CHABLES LE SIMPLE
Les douze années qui suivirent la mort de Eudes nous sont entièrement inconnues , et Ton ne sait de cette époque que les ravages des Sarrasins et des Normands (9 1 1-923) . Le roi de Germanie Louis IV, dit l'Enfant, fils d' Arnuif et dernier carlovingien d'Allemagne, étant mort, les Lorrains ne voulurent pas reconnaître Conrad, son successeur, et appelèrent Charles le Sim{)le , dont l'armée , soutenue par les révoltés d'Allemagne , fit de rapides progrès, en Lorraine. Mais, lorsque Henri l'Oiseleur eut succédé à Conrad , le duc que Charles avait donné aux Lorrains appela le nouveau roi de Germanie, et Charles faillit perdre non-seulement la Lorraine , mais encore les provinces de France dont il était maître. Ce prince faible obéissait alors aux conseils d'un favori nommé Haganon; les grands, irrités de son crédit, complotèrent, à Soissons , pour déposer le roi. Si cette résolution ne fut point suivie , les seigneurs ne s'en conduisirent pas moins avec Charles comme s'il eut réellement perdu ses droits à leur soumission, et il se vit réduit à la propriété du seul comté de Laon ; encore ne tarda-t-on pas à lui disputer cefaibledébrisdesonroyaume.
Hugues, comte de Paris, sulmommé le Blanc pour la couleur de ses armes, et l'Abbé à cause de ses nombreuses abbayes, attaqua Charles le Simple, et le força de s'enfuir en Lorraine.
Le parti vainqueur, ne rencontrant plus d'obstacles , proclama roi le duc de France Robert, père de Hugues l'Abbé , et frère du roi Eudes. Charles revint bientôt à la tête d'une armée de Lorrains revendiquer ses droits ; vaincu près de Soissons dans une bataille où Robert I" fut tué, les uns disent d'un coup de s«ibre dont le comte Fulbert Jui fendit la tête, selon d'autres, d'un coup de lance que le roi lui porta dans la «bouche, il vit sa couronne donnée au duc de Bourgogne Raoul, gendre de Robert; et, pour obtenir de l'Allemagne (quelques secours qui contribuèrent a le rendre plus odieux lencore aux seigneurs de la rrance , il céda à Henri l'Oiseleur ses prétentions sur la Lorraine (923).
Cette alliance fut inutile au malheureux prince; peu de temps après, Charles , dont il semblait (|ue la destinée fût de mourir victime d'une perfidie, fut arrêté en trahison par Herbert, comte de Vennandois. Ce seigneur lui ayant envoyé le comte de Senlis pour lui déclarer qu'il était prêt à se déclarer pour lui avec tous ses vassaux , le pnnce fugitif, surpris de cette nouvelle et n'ayant d'ailleurs aucune raison de se défier du comte son parent, se rendit à Saint-Quentin, où son nouvel allié l'attendait. En l'abordant , Herbert se jeta à ses pieds , embrassa ses genoux , et , voyant que son fils recevait debout le baiiser dii prince , « Sachez , lui dit-il , en le frappant ru- « dément , que cette posture est peu « propre à reconnaître une si grande a marque de la bonté de son roletsei- « gneur. » Charles , désormais sans inquiétude, se laissa conduire où l'on voulut, et consentit même à renvoyer ceux qui l'avaient accompagné. Mais, la nuit suivante, Herbert le fit enlever et conduire secrètement à Château -Thierry, où il le retint prisonnier. Puis il se
AÎWALES DE UmSTOIRE DE FRANCE.
rendît à la cour de Bourgogne pour instruire le nouveau monarque du succès de sa trahison ; mais , peu de temps après, Herbert ayant de* mandé a Raoul le comté de Laon gui yenait de vaquer par la mort de Rotgaire, le monarque le lui refusa pour le donner au fils aîné du défunt. Irrité de ce refus , le comte résolut de s*en venger. Le roi de Germanie Otton le Grand et le duc de Normandie entrèrent dans son ressentiment ; tous lui jurèrent de l'aider de leur pouvoir à remettre le descendant de Charleinagne sur le trône. Le pape même intervint par de pressantes sollicitations en sa feveur, menaçant d'excommunier quiconaue s'opposerait au rétablissement de rhéritier légitime. Charles fut donc tiré de sa prison, conduit à Saint- Quentin où il fut reçu aux acclan^tiens de tout le peuple , et de là à la Ville d'Eu, où le duc.de Normandie lui fit hommage. Ainsi , presque tout le nord de la France se déclara hautement pour le légitime souverain. La guerre civile allait éclater, lorsque Raoul, pour conjurer Torage, offrit de céder à Herbert la ville de Laon.
C'était le véritable motif de la guerre; le rétablissement de Cl^arles n'en avait été que le prétexte. Ce malheureux prince , sacrifié de nouveau , fut renlermé à Péronne , où il mourut quelque temps après, dans la cinquantième année de son âge et la trentième de son rkne. Il avait eu deux enfants , Louis d'Ûutre-mer, qui lui succéda, et une fille du nom de Gisèle , qui fut mariée à Rollon, premier duc de Normandie.
RoUon était le fils d'un jarl ou duc norwégien. Proscrit dans sa patrie , il s'était fait roi de la mer, et » après de nombreuses courses, s'était arrêté, fatieué de sa vie errante , sur les bords de Ta Seine , dans cette partie de la I^eustrie qui prit le nom de Normandie. £n 912, Charles avait conclu à Saint-Clair-sur-Epte un traité par lequel la Normandie fut cédée à Rollon, a titre de fief et de duché de la couronne de France , avec le droit de suzeraineté sur les comtes de Bretagne.
I^ nouveau duc» qui s'était fait chré-
tien , établit dans ses États une police sévère , releva les villes ruinées , encouragea l'agriculture et le commerce, et bientôt la Normandie fut le pays le
1)lus prospère et le plus civilisé de toute a France.
Rollon n'était pas le seul chef normand établi en France. Avant lui , Gerlon avait obtenu des fils de Louis le Bèf^e le comté de Tours , et Charles le Gros avait cédé la seigneurie de Chartres à Hastint^s qui , bien vite ennuyé de la vie sédentaire , vendit son comté à Gerlon. Raynold , autre chef normand, occupait une partie dé la basse Bretagne , Herbert recevait de Charles le comté de Senlis , et Gerlon , ajoutant la ville de Blois à celles de Chartres et de Tours qu'il possédait déjà , fondait une puissante famille de comtes.
JUOUL.
Charles était mort en 929, et Raoul put régner désormais sans compétiteur, mais non sans avoir à lutter chaque jour contre l'ambition des grands vassaux, qui, après avoir privé la royauté de ses domaines , voulaient lui enlever ce qui lui restait encore de privilèges. Cependant les seigneurs d'au delà de la Loire reconnurent la suzeraineté nominale de Raoul, et l'alliance de IJugues )e Grand, duc de France, lui permit de réduire le turbulent Herbert , comte de Vermandois ; mais la France, démembrée déjà en principautés féodales , affaiblie par toutes ces guerres, se vit, sous le règne de ce prince, menacée par de nouveaux barbares. En 923, Raoul repoussa les Hongrois; mais, trois ans plus tard, ils reparurent, et répandirent la dévastation jusque sur les bords de l'Aisne et sur les rives de l'Océan.
LOUIS lY D'OUTBS-HEB.
Lorsque Raoul mourut, en 936, un des seigneurs de la France neustrienne surpassait tellement les autres en puissance, qu'il semblait seul maître C^
L*UNiVEKS.
disposer de la couronne; c'était Hugues , comte de Paris , fils du roi Robert T', neveu du roi Eudes, beau-frère , du roi Raoul et petit-fils de Robert le Fort; il gouvernait, sous le nom de duché de France, presque tout le pays situé entre la Loire et la Marne jusqu'aux frontières de la Normandie et de la Bretagne, et avait en outre des prétentions au duché de Bourgogne; enfin il était abbé de Saint-Martin de Tours, de Saint-Denis et de Saint- Germain des Prés, c'est-à-dire qu'il pouvait disposer des nombreux domaines et des revenus de ces riches fondations. Il était si près du trône sur lequel son père s'était placé , et qu'occupa son fils Hugues Capet , qu'on fut étonné de le voir appeler a la couronne le fils de Charles le Simple. De concert avec Guillaume Longue Épée , duc de Normandie, et avec quelques autres seigneurs neustriens, Husuès fît venir d'Angleterre le fils de Charles le Simple, Louis IV, dit d'Outre-Mer, que sa mère ne livra qu'après que les seigneurs se furent engagés, par serment, à respecter sa vie et sa liberté. L'investiture du duché de Bourgogne était la condition mise au rétablissement du fils de Charles le Simple : il n'avait élevé ce fantôme de roi que pour lui faire légaliser cette usurpation; mais la possession de ce duché lui fut vivement disputée par deux .compétiteurs , et il ne put en obtenir d'abord qu'une partie. Il es[)érait au moins disposer à son gré du jeune roi et l'opposer aux grands, ses rivaux; mais Louis, élevé à l'école de l'adversité, montra une activité et une vigueur qu'on n'attendait pas du fils de Charles le Simple. Peu à peu il s'éloî- ^gna de Hugues le Grand, et chercha, par de petites guerres contre les seigneurs du voisinage, à relever son autorité.-Les grands, effrayés du courage imprévu de leur roi, s'unirent pour réprimer une activité qui inquiétait leur ambition.
Bientôt Louis s'engagea dans une ; querelle dangereuse avec l'empereur d'Allemagne, Otton le Graiid, en ac-
ceptant l'hommage du duc de Lorraine vGiselbert. Otton battit les Lorrains à Brisach (939), et, appelé par Hagues et Herbert, il vint au palais d'Attigny ' recevoir leurs serments. Heureusement pour Louis, les affaires d'Allemagne lorcèrent Otton de repasser le Rhin, et Louis resta libre de se venger du comte de Vermandois et du duc de France. Aidé par les secours des comtes de Poitiers et de Vienne, par ceux des seigneurs aquitains qui vinrent (942) lui jurer fidélité dans la cité de Vienne , il reprit une grande influence au nord de la Loire, reçut à Rouen les hommages des Bretons et àt% Normands , et se vit en état de lutter contre ses adversaires. La mort d'Herbert (943), et le partage de sa succession entre ses quatre fils, le délivra d'un ennemi dangereux ; cette de Guillaume Longue Épée, arrivée la même année, lui donna encore déplus grandes espérances. Ce duc ayant été assassiné par le comte de Flandre , le roi de France essaya de. profiter de la minorité de son fils , Richard Sans-Peur, oui n'avait alors que dix ans, pour démembrer son héritage. II convint avec Hugues le Grand,pour s*assurer ses secours, départager avec lui laNorman- • die; puis, sous prétexte de faire élever le jeune duc à taon, dans les mœurs des Français et dans l'élégance de la cour, il le retint prisonnier; mais un fidèle serviteur délivra Richard , et les Normands, ayant leur jeune duc à leur tête , ne cherchèrent plus qu'à diviser les deux ennemis qui se disputaient leur pays. Ils firent espérer d'abord à Louis de le mettre seul en possession de leurs villes, et le reçurent dans les murs de Rouen ; mais ce fut pour l'y garder prisonnier, et il fallut l'mterce'ssion de plusieurs princes, les prières même de Hugues le Grand ^our lès décider à relâcher le roi , qui fut remis entre les mains du duc de France. Ce n'était pour lui que changer do prison; car Hugues ne le relâcha que quand le roi lui eut livré la ville de Laon, la seule qui lui restait.
La détresse dans laquelle se trouvait en France le descendant de Charlema*
ANNALES DE L'AttSTOfllE DE FRANCE.
m n'était pas seolement, il faut le dire, ieréstthatderambition du comte de Paris et de çueidues autres seigneurs ; la décbéance des Carlovingiens avait des causes plus générales et plus profoades. Hugues n'était que le i^e* présentant de l'antipathie nationale qui s'était peu à peu formée dafis la France du nord contre les indignes successeurs de Charlemagne. Ceux-ci, en souvenir de leur origine teutonique , tournaient constamment leurs regards vers VAU lemagne , où ils espéraient trouver , toujours aide et protection. Ainsi Louis ^ comme son père, implora Tassistance du roi de Germanie.
Deux conciles furent tenus par les évêques de Germanie, à Trêves et à Ingelheîm, pour examiner, pai ordre du pape et de Tenipereur, les griefs de Louis IV. Assis à coté de Tempereur, il exposa ses plaintes contre le comte de Paris, qui fut excommunié, mais tint tête aux menaces ecclésiastiques, comme à celles d'Otton , Jusqu'en 950, où il consentit a se réconcilier avec Louis IV. Ce prince, toujours réduit à la possession de la seule ville de Laon, passa les dernières années de sa vie à parcourir la France du midi> se consolant sans doute de ses longues disgrâces par l'apparente déférence des seigneurs aquitains.
LOTHÀIKE.
(964-986.) Son fils Lothaire, âgé seulement de treize ans, lui succéda, car Hugues le Grand dédaignait de prendre pour hii^ même une couronne si mtsérable.
Deux ans après, Hugues mourut, laissant à son fils Hugues Capet le duché de rile-de-France. Les deux enfants se trouvèrent sous la tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux sœurs d'Otton le Grand. Lorsqu'il fut en âge de régner par luimême, le nouveau roi chercha à reconquérir quelque popularité en se déclarant contre les Germains. Il essaya de reprendre la Lorraine, et^ entrant à rimproviste sur les terres de
TEmpire, fl pénétra jusqu^à Aix-la- Chapelle. Mais cette expédition aventureuse ne servît qu'à amener soixante mille Allemands jusqu'à Paris, où ils chantèrent en chœur, sur les hauteurs de Montmartre, un verset du Te Deum, Toutefois ils furent battus dans leur retraite au passage de l'Aisne. Malgré ce succès, Lothaire renonça, par le traité de Reims, à la possession de la Lorraine. Ce prince ne put , quelque activité qu'il montrât, prévenir la ruine de sa maison. Lorsqu'il mourut, en 986, il laissa son titre à Louis V^ que son indolence, la faiblesse de son autorité et le peu de durée de son règne ont fait surnommer le Fainéant.
LOUIS y, LE FAINBANT.
Tout ce qu'on sait en effet du rè^ne de ce prince, c'est qu'il fut en mésintelligence avec la reine Emma, sa mère; que cette femtne, dont la conduite était aussi déréglée que son cœur était dénaturé, soutint une sorte de guerre contre son beau-frère, Charles, duc de la basse Lorraine. Le jeune Louis paraît être resté entièrement étranger a cette guerre; il mourut peu après, âgé de vingt ans, etvfut enterré dans l'église de Saint-Corneille de Compiègne, où il avait été couronné du vivant même de son père. On prétend cju'îl fut empoisonné par Emma, sa mère, ou par Blanche , sa femme , qui ne l'aimait point. Avec lui s'éteignit en France la dynastie des Carlovingiens , après avoir occupé le trône pendant une période de deux cent trente-six ans, et avoir donné douze rois à la France.