lisent qu'en « pénitence, les papes ont imposé à « vos prédécesseurs de passer outre- « mer contre les infidèles. Ils se ré- « solvent donc , Sire ^ que le pape , au « premier jour, vous enverra l'épée « sacrée ; qu'il vous imposera loi de « faire la guerre aux hérétiques , et , « sous ce nom, comprendra les plus « chrétiens , les plus loyaux Francis, « la plus sincère partie de vos sujets. « Cet arrêt vous sera dur de prime « face ; il offensera votre bon naturel. « — Faire la guerre à mes serviteurs ! « ceux de qui j'ai bu le sang en ma né* « cessité ! — Mais on a prou de moyens « pour vous les adoucir. Sire, vous « avez tant fait , il faut passer plus « outre... Aux soupçons s'ajoutent des « effets , indices des mauvais desseins « de ceux qui vous possèdent, et pré- « curseurs de plus dangereux à Tave- « nir. Le prêche déjà exilé de votre a cour , afin de le bannir en consé- « quence de votre maison ; car qui le « voudra n'y pourra vivre, ou vous y « servir sans servir Dieu. Exilé même « de vos armées, afin de les reculer « de votre service . et conséquemment « des charges et honneurs ; car quel « homme de bien y pourra subsister,
« en danger tous les jours d'être blessé, « d'être tué , sans espoir de consola- « tion , sans assurance seulement de « sépulture? Qu'on minute d'exclure a tous ceux de la religion des princi- « pales charges de l'État, de la justice, « des finances, de la police; de telles « faveurs, selon leur modestie et pa- « tience , ils prennent à témoin Votre « Majesté qu'ils ne l'ont j^uère impor- « tunée ; mais vous supplient aussi de « juger s'il est raisonnable qu'ils fassent « ce tort à leurs enfans, de les en « rendre privés... Vous ne prendriez « plaisir de leur voir un protecteur; « vous seriez jaloux s'ils s'adressoient « ailleurs qu'à vous. Sire, voulez-vous a bien leur êter l'envie d'un protec- « teur, ôtez-en la nécessité , soyez-le « donc vous-même; continuez dessus « eux ce premier soin, cette première « affection ; prévenez leurs supplica- « tiens par un plein mouvement; leurs « justes demandes par un volontaire « octroi des choses nécessaires (*), »
Henri IV ne se montra nullement choqué de cette liberté de langage. li écrivit oe nouveau à Duplessis-Mornay : a Hâ- « tez-vous de venir, hâtez- vous; votre « voyage ne sera que de huit ou dix « jours au plus; et je m'assure qu'à « votre arrivée, vous ne me trouverez « point changé de bonne volonté pour « vous ; alors vous n'ajouterez plus foi « à tous les bruits que l'on va semant « de moi partout. » Mornay ne reparut jamais à la cour, malgré les avances de Henri IV.
Quelques ministres protestants lui reprochèrent plus amèrement encore ce qu'ils appelaient son apostasie. Dans le midi de la France , les huguenots allèrent jusqu'à choisir un nouveau chef, le duc de Bouillon, et ils pri* rent la ferme résolution de recourir encore aux armes , si le prince qu'ils avaient placé sur le trône leur voulait enlever la liberté de conscience et l'exercice public de leur culte. D'Aubigné, la Force, et un grand nombre de gentilshommes huguenots, contiez) Mémoires de Dupleuls-Momay, t. V, p. 535 iq*
Huèrent eependant à le servir par un reste d'attaehement |>our sa personne; mais ils le faisaient de mauvaise grâce, et plusieurs d'entre eux finirent par se refroidir entièrement envers lui. D'Aubigné ayant reçu, pour prix de ses services, une tabatière avec le portrait de Henri IV, renvoya le portrait avec ce quatrain :
Oh le roi d'étrange figare l Je ne sais qui diable l'a fait.
Car il rrcompense en paintara Ceux qui l'ont servi en effet.
Le même d'Aubigné raconte, dans les mémoires de sa vie, qu'un jour, se trouvant avec la Force couché dans la garde-robe du roi, il dit à plusieurs reprises à son compagnon : « La «Force, notre maître est un ladre « vert, et le plus ingrat mortel qu'il y « ait sur la face de la terre. » La Force qui ne l'avait pas bien entendu , répliqua en sommeillant : « Que dis-tu, «d'Aubigné?» Sur quoi, Henri IV, qui avait entendu tout ce dialogue, répondit :^ « Il dit gue je suis un ladre « vert, et le plus ingrat mortel qu'il y « ait sur la face de la terre. » D'Aablgné ajoute qu'il fut très-effrayé, mais que le lendemain le roi ne lui fit pas plus mauvais visage, sans toutefois lui donner non plus un quart d'écu ckh vantage.
Quant aux ligueurs, ils voyaient leur parti diminuer tous les jours, et Mayenne n'était pas homme à lui communiauer une vigueur et une énergie nouvelles. La comparaison que d'Auoigné établit entre Henri IV et Mayenne n'est point à l'avantage de ce dernier : « Le duc de Mayenne, dit-il, avoit une probité humaine , une facilité et libéralité qui le rendoit très-agréable aux siens. C'étoit un esprit judicieux, et qui se servoit de son expérience; qui mesuroit tout à la raison ; un courage plus ferme que gaillard , et en tout se pouvoit dire capitaine excellent.
« Le roi avoit toutes ces choses, hormis la libéralité; mais, en la place de cette pièce, sa qualité arboroit des espérances de l'avenir qui faisoient avaler tes duretés du présent. Maïs il avoit, par-dessus le auc de Mayenne, une
et une Vivacité merveilleuse'et par delà le eommun. Nous l'avons vu mille fois en sa vie faire des réponses à propos , sans ouïr ce que le requérant vouloit proposer. Le duc de Mayenne étoit incommodéd'unegrande masse de corps qui ne pouvoit sup-
{)orter ni les armes ni les corvées; 'autre, ayant mis tous les siens sur les dents, faisoit chercher des chiens et des chevaux pour commencer une chasse; et quand ses chevaux n'en nouvoient plus, il forcoit une sandrille à pied. Le premier laisoit part de cette pesanteur et de ses maladies à son armée , n'entreprenant qu'au prix que sa personne pouvoit supporter; l'autre faisoit part aux siens de sa gaieté, et ses capitaines le contrefaisoient par complaisance et par émulation.
« Les deux sens externes, principaux officiers des actions, étoient mervei^ leux en ce prince : premièrement la vue, laquelle, mariée avec l'expérience^ jugeoit de loin non-seulement la ouantité des troupes, mais aussi les qualités, et d'après leurs mouvements^ s'ils branlotent ou marchoient résolus; et c'est sur quoi il a exécuté à propos.
Mais l'ouïe étoit monstrueuse, par laquelle il apprenoit des nouvelles d'autrui et de soi-même , parmi les bruits confus de sa ebambre^ et même en eoh tretenant autrui.
« Il avoit une maxime qu'il a \t premier dite et pratiquée avec heureux succès : c'est qu'il se falloit bien garder de croire que l'ennemi eât mis orchre à ce qu'il devoit, et qu'un bon capir taine devoit essayer les défauts en les tâtant... Et comme il n'y eut aucun prince de la ligue à qui il ne fii)t arrivé quelque défaveur par les combats, te
Eeuple , qui n'a rien de médiocre en sa ouche, exagéfoit leurs défauts.... »
Henri IV devait prévalonr tdt oa tard. Le duc de Mayenne s'étant éloi> gné de Paris, pour faire sa jonction avec une armée d'Espagnols qui i'at*»
tendait à Soissons, sous les ordres dm comte de Mansfeld, avait confié it gouvernement de cette ville au comte de Brissac. Celui-ci, voyant la puis^ sance royale grandir tous les joiin^
L'UNIVERS
entama en secret des négociations avec Henri IV, qai lut 6t les plus magnifiq[ue8 promesses : Tamnistie pour.ies crimes commis parles Parisiens durant la guerre civile; la confirmation de toutes les nominations faites par la ligue; Tinterdiction du culte protestant à Paris et à dix lieues à la ronde; la liberté pour les troupes espagnoles de se retirer avec leurs bagages ; enfin , le roi confirmait Brissac dans sa dignité de maréchal de France, et lui promettait la somme de deux cent mille écus, plus une pension annuelle de vingt mille francs. Lors()ue tout fut convenu, Brissac sortit de Paris et eut une longue conférence avec Saint-Luc.
De retour à Paris < il s'en alla trouver Je légat, et, se prosternant à ses pieds, lui demanda humblement l'absolution de la faute qu'il avait faite d'avoir communiqué avec un hérétique , disant que c'était à son grand regret , mais qu'il y avait été forcé par la nécessité , et par le grand intérêt qu'il y avait. Le légat la lui donna , et loua hautement sa dévotion et soumission. » C'était cependant dans cette entrevue que Brissac était convenu avec Saint-Luc du moyen d'exécuter le traité. Le 21 mars au soir, quelques-uns des Seize vinrent le trouver à la hâte et lui dire qu'on apercevait un mouvement inaccoutume dans Paris. Il leur répondit froidement qu'il le savait , qu'une trahison était organisée, mais qu'il était assuré de surprendre les traîtres. Tout était préparé : les régiments dont Brissac se défiait avaient été éloignés de Paris sous divers prétextes, lorsque, dans la nuit du 21 mars, le roi partit de Senlis à la tête de son armée j)Our se rendre à Saint-Denis. La nuit était orageuse; la pluie tombait avec abondance. A quatre heures du matin , le roi arriva enfin devant la porte Neuve oii il fut reçu par Brissac, auquel il mit aussitôt récharpe blanche qu'il portait lui-même. Le prévôt présenta ensuite au roi les clefs de la ville, et le comte de Brissac lui ayant dit : « Il « faut rendre à César ce qui appartient « à César, » le prévôt lui répondit avec fierté : « Il faut le lui rendre et
« non pas le lui vendre. » Henri IV feignit de ne pas entendre ces paroles, et s'étant avancé dans les rues de Paris, il fut accueilli par les cris de vive le roi, poussés par les bourgeois qui l'attendaient en armes sur le pont Saint-Michel et sur le Petit-Pont. Ces cris, répétés de rue en rue, apprirent bientôt à toute la population que Paris était soumis à Henri IV.
« Le roi, dit M. Capefîgue, avait alors quarante et un ans. Les fatigues de la guerre avaient encore basané son teint du Béarn et des montagnes, sa barbe était épaisse et crépue; sescheveux avaient blanchi sous son casque d'acier, surmonté de quelques plumes flottantes; il avait de petits yeux brillants, cachés sous des joues saillantes; un nez long et crochu, pendant sur de fortes moustaches grises. Son menton et sa bouche sentaient déjà la vieillesse au milieu de la vie. Il portait sa cuirasse de guerre sur son coursier, caparaçonné de fer comme en un jour de bataille; ses gardes brisaient la foule silencieuse à son passage (*)... Dans des gravures publiées quelc|ues jours après l'événement, et qui devaient naturellement se ressentir des véritables impressions de la victoire, on représente Henri de Navarre armé de toutes pièces, la dague au côté; il est entoure d'une mer de têtes pressées sous le casque; les lansquenets ont la pique en main ou l'arquebuse sur l'épaule; à droite et à gauche marchent en éclaireurs de vieux arquebusiers à l'œil farouche, au teint basané ; ils font feu sur des habitunts q^xû fuient, ou se précipitent dans la rivière. Il n'y a point foule de peuple, mais des hommes d'armes qui se rangent autour de leur chef, et le protègent dans son entrée toute guerrière (**). »
Henri IV se rendit d'abord à Notre- Dame, où il fut reçu avec respect; et lorsqu'il sortit de l'église, les Parisiens l'accueillirent par les cris mille fois répétés de vive le roi. Les Espagnols seuls restaient en armes dans le quar-
• (•) Capefigiie, t. VII, p. 149.
(**) Ibidem, p. i3r.
lier Saint-Antoine. On leur permit de sortir de Paris. Ils partirent le même jour pour se retirer à Soissons. « Le roi, dit Péréfixe, les voulut voir sortir, et les regarda passer d'une fenêtre d'au-dessus de la porte Saint-Denis. Ils le saluoient tous, ie chapeau fort bas, et avec une profonde mclination. Il rendit le salut à tous les chefs avec grande courtoisie, ajoutant ces paroles:
« Recommandez - moi bien à votre « maître; allez -vous-en, à la bonne ft heure , mais n'y revenez plus. »
Défection des principaux ligueurs, —Henri IV déclare la guerre à l'Espagne. — Dès que Henri IV se trouva maître de Paris, le parlement rendit un arrêt pour abolir tous les édits et serments contraires à l'autorité royale, révoquer le titre de lieutenant général du royaume, qui avait été donné à Mayenne, et enjoindre à tous les Fran-
Sais de renoncer à la ligue sous peine *être punis comme criminels de lèsemajesté. La Sorbonne ne montra pas moins d'empressement à reconnaître Henri IV. Elle rendit un décret portant que Henri IV étoit vrai et légitime roi y seigneur et héritier naturel des royaumes de France et de Navarre, et que tous ses sujets étoient tenus de lui obéir y encore que les ennemis de cet Etat eussent jusqu'ici empêché le saint-siége de Vadmettre à sa communion et de le reconnoître pour fils aîné de f Église. Quelques-uns des prédicateurs qui s'étaient le plus signalés par la violence de leurs attaques, se hâtèrent également de faire leur soumission. L'un d'eux, Lincestre, alla même se jeter aux pieds du roi et lui aemander cardon; mais comme il s'approchait de près, le roi ne put s'empêcher de dire tout haut : Gare le couteau.
Toutefois, si Henri IV était maître de Paris, il ne l'était pas encore de la France. Les chefs de la ligue tenaient les gouvernements les plus importants du royaume. Le duc de Mayenne gouvernait la Bourgogne avec un pouvoir absolu ; le jeune duc de Guise
régnait en Champagne; le duc de Mercœur en Bretagne ; le comte de Villars- Brancas en Normandie; Bois- Dauphin dans TAnjou ; le duc de Joyeuse en Languedoc. Tous ces chefs s'appuyaient sur le parti des catholiques zélés qui ne voulaient pas se soumettre à Henri IV, parce qu'ils doutaient de la sincérité de sa conversion récente. Ils recevaient en outre des secours en hommes et en argent du roi d'Espagne, qui n'avait pas renoncé à ses espérances ambitieuses, et gui n'appelait Henri IV que le Béarnais.
Henri IV commença par combattre Mayenne, qui, mal secondé par les ducs de Guise et d'Aumale, et trahi par les Espagnols, fut obligé de demander la
f>aix. Dans une entrevue qu'il eut avec e roi, il fît sa soumission et avoua ses torts. Henri IV lui pardonna; mais l'ayant mené un jour à une partie de chasse, malgré son excessii embonpoint, et le voyant épuisé de fatigue : « Mon cousin, lui dit-il, voilà le seul « mal que je vous ferai de ma vie. » Les autres chefs de la ligue suivirent l'exemple de Mayenne : ils firent successivement leur soumission, et reçurent en récompense des pensions, des gouvernements, des honneurs. Quelques-uns, ne prenant conseil que d'eux-mêmes, n'avaient pas attendu l'exemple de Mayenne. Louis de l'Hôpital, baron de Vitry, qui commandait à Meaux pour la ligue, et qui se soumit le premier, obtint qu'on ne tolérerait nul autre culte dans cette ville que le culte catholique; en outre le roi confirma toutes les nominations faites par le duc de Mayenne, toutes les confiscations qu'il avait prononcées , et laissa au baron de Vitry le gouvernement de cette ville , avec la survivance pour son fils. Bientôt Michel d'Estourmel, qui tenait les places de Péronne, Royeet Mondidier, arbora l'étendard du roi, qui lui conserva ces gouvernements. La Châtre, oncle du baron de Vitry, qui gouvernait Orléans et Bourges pour la ligue, se soumit aux mêmes conditions. Un agent de Philippe II, dans une dépêche
L'UNIVERS
adressée à ce roi , s*étonne de la trahison de ces trois chefs, qui n'avaient pas même attendu l'exemple de Mayenne pour faire leur soumission.
« Tout est compromis actuellement, « disait-il; Meaux s'est rendu. M. de « Mayenne ayant eu avis que Vitry « traitait avec l'ennemi, l'envoya quérir « à Paris, où lui ayant fait savoir l'avis « qu'il en avait, celui-ci répondit avec « tranquillité : Je vous donne ma « parole, par toits les serments rece- « vables entre cjens dhonneur, que ii jamais je n^at pensé à pareil des- « sein; et, si je nourrissais une sem- « blable idée, je le ferais encore avec « honneur, remettant entre vos mains « tout ce que j'en ai reçu. Mais ce « n'étaient là que paroles dorées ; car, « peu de jours après , ayant fait sortir « de Meaux» avec des lettres contreft faites du duc de Mayenne, ceux qu'il ft croyait les plus opposés à ses des- « seins , il dit au reste du peuple ce « que bon lui sembla. A quelques jours « ae là, M. de la Cbâtre se trouvant « aussi à Paris, M. de Mayenne l'ap- « pela en pleine assemblée du conseil « de MM. le légat, le duc de Feria , et G autres ministres de Votre Majesté.
« La Châtre n'était pas moins soup- « çonné que Vitry. Malgré le grand « bruit que fît M. de la Châtre sur le a tort que l'on avait de soupçonner sa « fidélité, M. de Mayenne, qui déjà a avait été trompé par Vitry, son neveu, « l'eût fait arrêter ; mais M. de Guise, « qui Taimait beaucoup , intercéda « malheureusement pour lui. En effet, « étant arrivé à Orléans, M. de la Châ- « tre s'empressa de conclure une trêve, « pour s'attirer par cet acte de douai ceur les bonnes grâces des habitants. « M. de Mayenne en étant instruit , lui « en fit de vifs reproches ; mais l'autre, « sans doute pour se moquer, lui ré- « pondit que c'était pour faciliter les « vendanges. On vit bientôt sa four- « berie ; car, moyennant soixante mille « écus et la promesse du bâton de « maréchal de France, le gouvernement « d'Orléans, et celui de Ta province de « Berry pour son fils, il rendit la ville. « Ensuite, le premier, il parcourut les
« rues en criant : Vive le roi. (*) » De tous les chefs de la ligue qui firent leur soumission, soit avant, soit après le duc de Mayenne, celui qui la vendit le plus cher fut le gouverneur de Normandie, le comte de Villars- Brancas , un des plus braves et des plus habiles généraux de la ligue. Il demanda le gouvernement de la Normandie; la place d'amiral de France, qui appartenait à Biron ; la restitution iê la ville de Fécamp, dont le capitaine royaliste Bois-René s'était emparé par un trait d'audace sans exemple dans les fastes de Thistoire.
11 demanda en outre les abbayes de Jumiéges, Tirou, Bonport, Va liasse et Saint-Taurin, dont le roi avait déjà disposé en faveur de ses plus fidèles serviteurs, et celle de Montiviliiers, pour la sœur de madame de Simiane.
Enfin, il exigea douze cent mille livres pour payer ses dettes, et une pension annuelle de soixante mille livres. Ces conditions parurent si exorbitantes à Sully, qu'il conseilla au roi de les rejeter. Mais Henri IV jugeait avec beaucoup de raison qu'il en coûterait bien plus encore de réduire par la force des armes un chef aussi actif et aussi eutreprenant. « Mon ami, » écrivit-il à Sully, qu'il avait chargé de la négociation, « vous êtes une bête d'user a de tant de remises, et apporter tant a de difficultés et de ménage en une « affaire de laquelle la conclusion m^est « de si grande importance pour l'éta- « blissement de mon autorité et le « soulagement de mes peuples. Ne « vous souvient-il plus des conseils « que vous m'avez tant de fois donnés, « m'alléguant pour exemple celui d'un « certain duc de Milan au roi LouisXI, « au temps de la guerre nommée du « bien public^ qui étoit de séparer par « intérêts particuliers tous ceux qui « étoient ligués contre lui sous des « prétextes généraux; qui est ce que « je veux essayer de faire maintenant; « aimant beaucoup mieux qu'il m'en « coûte deux fois autant en traitant
(*) Capefigue , dépêche Uouvée aux archives de Simancas.
« séparément avec chague particulier , « que de parvenir à mêmes effets par « le moyen d'un traité général fait a avec un seul chef, qui pât, par ce « moyen, entretenir toujours un parti « formé dans mon État? Partant, ne « vous amusez plus à faire tant leres-- « pectueux pour ceux dont il est ques- *« tion, lesquels nous contenterons « d'ailleurs ; ni le bon ménager, - ne « vous arrêtant à de l'argent, car « nous payerons tout des mêmes cho* « ses que Ton nous Ifvrera ; lesquelles, « s'il falloit prendre par la force, nous « coûteroient dix fois autant.... De « Senlis, ce 8 mars 1594 (*J.
Ainsi le traité fut ratifié. Villars- Brancas obtint ce qu'il voulut. Lorsqu'il eut pris toutes ses mesures, il passa à son cou Técharpe blanche, au milieu de ses officiers, et s'écria, avec un gros jurement : « Allons, morbleu, « la ligue est perdue; que chacun crie « Vive le roi ! » L'artillerie, les cloches et les acclamations du peuple, répondirent à ce signal.
L'exemple de la Normandie fut imité dans un grand nombre de provinces. Abbeville et Montreuil-sur-Mer se donnèrent au roi par le vœu libre des bourgeois, et malgré l'opposition du duc a'Aumale, gouverneur de la Picardie pour la ligue. La ville deTroyesfit également sa soumission, après avoir chassé la garnison du prince de Joinville. Sens, Riom et toute l'Auvergne retournèrent avec joie sous l'autorité royale. Agen, Villeneuve et Marmandc protestèrent, à l'exemple des Auvergnats, qu'ils n'avaient résisté au roi que pour le motif de la religion , et que ce motif étant écarté, ils revenaient avec joie à leur ancienne affection pour la famille des Bourbons. Le duc d'Elbeuf, qui était gouverneur du Poitou pour la ligue, prêta également le serment de fidélité. Le roi le maintint dans son gouvernement, et lui permit de rétablir le culte ca« tholique à Niort, à Fontenay et à la Rochelle, d'où les réformés l'avaient banni depuis long-temp». Joyeuse,
(*) Sully» ÉeoAoaMij9yalet,tII,p. x85.
Bois-Dauphin, le duc de Lorraine, le duc de Guise, se soumirent les derniers ; tous reçurent de l'argent, des honneurs, et la confirmation de leurs gouvernements. Ces transactions successives avaient coûté au roi lasomme de trente-deux millions.
La paix étant rétablie enfin entre le roi et ses sujets, tienri IV n'eut plus à combattre que le roi d'Espagne. Jusque-là, Philippe II avait prétendu agir comme allié de la couronne de France, représentée, disait-il, par le lieutenant générai du royaume, le parlement et les états généraux. Henri IV avait longtemps respecté cette fiction, et n'avait exercé aucune hostilité contre les Pays-Bas, la Franche-Comté ou la frontière espagnole ; mais après la soumission de Mayenne et des principaux chefs des ligueurs, il se crut assez fort pour déclarer solennellement la guerre a l'Espagne, espérant que la lutte perdrait dès ce moment le caractère reli^ gieux qu'elle avait eu jusqu'alors, pour prendre un caractère politique (159ô).
Cette déclaration de guerre était destinée en outre à rallier tous les Français contre l'ennemi commun. Ellefut publiée à Paris le 17 janvier. Philippe n'y répondit que deux mois plus tard.
Il protesta que, malgré toutes les provocations du Béarnais, il ne ferait point la guerre à la France ; il recommanda a tous ses sujets de respecter les Français catholiques, avec lesquels il voulait demeurer en paix ; mais il s'engagea en même temps. à poursuivre le Béarnais et les huguenots, ses adhérents, jusqu'à leur entière expulsion du sol français.
Guerre contre V Espagne, — Com»
bat de Fontaine-Française. — Sur»
prise d'Amiens par les Espagnols.-^ Edit de Nantes. — Paix de J^ervins,
Philippe II redoubla d'efforts pour frapper un grand coup. Il ordonna au comte Charles de Mansfeld de conduire son armée de Flandre en Picardie, où le duc d'Aumale postait encore quelques villes importantes ; 9 envoya des renforts à tous ton ligui»^^
qui n'avaient pas fait leur soumission, ou qui pouvaient être tentés de reprendre les armes; enfin il ordonna au connétable de Castille d'entrer en Franche- Comté, avec une armée qu'il avait levée en Lombardie. Henri IV n'avait pas de troupes nombreuses à opposer aux Espagnols: il comptait sur son bonheur. A la tête de quatre cents gendarmes et de cinq cents arquebusiers à cheval, il résolut d'arrêter l'armée du connétable de Castille au passage de la Saône. Le maréchal de Biron commença l'attaque avec tant d'impétuosité, qu'il fit d abord reculer l'ennemi ; mais bientôt, accablé par le nombre, il se retira vers le roi, qui occupait Fontaine-Française avec deux cents gentilshommes et soixante arquebusiers à cheval. Henri IV encouragea ses compagnons d'armes, et réussit, par des prodiges de valeur, à se maintenir contre l'ennemi. Le connétable de Castille commanda la retraite. Le roi avoua que si en d'autres temps il avait combattu pour la >ic<toire, cette fois il avait combattu pour sa vie.
Ce succès du roi en Bourgogne fut contre-balancé par les pertes qu'il essuya cette même année en Picardie.
Le comte de Fuentès s'empara du Catelet, de Dourlens, de Cambrai, et après cette campagne brillante , il ramena son armée à Bruxelles et l'y mit en quartiers d'hiver.
Pendant Tannée suivante (1596), la guerre ne fit que languir. Philippe II manquait d'argent; Henri IV, de soldats. C'est à cette époque que le duc de Montpensier vint lui faire une proposition étrange qui aurait eu pour résultat le rétablissement de la féodalité. Il vint lui dire , de la part du connétable de Montmorency et d'un grand nombre de puissants seigneurs, « que plusieurs* de ses meilleurs et plus qualifiés serviteurs avoient encogité le moyen de lui entretenir toujours sur pied une grande et forte armée bien soudoyée , qui ne se débanderoit jamais... Il s'agissoit seulement de trouver bon que ceux qui avoient des gouvernemens par com-
mission les pussent posséder en propriété, les reconnoissantde la couronne par un simple hommage lige. » Il fallait que l'autorité royale fût bien abaissée, pour qu*un seigneur osât faire sérieusement une pareille proposition au roi.
En 1597, Henri IV se livrait aux plaisirs du carnaval, lorsqu'il apprit la nouvelle de la surprise d'Amiens par les Espagnols. •< Le jeudi gras, 13 février, dit l'Étoile, il soupa et coucha chez Zamet, et le vendredi envoya dire aux marchands de la foire qu'ils n'eussent à détaler, pour ce qu'il y vouloit aller le lendemain ; comme fl fît , et dîna chez Gondi avec madame la marquise, à laquelle il voulut donner sa foire d'une bague de huit cents écus qu'il marchanda pour elle; mais il ne racheta pas... Il marchanda tout plein d'autres besognes à la foire ; mais de ce qu'on lui faisoit vingt écus il en offroit six , et ne gagnèrent guère les marchands à sa vue... Le dimanche gras, il dîna et soupa chez Sancy...
Le dimanche 23, qui étoit le premier du carême, le roi fit une mascarade de sorciers , et alla voir les compagnies de Paris. 11 fut chez la présidente Saint-André, chez Zamet, et en tout plein d'autres lieux , ayant toujours la marquise à son côté, qui le démasquoit et le baisoit partout où il entroi t. Ballets , mascarades, musiques de toute sorte, pantalomismes, et tout ce qui peut servir d'amorces à la volupté suivirent ces beaux festins... Le mercredi, 12 mars, veille de la raicarême , pendant qu'on s'amusoit à rire et à baller, arrivèrent les piteuses nouvelles de la surprise d'Amiens par l'Espagnol , qui avoit fait des verges de nos baUets pour nous fouetter. De laquelle nouvelle Paris, la cour, la danse et toute la fête fut fort troublée; et même le roi, duquel la constance et magnanimité ne s'ébranle aisément, étant comme étonné de ce coup , et regardant cependant à Dieu , comme il fait ordinairement plus en l'adversité qu'en la prospérité, dit tout haut ces mots : « Ce coup est du ciel ! Ces a pauvres gens, pour avoir refusé une
AimALES DE L'raSTOIRE DE FRANCE.
« petite garnison que je leur al voulu « bailler, se sont perdus. » Puis , songeant un peu, redit : « Cest assez fait a le roi de France , U est temps de « faire le roi de Navarre. » Et se retournant vers la marquise qui pleuroit, lui dit : « Ma maîtresse, il faut « quitter nos armes , et monter à che- « val pour faire une autre guerre (*).»
Le gouverneur de Dourlens, Porto- Carrero, s'était emparé d'Amiens par une ruse de guerre qui est devenue célèbre. Ayant placé en embuscade une partie de ses troupes près d'Amiens , il envova dans cette ville douze soldats habillés en paysans.
Quatre d'entre eux conduisaient une charrette, les autres portaient des corbeilles de pommes et de noix. L'un d'eux se laissa tomber à dessein, et répandit ces fruits devant le corps de garde, pendant que les autres engageaient leur charrette sous la voûte et rompaient les traits des chevaux , de sorte qu'on ne put descendre la herse.
Aussitôt le signal fut donné aux soldats espagnols placés en embuscade, et la ville fut prise avant aue les bourgeois se fussent rassemblés en assez grand nombre pour essayer de résister.
Cette nouvelle, nous l'avons vu , fut pour le roi comme un coup de foudre.
Les huguenots se tenaient à l'écart ; le duc de Mercoeur et plusieurs autres j^ou vemeurs de province voulaient profiter de la circonstance pour se rendre indépendants ou pour arracher au roi de nouvelles concessions. Le parlement refusa d'enregistrer quelques édits bursaux qui étaient nécessaires pour lui procurer de l'argent. « Messieurs de la cour, dit l'Étoile, allèrent trouver Sa Majesté qui étoit au lit. M. le premier président portoit la parole, contre lequel le roi , pour ne condescendre à ses demandes, entra en colère jusqu'aux démentis. Il leur dit qu'ils feroient comme ces fous d'Amiens , qui , pour lui avoir refusé deux mille écus, en avoient baillé un million à l'ennemi... Au premier président, qui lui dit que Dieu leur avoit
(*) Joamal de l'Étoile.
baillé la justice en main , de laquelle ils lui ètoient responsables , relevant cette parole, il lui repartit : qu'au contraire c'étoit à lui , qui étoit roi , auquel Dieu l'avoit donnée, et lui à eux. A quoi on dit^ue le premier président ne répliqua rien , outré , comme on présuppose , de dépit et de colère, dont il tomba malade et fut saigné.
Ce que le roi ayant entendu, demanda si, avec le sang, on ne lui avoit point tiré sa gloire (*). »
Henri lY n'obtint que par des menaces l'enregistrement de ces édits.
Mais le duc de Mayenne et plusieurs autres ligueurs le servirent si chaudement, qu'il ne put s'empêcher de dire que ces hommes n'avaient jamais été ennemis de sa personne, mais seulement de sa religion. Ils l'accompagnèrent dans cette expédition, et employèrent contre l'ennemi cette valeur a toute épreuve avec laquelle ils avaient jusque-là entretenu la guerre civile.
Le siège d'Amiens fut long et difficile ; et si Philippe II avait envoyé à Porto-Carrero ae plus p^uissants renforts, Henri IV n'en serait jamais venu à bout. Mais Philippe II avait perdu cette activité qu'il avait déployée dans sa jeunesse. Vieux et infirme, il désirait le repos et ne se souciait plus de faire des conquêtes. L'archiduc d'Autriche ne laissa pourtant pas de tenter de grands efforts pour forcer les Français à lever le siège. Un jour il surprit avec son armée le quartier de Long-Pré , et jeta le désordre et l'épouvante dans l'armée française. Mais il manqua à sa fortune, et perdit une occasion qui ne se représenta plus.
« Le roi revenant de la chasse , où il étoit allé , trouva un effroi général dans son armée, et quelques-uns même des principaux chefs tout éperdus. Dans un si grand danger le cœur ni la tête ne lui manquèrent pas. Il dissimula sa crainte, donna les ordres sans s'émouvoir, et se lit voir partout avec un visage aussi gai et dfes discours aussi fermes qu'après une vie*
(*) Journal de l'Étoile.
vvmyE^B.
toire. Il fait prompteinent marcher ses troupes au champ de bataille, qu'il avoit choisi trois jours devant, à nuit cents pas delà les lignes. De cet endroit, ayant considéré le bel ordre de Tarmée d FispagnC) le peu d'assurance de la sienne , et la foi blesse de son poste , où il n'avoit pas eu le loisir de se fortifier, il fut un peu ému, et douta du succès de la journée. Alors , appuyé sur l'arçon de la selle , ayant le chapeau à la main, et les yeux levés au ciel, il dit à haute voix : « Ah! Sei- « gneur, si c'est aujourd'hui que tu « me veux punir , comme mes péchés « le méritent , j'ofifre ma tête à ta jus- « tice ; n'épargne pas le coupable ; « mais , Seigneur, par ta sainte misé- « ricorde , prends pitié de ce pauvre « royaume , et ne frappe pas le trou- « peau pour la faute du berger. »
« On ne peut exprimer de quelle efficace furent ces paroles; elles furent portées en un moment dans toutes ces troupes , et il sembla qu'une vertu du ciel eût rendu le courage à tous les François. L'archiduc les ayant donc trouvés 'résolus et en bonne contenance, n'osa passer outre. Quelques autres tentatives qu'il fit ensuite ne lui réussirent pas , et il se retira la nuit dans le pays d'Artois , oii il licencia ses troupes. Enfin , Hernand Teillo , ayant été tué d'un coup de mousquet, les assiégés capitulèrent, et le roi établit gouverneur dans la ville le seigneur de Vie, homme de grand ordre et d'exacte discipline, qui , par son commandement , commença d'y bâtir une citadelle.
« Au partir d'Amiens, le roi mena son armée jusqu'aux portes d'Arras , pour visiter l'archiduc. Il y demeura trois jours en bataille, et salua la ville de quelques volées de canon; puis voyant que rien ne paroissoit, il se retira du côté de France , mal satisfait, disoit-il galamment, de la courtoisie des Espagnols, qui n'avoient pas voulu s^avancer d'un pas pour le recevoir, et avoient refuséde mauvaise grâce l'honneur qu'il leur faisoit(*). »
(*) Péréfixe, 1. 1» p. 9to6 sq.
Paix de Fervins^^'Lh reprise d'Amiens détermina le roi d'Espagne à demander la paix. Elle fut signée à Ver vins, le 2 mai 1598, sur les bases de celle de Cateau-Canibresis. Ce traité entraîna la restitution , de la part de la France, du comté de Charolais, enclavé dans la Bourgogne, et
?|ue l'Espagne n'essayait jamais de déendredans ses guerres contre nous; de la part de l'Espagne , la restitution du Catelet , de Dourlens , de Cambrai et des autres villes de la Picardie conquises pendant la dernière guerre. A ces conditions une confédération et perpétuelle alliance et ami- Hé, avec promesse de s'entr'aimer comme frères, fut établie entre les deux rois.
C'est ainsi que se termina la guerre avec l'Espagne. Philippe II renonça à ses anciennes prétentions sur le trdne de France, et reconnut Henri IV.
Ainsi le roi avait réussi à pacifier son ro3^aumeà l'intérieur et à l'extérieur.
Il était en paix avec les catholiques et avec l'Espagne. Pour achever la pacification, il ne lui restait plus qu'à régulariser la position des huguenots ses anciens alliés.
Édii de Nantes (1598). Les chefs des huguenots étaient restés en armes, après la conversion de Henri IV, qui, de son côté, se défiait avec raison de ses anciens alliés. Sullj^ raconte que peu de jours après le traité de Vervins, Henri IV vint lui dire, dans un moment de mauvaise humeur, que le huitième et le plus ardent de ses souhaits, était a de pouvoir anéantir, non la religion «réformée, carj'.ai été, dit-il, trop « bien servi et assisté en mes angoisa ses et tribulations , de plusieurs (]ui u en font profession, mais la factioa A huguenote, que MM. de Bouillon et « de la Trémouille essayent de ranimer a et rendre plus mutine et tumultueuse « que jamais ; sans rien entreprendre « néanmoins par la rigueur et violence «des armes, ni des persécutions, « quoique peut-être cela ne me seroit «pas impossible.... Et le diiième, de