‹ FranceChapitre 238 sur 378 · HUGO L'UNI · texte numérisé non relu

HUGO L'UNI

remerciant. Mais la surprise a été grande quand on l'a entendu lire de longues considérations historiques en style poétique sur la révolution, sur Napoléon , sur les besoins de la société actuelle. Voulait-il éviter par là de se placer sur le terrain brûlant pour lui des questions littéraires , ou bien le poète aspire-t-il, comme on Ta dit, à se métamorphoser en homme politique, et a-t-il voulu dans cette occasion nous donner un échantillon de son éloquence politique et un programme de ses idées? Si ce dernier motif est celui qui a inspiré cet étrange discours, il faut convenir que M. Victor Hugo a bien mal choisi son temps , et que cette introduction forcée de la politique dans une assemblée qui a toujours été et qui doit toujours rester exclusivement littéraire, marque une absence complète de tact et de ce sentiment des convenances si nécessaire aux hommes politiques et aux littérateurs.

Nous n'avons fait jusqu'ici qu'un résumé historique de la vie et des publications de M. Victor Hugo. Il nous reste à exposer quelques idées sur ses ouvrages.

La vocation de M. Victor Hugo était surtout lyrique. Son imagination brillante et mobile , sa rêverie ardente et capricieuse, sa facilité extraordinaire à vaincre les difficultés du rhythme, son vif et naturel sentiment de l'harmonie, ces différentes qualités le portaient surtout au genre de l'ode. On ne peut nier qu'il n'y ait souvent réussi. Plusieurs de ses recueils ont plu et plairont toujours par la vérité gracieuse ou lière des sentiments, par la fraîcheur des images, ' par l'originalité pittoresque des tableaux, par l'ampleur mélodieuse du rhythme , par la richesse étonnante et musicale des rimes. Des ouvrages poétiques où l'on trouve de tels mérites sont garantis contre l'oubli ; cependant il n'est pas permis de ranger les compositions lyriques de M. Victor Hugo parmi les œuvres portées jusqu'à ce degré de perfection qui crée les titres à la plus haute gloire poétique. Parmi les traits brillants dont ses odes sont semées, il en est beaucoup que l'imagination même la plus complaisante ne peut accepter , et que la raison et le goût repoussentcomme exagérés ou faux. Dans ces vers si sé-

ÎRS. HUGO

duisants, si rapides, si sonores, se cachent un très-grand nombre d'idées vagues, bizarres ou forcées, d'expressions affectées ou obscures, d'antithèses puériles , de naïvetés travaillées , de mots harmonieux vides de sens. D'abord l'oreille est flattée , on se laisse aller au courant mélodieux de la strophe ; mais pour peu que l'esprit du lecteur se tienne attentif et bien éveillé, que d'imperfections , que de défectuosités quelquefois choquantes il découvre dans le détail de la pensée et de la forme !

Et, quand nous parlons ici du contrôle que le goût fait subir aux ouvrages lyriques de M. Victor Hugo, nous ne prenons pas le goût dans un sens aussi sévère et aussi rigoureux que les anciens maîtres, que les critiques fondateurs ou interprètes des règles classiques. Nous savons fort bien que les règles , que certaines règles du moins , sont sujettes à modification avec le temps ; nous ne sommes pas éloignés de penser que notre langue a été un peu timide en poésie; nous croyons que les langues se rajeunissent par d'heureuses hardiesses, et qu'en fait de style , un poète lyrique peut et doit beaucoup oser. Prenons des exemples ; il nous est impossible de ne pas trouver un grand charme dans la strophe suivante tirée de cette pièce fameuse intitulée les Fantômes:

Il faat que l'eau s'épuise à courir les vallées ; Il faut que l'éclair brille et brille peu d'instants; Il faut qu'Avril jalou* brûle de ses gelées Le beau pommier trop fier de ses fleurs étoilées , Neige odorante du printemps.

Mais croit-on que Boileau ou la Harpe eussent laissé passer le dernier trait?

L'image et l'expression qui terminent la strophe leur eussent-elles paru suffisamment simples et naturelles ? Nous en doutons ; et pourtant, d'après l'idée plus large et plus libre que nous nous faisons du style poétique , nous ne blâmons rien ici ; nous adoptons, au contraire, toute la strophe comme gracieuse , ingénieuse et touchante d'un bout à l'autre. Ainsi , nous ne mettons à la lecture de M. Victor Hugo aucune sévérité étroite et systématique. Mais lorsque, dans l'ode où le poète célèbre la victoire de Navarin , nous trouvons un trait comme celui qui termine cette strophe ,

HUGO

Jusqu'ici, quand brûlaient, an sein des flots fumants, Les capitans pachas avec leurs armements , Leur Sotte dans l'ombre engourdie, On te reconnaissait a ce terrible jeu ; Ton brûlot expliquait tous ces vaisseaux en feu ; • Ta torche éclairait l'incendie !

nous ne pouvons nous empêcher de voir dans ce rapprochement métaphorique , une subtilité bizarre et forcée. Cette torche de Canaris qui éclaire l'incendie, est du plus mauvais goût. A quelque école que Ton appartienne , quelque système aue Ton professe, si Ton est de bonne foi , on avouera que cela choque et répugne. Eh bien, il y a malheureusement beaucoup de traits semblables chez M. Victor Hugo. Ses œuvres lyriques n'en attestent pas moins un talent éclatant et même rare ; mais il est impossible, à cause de taches aussi graves, aussi nombreuses, de les placer au premier rang.

On a fait un autre reproche à M. Victor Hugo poète lyrique. On a dit qu'il y avait dans ses odes peu de pensées ; que les idées morales , que les divers sentiments intimes qui émeuvent l'âme humaine n'y jouaient qu'un très-faible rôle ; que sa muse s'attachait surtout à peindre les spectacles de la nature physique, le côté matériel de l'univers, lés accidents pittoresques de la création ; que son talent lyrique était surtout descriptif, non pas sans doute à la manière des poètes de l'empire, et avec bien plus d'éclat , de franchise et de liberté qu'on n'en trouve dans Delille ou dans Fontanes, mais pourtant descriptif, c'està-dire, préoccupé sans cesse du relief et de la couleur des objets, beaucoup plus que de la nature intime des sentiments, des passions, des idées. Il y a beaucoup de vérité dans ces reproches. Le recueil qui les mérite surtout est celui des Orientales. Là , le poète fait reluire à nos yeux les rayons du soleil d'Asie, le miroir des lacs solitaires , les sanglants éclairs des batailles , les armes d'or des guerriers orientaux , la peau moirée des courtiers, l'œil limpide et bleu des jeunes filles ; mais ces pensées dont s'alimente ordinairement le monologue rêveur du poète lyrique, le sentiment de la fuite du temps , l'idée de la puissance de Dieu et de la fragilité des hommes , les espérances et les regrets de l'amour, les méditations sur la

HUGO 505

▼ie et sur la mort , tout ce fond si riche de poésie austère ou passionnée, n'est nulle part dans les Orientale». Le vers du poète est presque partout un retentissement magnifique , mais vide.

Il faut dire en retour que M. Victor Hugo a été beaucoup plus penseur dans les Feuilles d'automne. La, il a trouvé, pour chanter la grandeur de Dieu et les petitesses de l'homme, pour s'apitoyer sur les misères humaines, pour donner au siècle de nobles et pieuses leçons de charité et d'amour, des accents inspirés et entraînants. Cependant nous regrettons d'être obligés d'ajouter que la forme des Feuilles d'automne est en général moins précise et moins scrupuleusement achevée que celle des Orientales. A côté des plus belles inspirations se trouvent des parties vagues, indigestes ; la trame des vers est peu serrée , et se charge souvent d'ornements indécis ou parasites.

Dans les derniers recueils de M. Victor Hugo : les Voix intérieures , les Chants du crépuscule , les Rayons et les Ombres, un affaiblissement fâcheux se fait sentir. M. Victor Hugo serait-il déjà arrivé à cet âge où la veine poétique se tarit ? Nous croyons plutôt que ce qui a déterminé cette décadence rapide de son talent , c'est la funeste habitude qu'il a prise de ne jamais revoir, de ne jamais retoucher ses inspirations. Par système et par infatuation de luimême , il respecte ce que son esprit a créé dans le premier jet, au point de n'y plus mettre la main. Il croit que, comme un arbre vigoureux et fécond , il n'a qu'à secouer ses branches pour en faire tomber des fruits exquis , que le public ramasse. Cette méthode révèle un immense orgueil. M. Victor Hugo, enivré par ses succès, étourdi par les fumées de l'encens qu'une cohorte empressée d'admirateurs fanatiques brûle sans cesse sous son visage , en est venu à croire fermement à son infaillibilité poétique. Quoi qu'il pense, quoi qu'il dise , il ne doute point que son génie ne se révèle en traits sublimes. Absorbe dans son moi, comme une divinité indienne, il ne songe pas même s'il existe une critique; ou, s'il se rappelle qu'il y en a une, il prend d'avance en pitié ses censures et ses arrêts. Un

HUGO

L'UNIVERS

tel délire ♦ car n'est-ce pas là du délire? est funeste à un poète ; il l'expose à de tristes chutes, et lui prépare pour l'avenir un douloureux réveil.

Examinons maintenant la valeur des créations dramatiques de M. Victor Hugo. Et d'abord voyons quelle est sa théorie dramatique , exposée tout au long dans la préface de CromwelL M. Victor Hugo reprend les choses de haut. Selon lui , chaque âge de l'humanité a son genre de poésie, où se reflètent son caractère , sa religion , ses mœurs. Il y a trois grands âges dans l'humanité, d'abord les temps primitifs, qui sont ceux du premier développe* ment de l'espèce humaine, et dont le terme peut se fixer au siècle d'Homère; ensuite les temps antiques , qui commencent avec Homère et se prolongent jusqu'à la venue du Christ ; enfin i'âge moderne, qui s'étend depuis l'établissement du christianisme et l'invasion dés barbares jusqu'à nous. La poésie, dans le premier âge, est lyrique ; dans le second elle est épique; dans le troisième, elle est dramatique ; l'ode, l'épopée, le drame , voilà la forme que tour à tour la poésie revêt presque exclusivement dans chacune de ces époques.

M. Victor Hugo arrive en quelques pages, fort peu nourries de preuves et de faits , à ce résultat qu'il proclame avec une entière confiance. Le lecteur qui réfléchit a de la peine à y souscrire. D'abord est>il bien vrai que l'ode ait été la seule poésie des peuples primitifs?

Partout où les premiers hommes racontaient avec le chant les aventures de leurs pères , en mêlant à ces récita leurs superstitions , l'épopée apparaissait, la poésie épique était trouvée. Or, de tels récits durent nécessairement trouver place dans la vie primitive de l'humanité. M. Victor Hugo, pour prouver que l'ode était la poésie de cet âge, cite la Genèse. L'exemple est , il faut l'avouer , singulièrement choisi ; car la Genèse est au moins autant une épopée qu'une ode. M. Victor Hugo nous fournît lui-même une preuve suffisante pour établir, contrairement à sa théorie, qu'il y a eu un poète épique avant Homère : ce poète, c'est Moïse.

Est-il plus vrai de soutenir que l'épopée a été la poésie dominante , essen-

tielle, des temps antiques ; que dans cet

âge l'élément épique est l'élément vital de toute poésie ? Niais M. Victor Hugo ne sait-il donc pas que Stésichore , Alcée, Sapho, ont paru plusieurs siècles opres Homère , que Simonide et Pindare étaient contemporains des guerres médiques? Toute cette génération de poètes lyriques qui fleurirent en Grèce du huitième au cinquième siècle , il la compte donc pour rien? Deux mots seulement sur Pindare sont l'unique précaution qu'il prend contre une objection aussi forte. « Pindare, dit-il, est plus sacerdotal que patriarcal, plus épique que lyrique. » Plus sacerdotal que patriarcal! notre intelligence n'est pas à la hauteur de ce trait profond. Mais en outre, l'épopée était-elle donc le genre dominant à l'époque d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Agathoo, d'Aristophane, de Ménandre, qui tous Vécurent dans ce que M. Victor Hugo appelle les temps antiques? Il remarque que la tragédie est sortie de l'épopée, ce qui est incontestable.

Il ajoute que la tragédie grecque a gardé le caractère , les proportions de l'épopée. Ceci est vrai de quelques pièces d'Eschyle, le père du théâtre; mais dans Sophocle , dans Euripide , chez leurs nombreux imitateurs , la poésie dramatique est indépendante, marquée d'un caractère propre; elle se distingue profondément, par son esprit et par ses procédés, de l'épopée, à laquelle elle ne fait plus qu'emprunter des sujets qu'elle modifie à sa guise.

If. Victor Hugo décide aussi légèrement que le drame est la poésie essentiellement propre au monde chrétien.

L'assertion pourrait être vraie si elle était restreinte , si l'on disait que le drame a pris, depuis le seizième siècle, une importance supérieure à celle des autres genres. Mais quel était l'état du drame au moyen âge ? Assurément , alors, la poésie véritable était bien plus dans les épopées chevaleresques que dans les mystères. Et ces grands poètes qui ont ressuscité dans le monde chrétien le génie de l'épopée, M. Victor Hugo les oublie-t-il ? Et le Dante, et Milton, et Camoëns, et le Tasse? Attendez. Pour le Dante, M. Victor Hugo nous dit que son poème n'est pas une

épopée, par la raison qu'il a écrit sur le titre, avec sa plume de fer : Divina Commedia. Quanta Milton, Son Para* dis perdu ne prouve rien ici ; en effet , je Paradis perdu fut d'abord conçu par Milton sous la forme d'un drame, ergo, ce n'est pas une épopée. Nous n'exagérons rien ; voilà comme raisonne M. Victor Hugo. Cette logique, si elle n'est pas forte, est commode. Il est commode aussi de supprimer des noms.

M. Victor Hugo juge a propos de ne rien dire du Tasse et de Camoëns.

M. Victor Hugo avant posé ses préliminaires, et ayant établi que le drame est la vraie poésie des modernes, passe à la définition du drame. « Le drame, «dit-il, vit du réel, l'ode vit de l'idéal, « l'épopée du grandiose.Les personnages tdu drame sont des hommes , ceux de • l'ode sont des colosses, ceux de l'épo- « pée des géants. » Nous reconnaissons une idée assez juste sous cette définition, que revêt une forme étrange. Mais jusqu'à quel point le drame est-il l'imitation du réel? Jusqu'à quel degré de fidélité et d'exactitude le drame doit-il peindre ses personnages , qui sont des nommes? La est la question; c'est làdessus que M. Victor Hugo développe des idées fort nouvelles.

La vie humaine se compose de deux éléments, le beau et le laid , le sublime et le difforme, le gracieux et le grotesgue. Si le drame veut être une imitation fidèle et expressive de la vie humaine, il faut qu'il la représente sous ses deux faces ; il faut que la vaine et fausse distinction de la comédie et de la tragédie disparaisse , et que ces deux genres se fondent ensemble dans un genre nouveau qui représente l'humanité tout entière , avec tous ses éléments et sous tous ses aspects.

Avant M. Victor Hugo, on avait déjà proposé une conciliation entre la tragédie et la comédie. On avait dit : Mêlons le comique au touchant , excitons tour à tour le rire et la tristesse (*); mais on

(*) Voir le» ouvrages critiques de Diderot et de Beaumarchais-. Le principe essentiel du drame avait été formulé nettement par ces auteurs. M. Victor Hugo n'a pas inventé le drame : il n'a fait que le fausser en l'exagé* rant. Voyez l'article Drame.

n'avait pas dit : Mettons le laid en regard du beau; faisons figurer à côté du pathétique , le grotesque. On n'avait pas eu Vidée que le laid pût être un moyen de charmer les hommes. Sur le grotesque , on était de l'opinion de Boileau. On avait imaginé de rassembler dans un même Otivrige dramatique des impressions tragiques et des impressions douces et riantes ; mais on n'avait pas songé à mettre en oeuvre le repoussant et t horrible. Ce progrès était réservé à notre temps; la gloire de le produire était réservée à M. Victor Hugo.

Tout en exposant ees principes , M. Victor Hugo a grand soin de se couvrir de l'autorité de Shakspeare, qui , à Ses yeux , réalise parfaitement l'idée du drame. Nous prétendons être grand admirateur de Shakspeare; mais quand admirons -nous Shakspeare ? Est-ce quand il nous montre Hamlet et Laërte se battant dans une fosse, ou quand il

Elace dans la bouche d'Hamlet son sulime monologue? Est-ce quand il nous fait entendre les quolibets grossiers qu'échange sur le forum, un peuple romain tracé à l'image de la populace de Londres, ou quand il met sur la scène Antoine demandant, avec une éloquence magique, vengeance pour César? Est-ce quand il étale sous nos yeux , avec ses pins affreux détails, le supplice de Glocester, l'ami du roi Léar, ou lorsqu'il place aux côtés du roi Léar, ce vieillard insensé qu'on abandonne, sa douce et généreuse fille Cordélia ?

Nous ne mettons point de fanatisme dans nos admirations, et nous blâmons dans Shakspeare l'horrible et le grotes-

3ue, quand nous les y trouvons. Mais s y sont plus rares qu'on ne croit.

Il faut remarquer que souvent, entre les mains de Shakspeare, l'horrible s'épure, et, jusqu'à un certain point, s'adoucit en revêtant les proportions idéales d'une poésie grandiose, inspirée, gigantesque. Lady Macbeth effraye sans dégoûter, parce que c'est une création tout idéale. Souvent aussi Shakspeare embellit et relève le grotesque à sa manière, en le recouvrant, comme d'un vêtement gracieux , de sa légère et poétique fantaisie. Falstaff bouffonne avec Une originalité singulière et charmante.

508 HCGO L'UNIVERS

HUGO

Nous irons plus loin : nous accorderons à M. Victor Hugo que le grotesque et le laid , présentés sans adoucissement et sans voiles, peuvent être quelquefois un moyen puissant d'intérêt dramatique. Nous ne nions pas le grand et heureux effet produit par la conversation des fossoyeurs à la fin iïHamlet. Nous accordons que, sans le personnage repoussant , nideux de Iago , Othello troublerait moins les âmes.

Nous croyons qu'il est des contrastes vigoureux que I art peut employer dans certains cas limités. Mais exiger que le grotesque et le hideux soient toujours la, pour leur part, sur la scène ; faire de l'antithèse constante, perpétuelle, du beau et du laid, le fondement même de l'art dramatique ; systématiser le repoussant et l'ignoble, ériger l'exception en règle, c'est plus que du mauvais gout , plus que de l'absurdité , c'est de la folie.

D'un pareil système , que pouvait-il sortir? De ce parti pris de reproduire la vie réelle dans tout ce qu'elle a d'affreux , de grotesque, d'infâme, et de mettre toujours le trivial au revers du sublime, l'ombre à côté de la lumière,

3 ne pouvait-il résulter, sinon une suite e compositions incohérentes , disparates , bizarres , tour à tour plaisantes sans gaieté, effrayantes sans intérêt, exagérées sans grandeur? A telle préface, tels drames. En 1827, M. Victor Hugo proclame dans la préface de Cromwell l'union du beau et du laid comme une découverte qui va régénérer l'art.

En 1832, il donne au théâtre le Roi s'amuse , où , sous prétexte de faire ressortir la pure et candide figure d'une jeune vierge aimante et dévouée, il nous fait assister aux sales et bas manèges d'un bouffon cynique et méchant, qui insulte à toute vertu et se fait pourvoyeur de la couche royale, et aux honteux plaisirs d'un prince qui vient acheter dans un bouge infect étalé sur la scène, les baisers impurs d'une courtisane. Il est vrai que le contraste produisit peu d'effet , et que cette fois-là , malgré la coterie puissante qui combattait pour l'auteur, les sifflets eurent le dessus.

Lors même qu'il n'eût point été égaré par un système , nous ne savons si le

génie de M. Victor Hugo était bien fait pour le genre dramatique. M. Victor Hugo possède une imagination très-vive et très-riche. Il est poète par l'organisation et par le tempérament. Mais les qualités poétiques qui participent de la réflexion et de l'observation sérieuse et profonde, lui ont été refusées. La poésie de M. Victor Hugo manque de logique.

Dans le drame , il n'a jamais su tracer un caractère. Hernani, don RuvGomez, Marie Tudor, Triboulet, Ruy Blas. tous ces personnages agissent comme de véritables insensés. Rien de plus incohérent , de plus contradictoire , de plus continuellement imprévu que leur langage et leurs actions. Il est vrai que cette étrangeté et ces disparates des caractères que le poète met en scène, ont souvent leur cause dans le fatal système qu'il a embrassé. En effet, M. Victor Hugo , pour réaliser le principe de l'opposition du beau et du laid, ne se contente pas de mettre des événements touchants à côté de catastrophes affreuses , d'entre-choquer des personnages sublimes et des personnages infâmes :

souvent il établit le contraste des éléments dans l'âme d'un même personnage, et il porte ce contraste au dernier degré. De là, des grands hommes qui se conduisent comme des niais, des furieux qui sont doux comme des moutons, des héros qui parlent comme des braves et agissent comme des lâches, des courtisanes candides comme des vierges, des reines faciles et vulgaires comme des grisettes, etc.

Du reste , qu'il y ait dans Hernani , dans Marion Delorme, dans d'autres ouvrages, de beaux vers, de belles tirades , des traits énergiques , nous l'accordons sans peine. Mais qu'est-ce que cela prouve? De beaux vers ne font pas un bon drame. On peut trouver des tirades magnifiques dans Robert Garnier, dans Mairet, dans Rotrou ; en conclu* ra-t-on que ce sont là de grands poètes dramatiques ?

On loue vivement chez M. Victor Hugo l'art de conduire l'action. Mais cet art devient assez facile quand on a à sa disposition un grand nombre de personnages secondaires et une quantité indéterminée de poignards , de fioles de poison, de portes, de verrous, d'esca-

HUGO

FRANCE. hugo

liers dérobés , etc. La conduite de l'action n'est plus un fardeau aussi lourd pour le poète , quand le poète peut remettre une partie de sa besogne au machiniste.

Si M. Victor Hago possédait ce talent, il en a tellement abusé , dans ses dernières pièces surtout, qu'il est difficile de lui en savoir beaucoup de gré. Dans Lucrèce Borgia, dans Marie Tudor , les coups de théâtre, les méprises, les rencontres imprévues, les coups d'épée, soutiennent seuls l'attention. Marie Tudor et Lucrèce Borgia sont de véritables mélodrames.

Et c'est pour arriver là que, dans sa préface de Cromwell^ M. Victor Hugo parlait de Racine et de Corneille avec une pitié mal dissimulée , comme de grands hommes réduits en momies sous les bandelettes des règles. C'est pour atteindre ce résultat glorieux , qu'il rompait sans retour avec le passé , qu'il insultait les gloires de notre théâtre, ou, ce qui revient au même, les laissait insulter par cette bande ridicule de sectaires qu'on vit un jour danser autour du buste de Racine en blasphémant son nom!

Nous sommes heureux de pouvoir nous dédommager de tant de critiques malheureusement trop justes , en nous associant aux éloges qui ont accueilli le principal essai de M. Victor Hugo dans le genre du roman. Notre- Dame de Paris n'a pas seulement excité une vogue passagère , mais a remporté un succès durable. C'est un véritable titre de gloire pour M. Victor Hugo. Toutefois, ce livre ne satisfait pas à toutes les conditions du roman. Les caractères n'y sont pas tous suffisamment raisonnés, ou suffisamment dignes d'intérêt. Quasimodo est un être impossible, une chimère, un personnage de pure fantaisie, au milieu de la réalité vivante du poëme. Claude Frollo n'est qu'un homme en

Eroie à un appétit brutal qu'on ne peut onorer du nom de passion , et qui n'inspire aucune espèce de sympathie.

Grinaoire est plein d'esprit , mais trop voltairien pour le quinzième siècle. En revanche, Fa figure de \aEsmeralda est ravissante de grâce, de pureté et de fraîcheur. Mais ce qui donne surtout un immense intérêt à ce roman , c'est la

description , c'est la peinture de Paris tel qu il était au moyen âge , avec ses mœurs, ses superstitions, sa vie étroite et cependant poétique, ses repaires de brigands, ses rues sombres, ses maisons au bizarre aspect, sa riche et sublime cathédrale! La, l'imagination de M. Victor Hugo se déploie avec toute sa puissance et toute sa magie.

Peu de poètes ont plus produit que M. Victor Hugo. Peu de poètes ont vu leurs œuvres accueillies à leur première apparition par plus de témoignages d enthousiasme. Cependant que resterat-il pour la postérité de cette collection si nombreuse d'œuvres de toute espèce ? Deux recueils lyriques et un roman :

les Orientales, tes Feuilles d'automne, et Notre-Dame de Paris. Déjà , depuis quelques années , M. Victor Hugo a vu un refroidissement sensible s'opérer dans le public à son égard. Il y a là une leçon que nous désirerions voir profiter aux jeunes poètes. Si M. Victor Hugo veut ranimer une sympathie qui s'est éteinte en partie , et accroître par des travaux sérieux le nombre de ses œuvres durables , il faut d'abord qu'il renonce au drame , pour lequel il n'est pas né; il faut ensuite qu'il se défasse de cette confiance en lui-même qui lui fait regarder l'improvisation comme le meilleur procédé de composition poétique; il faut enfin qu'il consente à compter avec la critique , qui n'est , après tout , quand elle est bien faite , cjue la voix du public connaisseur, et qui a les mêmes droits que ce public à la déférence et au respect. A ces conditions, M. Victor Hugo peut obtenir encore de nouveaux et solides triomphes. Mais peut-être, aujourd'hui , a-t-il tout autre chose en tête que la poésie et la gloire littéraire. Peut-être que, troublé dans son sommeil, par les lauriers politiques de M. Lamartine , il ne rêve qu'aux moyens de s'habiller du manteau de pair, qu'aux triomphes de la tri bu ne et qu'à un ministère en perspective. Si telles sont, comme on l'assure , ses préoccupations d'aujourd'hui , la critique n'a plus rien à débattre avec lui ; elle ne peut que lui exprimer le souhait de lui voir mettre dans ses discours à la chambre plus de raison et de logique que dans ses drames et dans ses préfaces.

Page 1