HABITATIONS
ornés. Un vice uniforme de construction caractérise un grand nombre de maisons du quatorzième siècle : ce sont les arcades supérieures en porte-à-faux sur celles du rez-de-chaussée. Cependant, en dépit des théories, cette bâtisse subsiste et subsistera longtemps encore.
Dans le cours du quinzième siècle , la forme et la construction des maisons bourgeoises restèrent^ peu près ce qu'elles étaient ; seulement ce tut surtout à cette époque que s'établirent les étages en encorbellement, surplombant les uns sur les autres; disposition singulière qui obscurcissait encore davantage les rues déjà si étroites et si tortueuses des villes.
Dans un grand nombre des étroites façades de cette époque, on voit la brique concourir à la décoration , en formant les remplissages de la charpente. Quelquefois, par l'alternance des couleurs, la disposition de la brique est combinée de manière à offrir des compartiments variés , ou bien elle est remplacée par des carreaux de faïence colorée. Les habitations plus importantes avaient des rez-de-chaussée en pierre, consacrés aux dépendances, et dont les fenêtres, pour plus de sûreté, étaient petites, élevées et garnies de grilles. Par le même sentiment de défiance, l'architecte y pratiquait presque toujours deux ou plusieurs portes donnant sur des rues différentes. Les étages supérieurs présentaient, suivant les climats , ou des ouvertures rares et petites qui ne permettaient pas aux rayons du soleil de pénétrer dans l'intérieur, ou de larges vitrages qui, sous uu ciel brumeux, faisaient jouir pleinement de la lumière et de la chaleur. Du reste la symétrie était une condition rarement observée dans la construction des façades.
C'était un signe de puissance et de richesse que des tourelles saillantes, rondes ou polygonales , placées aux angles ou sur le milieu du mur extérieur; d'autres tourelles étaient bâties à l'intérieur des cours ou des jardins pour contenir l'escalier. Les portes donnant sur la rue étaient ordinairement au nombre de deux, dans les maisons dont les propriétaires devaient s'astreindre aux
pratiques d'une prudence forcée. Il eût été souvent dangereux d'ouvrir la grande porte, et la petite mettait à l'abri d'une surprise. Dans l'architecture de ce temps on ne voit ni larges entrées ni grands escaliers. L'apparence des façades des maisons opulentes est toute militaire.
A l'intérieur la distribution était , en général , fort simple et peu commode :
quatre ou cinq pièces au plus par étage; quant au système de décoration , un lambris de bois de chêne, divisé en compartiments, et enrichi de peintures ou de sculptures, et un carrelage de faïence colorée, étaient des ornements d'une grande recherche.
Pendant la période dont nous parlons, il s'éleva beaucoup de riches habitations, solidement bâties en pierre, et auxquelles on appliqua tout le luxe architectural du temps. C'est qu'alors le pouvoir royal acquérant plus de force et d'unité, les seigneurs vinrent successivement fixer leur résidence dans le sein même des villes, à côté des humbles demeures bourgeoises. Prélats , princes , évéques et nobles rivalisèrent de magnificence dans leurs logis. Du petit nombre d'hôtels du quinzième siècle qui se soient conservés à peu près intégralement , au moins à l'intérieur , le plus remarquable est celui que l'argentier Jacques Cœur se lit construire à Bourges. « Le plan de cet hôtel , dit M. Mérimée dans son Voyage en Auvergne, est d'une extrême irrégularité. Du côté de la place , la façade se compose de trois tours inégalement espacées , différentes de hauteur et de forme , toutes presque entièrement nues : une seule se distingue par un balcon dont la balustrade est ornée. Au contraire, la façade opposée qui donne sur une rue , n'a rien de féodal et n'annonce qu'une opulente maison; elle se compose d'un pavillon flanqué d'une petite tourelle fort ornée de clochetons et de moulures flamboyantes, et à droite et à gauche, de deux corps de bâtiment d'un seul étage, dont tout l'ornement consiste dans les ornements capricieux des chambranles et des balustrades qui garnissent les fenêtres (*). Celles-ci sont
(*) La balustrade d'un balcon évidée à jour
irrégulièrement espacées , et l'on n'en trouverait peut-être pas deux du même diamètre... Deux niches ou tribunes en encorbellement donnant, Tune sur la rue, l'autre sur la cour intérieure, contenaient autrefois des statues équestres de Jacques Cœur et de Charles VII. A droite et à gauche de la première , on voit deux fausses fenêtres avec les statues à mi-corps d'un homme et d'une femme entr'ouvrant une croisée et regardant dans la rue d'un air inquiet.
Ces figures rappellent , dit-on , la fidélité de deux domestiques qui , feignant d'attendre leur maître , persuadèrent à ses ennemis de faire sentinelle à cette porte pendant qu'il s'échappait par une porte de derrière.
« Dans la cour intérieure , même insouciance pour la symétrie... La partie la plus remarquable de la décoration consiste en des bas-reliefs fort bien exécutés , appliqués à l'extérieur des tours prismatiques qui servent de cages d'escaliers, ou bien sur les tympans des portes.
« Les toits ont conservé quantité d'ornements et de statuettes en plomb exécutés avec beaucoup de soin. On doit noter la forme des tuyaux de cheminée qui représentent des colonnes en faisceaux avec un chapiteau de feuillages. »
Avant de quitter Bourges, examinons encore une de ses maisons célèbres , l'habitation de Cujas. Son architecture appartient, comme celte de l'hôtel de Jacques Cœur, aux derniers temps du gothique. Une tourelle en encorbellement occupe un des angles de la cour.
Autrefois une grande fresque en grisaille couvrait une partie de ta muraille extérieure.
De la comparaison de divers hôtels du quinzième et du seizième siède , il ressort que les grands logis de cette époque ont entre eux beaucoup d'analogie pour la disposition générale. On y voit presque toujours les principaux corps ae bâtiment élevés entre la cour et le jardin, tandis que sur les rues ces demeures ne laissent deviner la noblesse
offre la devise du propriétaire : A vaillants coeurs riens impossible. Les lettres sont découpées avec une merveilleu«e finesse.
des propriétaires que par les armoiries placées au-dessus de la porte, ou par des tourelles saillantes. On ne connut, dans les constructions , un ensemble symétrique, des cours régulières , que lorsque Louis XII et François Ier eurent appelé en France les artistes italiens qui importèrent chez nous la disposition et la décoration des demeures de leur pays.
Les signes caractéristiques de l'architecture du règne de Louis XII sont, d'une part, les arcs en anse de panier , qui ont dû prendre leur origine dans la construction en bois, et la profusion des ornements sculptés dans le goût des arabesques antiques. On reconnaît aussi les édifices de cette époque au mélange de la brique et de la pierre, et à l'apparence de certains détails gothiques, qui se rencontrent mêlés aux ornements d'un goût tout différent. Nos provinces possèdent un assez bon nombre d'habitations particulières du commencement du seizième siècle. De ce nombre sont les deux maisons de bois bien connues de la rue du Gros- Horloge à Rouen; la maison dite de l'abbé, à Tulle , édifice à quatre étages , percés chacun de deux fenêtres; la maison de la Grande rue, à Villefranche , avec sa tourelle carrée, qui s'élève en encorbellement au-dessus de la porte , soutenue par un groupe de monstres fantastiques; la charmante maison dite des sœurs bleues, à Bourges, dont les tourelles, les fenêtres, les plafonds offrent une admirable richesse d'ornementation, etc.,etc.
L'influence des Italiens a présidé à la construction d'une habitation importante de la ville d'Orléans , de la maison dite d'Jgnès Sorel. Le style architectural de cet édifice prouve suffisamment que cette désignation est erronée.
En effet , l'hôtel dont nous parlons est composé d'un corps de logis sur la rue, d'une aile située entre une cour et un jardin, rejoignant un bâtiment parallèle à celui de la face, et donnant par derrière sur une ruelle. Ainsi que plusieurs autres maisons contemporaines qu'on rencontre à Orléans , cette demeure élégante est parfaitement conservée. Les vieilles portes en bois richement sculptées servent à fermer les boutiques modernes et l'entrée princi-
pale; il n'est pas jusqu'au pavé de la cour qui ne soit reste le même : il est composé de petits cubes de pierres blanches et noires formant des compartiments variés. On voyait encore il y a quelques années , au sommet de la toiture , un chardon en plomb , peint d'or et d'azur. Au-dessus de la galerie règne une descente de gouttière dorée.
Il faut citer encore comme un modèle du genre, la maison dite de François /er, bâtie dans la même ville en
La forme ogivale, comme on sait , ne disparut pas devant le style de la renaissance > sans qu'un certain nombre d'artistes continuassent à protester contre la mode mise en vogue par le roi , puis par les courtisans. A l'époque connue sous le nom époque de transition, appartiennent le célèbre hôtelde Cluny, à Paris; son digne pendant, Y hôtel de la Trémoille , dont les exigences de l'industrie ont récemment effacé jusqu'à la dernière trace ; et aussi le joli hôtel de Bourg theroulde , à Rouen , une des constructions privées les plus remarquables que possède la France.
L'entrevue du camp du Drap d'Or y est sculptée en bas-relief, à l'extérieur d'une riche galerie attenante à une tourelle octogone, que décorent aussi des basreliefs représentant des scènes pastorales. Deux médaillons, l'un de François lor, l'autre de Henri VIII, ornent les montants qui encadrent la porte d'entrée. Les façades offrent de toutes parts les armoiries des propriétaires de la famille Leroux , mêlées aux salamandres et aux phénix , emblèmes du roi de France et d Éléonore d'Autriche.
Si la renaissance fut accueillie favorablement par nos ancêtres , ce fut surtout parce qu'elle permettait d'introduire dans les habitations des améliorations de toute espèce ; voyons donc comment les artistes de cette époque répondirent aux exigences des mœurs nouvelles empruntées à l'Italie.
Citons d'abord comme modèle la maison dite de François I", qui , en 1823, fut transportée de Moret à Paris, et reconstruite dans les Champs-Elysées. Le principal corps de bâtiment était largement ouvert au rez-de-chaussée et au premier étage. Traduisant en pierre les
ornements des maisons en bois, l'artiste a travaillé les montants et les traverses qui séparent les baies de la galeFie du premier étage avec une délicatesse extraordinaire. La frise qui règne entreles deux étages représente, en bas-relief, des scènes de vendanges , et, dans la travée du milieu , sont sculptés des armoiries et deux médaillons. Partout les détails d'ornementation sont sculptés avec un art et un goût infinis. Au-dessus d'une petite porte, on aperçoit une salamandre qui précise bien la date de la construction. Dans la corniche supérieure de la façade postérieure , se trouve l'inscription suivante :
Qui scit frenare Unguam sensumque dontare Fortior est Mo qui frangit -viribus urées. Celui qui sait mettre un frein à ses paroles et
dompter ses sens est plus fort que celui
qui prend des villes d'assaut.
Cet usage de graver des inscriptions sur les maisons était très-répandu au quinzième et au seizième siècle.
A Verneuil , dans la cour d'une niaison du quinzième siècle, grande rue de la Madeleine, on lit
Guillaume G'tbovin trier t de Vernevil a fet bastir cette maison en i4oa.
Et au haut de l'escalier, ces mots Velut ascendenti descendendum ita et viventi
Après avoir monté il faut descendre , après avoir vécu mourir.
A Abbeville, rue Vérone, sur une maison du seizième siècle, on peut lire en français :
Fais le bien pour le mal, car Dieu te le commande.
A Rouen , il existe dans une maison, rue des Arpents, 88, sur la pièce de bois qui porte l'escalier, les deux vers latins suivants, sculptés en lettres saillantes :
Cui domus est.vktusq .decens .et .patria dulcis Sunt satis.hœc vitee. caftera cura labor.
Une maison, une table modesle, une douce putrie, sont des biens suftisauts. Tout le souci du reste n'est qu'une ingrate fatigue.
La ville de Moulins possède encore quelques maisons sur lesquelles on lit également des inscriptions du même genre. La maxime suivante se trouve dans la maison n° 11, rue des Grenouilles, au-dessus d'une porte dans le style de la renaissance :
Ut nos junxit nmor nostro sic porta labore Unanimes animos operit una domus.
L'amour nous a unis : acquise par notre travail . une même maison abrite notre parfaite union.
A Vitré, sur une maison du seizième siècle, rue d'En-Bas, on lit :
Pax : httic : domui : et : habitantibus : in : ea. Paix à cette maison et à ceux qui l'habitent.
Sur la porte de la même maison , qui est sculptée en bois, on a gravé, sur un ruban noué en rosette :
Pulsanti aperiatur.
Qu'elle soit ouverte à qui frappera.
A Beauvais , sur la devanture d'une maison en bois, rue du Châtel, on voit les versets 1 et 3 du psaume xxx , et plus bas une inscription semblable à la précédente :
Pax huic domui et omnibus habitantibus.
Paix à celte maison et à lous ses habitants.
On voit que nos ancêtres se plaisaient à mettre leur demeure sous la sauvegarde de la morale et de la philosophie.
Mais revenons aux constructions si intéressantes du règne de François Ier, et disons quelques mots de la demeure d'Ango, à Dieppe, et de sa maison de plaisance de Varengeville.
a En 1525, Ango, qui avait déjà décuplé ses richesses, commençait à mener train de prince; il n'y avait plus à Dieppe assez belle ni assez vaste demeure pour le loger lui et ses gens. Il fit venir des artistes habiles qui lui bâtirent, sur l'emplacement ou est aujourd'hui le collège, une maison selon ses désirs, c'est-à-dire, la plus riche, la plus élégante , la plus recherchée qu'on puisse imaginer. La façade était en l>ois, mais en beau bois de' chêne , sculpté depuis le soubassement de pierre sur lequel reposait tout le bâtiment, jusqu'à la corniche et jusqu'à ses lucarnes, presque aussi hautes que le toit. Les sujets de ces sculptures étaient un mélange de fables d'Ésope, de combats entre Anglais et Normands, et de scènes de navigation. Cette- partie de l'édifice était consacrée, presque tout entière, à un vaste salon , éclaire par de larges fenêtres à balcon, d'où la vue se promenait sur le port et sur la mer, plongeait
dans la vallée , et jusqu'à la ville et au château d'Arqués. Ce salon était revêtu de riches parquets et de lambris dorés, dans lesquels étaient enchâssés des tableaux des meilleurs maîtres d'Italie.
Dans l'intérieur des cours, car il y avait deux cours et un jardin, les sculptures étaient prodiguées avec la même magnificence que sur la façade, et, grâce à un réservoir placé au sommet de la maison, on y trouvait jusqu'à des fontaines jaillissantes ornées de vases de Heurs et de statues.
« Cette belle maison fut incendiée pendant le bombardement. En 1647, elle était encore assez bien conservée pour qu'à sa vue le cardinal Barberini tombât en extase ; il ne se lassait pas de la contempler , et de répéter aux PP.de l'Oratoire qui l'accompagnaient:
Je n'ai jamais vu si belle maison de bois , Nunquam vidi domum ligneam pulchriorem.
« Quand son petit palais fut construit, Ango voulut avoir hors la ville une maison de plaisance. Il avait acquis la belle terre de Varengeville , ancien domaine de la famille de Longueil ; la beauté du pays, la proximité de Dieppe, l'engagèrent a démolir le vieux castel pour s'y faire bâtir un manoir à la moderne à sa fantaisie. C'est ce manoir dont il reste encore quelques corps de logis convertis en ferme, mais que, par une antique habitude, les habitants du pays ne connaissent et ne désignent jamais que sous le nom du château. Avec quel goût , quelle délicatesse ces arabesques encadrent toutes les fenêtres du grand bâtiment, transformé maintenant en étables! Sur le montant d'un de ces encadrements, j'ai trouvé la date de 154-1 , écrite eu chiffres arabes , au milieu d'un petit fleuron triangulaire.
Ainsi, sept ans avant sa mort, Ango faisait encore travailler à son manoir.
Il y avait au inoins dix ans qu'il en avait entrepris la construction (*). »
Pendant les guerres civiles du seizième siècle, les habitations du peuple se construisirent encore à peu près sur le même modèle. Les bourgeois et les marchands les plus riches continuèrent à donner à leurs maisons ces tourelles,
O Vilct, Histoire de Dieppe.