HELVÉTIUS
sur le carré de droite du général Friant , qui les laissa approcher jusqu'à demiportée de mitraille. Arrêtés par les premières décharges, ils se divisèrent en pelotons ; puis abîmés bientôt par le feu continu de l'artillerie des carrés , ils se déterminèrent à prendre la fuite. Le vizir occupait le village d'EI-Marek, attendant le succès de cette première attaque. Séparant alors sa cavalerie en divers groupes, il entoura l'armée française de toutes parts ; mais le feu de nos carrés tint l'ennemi en respect sur tous les points. Le vizir , sans même avoir tenté une attaque sérieuse , s'enfuit précipitamment vers son camp d'EI- Khanka. Nos troupes victorieuses l'y poursuivirent le jour même, et trouvèrent encore dans les camps tous les équipages, que l'ennemi, dans sa fuite
Crécipitée, avait dû abandonner. S'étant ientot après remises en marche , elles chassèrent devant elles l'armée vaincue jusque dans le désert.
La bataille d'Héliopolis fut livrée le 20 mars 1800.
Héloïse. Nous ne retracerons point ici tous les souvenirs que réveille ce nom si populaire. L'histoire d'Héloïse a déjà été racontée avec celle d'Abailard (voyez ce nom). Contentons-nous ici de rappeler que la nièce de Fulbert, expiant son amour par les rigueurs d'une vie austère, priant pour son époux, et ressentant encore les sourdes agitations de la passion , reçut au Paraclet quelques visites pieuses et consolantes d'Abailard , qu'elle lui survécu m ans , eut le bonheur de voir apporter sa dépouille au Paraclet, et mourut dans une retraite absolue, après de longues années de recueillement et de pénitence.
Les poètes modernes qui ont fait parler Héloïse, n'ont pas donné à sa ligure l'expression de profond dévouement et d'abnégation sublime qui en font un type céleste d'amour. Dans Pope, dans Colardeau, Héloïse n'est qu'une femme très-passionnée qui regrette les plaisirs qu'elle a perdus , et qui est livrée à un violent combat entre les transports du désir et la contrainte du cloître. Ce n'est pas cette Héloïse qui refusait d'épouser Abailard, pour lui conserver une réputation pure de toute faiblesse, et lui laisser une liberté de travail plus en-
tière ; qui ensuite entrait dans le monastère où Abailard lui ordonnait de se réfugier, épuisée de douleur, mais résignée, mais heureuse, dans son désespoir, de faire la volonté de celui auquel elle avait consacré sa vie. L'Héloïse de Colardeau est incapable d'arriver jamais à la foi et au calme de la vie religieuse : elle s'échappera du couvent, ou mourra dans un transport de regret amoureux. La véritable Héloïse triomphe des ardeurs de la passion sans que son cœur se dessèche, et elle meurt doublement sanctifiée par l'abnégation d'un amour terrestre et par le pur enthousiasme de l'amour divin. Les lettres latines d'Héloïse , recueillies avec celles d'Abailard , sont un rare et précieux monument tel que le moyen âge nous en a peu légué. Le style en est animé, énergique; l'érudition se mêle
f>arfois aux élans d'une passion vraie ; a latinité en est élégante pour le siècle.
Les restes d'Héloïse et d'Abailard , réunis ensemble au Paraclet, n'ont jamais été séparés malgré leurs translations diverses. Ils furent déposés au musée des monuments français à l'époque de la spoliation des églises, et c est de là qu'ils ont été transférés au cimetière du Père-Lachaise , dans l'année
Helvétius ( Claude-Adrien ) , philosophe et littérateur , naquit à Paris en janvier 1715. Sa famille était originaire du Palatinat, d'où elle s'était réfugiée en Hollande à l'époque des persécutions religieuses. Son grand-père , qui s'était établi en France vers 1680 , y avait fait connaître les propriétés de l'ipécacuana. Son père était lui-même premier médecin de la reine et membre de l'Académie des sciences. Helvétius fit ses études au collège de Louis le Grand , où il n'eut d'abord que de médiocres succès ; mais le P. Porée, qui fut son professeur de rhétorique, discerna chez lui des facultés peu communes , et lui donna des soins particuliers. Après avoir quelque temps étudié la finance près d'un oncle maternel, directeur des fermes à Caen, Helvétius, à vingt-trois ans, obtint, par la protection de la reine Marie Leczinska , une place de fermier général qui rapportait 100,000 écus. Joignant
lifcLYÉTIUS L'UNIVERS
HELVETIUS
de grands avantages physiques à ceux de la fortune , et un tempérament ardent à une âme passionnée, le jeune financier jouit , à son entrée dans le monde , de tous les genres de succès.
L'entraînement du plaisir ne lui laissa toutefois jamais oublier les droits du malheur. Au nombre de ceux qui ressentirent les effets de sa générosité, on cite Marivaux , Bernard Saurin et Dumarsais. il se lia avec les hommes de lettres les plus célèbres de son siècle , et visita dans leurs retraites, Buffon, Voltaire, Montesquieu ; mais Fontenelle fut celui de ses contemporains pour lequel il professa toujours le plus d'estime. Au bout de treize ans de fonctions, Helvétius quitte sa place avec l'empressement qu'un autre eût mis à la solliciter ; il se donne une compagne digne de lui en épousant mademoiselle de Ligniville, nièce de madame de Graffignv , se retire dans une terre qu'il possédait dans le Perche, et là partage son temps entre la culture des lettres et de la philosophie, et l'exercice d'une active philanthropie. Un de ses premiers essais littéraires fut, dit-on, une tragédie de Eiesque, qu'on ne retrouve dans aucune édition de ses œuvres. C'e>t en 1758 que parut le fameux livre de l'Esprit. Il se compose de quatre discours, où il est traité successivement de l'esprit considéré d'abord en lui-même, puis, par rapport à la société, de la source de l'esprit et des divers noms sous lesquels il se produit. Selon Helvétius , c est à la perfection de son organisation extérieure que l'homme doit sa supériorité sur la brute. Nos facultés se réduisent à la sensibilité physique.
L'intérêt , fondé sur l'amour du plaisir et la crainte de la douleur, est le mobile unique des actions. La vertu est le désir du bonheur général, désir qui n'est qu'une conséquence de l'intérêt personnel. L'estime ou l'indifférence d'un peuple pour la vertu est un effet de la forme de son gouvernement. Ce livre, dont nous laissons au lecteur à juger les hardis principes, contientdes longueurs; le style n'est pas toujours exempt d'enflure ; mais il est tel chapitre qu'on peut citer comme un modèle, aussi bien pour la force de la dialectique que pour la netteté de l'exposition. Cette publica-
tion suscita à Helvétius une foule d'ennemis. « L'auteur, dit madame du Deffant , avait eu le tort de révéler le secret de tout le monde.» C'est de la cour que partit le signal de la persécution. Helvétius, qui, pour complaire à sa famille , y avait acheté une charge de maître d'hôtel, n'avait pas,JI est vrai, ménagé les courtisans. L'Église et le parlement prirent la défense de la superstition et de la tyrannie mises en cause. L'archevêque de Paris lança un mandement, le pape une lettre apostolique. Un arrêt du 6 février 1759 ordonna que le livre de l'Esprit fût brûlé, par la main du bourreau. Toutefois , au milieu des attaques dont l'ouvrage était l'objet , on respecta le caractère personnel de l'auteur , dont la noblesse donnait un si formel démenti aux tendances qu'on prêtait à ses principes. En 17G4 et 1765, Helvétius visita l'Angleterre et la Prusse. Le grand Frédéric le loiiea dans son palais, et voulut qu'il n'eût pas d'autre table que la sienne.
Après son retour en France , Helvétius ne publia plus rien ; mais sa maison, à Paris , était devenue le rendez-vous de tous les étrangersde distinction. Il mourut, en 1772, d'une goutte remontée.
L'année suivante vit paraître deux œuvres posthumes de ce philosophe. Dans le traité intitulé De l'homme , de ses facultés intellectuelles et de son éducation y il donne un nouveau développement aux principes du livre de l'Esprit. Il y combat cette épouvantable maxime de Rousseau, que les lumières corrompent les mœurs, et dirige cette fois des attaques plus directes contre le clergé, dont les intérêts mettent, selon lui , le plus grand obstacle au perfectionnement de l'éducation morale. Dans le poème du Bonheur, on remarque une versification en général élégante et facile , bien qu'il n'ait pas eu le temps d'y mettre la dernière main. Le poète philosophe place la félicité sur la terre, dans un siècle où l'on verra se lier l'intérêt de chacun à l'intérêt de tous.
Les œuvres complètes d'Helvétius ont été publiées, en 1796, par l'abbé Lefebvre de la Roche, légataire de ses papiers. Le f rai système de la nature, qui parut sous son nom à Londres en 1774 , ainsi que divers écrits du même
genre qu'on lui a attribués, ne paraissent pas être sortis de sa plume.
Helvétius (madame), femme du philosophe de ce nom, naquit, en 1719, au château de Ligniville, d'une famille ancienne qui était alliée à la maison de Lorraine. En perdant son mari , madame Helvétius se retira à Auteuil , où elle se fixa pour toujours. Là , tout son temps, toutes ses pensées furent consacrés à l'amitié et à la bienfaisance. Sa maison fut jusqu'à sa mort le rendez-vous de tous les hommes célèbres de son époque, parmi lesquels on voit figurer Conaillac, d'Holbach, Turgot,Franklin,Jefferson, l'abbé Morellet, et plus tard Cabanis et Destutt deTracy. Bonaparte, à son retour d'Égypte, vint lui faire une visite : « Vous ne savez pas , * dit la veuve du philosophe à l'homme qui peut-être alors ne regardait pas le globe entier comme un domaine trop vaste pour lui , « vous ne savez pas combien « on peut trouver de bonheur dans trois « arpents de terre. » Madame Helvétius mo irut à Auteuil au milieu de ses amis, le 20 août 1800 ; elle avait alors quatrevingt-un ans.
Helyii, peuple de la Gaule narbonnaise. Sa capitale, Alba Helviorum, mentionnée par Pline, se retrouve à 12 kilom. de Viviers, dans un lieu nommé Alps ou Aps, où Ton découvre encore un grand nombre de restes d'antiquités , des débris d'aqueducs, de thermes, de bâtiments , des fragments de mosaïque , de colonnes, etc. Les habitants du pays appellent cette localité le Palais.
Héminage , eminagium, ou, par abréviation , mina, droit prélevé en nature par le seigneur sur le blé vendu , principalement au marché dans sa seigneurie; il était ainsi nommé de la mesure la plus en usage pour le blé. On appelait aussi eminagium la somme payée pour la conservation des grains mis en dépôt dans quelque endroit.
Hénault ( Charles- Jean-François ) , auteur de V Abrégé chronologique de l'histoire de France, naquit à Paris en 1685, d'une famille enrichie par la finance. Il fit dans le barreau un chemin rapide; il fut reçu président au parlement, en 1700, avec dispense d'âge, ensuite président en la première cham-
bre des requêtes en 1710. Dans le monde, il déposait la gravité de magistrat pour montrer un esprit, une gaieté et une galanterie de non ton qui plaisaient beaucoup. Ces avantages Je firent réussir non-seulement dans les salons de Paris, mais à la cour. La reine le prit en affection , et lui donna la charge de surintendant de sa maison. Un jour la reine entra chez une duchesse au moment où celle-ci écrivait au président ; elle mit au bas du billet : « Devinez la « main qui vous souhaite ce petit bon- « jour. » Le président ajouta à la réponse le quatrain suivant :
Ces mots tracés par une main divine
-N>' m'ont causé que troub'e et qu'embarras : C'est trop oser, si mon cœnr la devine; C'est être ingrat que ne deviner pat.
Hénault était lié avec les hommes du temps les plus célèbres par leur naissance ou par leur esprit. Il réunissait souvent une société choisie de seigneurs, de poètes, de philosophes, de femmes aimables , dans des soupers qui étaient célèbres. Ces soupers ont été chantés par Voltaire. On voit , dans la Correspondance de Voltaire , avec quel soin il cultivait l'amitié du président. Il le félicite non-seulement sur son Abrégé chronologique, mais sur ses poésies, qui assurément ne valaient pas ses recherches historiques ni ses soupers. On se rappelle l'épître qui commence ainsi :
Vous qui de la chronologie Avez réformé les erreurs ; Vous dont la main cueillit las fleurs De la plus belle poésie ; Vous qui de la philosophie Avra sondé les profondeurs , Malgré le* plaisirs séducteurs Qui partagèrent vatrevie, Hénault, dites-moi, je vous prie, Parquel art, par quelle magie, Parmi tant de succès flatteurs, Vous avei désarmé l'envie.
L'austérité du barreau n'était pas alors bien sévère, et un magistrat pouvait se permettre bien des choses quand il possédait l'art de plaire. Personne ne fut étonné de voir Montesquieu composer les Lettres persanes et le Temple de Gnide; personne ne trouva mauvais que le président Hénault fît des comédies et des chansons qu'il chantait luimême avec beaucoup de succès. Toutes ses productions en vers sont entièrement oubliées aujourd'hui. On ne lit